dimanche 16 octobre 2016

Roedelius + Müller live @ Enjoy Jazz Festival, dasHaus, Ludwigshafen, 14 octobre 2016


Depuis 18 ans, les trois villes voisines de Mannheim, Ludwigshafen et Heidelberg organisent conjointement le festival Enjoy Jazz, qui se veut littéralement un « festival international de jazz et autre » (Internationales Festival für Jazz und Anderes). C’est ce « et autre » qui nous intéresse ici. Comme son grand frère, le Festival de Montreux, qui n’hésite pas à programmer Kraftwerk ou Jarre, Enjoy Jazz fait une place à d’autres styles musicaux, en particulier la musique électronique. Cette année, Hans-Joachim Roedelius et Christoph H. Müller étaient invités dans le cadre de la série Tunneleffekt, dont l’objectif est précisément de faire découvrir aux amateurs de jazz des artistes sans frontières, toujours capables de transcender les genres.

 

Hans-Joachim Roedelius, Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius + Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016

Ludwigshafen, le 14 octobre 2016

Hans-Joachim Roedelius live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars
Roedelius
Pourquoi parler encore de Roedelius ? Deux raisons. La première est purement pratique : Ludwigshafen n’est qu’à une heure et demie de Strasbourg. La seconde est évidemment plus importante : il n’y a pas qu’un seul Roedelius. Le Roedelius en solo n’est pas le même qu’en duo. Le Roedelius avec Christopher Chaplin n’est pas le même que le Roedelius avec Leon Muraglia. Le Roedelius avec Tim Story n’est pas le même que le Roedelius avec Onnen Bock, ou Ulrich Schnauss… ou Christoph H. Müller. Si bien que chacun de ses concerts offre une expérience très différente du précédent.

Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars
Müller
On pourrait en dire autant de Christoph H Müller. Difficile de reconnaître dans Imagori, le premier album estampillé Roedelius/Müller, sorti en 2015 chez Grönland Records et dont il est le maître d’œuvre, la moindre réminiscence de l’univers du Gotan Project, sauf peut-être, lorsqu’il se met à taper des mains comme un danseur de tango. Contrairement à d’autres festivals, où les artistes se succèdent sur scène au pas de course, Enjoy Jazz a laissé toute la soirée aux deux hommes pour s’exprimer. Si bien qu’il s’agit sans doute de leur prestation live la plus longue depuis leur concert à Enghien en 2012. En presque deux heures de show, ils ont ainsi tout le loisir d’interpréter l’intégralité de l’album, dont l’incontournable Origami II, qui serait déjà devenu un standard dans un univers médiatique capable de reconnaître les vraies pépites.

Hans-Joachim Roedelius live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars

Si le premier morceau de la soirée, The Question, plein de bruits dissonants et de sons stridents, où le piano de Roedelius a tendance à se noyer, laisse un peu dubitatif, les trois derniers, dont le rappel, augurent au contraire d’un excellent successeur à Imagori. Certains des titres avaient déjà été interprétés au printemps dernier au festival More Ohr Less. Ils sont désormais arrivés à maturité. Tout en restant complexes et exigeants, ils sont aussi de plus en plus accrocheurs. De quoi ravir des spectateurs qui, dans leur grande majorité, n’avaient jamais entendu parler ni de Roedelius, ni de Christoph H. Müller (ou qui ne connaissaient pas l’implication de ce dernier dans le Gotan Project).

Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars
C’est tout l’intérêt de ce genre de manifestation. Müller et Roedelius ont fait salle comble, mais ils ne jouaient pas devant leur public. Les deux tiers étaient constitués d’abonnés du festival. Des gens curieux, disposés à garder l’esprit ouvert et à prêter l’oreille à des artistes différents. Tous les fans de musique électronique ne peuvent pas en dire autant. Les deux musiciens dédicaçaient leur album à l’issue du concert, et tous les exemplaires sont partis en dix minutes. Du jamais vu, à en croire l’attachée de presse. On ne pourrait trouver meilleure preuve de ce dépassement des genres dont sont capables Müller et Roedelius. Il y a bien plusieurs Roedelius. L’un d’eux a presque cinquante ans de carrière et il vient de conquérir un nouveau public.

Setlist : The Question. – Time Has Come. – Valse mécanique. – Origami. – A Song (Or Not). – About Tape. – Himmel über Lima. – QM. – Origami II. – 808 Fantasy. – Daumenwalzer. – Krauty.

Hans-Joachim Roedelius, Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius + Christoph H. Müller live @ dasHaus, Enjoy Jazz Festival 2016


vendredi 7 octobre 2016

Les riches heures de Harald Grosskopf


Son nom figure sur la pochette de plus d’une centaine de disques depuis le début des années 70. Il fait partie de cette grande famille krautrock et électronique qui se retrouvait à l’époque dans les légendaires studios de Dieter Dierks pour des jam sessions sous acide. Mais Harald Grosskopf a toujours été un peu à part. D’abord batteur improvisé de rock avec Wallenstein, il a travaillé avec Klaus Schulze, Manuel Göttsching et Ashra, et a même signé en solo, avec Synthesist, un classique de la musique électronique, lui qui découvrait à peine cet univers. Avide de succès, il n’a pourtant jamais voulu lâcher la batterie, contrairement à Schulze ou Chris Franke. Aujourd’hui, il profite de l’engouement nouveau pour sa génération pionnière. Invité partout, il a donné son premier concert solo il y a seulement trois ans, et a publié cette année un nouvel album, Naherholung. En 2017, il retournera sur scène avec Ashra. En attendant, venu assister à l’Electronic Circus Festival, il revenait avec humour sur les moments forts de sa carrière.

 

Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016

Detmold, le 1er octobre 2016

Harald, nous nous rencontrons si souvent et tu as chaque fois tellement de choses intéressantes à raconter que je me suis dis que ça valait le coup d’enregistrer tout ça.

Harald Grosskopf – Tu as raison. Figure-toi que je viens d’achever d’écrire mon autobiographie, mais je ne sais pas quoi en faire. Je ne vois pas un éditeur s’intéresser à la biographie d’un musicien, à moins de s’appeler les Rolling Stones, bien sûr. Peut-être vais-je la publier sur Internet ou en e-book. Je ne sais pas trop. Pour l’instant, je l’ai confiée à un ami pour recueillir au moins une première réaction. Mais il est loin d’avoir encore tout lu. Bien sûr, une traduction anglaise serait encore plus intéressante. Je m’y suis attelé récemment.

Hanovre en 1945 (maquette située au Nouvel Hôtel de ville) / photo S. Mazars
La maquette de Hanovre en 1945
Tu t’es lancé très jeune dans la musique. Comment était l’ambiance en Allemagne dans les années 60 ?

HG – A l’époque, l’Allemagne était en morceaux, divisée. Jusqu’à la fin des années 60, il est resté des traces de nazisme dans l’administration, la police, l’éducation. Les jeunes avaient du mal avec la génération de leurs parents. Beaucoup ont simplement refoulé. On n’en parlait pas, voilà tout. D’autres continuaient à justifier l’horreur. Notre génération, qui a grandit dans cette ambiance, ne s’en est pas tout de suite rendu compte. Pour ma part, j’ai eu un choc vers l’âge de 14 ans lors d’un voyage scolaire dans le camp de concentration de Bergen-Belsen près de Hanovre, où j’ai grandi. En arrivant, on voit d’abord les tombes : 5000, 10000, le compte n’en finit jamais. Tous les élèves ont été remués, certains parce qu’ils n’avaient aucune idée à cause de l’omerta dans leurs familles sur ce qui s’était passé 15 ou 20 ans plus tôt. Pour les autres, même en entendre parler n’avait pas suffi.

Harald Grosskopf (à gauche) avec les Stuntmen / source : www.haraldgrosskopf.de
Harald (g) en 1966 avec les Stuntmen
source : www.haraldgrosskopf.de
Ton intérêt précoce pour l’art a-t-il quelque chose à voir avec cette situation ?

HG – Pour nous, la musique était une évasion. Nous regardions vers l’Angleterre, vers les Etats-Unis. Les Beatles nous projetaient dans un monde totalement nouveau et nous voulions en faire partie. Connaître le même succès, les femmes, le relâchement. J’ai joué dans un groupe, les Stuntmen, qui imitait complètement les Beatles et tous les hits de l’époque. Au même moment, un peu plus loin au sud de la ville, ont débuté les Scorpions. L’un de mes camarades à l’école n’était autre que leur guitariste Rudolf Schenker. Nous étions même en maternelle ensemble ! Et je les ai accompagnés à la batterie plus d’une fois. Lui a eu par la suite cette carrière internationale. Quant à moi, je voulais aussi devenir artiste, il n’était pas envisageable de faire autre chose qu’un métier créatif. J’ai d’abord été trois ans décorateur, puis j’ai dû faire mon service militaire. Heureusement, il existait un service civil pour les gens comme moi qui refusaient la guerre. J’ai donc travaillé dans un hôpital, au bloc opératoire, où j’ai pu voir la maladie et la mort de très près. Ce fut une expérience existentielle, qui m’a décidé une fois pour toutes à me lancer dans la musique. Mais je ne savais pas encore trop de quelle manière. A l’époque, j’habitais dans une communauté libre, on fumait, on prenait du LSD. Puis un beau jour ont débarqué deux types qui cherchaient un batteur. Je suis reparti avec eux et ce furent mes débuts dans mon premier groupe professionnel : Wallenstein.

Harald Grosskopf à l'époque de Wallenstein / source : www.haraldgrosskopf.de
A l'époque de Wallenstein
source : www.haraldgrosskopf.de
Tu étais donc déjà batteur ? Avais-tu appris dans une école ?

HG – Pas du tout, à l’école on apprenait le skiffle ! Pour la batterie, je me suis débrouillé tout seul. J’ai choisi cet instrument, parce que j’étais paresseux et que je voulais atteindre un résultat aussi rapidement que possible. Tel était mon état d’esprit à l’époque. La batterie, c’était encore ce qui me paraissait le plus simple. Et puis, ça faisait de l’effet aux filles.

Wallenstein 1972 Jerry Berkers, Harald Grosskopf, Bill Barone, Jürgen Dollase / source : www.haraldgrosskopf.de
Avec Wallenstein en 1972
source : www.haraldgrosskopf.de
Raconte-moi un peu la période Wallenstein.

HG – Wallenstein s’était installé dans la région de Düsseldorf, encore plus à l’ouest, à Mönchengladbach. Tu en as peut-être entendu parler à cause de l’équipe de foot locale. Eh bien à l’époque, nous fréquentions toutes ses stars – Berti Vogts, Günter Netzer, qui a été champion du monde –, parce que ces gens-là venaient voir nos concerts. Et moi, je n’en avais jamais entendu parler, le foot ne m’intéressait pas. Mais eux me connaissaient. Je me rappelle plus d’une fois avoir été hélé dans la rue par un type au volant d’une Testarossa ou d’une Lamborghini, et c’était l’un d’entre eux.

Wallenstein est souvent associé à la scène krautrock.

HG – Oui, un peu. Mais nous, nous avions plus conscience de faire du rock classique, comme sur Mother Universe. Le mot « krautrock » avait été forgé pour décrier les imitations médiocres de la scène anglo-américaine en Allemagne. Et d’une certaine manière, ce terme n’était pas injustifié. Beaucoup n’ont fait que cela. En revanche, la scène électronique, alors embryonnaire, à laquelle j’ai commencé à participer un peu plus tard, n’a rien à voir avec cette notion. Des groupes comme Can n’ont jamais cherché à copier les Américains. C’est tout le contraire : ils ont tout de suite inventé un style unique. C’est pourtant ce qu’on appelle maintenant le krautrock : un peu d’électronique, un peu de guitare, de l’écho. Bon. Pourquoi pas.

Wallenstein - Blitzkrieg, Mother Universe, Cosmic Century / source : www.discogs.com
Les disques de Harald Grosskopf avec Wallenstein
Blitzkrieg (Pilz, 1972) / Mother Universe (Pilz, 1972) / Cosmic Century (Kosmische Musik, 1973)
Que s’est-il passé par la suite. Pourquoi n’avoir pas continué avec ce groupe ?

HG – Par frustration. Je ne sentais aucun esprit d’équipe. Cela contrastait avec les deux gars dont je venais de faire la connaissance et qui étaient complètement… relâchés, c’est le moins qu’on puisse dire : Klaus Schulze et Manuel Göttsching. A l’époque, nous partagions le même label, d’abord Ohr, puis Pilz. Et c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, dans les studios de Dieter Dierks, à Stommeln, qui en produisait à peu près tous les disques. Tu connais peut-être les sessions des Kosmische Kuriere qui s’y déroulaient. Tout y était tellement cool. On improvisait, on faisait n’importe quoi, alors qu’avec Wallenstein, on se critiquait sans cesse, chacun tirait la couverture à soi. Je voulais revivre l’esprit de ces sessions, que j’avais partagées avec ces gens de Berlin, et c’est ainsi que je me suis rapproché de cette nouvelle scène électronique. J’ai donc tout laissé tomber, sans perspective, sans rien.

Florian Fricke (DR)
Florian Fricke (DR)
On est alors en 1974. Là, je reçois un coup de fil de Florian Fricke, de Munich. Lui aussi était chez Pilz. Il avait appris que je venais de quitter Wallenstein et il me demandait de rejoindre Popol Vuh. J’ai mis ma batterie dans le coffre de ma petite Volkswagen et j’ai fais les 600 kilomètres qui me séparaient de Munich. Malheureusement, ça n’a pas fonctionné entre nous. La musique de Florian, le pianiste, et Daniel Fichelscher, le guitariste – lui-même excellent batteur – était très calme, trop calme ! Moi, je jouais de la batterie rock. Je jouais fort ! Je suis rentré très triste à la maison, parce que j’aimais beaucoup Popol Vuh. J’aurais pu m’adapter, jouer un peu plus jazz. Je ne l’ai pas fait, c’est dommage. J’étais jeune, sans expérience. Tout ce que je voulais, c’était jouer le plus fort possible. Même mes oreilles me le font regretter aujourd’hui. Je n’entends plus très bien certaines fréquences, celles de la voix humaine en particulier, notamment dans un environnement bruyant ou en voiture.

C’est donc la rencontre de Schulze et Göttsching à Stommeln qui a déclenché ton intérêt pour les instruments électroniques, c’est bien ça ?

HG – Non, pas encore. Les instruments ne m’intéressaient toujours pas, je restais avant tout un batteur. Mais j’aimais leur manière de créer, d’aborder la musique. Jusqu’au jour ou Winfrid Trenkler a passé Blackdance dans son émission Rock in à la radio. Dans un premier temps, je n’ai même pas su qu’il s’agissait d’un album de Klaus Schulze. Je connaissais seulement son premier, Irrlicht, qui ne me plaisait pas vraiment. Mais là ! La mélodie, les séquenceurs, le groove ! Je lui ai écrit et il m’a répondu par télégramme : « Passe donc à la maison ». Je l’ai donc rejoint chez lui, dans la lande de Lunebourg où il habitait à l’époque. J’ai d’abord poireauté quatre heures dans son salon parce Klaus avait l’habitude de dormir très tard. Il prenait son petit déjeuner vers seize heures. Mais quand nous sommes enfin descendus dans sa cave et qu’il a branché le séquenceur… j’en ai eu des frissons. Au bout d’un moment, j’ai commencé à taper sur le premier bout de plastique qui m’est tombé sous la main, et ça lui a plu ! Il m’a invité à participé à son prochain album, et c’est devenu Moondawn [1976].

Klaus Schulze - Moondawn, Body Love, X / source : www.discogs.com
Avec Klaus Schulze – Moondawn (Brain, 1976) / Body Love (Brain, 1977) / X (Brain, 1978)

Et Manuel Göttsching dans tout ça ?

HG – J’ai habité près de six mois chez Klaus dans l’espoir de partir en tournée avec lui, de poursuivre cette collaboration entre l’électronique et la batterie. Mais Klaus reste avant tout un musicien solo, capable de courtes associations, mais pas plus loin. Là encore, j’ai ressenti une grande frustration. J’attendais, j’attendais, et il ne se passait rien. Parfois, j’étais seul dans sa maison des semaines entières, isolé de tout, alors qu’il vadrouillait à droite et à gauche. Je me suis alors décidé à déménager à Berlin, où je savais retrouver Manuel. Quand j’habitais encore à Mönchengladbach, il m’avait déjà proposé de travailler avec lui. C’est ainsi que j’ai rejoint Ashra. Une de mes expériences les plus agréables. Avec Wallenstein, on devait rester discipliné, répéter régulièrement, travailler. Rien de tel avec Ashra. Parfois on se contentait de s’enfoncer dans le canapé et de bavarder. Au point que j’ai même émis un jour l’idée de sortir nos conversations en disque. On discutait tellement ! La musique, on ne s’en occupait qu’en studio. C’est en studio qu’ont été développées toutes les idées de Correlations [1979].

On en arrive à l’époque de ton premier album solo.

HG – Après Correlations, nous avons fait une belle tournée en France… et puis plus rien pendant des années. Une fois de plus, je revivais cette situation où je me demandais : « que faire maintenant ? ». C’est un de mes amis qui m’a suggéré de faire un album solo. Je n’étais pas convaincu. Les batteurs ne font pas d’albums solos. Mais il a insisté : « Fais donc un album de musique électronique ! » – « Mais je ne possède aucun instrument ! » J’avais ma batterie, un petit 8 pistes et c’est tout.

Ashra - Correlations, Belle Alliance, Tropical Heat / source : www.discogs.com
Avec Ashra – Correlations (Virgin, 1979) / Belle Alliance (Virgin, 1980), Tropical Heat (Navigator, 1991)

Et puis il ne s’agit pas seulement de posséder tel ou tel appareil. Encore faut-il savoir s’en servir. Etais-ce ton cas ?

HG – Pas du tout ! Je n’avais aucune idée. Je me souviens de ma première expérience du Minimoog dans les studios de Dieter Dierks au début des années 70. Je suis là, devant la bête, et j’ai beau appuyer sur tous les boutons, rien ne se produit. Puis je vois le bouton du volume. Je le pousse et… rien ne se produit. Pareil avec l’attaque, le délai. Rien. C’était trop compliqué pour moi, je me décourageais vite. Quand je me suis mis à mon album, je me suis à nouveau retrouvé seul devant des machines. Cette fois, j’en savais un peu plus, mais je dois dire que j’ai appris à m’en servir en même temps que j’enregistrais le disque. Il m’a fallu six semaines, plus quelques jours pour des parties de batterie additionnelles. C’est comme ça qu’est né Synthesist [1980].

Harald Grosskopf - Synthesist / source : www.discogs.com
Harald Grosskopf – Synthesist (Sky Records, 1980)
Es-tu en train de me dire que ce qui est devenu par la suite un classique de la musique électronique a été créé par un parfait débutant ?

HG – Mais oui ! De l’improvisation totale. Je ne savais même pas exactement ce que je faisais. Je ne suis pas claviériste. Je n’étais donc pas très sûr de moi. Le résultat ne paraîtrait-il pas horrible à d’autres oreilles que les miennes ? Ainsi, quand je suis allé voir Edgar Froese avec la bande master sous le bras pour lui faire écouter, il n’a absolument pas réagi. Il n’a pas dit un mot. Tu le connais. Il est assez distant. Mais sur le moment, ça m’a découragé. Plus jamais je n’enregistrerais d’album, c’était décidé ! A l’époque, j’en ai vendus 10 000, et jusqu’à aujourd’hui quelque chose comme 20 à 25 000. Selon les critères actuels, c’est beaucoup, mais pas pour l’époque. Les disques partaient plus facilement en ce temps là. Donc Synthesist était un échec à mes yeux. Jamais je n’aurais imaginé un tel succès par la suite. Winfrid Trenkler en a fait le générique de son émission, et bien plus tard, grâce à Internet, l’album a connu une seconde jeunesse. Surtout depuis cinq ans. La version CD parue au début des années 2000 était passée plutôt inaperçue, mais depuis la réédition en vinyle à New York, c’est le délire. « Classique », « culte », les superlatifs me tombent dessus. Maintenant, c’est Bureau B qui veut le republier.

Peux-tu me parler de son improbable couverture ?

HG – Au début, l’idée était de faire un truc un peu robotique. Je voulais dévoiler l’homme caché derrière la machine en posant derrière un masque chromé. Mais les moyens de l’époque ne nous l’ont pas permis. Il en restait plus que cette solution du maquillage argenté comme celui qu’on utilise au théâtre. C’est ce qu’on voit sur la couverture. Mais ça me démangeait horriblement et je n’avais pas le droit d’y toucher. Et la séance qui s’éternisait ! Les trois quarts des clichés ont fini à la poubelle tellement ils étaient laids. J’avais les yeux rouges comme dans un film d’horreur. Seules deux ou trois photos, presque par hasard, ont saisi ce qu’il fallait.

Lilli Berlin / source : www.discogs.com
Lilli Berlin (Fran Records, 1981)
Venons-en à ton moment Neue Deutsche Welle. On t’a vu au début des années 80 au sein d’un groupe un peu bizarre : il y a deux hommes, une femme...

HG – Ah, tu veux sans doute parler de Lilli Berlin. Comme toujours, je courrais après le succès. Je me rongeais les freins, j’étais prêt à tout pour percer. Cette femme [Uschi Lina] s’est pointée un jour dans le studio de Klaus Schulze à l’époque où je travaillais avec lui. Elle voulait absolument enregistrer un truc avec des instruments électroniques et elle voulait chanter. Nous lui avons expliqué un peu ce qu’on faisait, comment on travaillait, et nous l’avons auditionnée. Elle s’est mise à chanter. Mon dieu, mon dieu. Comment allait-on se débarrasser de cette bonne femme ? Nous étions sidérés à tel point c’était nul. Je suis retourné chez moi, mais elle avait mon adresse, mon numéro de téléphone, et elle m’a littéralement harcelé. Je ne sais pas dire non. Au bout d’un moment, j’ai accepté de lui faire faire un bout d’essai avec un copain musicien de Berlin. Voilà comment nous avons fondé Lilli Berlin. Contre toute attente, l’un des morceaux, Ostberlin-Wahnsinn [1982] est devenu un hit. Bon, il y avait un thème un peu politique, on se moquait de la Stasi.

C’est ce qu’on voit dans le clip.

HG – Nous l’avons tourné nous-mêmes directement devant le mur de Berlin, et développé dans un magasin de photos. Nous étions montés sur l’une de ces plateformes en bois édifiées à l’Ouest pour que les touristes puissent contempler l’Est par-dessus le mur. Chaque fois, le mur était rehaussé, et chaque fois, les plateformes suivaient. C’est moi également qui me suis occupé de tagguer le nom « Lilli Berlin » sur le mur en grandes lettres noires. Après ce succès inattendu, nous avons fait deux albums supplémentaires, mais jamais je n’ai pu m’habituer à cette horrible voix.

C’est pourquoi tu es revenu bien vite à la musique instrumentale.

HG – C’était l’objectif. Mais je ne possédais aucun instrument, je n’avais pas d’argent pour louer un studio. Et puis les ordinateurs n’en étaient qu’à leurs balbutiements avec le format Midi. Je n’ai pas connu ça avant 1989-1990.

Harald Grosskopf - oceanheart, Digital Nomad, Synthesist 2010 / source : www.discogs.com
Quelques disques d'Harald Grosskopf
Oceanheart (Sky Records, 1986) / Digital Nomad (AMP Records, 2001) / Synthesist 2010 (MellowJet Records, 2010)

Les ordinateurs ont-ils changé ta vie ?

HG – Absolument ! Après Synthesist, j’avais enregistré un deuxième album qui s’était encore plus mal vendu [Oceanheart, 1986]. Je n’arrivais tout simplement pas à travailler tout seul. Grâce à leur simplicité d’utilisation, les logiciels m’ont libéré, ils m’ont permis d’enregistrer enfin dans des conditions décentes.

Harald Grosskopf et Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf et Ashra live @ Berlin 2013
Les années 90 sont celles de ta rencontre avec Steve Baltes.

HG – Après mon départ de Berlin, je suis retourné vivre un temps à Mönchengladbach, où il habitait. C’est lui qui m’a appelé. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’un fan qui voulait seulement bavarder, mais j’ai tout de suite remarqué que ce gars-là avait de la bouteille. Il savait de quoi il parlait, il s’y connaissait en musique, et je dois dire que j’ai beaucoup appris de lui. C’est dans la même période que j’ai découvert la techno, notamment à Francfort avec Oliver Lieb, mais aussi au Festival jazz de Montreux. En 1994, la scène techno était à son apogée et moi, je la découvrais à peine. Probablement parce qu’à plus de 40 ans, j’étais déjà trop vieux pour fréquenter les clubs. En tout cas, je ne pensais pas moi-même intégrer cette scène un jour. J’avais trop de respect pour ces gens-là. Quand tu écoutes un type comme Oliver Lieb, tu te rends compte qu’il s’agit de très bons musiciens.

Inversement, ces gens savaient-ils qui tu étais ?

HG – Mais oui ! C’est ça le plus incroyable. Ils me connaissaient, ils connaissaient Ashra, Klaus Schulze. Des types de 22 ans venaient me déclarer à quel point notre génération avait influencé la techno. Je n’étais pas au courant de tout ça. Pour moi, cette période a été comme un nouveau départ.

Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016

C’est ta période techno avec Steve et votre groupe, Sunya Beat.

HG – Pas tout de suite. Je voulais d’abord refaire un nouvel album solo, mais j’ai changé mes plans après avoir rencontré le guitariste et producteur Axel Heilhecker, par l’intermédiaire d’Helmut Zerlett [le célèbre musicien de télévision, qui accompagnait les talk-shows d’Harald Schmidt, l’équivalent allemand de David Lettermann]. Axel était prêt à produire mon disque, puis il m’a proposé d’y participer. J’aime toujours ce disque, c’est le premier Sunya Beat [1998], qui s’est bien vendu. Steve nous a rejoints pour la première tournée. On avait besoin de séquenceurs, et il est parfait pour ça.

C’est à peu près à cette époque que tu reprends aussi tes activités avec Ashra.

Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes - Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013 / photo S. Mazars
Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013
Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes
HG – Je ne pensais pas en entendre parler de sitôt. Manuel avait pris l’habitude de faire de si longues pauses. Jusqu’à ce coup de fil de Manuel, qui m’appelait… de Tokyo. Il me demandait si je pouvais le rejoindre pour jouer avec Ashra au Japon. Tout était prévu, mais il me prévenait un peu tard. Je devais m’envoler le lendemain pour l’Inde et y rester quatre semaines. Douze jours plus tard était programmé le premier des quatre concerts d’Ashra, deux à Tokyo, deux à Osaka. En plus, en revoyant toute la logistique des vieux concerts d’Ashra, au matériel à transporter, aux soundchecks interminables, j’ai failli refuser. Puis j’ai repensé à Steve Baltes, à ses samples et à ses compétences techniques. Son intervention était susceptible de régler tous nos problèmes. Il était d’accord, j’ai donc décidé de le présenter à Manuel. Celui-ci était méfiant, mais son scepticisme s’est vite dissipé quand il a vu le travail de préparation réalisé par Steve. Il avait reconstitué tous les morceaux sur ses instruments virtuels, retrouvé tous les sons originaux.

Oui, je sais de quoi Steve est capable.

HG – Les concerts au Japon ont été sensationnels. Nous pouvions improviser comme nous voulions, nous avions une totale liberté grâce à Steve. Je pense que nous n’avons jamais joué aussi bien ces morceaux sur scène qu’au Japon.

Harald Grosskopf - Naherholung / source : www.discogs.com
Harald Grosskopf – Naherholung (Little Marvin, 2016)
Quand remonterez-vous sur scène tous les trois ?

HG – Nous sommes invités en janvier à Hongkong !

Toi-même, tu es très demandé en solo un peu partout depuis quelques années.

HG – Oui, surtout depuis la réédition new-yorkaise de Synthesist dont je te parlais tout à l’heure. En 2013, à Londres, j’ai même donné mon tout premier concert en solo. Tu m’imagines, moi, seul sur scène derrière un clavier ? Bon, entretemps, je me suis familiarisé avec Ableton Live. J’ai essayé moi aussi de reconstituer mes anciens morceaux, aussi proches que possible des originaux. Depuis, j’ai aussi été invité au Brésil avec Roedelius, pour une conférence sur le krautrock, je suis monté sur scène à New York avec Axel, et la semaine dernière à Liverpool avec un nouveau collègue, Andreas Kolinski. C’est un producteur très doué, qui enseigne aussi la musique et les médias. Il a samplé tous mes morceaux dans le logiciel Traktor, de Native Instruments, qui lui a permis de les convertir en partitions. En notes si tu préfères. C’est dingue, non ?

Et en studio ?

J’ai publié en février 2016 un nouvel album sur iTunes, intitulé Naherholung. Je crois que ça veut dire « récréation » en français.


jeudi 6 octobre 2016

Ulrich Schnauss : regard sur la musique électronique, la technologie et Tangerine Dream


Originaire de Kiel, dans le nord de l’Allemagne, et désormais basé à Londres, Ulrich Schnauss n’a pas encore 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière derrière lui. Il fait même partie du club de plus en plus réduit de musiciens électroniques à avoir connu un succès international. Auteur d’une dizaine d’albums, il a aussi beaucoup mixé pour les autres, et sa musique, utilisée sous licence dans la pub, a permis de vendre des boissons en Grande-Bretagne, des voitures aux Etats-Unis, deux pays où il a beaucoup tourné. En 2014, il était appelé par Edgar Froese à rejoindre Tangerine Dream, l’un des groupes les plus marquants de sa jeunesse. Une collaboration hélas écourtée par la mort du maestro en janvier 2015. Depuis, Ulrich poursuit l’aventure TD aux côtés de Thorsten Quaesching et Hoshiko Yamane, et cette année, le trio est même remonté sur scène pour la première fois sans Edgar. Mais Ulrich Schnauss ne néglige pas pour autant sa carrière solo. Le 1er octobre, il participait ainsi au festival Electronic Circus à Detmold. Il publiera le 4 novembre un nouvel album, No Further Ahead Than Today.

 

Ulrich Schnauss 2016 / photo : Andre Pattenden
Ulrich Schnauss 2016 (photo : Andre Pattenden – Instagram @andrepattenden)

Detmold, le 1er octobre 2016

Ulrich, j’ai entendu ton nom pour la première fois lorsque tu as rejoint Tangerine Dream à la fin de l’année 2014 pour cette série de concerts australiens. Je sais en revanche que tu étais déjà un musicien reconnu depuis longtemps. Peux-tu me raconter un peu cette période ?

Ulrich Schnauss - Far Away Trains Passing By / source : www.discogs.com
Far Away Trains Passing By
(City Centre Offices, 2001)
Ulrich Schnauss – En effet, j’ai célébré mes vingt ans de carrière l’année dernière, en 2015. En tout cas, mes vingt ans de carrière discographique : mon premier disque est sorti en 1995. J’ai débuté dans le style drum’n’bass, la musique avec laquelle j’avais grandi, pour ainsi dire. Mais dès la fin des années 90, le genre m’est devenu de plus en plus ennuyeux, parce qu’une règle implicite exigeait que les morceaux estampillés drum’n’bass soient l’apanage des DJ.

Puis-je demander : quel style de drum’n’bass ? C’est aussi un genre très étendu.

US – La drum’n’bass atmosphérique. Oui, oui ! LTJ Bukem. J’ai même sorti autrefois un titre sur son label, Looking Good [Il s’agit de Zero Gravity publié en 2002 sou le nom Ethereal 77]. Mais au début des années 2000, j’ai commencé à me réorienter dans le style electronica. « Electronica », c’est cette forme contemporaine de la musique électronique fondée entre autres par Tangerine Dream.

Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today / source : iTunes
No Further Ahead Than Today
(Scripted Realities, 2016)
En 2001, j’ai publié mon premier album sous mon véritable nom – auparavant, je n’utilisais que des pseudonymes. C’est ce disque, Far Away Trains Passing By, qui m’a permis de percer, de connaître un succès international, surtout aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon où j’ai donné de nombreux concerts. Et depuis quinze ans, c’est cette direction que je poursuis.

Je ne suis pas familier avec ta discographie. Ce n’est pas une question facile, mais lequel de tes albums recommanderais-tu aux gens comme moi qui veulent découvrir ta musique ?

US – Tu as forcément déjà entendu ces musiciens qui te jurent que leur meilleur album, le plus beau, le plus authentique, est bien sûr le dernier. Bon. Eh bien je dois dire que je suis très satisfait de mon prochain album, No Further Ahead Than Today, qui paraîtra en novembre ! Maintenant, je peux aussi t’orienter vers l’album qui a eu le plus de succès, A Strangely Isolated Place, paru en 2003, qui est assez représentatif de mon style, si je peux dire.


Ulrich Schnauss & Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss et Roedelius live 2016
Ce soir, tu joueras en solo juste avant Hans-Joachim Roedelius. Tu as également prononcé son éloge lors des derniers Schallwelle Awards. Vous vous connaissiez ?

US – Oui, depuis plus de dix ans. Il fait partie des artistes dont j’ai remixé un morceau. Il s’agit du titre Lunz sur l’album du même nom. Le remix est paru en 2005.

Tangerine Dream ?

US – Je connais Edgar Froese depuis longtemps, depuis la fin des années 90, en fait. J’étais déjà un grand fan de Tangerine Dream bien avant de devenir moi-même musicien. Ils font partie de mes influences initiales. J’ai dû les entendre pour la première fois vers 1991 quand j’avais 13 ou 14 ans, mais évidemment pas leur production de cette période, plutôt leurs albums plus anciens. A l’époque, le groupe électronique anglais LFO venait de publier Frequencies, un album très important, légendaire, devenu aujourd’hui un classique absolu de la musique électronique. Sur la pochette, le groupe cite les artistes qui les ont le plus influencés : Yellow Magic Orchestra, Tangerine Dream, autant de noms dont un adolescent de 13 ans comme moi n’avait jamais entendu parler. Mais j’ai voulu en savoir plus et j’ai fini par écouter chacun d’entre eux. Quand j’en suis arrivé à Tangerine Dream, j’ai été immédiatement en phase. C’était la musique que j’avais en tête, celle que j’étais le plus susceptible de créer moi-même.

Mais comment as-tu rencontré Edgar ?

US – Par l’intermédiaire de son fils Jerome, qui s’intéressait comme moi à la drum’n’bass (nous étions tous Berlinois à l’époque. Son père n’a déménagé à Vienne qu’au milieu des années 2000). Jamais je n’aurais imaginé qu’Edgar me sollicite un jour pour participer à Tangerine Dream. Mais un jour, pendant l’été 2014, il m’a invité en Autriche. J’y suis allé pensant simplement rendre visite à un ami. Mais quand il m’a demandé de m’assoir au clavier et de jouer, j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Je tenais de Johannes Schmoelling ce genre d’histoires à son sujet. En général, quand Edgar veut recruter une personne dans son groupe, c’est exactement ce qu’il fait : il lui demande de prendre un instrument et d’improviser. J’en étais conscient, donc c’est les doigts tout tremblants que j’ai improvisé pendant une quinzaine de minutes. Et après, Edgar s’est approché en me disant : « Bienvenue au club » ou quelque chose comme ça.
Ulrich Schnauss, Edgar Froese 2014 / photo Bianca Froese-Acquaye
Ulrich Schnauss en conversation avec Edgar Froese, été 2014 (photo : Bianca Froese-Acquaye)

Pourquoi avoir décidé de poursuivre Tangerine Dream après la mort d’Edgar Froese en janvier 2015 ?

US – Pour répondre à cette question, il faut revenir un peu en arrière, quand il était encore en vie. Quand il m’a recruté, il avait en tête de refonder complètement le groupe une dernière fois. C’est une chose qu’il avait l’habitude de faire, comme tu le sais peut-être. Il suffit de comparer l’univers musical de Zeit et celui d’Underwater Sunlight, si radicalement différents, pour s’en rendre compte. TD a toujours connu un certain nombre de ces ruptures, et il voulait en marquer une toute dernière avec cette nouvelle ère, les « Quantum Years ». Nous avions commencé à préparer les nouveaux concerts, à enregistrer du matériel pour le prochain album. Et quand Edgar nous a quittés si tragiquement, la question s’est posée de savoir quoi en faire. Devons-nous tout enterrer, ou devons-nous essayer de perpétuer la vision d’Edgar ? Lui-même, alors qu’il était tombé malade, avait confié à son épouse, Bianca Acquaye, son désir que cette dernière phase de Tangerine Dream fleurisse même sans lui. Il y a donc un sens à finir ce que nous avons commencé, je pense. En même temps, je vois aussi cette démarche d’un œil critique. Ce n’est pas évident. Pour moi comme pour Thorsten, il s’agit d’un véritable défi. Mais les morceaux inachevés laissés par Edgar sont si bons qu’il serait dommage de les laisser disparaître dans les limbes. Ils méritent d’être publiés. Edgar lui-même mérite de pouvoir s’exprimer une dernière fois. De son côté, un artiste comme David Bowie a eu la chance d’achever son dernier album, de délivrer un dernier témoignage avant de mourir. C’est triste pour Edgar qu’il n’en ait pas eu le temps. C’est à nous de réparer ça.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live 2016. Visuels de Nat Urazmetova
On apprend presque tous les jours qu’il reste encore beaucoup de morceaux inédits de David Bowie. Est-ce aussi le cas pour Edgar ?

US – Absolument.

Dans quelle direction évolue ta musique en solo ?

US – Comment dire… d’après moi, il est important de comprendre que la musique électronique est travaillée par deux tendances profondes. Pour certains, la technique est au centre, jusqu’à conditionner en grande partie le résultat. D’autres perçoivent la technique, les instruments électroniques comme des moyens, mais considèrent que l’homme, le musicien, reste au centre. Tangerine Dream incarne évidemment cette seconde tendance, Kraftwerk la première. Selon moi, Kraftwerk et Tangerine Dream racontent à eux deux toute une histoire bipolaire de la musique électronique. D’un côté, on a le Mensch-Maschine, de l’autre quelqu’un comme Edgar, qui déclarait : « La technique en elle-même ne m’intéresse pas du tout, seulement ses possibilités ». C’est une différence abyssale.

Mais oui ! D’ailleurs, cette différence est perceptible dans leurs œuvres elles-mêmes. Tangerine Dream n’a jamais joué une note de cette musique froide et robotique souvent associée à l’électronique. Pour moi, ils ont toujours composé une musique incroyablement expressive et romantique.

US – C’est exactement ça. Et mon travail suit très fortement cette tradition romantique. C’est peut-être la raison pour laquelle ça a si bien fonctionné entre Edgar et moi. Nous avions en commun cette exigence.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Et pourtant, Edgar a longtemps collaboré avec les fabricants. C’est dire s’il a aussi contribué à la technologie. Est-ce aussi ton cas ?

US – Pas vraiment, en tout cas pas en ce qui concerne le hardware. En revanche, dans la mesure où j’utilise beaucoup de logiciels, j’échange avec les éditeurs à la moindre occasion, je leur explique mes besoins en tant que musicien. De leur côté, ils me montrent ce qui est faisable ou pas.

Quels logiciels ? Par exemple ce soir sur scène.

US – Ah, c’est toujours un peu différent sur scène et en studio. Sur scène, je me sers d’Ableton Live, comme beaucoup d’autres. Donc rien d’original, et pour cause : Ableton est un très bon logiciel. Non qu’il t’autorise énormément à jouer véritablement en direct. Mais il te permet de fractionner ta propre musique en petites mosaïques remodulables à l’infini, chaque fois de manière différente. Du coup, aucun concert ne ressemble au précédent, et tu es aussi libre d’improviser s’il t’en vient l’envie. Tu n’es pas à ce point dépendant d’une piste playback qui t’impose tel break à tel moment. Si tu le souhaites, tu peux laisser se développer un passage un peu plus longtemps un soir, un peu moins le lendemain.

En studio, Logic me sert de plateforme, et le reste provient de divers plug-ins. Je regarde avec grand intérêt ce que les petites firmes développent dans leur coin, et pas forcément les gros comme Native Instruments ou Arturia. Pour moi, le meilleur émulateur analogique est l’œuvre d’un Norvégien. Sa marque s’appelle Memorymoon. Il s’agit de plug-ins bon marché, quelque chose comme 40$ la pièce, mais absolument formidables. Que te citer d’autre… Soundtoys est un peu plus connu. Tiens, il existe aussi une petite firme qui s’appelle Admiral Quality et qui ne vend que deux produits : un super synthétiseur analogique et un filtre non moins remarquable.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Es-tu aussi du genre à collectionner les instruments vintage ?

US – Jusqu’à très récemment, j’en possédais beaucoup, parce que j’ai longtemps travaillé exclusivement sur de vrais instruments. Mais depuis trois ans, je n’ai cessé de nourrir une véritable passion pour les logiciels. En conséquence, j’ai vendu plusieurs pièces, par exemple mon Yamaha CS-80 et mon Oberheim 8 Voice. Mais j’en ai conservé d’autres, comme le Waldorf Wave et le Voyetra 8 d'Octave Plateau, qui reste mon synthétiseur polyphonique analogique préféré du début des années 80.

Quels sont les projets de Tangerine Dream ?

US – Nous réfléchissons pour le moment au meilleur moyen de distribuer le prochain album. Peut-être aurons-nous besoin d’une plateforme un peu plus importante que celle dont nous disposons actuellement avec Eastgate. Pendant vingt ans, Edgar a publié tout son travail sur sa plateforme personnelle, TDI puis Eastgate. Mais ce système avait ses limites. Il ne permettait d’atteindre qu’un public restreint. Nous voulons faire du prochain disque le testament d’Edgar : il mérite d’être exposé à un public plus large. Nous sommes donc actuellement en contact avec plusieurs compagnies, nous tâchons de repérer celles qui pourraient être intéressées.

Tangerine Dream version 2016, Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane / photo : Daniel Fischer
Tangerine Dream version 2016 (photo : Daniel Fischer)
Si j’ai bien compris, l’album est déjà baptisé : Quantum Gate. Que ferez-vous de votre session de 2015 avec Peter Baumann [membre de TD de 1971 à 1977] ? S’agissait-il d’un projet sans lendemain ?

US – Peter est venu nous voir à plusieurs reprises. Nous n’avons pas eu qu’une seule session avec lui. Le problème, c’est qu’il ne peut plus vraiment produire de musique par lui-même. Nous nous en sommes rendu compte quand il était là. Il s’est arrêté trop tôt, il n’a pas suivi l’évolution technologique. Même son dernier album [Machines of Desire, le premier depuis 1983, paru chez Bureau B au printemps] a été réalisé par un autre. Je dois le dire franchement, j’ai moi-même fait beaucoup de ghostwriting à la fin des années 90, mais c’est quelque chose que je ne peux plus faire aujourd’hui. Je préfère vraiment collaborer avec des artistes qui travaillent eux-mêmes plutôt qu’avec un nom de façade. Cela dit, il faut voir comment les choses évolueront. Peut-être devrions-nous attendre que Peter se remette à flot. Quand il pourra refaire de la musique, alors nous pourrons envisager une collaboration plus poussée.

Ce que vous faites est quand même absolument inédit. Rends-toi compte : chaque membre de Tangerine Dream est aujourd’hui plus jeune que… Tangerine Dream !

US – Oui, c’est vrai. C’est vrai. Mais j’ajouterais une citation de Peter Baumann, justement. Un jour, Peter a dit : « Tangerine Dream n’est pas un groupe, c’est une idée. Par conséquent, Tangerine Dream peut poursuivre son aventure encore cent ans ».


mercredi 5 octobre 2016

Fryderyk Jona, de la clarinette au Minimoog


A 32 ans, Fryderyk Jona incarne la relève dans un style musical dont les amateurs ne rajeunissent pas. Originaire de Pologne, ce musicien de formation classique, diplômé de l’université Johannes Gutenberg de Mayence, doit à son père la découverte de la Berlin School et de Klaus Schulze. Actif depuis à peine trois ans, il a publié pas moins de cinq albums et a été remarqué en 2015 au point de faire partie des finalistes des Schallwelle Awards dans la catégorie meilleur espoir. C’est d’ailleurs lors de la cérémonie que contact fut pris avec Hans Hermann Hess et Frank Gerber, les organisateurs du festival Electronic Circus, qui lui proposèrent d’en assurer l’ouverture cette année. Ainsi, c'est à Detmold que Fryderyk Jona présentait son nouvel album, Warm Sequencing. Le prochain est déjà en préparation.


Fryderyk Jona dans son studio / source : www.fryderykjona.com
Fryderyk Jona dans son studio

Detmold, le 1er octobre 2016

Comment es-tu venu à la musique ?

Fryderyk Jona – Je suis clarinettiste classique de formation. C’est pour la musique que je suis venu vivre en Allemagne, où j’ai passé mon diplôme de musique d’orchestre. A l’heure actuelle, je joue toujours de la musique classique, je tourne régulièrement avec un orchestre classique mais aussi avec un big band.

Fryderyk Jona - Warm Sequencing (Synthmusik, 2016) / source : fryderykjona.bandcamp.com
Fryderyk Jona – Warm Sequencing (Synthmusik, 2016)
Oui, mais cet intérêt pour la musique ne vient-il pas de plus loin dans le passé ? C’est bien ton père qui t’as accompagné au chant aujourd’hui sur scène. Qu’as-tu hérité de lui ?

FJ – Beaucoup de choses très importantes. C’est grâce à lui que tout a commencé. Il ne m’a pas seulement donné le goût de la musique, il m’a aussi fait découvrir la musique électronique. C’est lui qui m’a offert mon premier disque de Klaus Schulze, le double album Dziekuje Poland, qui documentait la tournée polonaise de Klaus en 1983. J’avais alors 15 ans. C’est assez tard mais j’essayais de faire de la musique depuis un certain temps déjà. Et puis je dois aussi à mon père mon premier synthé, le Yamaha DX7, parfait pour ce genre de musique, alors que lui-même ne s’y intéressait pas tant que ça. Nous avions déjà plusieurs synthés à la maison, mais celui-ci n’était que pour moi, je l’avais dans ma chambre. Malheureusement, c’était un instrument très difficile à programmer. Pour un premier instrument, ce n’était pas de chance. C’est aussi à cette époque, vers 15 ans, que j’ai reçu mon premier ordinateur, qui était équipé du séquenceur Cakewalk.

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona et son père sur scène
Ton père a chanté en polonais sur scène. Que signifiaient les paroles ?

FJ – C’était un texte de son cru, écrit dans le dialecte polonais des montagnes du Sud. Il y est question de deux étoiles. L’une brille pour lui, l’autre pour une femme. Il s’est un peu inspiré du chant traditionnel, notamment de la technique locale de la « voix blanche », tout en inventant son propre style selon l’inspiration du moment.

J’ai remarqué que tu avais beaucoup d’instruments sur scène aujourd’hui. De quoi as-tu joué ?

FJ – J’ai utilisé le Minimoog, bien sûr, mais aussi les effets de vocodeur du célèbre MS2000 de Korg, le Prophet 12 de Dave Smith et aussi l’Andromeda d’Alesis. Ce dernier n’était pourtant pas au programme. J’avais prévu des pads, des effets et des filtres pour le Waldorf Q, mais il est tombé en panne hier ! Heureusement, l’Andromeda est un bon instrument, il l’a bien suppléé.

Ta musique est complexe, comment as-tu interprété tes morceaux sur scène ?

FJ – C’est impossible de tout reproduire, seul sur scène. J’ai une partie playback que je programme avec mes logiciels. J’utilise surtout Ableton Live pour les séquences. Trois d’entre elles venaient aujourd’hui du Beatstep d’Arturia. J’ai aussi mis à contribution le séquenceur intégré du Alesis. Tout le reste et joué à la main.

Fryderyk Jona - Wind Experience (Synthmusik, 2016) / source : fryderykjona.bandcamp.com
Fryderyk Jona – Wind Experience (Synthmusik, 2014)
Quand et comment as-tu décidé d’enregistrer un album ?

FJ – Pas avant le début de l’année 2013. Je faisais de la musique depuis de nombreuses années. Soit je la publiais sur YouTube, soit je la gardais simplement pour moi. J’ai passé de nombreuses nuits à jammer pour le plaisir. C’est un de mes collègues, qui est aussi batteur, qui m’a donné l’idée de sortir un disque. Il m’a ensuite fallu toute une année de travail pour achever ce premier album, Wind Experience [sorti en 2014].

Depuis, tu as autoproduit tous tes disques. Tu ne voulais pas travailler avec un label ?

FJ – J’y ai pensé, mais j’ai finalement décidé de fonder mon propre petit label, Synthmusik, qui me permet de publier ce que je veux. Je m’occupe à peu près de tout, sauf des couvertures. Il vaut mieux que je ne m’en mêle pas. Les quatre premières sont l’œuvre d’un excellent graphiste polonais, Adrian Naumowicz. Et c’en est un autre, Waldemar Dylewski, qui a signé la dernière, celle de Warm Sequencing [2016].

Comme beaucoup, je t’ai découvert parce que tu étais nommé aux Schallwelle Awards. C’était une surprise pour toi ?

FJ – Oui, quand j’ai vu ça, j’étais content, parce que ça voulait dire que ma musique avait trouvé son public, à force de partager des morceaux sur les réseaux sociaux.

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016
Parlons à présent de la musique proprement dite. J’ai clairement entendu l’influence de Klaus Schulze. Y en a-t-il d’autres ?

FJ – Oui, bien sûr. Pour moi, le modèle, c’est Genesis, même si on ne l’entend pas forcément dans mes morceaux. J’aime leurs percussions, leur façon de programmer, y compris sur les albums plus tardifs. J’aime beaucoup Michael Jackson, en particulier son côté funk.

Ça, on le remarque peut-être dans ta manière d’utiliser les basses, ce ne sont pas des séquenceurs comme chez Tangerine Dream ou Klaus Schulze.

FJ – Exactement. Même si je suis tout de même un fan de la Berlin School, de Jarre ou de Vangelis. Je les ai énormément écoutés, surtout quand j’ai commencé à m’intéresser à la musique électronique entre 15 et 20 ans. Mais j’écoute beaucoup d’autres choses. Michael Jackson m’a clairement influencé, au moins un peu. Pink Floyd aussi.

Quels sont tes projets ?

FJ – Le prochain album est déjà terminé, ou presque. J’aimerais encore enregistrer quelques pistes avec une chanteuse. Pas d’inquiétude, ce ne sera pas Lisa Gerrard. J’ai fait appel à une chanteuse versée dans le chant folklorique et qui chantera… en russe ! Et toujours selon cette technique de « voix blanche » haut perchée. Cette artiste sait très bien utiliser sa voix comme s’il s’agissait d’un instrument. C’est-à-dire qu’il y a du texte, mais aussi beaucoup de vocalises. De mon côté, je n’utilise que des synthés, mais j’aimerais bien introduire aussi une guitare électrique.

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016
Tu en joues toi-même ?

FJ – Non, je n’oserais pas, même si j’ai enregistré des parties de guitare sur mon disque Init Mind, mais j’utilisais alors un ebow. Cette fois, j’aimerais embaucher un vrai guitariste.

C’était ton premier concert aujourd’hui ?

FJ – Non, mais le premier devant un public aussi large. J’ai fait plusieurs concerts à domicile, le dernier en juin avec Michael Brückner et son ami Mathias Brüssel. Michael et moi sommes voisins. Quand nous nous sommes connus, j’habitais encore le centre-ville de Mayence, mais nous communiquions surtout en ligne, en échangeant des morceaux ou des idées sur Internet. Depuis que j’ai déménagé à Unter-Olm, nous sommes encore plus proches [Michael habite Ober-Olm, le faubourg voisin, où il s’est produit l’année dernière]. Depuis, je me suis aussi produit dans une église à Bad Camberg. Hans-Hermann Hess et Frank Gerber m’ont déjà proposé de revenir jouer l’année prochaine à l’Electronic Circus, mais c’est encore une hypothèse.