lundi 4 juillet 2016

Alerick Project : électronique, rock et baroque


Déjà présent lors de l'édition 2014 du festival Electronic Circus, le duo romain Alerick Project, composé d'Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna, était à nouveau l'hôte de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess cette année, cette fois à l'occasion de la traditionnelle Gartenparty organisée à Hamm. Hasard du calendrier, ce second concert des Italiens chez les Allemands était programmé le jour du quart de finale de l'Euro de football entre les deux pays. Le concert débutait même au coup d'envoi. Les deux hommes, qui en profitaient pour présenter leur second opus, Hypnoize, étaient accompagnés sur scène par une figure familière, leur ami Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence, bien connu pour ses albums ambient publiés chez SynGate. Le lendemain, entre les croissants et le café au lait, le groupe se laissait aller à quelques confidences.

 

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

Hamm, le 3 juillet 2016

Comment est né Alerick Project ?

Riccardo Fortuna – Nous sommes des amis de longue date. Nous nous connaissons depuis l'école primaire. Mais ce n'est qu'il y a un peu plus de trois ans que nous avons décidé de faire de la musique ensemble. J'ai étudié la musique dès l'âge de six ans. J'ai appris le piano, puis je me suis mis à la basse, à la batterie, et enfin à la guitare rythmique. Je suis un inconditionnel de la pop des années 80. En parallèle, je joue d'ailleurs aussi dans un groupe rock qui s'appelle Ladri di Mescal. Alessandro, lui, est plutôt fan de la scène allemande traditionnelle.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016
Alessandro Ghera – J'ai acheté mon premier synthé à 16 ou 17 ans, et j'ai très vite commencé à inventer des morceaux d'après le genre que j'appréciais alors : la musique électronique allemande. Mes influences sont Kraftwerk, Tangerine Dream – spécialement Tangerine Dream –, mais aussi Vangelis. Je suis aussi familiarisé avec la musique de Cluster, mais ce n'est qu'au début des années 90 que j'ai eu la chance de découvrir la production solo ultérieure de Hans-Joachim Roedelius. J'avais acheté son disque Momenti Felici, sur lequel il joue du piano. Une merveille... totalement différent de ce que j'avais l'habitude d'écouter. De fil en aiguille, j'ai accumulé l'équipement, j'ai aussi appris à jouer de quelques instruments conventionnels. Progressivement, je me suis constitué un vrai petit studio à deux pas de chez moi. De quoi enregistrer dans de bonnes conditions, surtout après y avoir ajouté l'informatique, les logiciels et les plug-ins. Avec les années, je me suis constitué un stock d'esquisses et de morceaux inachevés. Jamais je n'ai eu le temps de m'y consacrer à fond. Ce sont les retrouvailles avec Riccardo qui ont tout changé. C'est lui qui m'a poussé à exploiter ce répertoire. Avec mon équipement et ses compétences, c'était enfin possible.

Tu es donc musicien professionnel, Riccardo ? Et toi, Alessandro ?

RF – Non, mais je l'espère. Je gagne ma vie comme graphiste freelance, et je travaille aussi un peu dans la musique, comme ingénieur du son. J'ai étudié le métier, et notamment l'utilisation des logiciels comme Nuendo.

Alerick Project - One Way (2014) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – One Way (2014)
AG – Mon métier n'a rien à voir avec la musique. Je suis conseiller fiscal.

Revenons à vos débuts.

AG – Pour notre premier album, One Way, nous avons donc commencé à puiser dans mes archives.
RF – Des archives gigantesques !
AG – Tu exagères. Mais assez importantes, c'est vrai, pour explorer différents styles de musique électronique en même temps, de ne pas nous cantonner à un genre. Nous mélangeons ambient, lounge et musique électronique traditionnelle. Entre Riccardo et moi, c'était une sorte de pari, nous qui avons des backgrounds si différents…
RF – Et ça fonctionne !
AG –  Je ne sais pas si ça fonctionne. En tout cas, nous y prenons beaucoup de plaisir. Nous avons mis un an à peaufiner le disque.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Electronic Circus 2014
Le disque est sorti juste à temps pour accompagner votre concert au festival Electronic Circus en 2014. Comment vous êtes-vous retrouvés sur cette scène ?

AG – J'écume les festivals européens depuis des années. Néanmoins, ma première expérience ne fut pas l'Electronic Circus, mais le E-Live, à l'époque où il se déroulait encore à Eindhoven. C'était en 2004. Je garde un vif souvenir du concert de Redshift. En 2013, nous sommes allés ensemble à l'Electronic Circus. C'est là que nous sommes tombés sur Hans-Hermann Hess. De manière très informelle, nous avons parlé de notre musique et il nous a dit : « La prochaine fois que vous venez, ce sera sur scène ». C'est exactement ce qui s'est produit l'année suivante.

Cette première participation à l'Electronic Circus, c'était votre premier concert hors d'Italie ?

RF – C'était notre premier concert tout court ! Et hier soir le second. C'est notre rêve de jouer un jour chez nous, en Italie.

AG – Nous sommes actuellement en contact avec une association à Rome, dont je n'ai découvert l'existence qu'il y a quelques mois. Ils organisent un événement, nous avons donc fait une demande pour y jouer l'année prochaine. On verra bien. L'Italie a une expérience bien différente de la musique électronique que les pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Belgique. Si tu demandes à un jeune Italien ce que c'est pour lui la musique électronique, il te répondra probablement : DJ set. A la limite, les jeunes ont peut-être entendu parler de Kraftwerk, mais jamais de la vie de Tangerine Dream. Il n'y a pas cette tradition en Italie. Les promoteurs veulent programmer des DJ, il n'y a donc pas beaucoup de place pour des gens comme nous.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

RF – Et pourtant, nous produisons une musique qui n'est pas si différente, par certains aspects. Elle est assez rythmée. Il nous arrive de nous laisser contaminer par le beat.

Contaminer ? Le mot est intéressant. Est-ce une concession que vous faites à l'air du temps ? Parce qu'il faut bien avoir du rythme ?

AG – Pas du tout, ce n'est pas un gros mot. Je le conçois positivement. Nous avons des morceaux très ambient. D'autres plus énergiques. Et parfois, nous avons besoin d'introduire du beat. C'est presque vital pour nous… pour nos oreilles ! Le son de la techno, de la trance, ça peut être extraordinaire.

Alerick Project (Alessandro Ghera) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alessandro Ghera @ Electronic Circus 2014
Steve Baltes vient de ce milieu. Mais hier, à ma grande surprise, j'ai aussi entendu ici et là quelques petites touches de musique classique, voire médiévale.

AG – Je suis un grand amateur de musique baroque italienne, en particulier des compositeurs vénitiens, Vivaldi, Albinoni, Benedetto Marcello, Arcangelo Corelli. Un jour, au studio, pour m'amuser j'ai commencé à jouer un petit air qu'Ennio Morricone avait utilisé pour le film Mission. Le morceau n'a jamais figuré sur la BO. Nous avons décidé d'en créer notre propre version.

RF – C'est une sorte d'hommage.

Ce mélange de classique et d'électronique, voilà quelque chose que vous avez en commun avec Roedelius.

AG – En effet, un album comme Roedeliusweg a un côté très symphonique. J'ai apprécié d'avoir eu l'opportunité d'introduire ce petit échantillon d'héritage classique dans notre musique. Ainsi, on n'est pas dans le tout électronique.

Et hier soir, vous aviez aussi un invité sur scène : Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence.

AG – Nous connaissons Gabriele depuis peu...

Alerick Project & Gabriele Quirici live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project et Gabriele Quirici @ Schwingungen Gartenparty 2016
Gabriele Quirici – En réalité, nous nous sommes croisés sans le savoir au concert de Klaus Schulze en 1994, auquel j'étais venu assister en compagnie de mon cousin Gianluigi Gasparetti (Oöphoi). Je me souviens très bien du visage d'Alssandro. Mais nous ne nous sommes rencontrés vraiment qu'au retour d'Alerick Project de l'Electronic Circus. Quand j'ai lu que le duo était italien, et même romain, j'ai aussitôt pris contact. Nous nous sommes trouvé beaucoup de points communs.

Quel était le rôle de Gabriele pendant le show ?

AG – Il s'est occupé de tous les passages ambient, et en particulier des transitions entre chaque morceau. Je n'aime pas quand il y a des pauses entre les titres pendant les concerts. C'est pourquoi je lui ai demandé s'il voulait bien créer quelque chose pour Alerick Project.

Alerick Project - Hypnoize (2016) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – Hypnoize (2016)
GQ – Le moment le plus complexe, c'était justement le passage baroque que tu évoquais à l'instant. Ce n'est pas si évident de mélanger les mélodies classiques et les textures électroniques.

Est-ce si différent ? J'y réfléchissais l'autre jour. Ecoutons Bach. Que fait-il, sinon des arpèges ? Et que fait un séquenceur ? Exactement la même chose. Il suffit d'écouter Ricochet, de Tangerine Dream.

AG – Il y a un meilleur exemple : savais-tu que la fin du morceau Force majeure, de TD, est en fait une reprise de La Follia d'Arcangelo Corelli ? C'est même ainsi que j'ai découvert la musique baroque : après avoir écouté Tangerine Dream. Je me suis plongé dedans comme un fou, j'ai même fouillé chez tous les disquaires pour glaner tout ce que je pouvais trouver de Corelli.

Quels sont vos plans ?

RF – En mai dernier, nous avons publié notre second album, Hypnoize, aussi avons-nous décidé de nous reposer pour le moment. Mais après l'été, nous retournerons probablement en studio.

>> Alerick Project sur Bandcamp


samedi 11 juin 2016

More Ohr Less 2016 : le chaos et l’ordre


Greffée sur une manifestation plus large organisée dans la ville de Baden, à 20 kilomètres au sud de Vienne, la 13e édition de More Ohr Less s’est distinguée par son ambiance à la fois familiale et internationale. Autour de Hans-Joachim Roedelius, les fidèles Tim Story, Thomas Rabitsch et Christopher Chaplin y ont côtoyé, entre autres, la joueuse de thérémine américaine Dorit Chrysler, le chanteur viennois Ernst Molden, le trio classique Allegria e Pazzia mais aussi quelques figures familières comme Christoph H. Müller et le groupe Schmieds Puls. Présenté pour la première fois par Ecki Stieg, célèbre animateur de l’émission Grenzwellen à Hanovre, le festival avait cette année pour thème Wandel (le « changement »). De quoi inspirer les concerts, les performances, les installations et les débats tout au long de ces six jours.

 

More Ohr Less 2016 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee / photo S. Mazars
More Ohr Less 2016 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee

Baden (Autriche), du 2 au 7 juin 2016

Le 13e festival More Ohr Less aurait pu ne jamais voir le jour. Reprogrammé en catastrophe à 150 kilomètres de son emplacement original, deux mois avant la date prévue, il s’annonçait sous de sombres auspices. Mais par miracle, tous les artistes invités ont pu se libérer en dernière minute. Et si Baden bei Wien n’est pas Lunz am See, la petite ville – où habite la famille Roedelius – abrite quelques décors dont le charme peut rivaliser avec la nature enchanteresse de Lunz. Il y même une scène aquatique !

Roedelius et Mischa Kuball @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Mischa Kubal
Le festival proprement dit débute à la Haus der Kunst par une conférence de l’artiste allemand Mischa Kuball autour du thème Wandel. Cet éminent professeur de la Kunsthochschule de Cologne, qui s’est fait une spécialité de l’usage de la lumière sur les bâtiments publics, présente quelques-unes de ses dernières créations, avant de rejoindre Roedelius sur scène pour le premier concert de la soirée. Comme d’habitude ces dernières années, Achim, le pionnier de la musique électronique, laisse les électrons, les consoles, les câbles et les boutons en plastique à son accompagnateur, quel qu’il soit, pour se concentrer sur son instrument favori : le piano.

Roedelius et Jurij Novoselic @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Jurij Novoselic
Après Mischa Kuball, c’est au tour du saxophoniste Jurij Novoselic de venir dialoguer avec Achim, toujours sous les virevoltants jeux de lumière de Florian Tanzer. Jurij et Achim entament une véritable conversation musicale, fondée sur les compositions immortalisées dans des albums comme Lustwandel ou Piano Piano, mais surtout Lunz et Inlandish avec Tim Story. Si l’ambiance est plutôt sereine ou nostalgique, le croate y ajoute une touche d’humour, plaquant, en parfaite harmonie, les quatre notes du thème de James Bond au moment le plus inattendu.

Contrairement aux années précédentes, où les soirées débutaient tôt pour s’achever un peu avant minuit, le festival a dû adapter son rythme à celui des activités nocturnes de Baden : 20h à 22h, pas plus tard, car il faut libérer les lieux ! La première soirée s’achève donc par une courte performance de Rosa Roedelius, accompagnée par El Habib Diarra. L’artiste, originaire du Sénégal (déjà présent en 2014 pour un concert de tam-tam inoubliable), anime cette année un atelier de percussions. Mais une première expédition à Vienne m’empêche d’y assister. Je n’ai évidemment rien compris à la performance de Rosa, mais l’accompagnement musical envoûtant, signé Aaron Roedelius, son fils, laisse présager de belles choses à l’avenir.

Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius
Il n’existe pas à Baden, comme à Lunz am See, de pizzaiolo français prénommé Pierre, prêt à ouvrir ses portes aux festivaliers jusqu’au petit matin. La fête continue ainsi dans l’un ou l’autre restaurant de la ville. C’est l’occasion, ici, de déguster un schnaps fait maison, et là, de découvrir l’étrange réinterprétation à la grecque de l’incontournable spécialité locale, le wienerschnitzel ; mais aussi d’admirer la dextérité de l’épouse d’Achim, Christine Martha, au coaster flip & catch, le jeu du sous-bock, qui la verra triompher d’une dizaine de ces sous-verres en carton sous l’œil admiratif des convives.

Et quand les restaurateurs à leur tour invitent gentiment ce petit monde à quitter prestement les lieux, on peut encore se retrouver dans le jardin des Roedelius, véritable Jardin au fou où attendent d’autres breuvages et d’autres amusements, comme cette partie de ping pong tournante qui voit la victoire de Christine et de son fils Camillo. Revanche ! Et Achim n’est jamais le premier à déclarer forfait. Ce sont bien souvent les plus jeunes les premiers fatigués.

Ernst Molden @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ernst Molden
A l’image de More Ohr Less depuis sa fondation, la deuxième soirée fait une fois encore le grand écart entre les genres. Quel rapport, en effet, sinon l’authenticité, entre la chanson viennoise traditionnelle d’Ernst Molden d’un côté, et de l’autre, la musique électronique la plus pointue de Roedelius et Mueller ? Archiconnu en Autriche, où il a placé plusieurs titres au sommet des charts ces dernières années, Ernst Molden reste difficile à apprécier hors des frontières de l’Autriche, en raison de la double barrière de la langue, puisqu’il s’agit de chansons non seulement en allemand, mais en wienerisch, le dialecte viennois. Mais dans le cadre idyllique du petit kiosque à musique du Kurpark, à Baden, peu importe la langue.


Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Reflets dans un verre d'or : Hans-Joachim Roedelius avec Christoph H. Müller

Christoph H. Müller @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Christoph H. Müller
Dans ce même parc, dédié à Mozart, Beethoven et Strauss, et où règne encore l’ambiance des jours de gloire des Habsbourg, la collaboration entre Roedelius et Christoph Mueller (co-fondateur du Gotan Project), prend une nouvelle dimension. C’est le premier temps fort du festival. Les deux hommes ont publié en septembre 2015 l’album Imagori, joué sur scène à Lunz et à Berlin la même année. Pendant plus d’une heure et demie, ils revisitent les solides compositions du disque, tout en présentant deux nouveaux morceaux, annonciateurs d’un second opus alléchant.


Tim Story a mis plusieurs mois à préparer son installation, The Roedelius Cells, présentée au Kunstverein de Baden dès le lendemain. Fouillant dans les heures d’enregistrement de ses sessions avec Roedelius (il n’est parfois pas inutile de laisser tourner la bande quand on improvise !), il a sélectionné ici et là quelques échantillons de Roedelius au piano pour mieux les réassembler, les recomposer, les réordonner. Ainsi, Tim Story a-t-il inversé le processus chronologique habituel composition/interprétation, puisque l’interprétation précède ici la composition.

The Roedelius Cells par Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
The Roedelius Cells
Mieux : les morceaux ainsi reconstitués ont subi par la suite un nouvel éclatement, puisque Tim Story les a à nouveau divisés en huit canaux. Le spectateur est ainsi invité à prendre place au centre d’un dispositif de huit haut-parleurs, chacun diffusant une section seulement de l’ensemble. La désactivation de l’une ou l’autre des enceintes permet d’ailleurs de se faire une idée de la patience qu’a dû nécessiter un tel travail. Tim avoue même avoir cassé les oreilles de sa famille pendant le mixage. Un tel processus créatif, assez laborieux, doit en effet être assez ennuyeux à entendre. D’où, peut-être, ces touches d’humour glissées ici et là – exclamations des musiciens, bruitages du studio – parmi les centaines d’échantillons qui ont servi de briques de construction à ces Roedelius Cells.

Ce n’est que du piano, dira-t-on, mais ce n’est déjà plus du piano : ce que montre très bien la Cell Five, où la suppression systématique de l’attaque rend l’instrument méconnaissable. En outre, la version stéréo, éditée sur CD juste à temps, permet de distinguer les coupes (notamment sur le premier morceau). Ce n’est que du piano et pourtant, c’est déjà de la musique électronique. Aucun de ces morceaux n’a été joué en direct, puisqu’il s’agit d’une reconstruction entièrement fondée sur les samples. Story a littéralement peint la musique touche par touche sur son logiciel, ce dont témoigne la couverture du disque. Avec les Roedelius Cells, il a donc fait exploser les genres. On ne peut qu’espérer qu’il poursuive l’exploration de cette voie prometteuse.

The Roedelius Cells par Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Tim Story et ses Roedelius Cells

La soirée se poursuit au Kunstverein en compagnie de la comédienne Michou Friesz qui, comme l’an passé, prête sa voix à une lecture de poèmes de Roedelius tandis que ce dernier les illustre au piano. Achim nous offre un moment particulièrement émouvant avec ce poème en forme d’hommage à sa chère Autriche, le pays qui l’a accueilli au moment où il en avait besoin.

Roedelius et Michou Friesz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Michou Friesz
La journée du dimanche est consacrée au symposium sur le thème Wandel. Animé par Ecki Stieg, il réunit Helmut David, Ursula Ungerböck, Martin Kainz, Leo Hemetsberger et Claudia Schumann : rien que des habitués de More Ohr Less, et autant d’intellectuels dans des domaines aussi variés que la philosophie, la médecine, la pédagogie ou la biologie. La discussion n’est pas toujours aisée à suivre pour les non germanophones, mais Christopher Chaplin et Tim Story resteront sagement assis (presque) jusqu’à la fin. Ne voulant pas commettre de contresens sur ce qui a été dit, je préfère livrer ici les réflexions que m’ont inspirées les intervenants.

Ursula Ungerböck, Leo Hemetsberger, Helmut David, Ecki Stieg, Claudia Schumann, Marin Kainz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Panel de discussion autour du thème Wandel. De gauche à droite :
Ursula Ungerböck, Leo Hemetsberger, Helmut David, Ecki Stieg, Claudia Schumann, Marin Kainz






Quelques réflexions sur le thème Wandel


[passer et poursuivre la lecture du compte-rendu]

Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius
Depuis deux siècles, nous avons la certitude, non plus de vivre dans le temps cyclique de nos ancêtres, mais dans un temps fléché, tourné vers l’avenir. Quand bien même nous savons que les sociétés traditionnelles connaissaient elles aussi des transformations, nous les considérons comme plus ou moins figées alors que nous pensons, de notre côté, vivre dans des sociétés évolutives. Ce sentiment n’est pas infondé : il a pour lui la force de l’expérience. Il s’est bien passé quelque chose au tournant du XIXe siècle (deux à trois siècles plus tôt, diront certains, du moins dans l’histoire des idées). Un processus est bien à l’œuvre, qui n’existait pas auparavant. Il ne s’agit pas d’un changement modeste, comme on change de voiture, de job ou de politique économique. C’est Le Changement, intransitif, avec un grand L.


Ecki Stieg @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Ce changement a d’abord été pensé, conceptualisé, avant de devenir effectif. Toute la pensée moderne, de Machiavel aux Lumières, est une pensée du changement, une pensée de l’émancipation de l’homme, dirigée contre l’idée du bien telle que conçue dans la loi antique ou le commandement chrétien. Il faut partir, non de ce qui devrait être, mais de ce qui est, dit Machiavel. Si à une certaine époque, il a pu sembler légitime d’exiger de l’homme la vertu, cette époque est révolue, dit Montesquieu, car les progrès du commerce et des sciences ont rendu la vertu inutile. En effet, le progrès fut d’abord conçu comme le moyen d’échapper enfin à la fatalité, au dénuement de l’état de nature, source évidente des grands tourments du passé : catastrophes naturelles, épidémies, famines. La maîtrise de la nature, désirée depuis Descartes, devait donc nous affranchir de la nécessité, tandis que la société d’abondance devait nous délivrer de la guerre (on ne se bat pas le ventre plein, croit savoir cette philosophie. Nous savons aujourd’hui, avec René Girard, que le conflit humain trouve sa source dans une rivalité d’abord sans objet).

La technique est rapidement devenue le deus ex machina chargé de résoudre tous les problèmes. En dernière analyse, elle est le moteur de ce Changement. Nous vivons encore dans ce processus. Il conditionne notre quotidien, il est une habitude de pensée. Il ne viendrait à personne l’idée de le remettre en cause. Il représente le mouvement contre l’immobilisme, le progrès contre la réaction. « Ne pas avancer, c’est reculer ». A lire les slogans de campagne des candidats à n’importe quel poste politique, tout le monde prétend incarner le changement, y compris les sortants.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars


Considérer tout changement comme positif en soi, voilà qui va bien plus loin que le simple émerveillement, parfaitement légitime, face à telle ou telle réalisation de l’homme (de la science, de la technologie, etc.). Ce faisant, nous nous livrons à ce que Leo Strauss appelait la confusion des faits et des valeurs. Ce qui arrive, c’est ce qui est bon, et inversement. Tel est la thèse du déterminisme historique. Or, dire qu’un événement se produit ne nous dit encore rien sur sa valeur.

Mozart Tempel / photo S. Mazars
Mozart Tempel
C’est à cette incapacité à juger, à ce fatalisme historiciste, que nous devons en grande partie la physionomie si meurtrière du XXe siècle. Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, on aurait pu croire qu’il n’était plus possible de louer inconditionnellement le progrès technologique, tant sa responsabilité était grande dans la boucherie des tranchées. Et en effet, la mise en cause post-moderne de la technique est née à cette époque. Mais dans l’ensemble, le progrès technologique a échappé jusqu’à nos jours à la critique, qui se concentre plutôt sur la responsabilité de l’homme.




Helmut David @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Helmut David
Les uns font comme si il était possible de séparer les bonnes technologies des mauvaises : oui aux hôpitaux ; non à l’énergie nucléaire ; et au pétrole ; et au gaz de schiste ; sans penser que les progrès que nous approuvons dépendent en grande partie de ceux que nous condamnons. L’ambition de nourrir la terre entière, de guérir toutes les maladies, d’introduire l’électricité, les sanitaires et Internet dans tous les foyers, est à ce prix. La médecine de pointe et même l’action humanitaire sont gourmandes en énergie. Autrement dit, même le spectre de la guerre ne peut être écarté, puisque, si l’abondance peut être atteinte grâce à l’énergie, la source de conflit ne fait que se déplacer de la pénurie alimentaire à la pénurie énergétique.

D’autres proclament alors la technique axiologiquement neutre. Ce n’est pas la technique qui est bonne ou mauvaise, disent-ils, c’est son usage par l’homme. Ils ont bien compris qu’il n’est pas possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais ils oublient que la technologie n’est pas seulement un ensemble d’outils disponibles qui nous seraient tombés du ciel. Comme tout phénomène, elle a obéi à un certain mode d’apparition au monde. Son développement a mis et met toujours en jeu un mode de production très spécifique et nécessite un certain type d’organisation sociale, que nous pourrions résumer sous le vocable de capitalisme, avec toutes les conséquences que nous connaissons en termes d’exploitation de l’homme par l’homme.

Der Lauscher dans le Kurpark de Baden / photo S. Mazars
Der Lauscher dans le Kurpark de Baden / photo S. Mazars

Selon Ivan Illich, toute innovation technologique finit inévitablement par atteindre un « seuil de contre-productivité » au-delà duquel ses effets indésirables l’emportent sur les effets bénéfiques. A travers l’exemple des transports, il a été l’un des premiers à mettre en évidence cet effet réversif du progrès technologique. Celui-ci a d’abord fait et fait toujours à juste titre notre fierté : nous avons compressé les distances à tel point qu’il est désormais moins adéquat de les mesurer en kilomètres à parcourir qu’en durée du trajet. Le développement des transports, l’accroissement de la vitesse devaient briser nos attaches, nous rendre plus égaux et plus libres.

Ursula Ungerböck @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ursula Ungerböck
Plus égaux ? Même les plus pauvres, qui voyaient autrefois leur horizon borné à la trentaine de kilomètres autour de leur village, peuvent désormais voyager jusqu’au bout du monde. Or, de leur point de vue, la distance ne se mesure ni en kilomètres à parcourir, ni en durée du trajet, mais en prix du billet. Aucune distance, ni aucune durée n’est plus hors de portée. L’argent l’est toujours.

Plus libres ? On a tracé des voies de chemin de fer, des routes, des couloirs aériens, construit des trains, des voitures, des avions. Si bien que nous passons beaucoup de temps dans des gares, des parkings et des aéroports, et suivons tous des routes tracées par d’autres hommes. Aujourd’hui, rares sont ceux qui s’aventurent encore hors des sentiers battus. Notre univers, loin de s’élargir, s’est rétréci. Partout où nous nous trouvons, nous ne voyons plus la nature, mais l’homme, ou la nature transformée par l’homme. Nous voyageons plus loin, mais dans un nombre toujours plus réduit d’endroits, qui eux-mêmes ont tendance à se standardiser : partout la même architecture mondiale, les mêmes hôtels, voire les mêmes gens. Emancipé de la nature, l’homme se retrouve par ailleurs assujetti à d’autres hommes : ceux qui contrôlent ces moyens de transport.

Dans le métro de Vienne avec El Habib Diarra, station Karlsplatz / photo S. Mazars
Dans le métro de Vienne avec El Habib Diarra, station Karlsplatz

Le progrès technologique a pour conséquence de produire toujours plus d’artefacts, de multiplier autour de nous les objets manufacturés (et désormais machinofacturés). Dès lors, nous vivons une artificialisation croissante du monde. Une première limite au progrès technologique pourrait donc être conçue comme l’aboutissement de ce processus : l’artificialisation intégrale du monde, dont la station spatiale ou l’astronef nous fournissent un bon exemple. A bord : un îlot de vie ; au-delà de ses cloisons étroites : la mort instantanée. Du graissage des machines, de la révision du moindre boulon, de la compétence du mécanicien, dépend donc rien moins que l’alternative de la vie et la mort. Quelle place, dans ces conditions, pour le débat démocratique ou les conflits de valeurs ? Aurait-on l’idée de confier le destin d’un tel appareil à une assemblée de citoyens élus, aussi bien intentionnés et intelligents fussent-ils ?

Les ruines du Rauhenstein vue du Rauheneck à Baden / photo S. Mazars
Dans la nature : les ruines du Rauhenstein vue du Rauheneck à Baden
Loin de favoriser la liberté, le progrès commande de plus en plus la seule compétence technique. La liberté ne peut se concevoir que pour des hommes déjà à l’abri de la nécessité. Si leur survie elle-même est en jeu, comme à bord de notre astronef, alors ils retombent automatiquement sous l’empire de la nécessité, où la liberté n’a pas de sens. Seul ce qui doit être fait (et qui a été scientifiquement établi) peut être fait… comme dans l’état de nature dont la technologie prétendait nous extraire. Tel est le paradoxe.



L'installation interactive de Julian Roedelius / photo S. Mazars
L'installation interactive de Julian Roedelius
Ce raisonnement à la limite a beau être fictif, ou promis à un futur très éloigné, des ambitions de ce type nous sont déjà familières. Aujourd’hui, c’est bien la technologie qui conditionne le plus nos existences au rythme de n’importe quel nouveau produit mis sur le marché. L’invention et surtout la démocratisation (toujours cet alibi de l’égalité) de l’ordinateur personnel, d’Internet, du téléphone portable, de Facebook, de l’IPad, bientôt des drones, bouleversent notre quotidien bien plus sûrement et plus radicalement que n’importe quelle délibération démocratique. Celles-ci devraient être seules légitimes à déterminer notre avenir. Mais ce sont surtout les capitaines d’industrie comme Steve Jobs et Mark Zuckerberg qui en décident.





Marin Kainz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Martin Kainz
On l’a vu : chaque fois qu’une industrie se propose de nourrir le monde, ou de guérir toutes les maladies, elle raisonne alors en termes de nécessité, et non de liberté. Les choix ne sont pas pléthore, puisqu’il s’agit de la survie, et même de la survie de l’espèce humaine tout entière. Toute question morale, éventuellement objet d’une opposition de valeurs, est ainsi transformée en problème scientifique qui ne souffre aucune discussion. Les problèmes scientifiques n’ont que des solutions, ils ne se prêtent pas à la discussion démocratique.

Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
L’ennui, c’est que ce qui nous semble légitime à bord de l’astronef, envahit tout le champ de l’existence. La technique, disais-je, est devenue le deus ex machina chargé de résoudre tous les problèmes ; ceci, non seulement par le développement technologique, mais également par la technicisation de toutes les autres disciplines. C’est le moment où l’art politique, fondé sur la prudence depuis Aristote, cède la place à la science politique. C’est le moment où apparaissent les sciences sociales, dont on attend qu’elles trouvent les équations mathématiques capables de prévoir, puis de gérer et éventuellement corriger les comportements humains. Les totalitarismes du XXe siècle, comme la technocratie contemporaine, sont fondés sur de telles certitudes scientifiques.

Le Beethoven Tempel dans le Kurpark / photo S. Mazars
Le Beethoven Tempel dans le Kurpark de Baden

L’industrie n’est pas seule en cause. Car même les ONG les plus hostiles à Monsanto ou aux laboratoires pharmaceutiques n’en livrent qu’une critique superficielle. Ce qu’elles en condamnent, c’est la cupidité et le pouvoir, mais elles partagent l’essentiel : la même ambition planétaire. Toute mise en cause des « puissants » en général (les industriels, les capitalistes, mais aussi les politiques ou simplement les riches) manque quelque chose dans son indignation. C’est la faiblesse de la critique de la domination. Incapable de remettre en cause la technologie elle-même, puisqu’elle est plus que jamais progressiste, elle s’en prend aux profiteurs du système, réels ou imaginaires, et divise à nouveau le monde en deux, les innocents d’un côté, les coupables de l’autre, avec toutes les conséquences potentiellement génocidaires d’un tel manichéisme.

Claudia Schumann @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Claudia Schumann
Car la technique n’est pas un instrument de domination dirigé contre les damnés de la terre. Il n’est même pas sûr qu’elle réponde encore à sa mission émancipatrice première. Dès les années 50, Hannah Arendt notait ainsi que, si l’on continuait à produire continuellement des automobiles, c’était moins pour assurer l’équipement de tous (objectif atteint depuis longtemps), que pour maintenir l’emploi dans le secteur automobile. Jacques Ellul parlait quant à lui d’ « autonomisation de la technique ». Voici ce qu’il écrivait dans Le Système technicien :
Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
« Nous avons l'habitude, logique et scolaire, de considérer que l'on commence par poser des problèmes avant d'arriver à la solution. Dans la réalité technique il faut inverser l'ordre : l'interdépendance des éléments techniques rend possible un très grand nombre de solutions pour lesquelles il n'y a pas de problème. La Recherche & Développement produit continuellement de nouveaux procédés pour lesquelles l'utilisation est ensuite découverte. On s'aperçoit, quand on a l'instrument, qu'on peut l'appliquer à telle ou telle situation. Et bien entendu, le coût considérable de la R&D fait que l'on doit trouver des applications utiles à ce qui est découvert. Dès lors, la solution précède le problème. Dans ces conditions il n'y a nulle part de place pour insérer une finalité quelconque. »
Autrement dit, le changement est devenu un processus automatique qui ne nous attend pas. Autrefois, tout changement pouvait avoir des conséquences cataclysmiques. De nos jours, c’est dans sa dynamique même qu’il trouve sa stabilité. Le changement est la stabilité de nos sociétés, si bien qu’il devient presque inconcevable de seulement l’enrayer. Mais pourquoi devrions-nous l’enrayer ?

Les ruines du Rauhenstein à Baden / photo S. Mazars
« Tout processus automatique est un processus de ruine » : les ruines du Rauhenstein à Baden

Incontestablement, le changement dont nous parlons a permis à l’homme une amélioration inédite de ses conditions d’existence. Mais les résultats prodigieux, indéniables, du progrès en matière de santé, d’équipement, de bien-être, ne doivent pas faire oublier qu’il ne saurait pas ne pas y avoir de limite au progrès. Une seconde limite, radicale, étant l’impossibilité matérielle de poursuivre une croissance infinie dans un monde fini.

Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Les seuils de contre-productivités sont partout atteints. Dans l’exemple d’Illich, le luxe que représentaient autrefois les nouveaux moyens de transports est devenu aujourd’hui une nécessité pour beaucoup : depuis que la vitesse a permis de séparer les quartiers d’emplois des quartiers d’habitation, il faut prendre le train ou posséder une voiture, avec toutes les dépenses qui vont avec. En médecine, la généralisation des antibiotiques a eu pour conséquence la multiplication des souches bactériennes multi-résistantes, si bien qu’il semble que ce progrès considérable n’aura finalement bénéficié qu’à quelques générations d’humains. La croissance elle-même profite à un nombre toujours plus réduit de privilégiés, laissant sur le bord de la route des populations de plus en plus nombreuses.

Le Beethoven Tempel dans le Kurpark / photo S. Mazars
Beethoven Tempel
Or ce sont les laissés-pour-compte qui sont aujourd’hui accusés de leur propre sort, dans un mélange de cynisme et de rhétorique néo-darwinienne : « Ils n’ont pas su prendre le train de la croissance », « ils ont loupé le coche de la mondialisation », « ils n’ont pas su s’adapter ». Le progrès technologique était censé mettre fin à la misère en adaptant toujours plus la nature aux besoins de l’homme, et voilà que c’est à l’homme qu’on demande de s’adapter aux besoins du progrès technologique.





Rudolf Gratzl et Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
La place Bellevue au-dessus du Beethoven Tempel
Contrairement à un préjugé tenace, toute critique du changement n’est pas mue par des affects réactionnaires. Il ne s’agit pas, comme on l’entend parfois, de « revenir au Moyen Age ». Il s’agit de comprendre que le progrès peut aussi avoir un effet réversif, au point de menacer ses propres conditions d’existence, voire les conditions de toute vie sur Terre, comme en témoignent de manière assez spectaculaire la pollution, la menace nucléaire et le changement climatique. Aussi, la critique n’est-elle pas obligatoirement motivée par un prétendu dolorisme catholique hostile à tout désir de bien-être. Ceux qui continuent à vénérer le changement pour le changement ne font, finalement, que se résigner à la dynamique spontanée de nos sociétés. Si nous devons mettre en cause nos certitudes progressistes, ce n’est certainement pas parce que nous voudrions que les hommes souffrent à nouveau, meurent jeunes ou grelottent dans des cavernes, mais parce que nous aimerions, au contraire, que ce progrès... se poursuive.




 [suite du compte rendu]

Rudolf Gratzl et Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rudolf et Heidelinde Gratzl
Retour à la musique, quand les festivaliers sont invités à rejoindre les hauteurs du Kurpark, sur la pittoresque place Bellevue qui surplombe le temple de Beethoven. Là, un petit pique-nique les attend, agrémenté d’un concert de chansons viennoises. Là encore, on peut ne rien comprendre au dialecte, mais la bonne humeur communicative de Rudolf Gratzl (chant, clarinette) et sa sœur Heidelinde (accordéon) contribuent au succès du spectacle, y compris auprès de quelques touristes asiatiques qui passaient par là. Car, contrairement à la Haus der Kunst, la place Bellevue, le kiosque à musique et la scène aquatique du Doblhoff Park sont ouverts au tout venant. En outre, la chanson comique accompagnée d’accordéon n’est pas totalement dépaysante pour un Français. Ne retrouve-t-on pas la même ambiance dans les guinguettes parisiennes ?

Grosse affluence le soir venu à la Haus der Kunst pour la troisième participation consécutive de Schmieds Puls à More Ohr Less. Le trio, emmené par la charismatique Mira Lu Kovacs, attire désormais son propre public. S’ils m’enthousiasment un peu moins chaque année, les Schmieds Puls sont décidément des musiciens très doués, emmenés par une chanteuse au magnétisme incontestable. Et quelle voix ! Le succès qu’ils semblent enfin rencontrer dans leur pays est amplement mérité.

Schmieds Puls @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Schmieds Puls @ More Ohr Less 2016

Le lundi, c’est au tour de la scène aquatique du Doblhoff Park d’accueillir More Ohr Less, jusqu’à la fin du festival. Inutile d’insister sur la prestation de Roedelius et Tim Story : les deux complices reprennent les plus beaux morceaux de leurs collaborations passées. Tout le monde connaît : c’est romantique, c’est évocateur, c’est coloré… et trop court !

Tim Story et Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Tim Story et Hans-Joachim Roedelius
Le café qui fait face à la scène cesse de servir à 22h, comme le rappelle à plusieurs reprises le maître de cérémonie. Idéal dans ce rôle, Ecki Stieg, fait un remarquable travail de timing : on est loin du chaos de l’année passée ! C’est le métier qui parle. Ecki a interviewé les plus grands, y compris en France. A ce sujet, alors qu’il se souvient de sa rencontre avec Serge Gainsbourg, il ne peut s’empêcher de raconter les premiers mots de celui qui était déjà devenu Gainsbarre : « Salut, tu es Allemand ? Enchanté, je suis juif, ha ha ha ! »







Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Le show de Thomas Rabitsch & co se révèle plus contrasté : si le célèbre producteur viennois sait composer des morceaux captivants, et maîtrise le Minimoog comme personne, ses invités, en revanche, ne sont pas toujours à la hauteur. Même son fils Joseph, excellent pianiste mais piètre chanteur, s’obstine à miauler des ritournelles embarrassantes. Déjà vu, déjà entendu, paresseux : telle est l’impression dominante. On regrette que Thomas ne soit pas venu avec toute sa famille, comme en 2014, où le père, la fille et les deux fils avaient électrisé le public.

DJ Peter Kruder @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
DJ Peter Kruder
Avant de céder la place au DJ Peter Kruder, Hans-Joachim Roedelius remonte brièvement sur scène avec sa femme Christine pour rendre un dernier hommage à David Bowie, l’ami disparu trop tôt le 10 janvier dernier. Le couple, marié depuis plus de 40 ans, interprète Tonight, une chanson originellement chantée en duo avec Tina Turner, et qui, dans leur bouche, prend une dimension mi-joyeuse, mi-nostalgique. Une fan américaine de Roedelius, ayant fait exprès le voyage depuis l’Ohio, son premier en Europe, avouera même avoir versé une petite larme en entendant leur version.

Hans-Joachim et Christine Martha Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim et Christine Martha Roedelius interprètent Tonight, de David Bowie

Allegria e Pazzia @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Allegria e Pazzia
C’est toute la magie de More Ohr Less : cette fois, l’un des temps forts fut un reggae co-écrit par Iggy Pop. Et dès le lendemain, le classique devait reprendre la main avec le trio Allegria e Pazzia, composé de la saxophoniste Michaela Reingruber, de la pianiste Iren Seleljo et du chanteur d’opéra (tessiture basse) Wolfgang Bankl. Ce dernier arrivait juste de Strasbourg, où il jouait encore dans Das Liebesverbot de Richard Wagner quelques jours auparavant à l’opéra du Rhin. Dès le deuxième morceau, on sait qu’il se passe quelque chose sur scène et les conversations animées du café laissent place au silence d’une assistance tout à coup plus attentive. Tout ça grâce à un petit numéro de Michaela Reingruber au saxophone. Fermez les yeux, et il sera bien difficile de déterminer de quel instrument il s’agit !

Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
Christopher Chaplin vient enfin d’achever l’enregistrement de son premier album solo, Je suis le ténébreux, construit autour du mystère de la pierre tombale Aelia Laelia, érigée à Bologne au XVIe siècle. L’album sortira en octobre, promet Michael Martinek, le patron du label Fabrique qui a produit le disque. Sur scène, dos au public, très droit dans sa position de chef d’orchestre, Christopher génère de saisissantes textures électroniques tout en conduisant Claudia Schumann, Hans-Joachim et Christine Roedelius, chargés de réciter le texte latin de la pierre tombale (un texte sur lequel les philologues s’arrachent encore les cheveux).

De jour en jour, on sentait la pression accabler de plus en plus Christopher Chaplin. S’il tournait le dos au public, ce n’était pas seulement pour des raisons de mise en scène. Mais le trac lui va décidément très bien. Il contribue à accentuer la tension dramatique qui règne sur scène. Comme si, le temps d’un concert, Christopher Chaplin avait su faire resurgir la magie des alchimistes dans notre monde technicisé et désenchanté. On attend avec impatience l’album, mais surtout un concert dont le format permettra d’en vivre sur scène l’intégralité.

Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Je suis le ténébreux : Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016

Dorit Chrysler @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Dorit Chrysler
On reste dans le mystère avec l’Américaine Dorit Chrysler, chanteuse et virtuose du thérémine, sans doute l’un des plus anciens instruments électroniques, mis au point en 1919 et qui présente la particularité de se jouer littéralement par imposition des mains. C’est le mouvement de ces dernières qui altère la fréquence et l’intensité du son à travers les antennes de l’instrument. Si les parties chantées convainquent moins une partie du public, Dorit Chrysler montre toutefois à quel point le thérémine sait s’adapter à différentes ambiances, et pas seulement aux thèmes de science-fiction auxquels il est souvent associé.



Ecki Stieg @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Il revient au maître de cérémonie Ecki Stieg de conclure le festival, non seulement par les traditionnels remerciements, mais aussi en chanson. Car Ecki est aussi un chanteur remarquable, comme le laissait supposer son look rock’n’roll, et comme le démontre définitivement son interprétation a capella de Big Louise de Scott Walker.

Wandel était le thème de cette 13e édition, et tout s’est passé comme si celle-ci l’avait incarné dans son déroulement même. Le déménagement brutal, l’incertitude, la prise de risque, même la météo capricieuse n’ont pas empêché le succès final du festival. Finalement, ce sont les Roedelius Cells qui résument le mieux l’ensemble de ces six jours : n’a-t-il pas fallu l’impulsion de Tim Story pour faire surgir l’ordre au milieu du chaos ?

Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et son Schallwelle Award
Tout processus automatique est un processus de ruine, écrivait Hannah Arendt. Laissé à lui-même, le changement tend au chaos. Seule l'intervention de l'homme peut créer un univers ordonné. Or la liberté a quelque chose d’indéterminé : elle peut mener la création aussi bien vers le chaos que vers l’ordre. Ainsi, pour créer un univers simplement vivable, il ne suffit pas de faire ce que nous voulons, mais de faire ce qui est juste.

La carrière entière de Roedelius illustre cette idée. Les premiers albums de Kluster furent peut-être les plus libres, les plus chaotiques, et, à ce titre, les plus novateurs. Ils furent les plus bruyants, mais certainement pas les plus beaux. C’est grâce à un travail et une discipline dont peu d’artistes sont capables, que Hans-Joachim Roedelius a su évoluer du bruit des origines aux superbes pièces de piano qui appartiennent aujourd’hui au monde.

Roedelius et Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius et Tim Story