samedi 26 janvier 2013

Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW, Düsseldorf – « Der Katalog – Retrospective 1 2 3 4 5 6 7 8 », « The Mix », 19 janvier 2013, 20 heures


Du 11 au 20 janvier 2013, les pionniers allemands de la musique électronique Kraftwerk donnaient une série de concerts dans le cadre prestigieux de la Kunstsammlung NRW, à Düsseldorf. Une rétrospective sur huit jours de l’intégralité de leur répertoire depuis Autobahn en 1974 jusqu’à Tour de France en 2003. Le 19, venait le tour de The Mix, le septième album de la liste, sorti en 1991.



L'étui des lunettes 3D distribuées lors du concert de Kraftwerk à Düsseldorf en 2013 / photo S. Mazars


Düsseldorf, le 19 janvier 2013

Musique Non Stop – Kraftwerk en tournée


Les Kraftwerk ne s’étaient plus produits chez eux, à Düsseldorf, depuis 1991. Dans les années 2000, le groupe a fait le tour du monde, jouant notamment les invités de marque dans les festivals de techno et de musiques électroniques en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie et en Asie. La nouvelle décennie marque la naissance d’un nouveau concept : « The Catalogue », tournée des plus importants musées à travers le monde, après avoir fait en 2009 l'objet d'une sortie sous forme de coffret au design épuré si caractéristique. Du 10 au 17 avril 2012, Kraftwerk présentait ainsi pour la première fois le catalogue en question, huit disques interprétés en intégralité lors d’une suite de huit concerts au MoMA, à New York. A l’époque, toutes les places se sont arrachées en deux heures sur Internet. La série à la Kunstsammlung de Düsseldorf, connue pour sa collection d’art contemporain et son fonds Paul Klee, marque la deuxième étape de la tournée, qui mènera également Kraftwerk à la Tate Modern de Londres du 6 au 14 février 2013. On se plaît à imaginer une suite à Beaubourg ou à l’Opéra de Paris.

Kraftwerk joue Expo 2000, Kunstsammlung NRW, Düsseldorf / photo S. Mazars

Abzug – Rien de nouveau en dix ans


Si Kraftwerk n’arrête plus de tourner, cela fait en revanche bien longtemps que la formation a arrêté d’enregistrer. Electric Café (1986) fut pendant très longtemps le dernier album de musique inédite. Depuis, seuls un single, Expo 2000 (1999), et un album, Tour de France (2003), auxquels il faut ajouter The Mix, le best-of de remixes paru en 1991, sont venus enrichir la discographie minimaliste de Kraftwerk. Soit huit disques, le groupe ayant depuis longtemps décidé d’ignorer ses trois premières œuvres, celles de la période « krautrock et cheveux longs » (quatre si on compte Tone Float, paru sous le nom de Organisation en 1969). Chaque soir, le public a ainsi droit à un album en intégralité, soit environ trois quarts d’heure de musique, que Kraftwerk complète de toute façon avec tous les autres titres incontournables. Le 19 janvier, les Allemands jouent ainsi deux heures, mais la soirée The Mix est un peu spéciale. D’abord, le concert est programmé deux fois, à 20 heures, puis à minuit. Ensuite, comme le disque original est déjà un best-of, la setlist n’en suit pas parfaitement l’ordre mais plutôt celui des shows standards de Kraftwerk de la dernière décennie. En outre, tandis qu’au MoMA, le public pouvait entendre les versions anglophones de The Robots ou The Model, Ralf Hütter chante cette fois Die Roboter et Das Modell en allemand.

Autobahn – Kraftwerk, rampe de lancement des musiques électroniques d'aujourd'hui


Le hiatus de cinq ans entre Computer World (1981), considéré désormais comme le dernier classique, et Electric Café, rebaptisé depuis Techno Pop, a probablement été fatal à Kraftwerk en matière de créativité. Entretemps, les synthés avaient largement eu le temps de se populariser, et n’importe quel groupe de pop était désormais capable de produire les sonorités électroniques jusqu’alors apanage des Allemands. Depuis – et c’est un paradoxe –, ce groupe obsédé par l’idée de rester à l’avant-garde a préféré capitaliser sur son glorieux passé plutôt que de multiplier les productions studios qui auraient de toute façon eu toutes les chances de se voir surclassées par le premier DJ venu. Reste donc cette réputation, non usurpée, de précurseurs incontournables. La rareté du groupe, ainsi que son identité visuelle très forte, y ont d’ailleurs fortement contribué. De nos jours, Kraftwerk attire ainsi deux types de publics très différents. D’un côté, les fans d’elektronische Musik à l’allemande qui ne négligent pas non plus les sonorités plus romantiques, moins robotiques, de la Berliner Schule [1], parfois fans de la première heure, amateurs de krautrock, de rock progressif ou même de heavy metal. De l’autre, un public plus jeune de clubbers branchés qui se veulent un peu plus cultivés que leurs camarades défoncés au bigbeat. « Quoi ? Tu connais pas Kraftwerk ? La honte, quoi ! » Pourtant, ce soir-là, malgré le prestige des lieux, ce sont les premiers qui se sont déplacés. Quant aux clubbers, ils retrouveront Kraftwerk à Barcelone, lors du prochain festival Sónar, l’un des plus importants festivals de musiques électroniques d’Europe, le 14 juin prochain.

Kraftwerk joue Musique Non Stop, Kunstsammlung NRW, Düsseldorf / photo S. Mazars

The Robots – Qui sont les robots cette année ?


Pourtant, de la période classique (1974-1981), il ne reste plus qu’un seul membre original, Ralf Hütter, depuis la scission du duo fondateur en 2008 avec le départ de Florian Schneider. Depuis vingt ans, les deux hommes, seuls véritables maîtres à bord, étaient accompagnés sur scène par Fritz Hilpert et Henning Schmitz, compagnons de longue date de Kraftwerk, ingénieurs du son au sein du Kling-Klang-Studio, le studio fondé par Ralf et Florian à Düsseldorf. Si en 2012, les spectateurs du MoMA ont encore pu voir à l’œuvre Stefan Pfaffe, le successeur de Florian Schneider, c’est un autre bidouilleur de studio, Falk Grieffenhagen, né la même année que le groupe, qui office à sa place à droite de la scène depuis le début de l’année. Un certain mystère plane d’ailleurs sur le rôle de chacun sur scène, au point que quelques journalistes se demandent parfois si les quatre hommes, munis du même pupitre aux lignes épurées, jouent réellement quoi que ce soit. En fait, chaque sortie de Kraftwerk relève moins de la performance de l'instrumentiste que du set de DJ [2]. A Ralf le chant et les solos, Henning héritant des lignes de basse et Fritz des percussions. C’est, en tout cas, ce que permet de constater le finale du show, lorsque les opérateurs quittent la scène un à un. Quant à Falk Grieffenhagen, il semble qu’il soit, comme son prédécesseur, assigné au contrôle des animations 3D à l’écran.

Neon Lights – Kraftwerk et la 3D


Les spectateurs de la Kunstsammlung, munis de leurs lunettes 3D en carton / photo S. Mazars
C’est en 2009 que Kraftwerk a exécuté son premier concert en 3D. La tournée « The Catalogue » ne modifie pourtant pas fondamentalement l’identité visuelle du groupe sur scène, comme peut en témoigner la comparaison avec le DVD Minimum-Maximum, qui rendait compte de la tournée 2004. Ainsi, les extraits de Techno Pop, Expo 2000, Tour de France et Computer World reposent sur les mêmes animations, connues de longue date de tout amateur de Kraftwerk. C’est aussi le cas de Neon Lights, Das Modell et The Man Machine, extraits de l’album du même nom (1978). Mais dans l’ensemble, la 3D relève quand même un peu du gadget. Le défilé de mode vintage en noir et blanc basse définition qui sert de toile de fond à Das Modell conserve d’ailleurs ses deux dimensions. Autobahn et Die Roboter ont en revanche fait l’objet d’une optimisation pour la 3D. Mais là encore, en peut regretter que les mannequins qui s’agitent à l’écran sur Die Roboter ne remplacent pas carrément les musiciens sur scène, comme c’était le cas lors du concert de Moscou capturé sur Minimum-Maximum. Quant à Radioaktivität, le groupe s’est contenté d’une simple mise à jour. Lorsque vient le moment de la liste des catastrophes nucléaires dans le monde, Tchernobyl, Harrisburg, Sellafield et Hiroshima, cette dernière cède sa place à Fukushima.


Radioactivity – Kraftwerk et l’engagement politique


En effet, on l’oublie parfois, Kraftwerk est aussi un groupe « engagé ». Mais en voulant dénoncer l'énergie nucléaire, l’industrialisation, la mécanisation et la robotisation, ces pionniers de la musique électronique inventèrent un univers audiovisuel tellement « tendance » qu’il finit par conférer à l’objet même de leur crainte une dignité inattendue. Dans leur jeunesse, Ralf et Florian furent d’authentiques hippies aux cheveux longs, vaguement écolos. Pourtant, on ne verra jamais d’animaux ou de forêt, en fait, pas le moindre brin d’herbe dans l’identité visuelle de Kraftwerk. Toute leur imagerie semble au contraire glorifier l’artifice humain : l’énergie nucléaire, les transports, les ordinateurs, les télécommunications, jusqu’aux robots. Le paysage très vert du clip d’Autobahn ne doit tromper personne. Ce n’est pas la campagne alentour, mais bien l’autoroute qui la traverse que célèbrent les images. De même que les cheminées des usines qui tournent à plein régime. Le paysage n’est pas sans rappeler la portion d’autoroute qui sépare Düsseldorf de Cologne, avec ses usines Bayer, ses éoliennes, et au loin ses centrales nucléaires. L’utilisation de technologies de pointe en matière d’ingénierie sonore, le bannissement radical de tout instrument conventionnel au profit d’équipements de pure synthèse, énergétiquement très gourmands, ne manquent pas d’aggraver le paradoxe.

Computer World – Kraftwerk entre culture et consommation


Adeptes du progressisme le plus débridé dans leurs choix technologiques, Ralf Hütter et les siens n’en trahissent pas moins cet affect écologique radicalement conservateur, totalement opposé. Or c’est bien lui que le groupe met en œuvre artistiquement depuis trente ans, peut-être inconsciemment. Car, si on peut regretter les dégâts causés à la nature par l’homme, c’est justement pour la grandeur de l’homme et de ses réalisations que Kraftwerk semble s’inquiéter aujourd’hui. Comme si, en ces temps de désindustrialisation que connaît l’Europe occidentale, l’artifice humain devenait à son tour un patrimoine fragile qu’il faut préserver. En ce sens, le fait même de ne plus avoir rien produit de neuf, ou si peu, depuis un quart de siècle, en dit long. Au lieu de démultiplier la nouveauté, et de condamner à l’obsolescence tout ce qui l’a précédée, Kraftwerk creuse le même sillon, cultive son propre héritage. Rien ne peut être plus éloigné de la logique de la société de consommation, dont la fraîcheur et la nouveauté sont par essence les critères de jugement moral. Rien ne peut être plus proche de la tradition conservatrice, qui cultive l’ancien et l’améliore sans cesse, au lieu de le détruire. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de voir Kraftwerk faire la tournée des musées. Qu’on les considère comme de vieilles reliques poussiéreuses ou comme les sages qui rassemblent l’essentiel en prévision de la fin du monde, c’est là qu’est leur place.

Planet der Visionen




Numbers – La setlist


Die Roboter. – Computerliebe. – Taschenrechner / Dentaku. – Autobahn. – Geigerzähler. – Radioaktivität. – Trans-Europa Express. – Spacelab. – Das Modell. – Neonlicht. – Die Mensch-Maschine. – Nummern. – Computerwelt. – Heimcomputer. – Tour de France 1983. – Tour de France 2003. – Vitamin. – Expo 2000. – Planet der Visionen. – Electric Café. – Boing Boom Tschak. – Techno Pop. – Musique Non Stop.




[1] … dont Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra sont les précurseurs. Une scène très importante en Allemagne et dont nous reparlerons. 
[2] Une vidéo toute récente (en allemand) éclaire le fonctionnement des concerts de Kraftwerk à la Kunstsammlung : http://youtu.be/np_bhcpE91A.