mardi 19 mars 2013

Schallwelle Awards, Zeiss Planetarium, Bochum, 16 mars 2013


Depuis 2009, les Schallwelle Awards récompensent les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique et leurs œuvres, dans plusieurs catégories. Cette année, la cérémonie se déroulait pour la troisième fois au Zeiss Planetarium de Bochum, l'endroit idéal pour faire connaissance avec les figures de ce genre incontournable en Allemagne, et écouter les séquences planantes des deux artistes invités à se produire pour l'occasion.


Bochum, le 16 mars 2013

Le Zeiss Planetarium de Bochum / photo S. Mazars
Le Zeiss Planetarium de Bochum
« Musique électronique ». Le champ d’une telle expression est immense. En Allemagne, elle a une signification très particulière. Alors que les synthétiseurs en étaient encore à leurs balbutiements, la musique électronique y est apparue très tôt, à la fin des années 60, presque en même temps que la scène rock, elle-même tardive outre-Rhin. Expérimentation, improvisation, bruit étaient les maîtres mots de ce mouvement au départ très influencé par le psychédélisme, aux limites du rock, du jazz, de la musique contemporaine, parfois de la musique tout court. D’abord péjorative, l’appellation krautrock, venue de Grande-Bretagne, a servi à identifier cette scène à ses débuts. A l’époque, les artistes concernés préféraient eux-mêmes le terme de kosmische Musik. Ce qui explique sans doute pourquoi un certain nombre d’entre eux abandonnèrent si volontiers leurs instruments conventionnels au profit des synthétiseurs, tandis que les autres persistaient dans l’avant-garde ou rebasculaient dans le rock progressif. Kraftwerk et Tangerine Dream sont les noms les plus célébrés de cette période, les premiers pour leurs rythmes minimalistes et robotiques, les seconds pour leurs séquences chatoyantes et hypnotiques. Autour d’eux, des dizaines d’artistes, de groupes ou de projets, désormais considérés comme pionniers de la musique électronique. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui leur influence sur la techno, la pop, jusqu’à l’ambient ou la house minimaliste traditionnellement associées aux Etats-Unis, en somme : sur toutes les musiques électroniques contemporaines. Au début des années 70, Giorgio Moroder ne s’initia-t-il pas aux synthétiseurs à Munich ? A la fin de la même décennie, Brian Eno n’effectua-t-il pas un véritable pèlerinage à Berlin ?

Mais si tous s’accordent bien sur cette paternité, peu savent que cette scène est encore bien vivante de nos jours. La techno n’a pas remplacé la Berlin School, du nom, forgé bien plus tard, de ce genre initié par Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Ce n’est qu’en matière d’exposition médiatique qu’on peut à juste titre parler de substitution. Car chaque décennie a vu de nouvelles générations d’artistes poursuivre dans cette voie, indépendamment de toute considération commerciale. Au cours des années 2000, le développement d’Internet a même permis à cette scène de prendre conscience d’elle-même, à tel point que l'elektronische Musik n’a jamais rassemblé autant d’artistes. Ces derniers ont beau utiliser le dernier cri de la technologie, ils s’en servent moins pour pratiquer le genre de musique qui se trouve bénéficier aujourd’hui de la faveur des médias, que pour entretenir ce riche héritage. Par ailleurs, beaucoup des pionniers sont encore en activité. Evidemment, certains ont viré au new age, à la relaxation, voire à la musique d’ascenseur ou de documentaires Cousteau. D’autres ont tenté, sans succès, d’imiter à leur tour les artistes qu’ils avaient eux-mêmes influencés. Tangerine Dream est passé à autre chose. Kraftwerk capitalise sur son passé. Mais, fidèle entre les fidèles, Klaus Schulze exploite toujours la même veine. Si bien qu’aujourd’hui, tout en pouvant être assimilée à une niche, l’elektronische Musik réunit une vaste famille, largement au-delà des frontières de l’Allemagne. Les Schallwelle Awards lui sont consacrés.

La musique électronique entre créativité et rentabilité


By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons
Winfrid Trenkler en 1974
C’est de l’initiative du musicien Stefan Erbe et de l'association Schallwende, présidée par une passionnée, Sylvia Sommerfeld, que sont nées ces distinctions, attribuées par un jury de professionnels de la musique et des médias. Au départ, il s’agissait surtout de poursuivre l’œuvre du journaliste Winfrid Trenkler, qui offrait aux auditeurs de son émission radiophonique, Schwingungen, sur la WDR, la possibilité de dresser chaque année un palmarès de leurs artistes préférés. L’émission, sous de multiples incarnations, existe depuis 1984, mais Trenkler, aujourd’hui âgé de 70 ans, est actif à la radio depuis le début des années 70. Il fut l’un des premiers à attirer l’attention du public allemand sur ses propres artistes. Grâce à lui, mais aussi à d’autres journalistes, DJ ou producteurs, des genres comme le krautrock, le rock progressif et la musique électronique, pas forcément très accessibles au premier abord, bénéficièrent d’une assez large exposition : chroniques dans les revues spécialisées, passages réguliers à la radio, voire à la télévision, nombreux festivals… Ainsi, le concert de Tangerine Dream et Nico donné en la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 reçut à l’époque les honneurs d’une diffusion en direct et en intégralité sur France Inter. Difficile d’imaginer une telle initiative dans la rédaction d’un grand média de nos jours. L’ambiance était alors à la curiosité et à la créativité tous azimuts. Des labels comme Ohr en Allemagne ou Virgin en Grande-Bretagne ont pris des risques insensés pour promouvoir des artistes dont le potentiel commercial n’était pas immédiatement perceptible. Mais ils n’eurent pas à s’en plaindre. Chez Virgin, Richard Branson a publié à l’époque les disques les plus marquants de Mike Oldfield, Gong et Robert Wyatt. Il ne s’est pas non plus trompé en réservant une place de choix aux Allemands : Tangerine Dream, Faust, Can ou Ashra. Ce n’est qu’après avoir cédé aux sirènes du punk et renouvelé entièrement son catalogue que Virgin perdit paradoxalement son influence et redevint une maison de disques lambda.

Car ces artistes ont vendu des disques. Un grand nombre d’entre eux ont même pu vivre largement de leur musique. Au Zeiss Planetarium ce soir-là, c’est ce que fait remarquer Winfrid Trenkler à Peter Mergener tout en lui remettant le prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Peter Mergener est inconnu du grand public en France. Pourtant, il a écrit, avec son groupe, Software, quelques-unes des plus belles pages de la musique électronique des années 80 : une musique à la fois atmosphérique et discrète, très éloignée des productions au synthé qui saturèrent le marché à l’époque et qui nous font bien sourire aujourd’hui. Le nom de Peter Mergener rejoint ainsi celui de Johannes Schmoelling (un ancien de Tangerine Dream), Klaus Schulze, Ashra et Winfrid Trenkler au palmarès de ces Schallwelle Awards. Comme chaque année, cette édition 2013 est aussi l’occasion de récompenser des formations plus récentes, aussi bien allemandes qu’étrangères. Initié par Johannes Schmoelling et Jerome Froese (le fils du fondateur de Tangerine Dream, Edgar Froese), le projet Loom fait évidemment l’unanimité avec son album Scored. La relève semble aussi assurée avec le jeune Belge Evert Vandenberghe alias Nisus, honoré d’un Prix du Meilleur Espoir. Pour que la cérémonie ne se résume pas à une liste de noms, la remise des prix est entrecoupée de deux mini-concerts qui permettent au public, en particulier les non-initiés, de se faire une idée du genre de musique encouragé depuis tant d’années par Winfrid Trenkler et aujourd’hui par les organisateurs de l’événement. Les impressionnantes animations projetées sous la coupole du planétarium constituent un accompagnement parfait pour les compositions de Thomas Lemmer et Steve Baltes, les deux artistes invités pour l’occasion. Le premier donne un aperçu de son style très personnel, entre chillout et house. Mais son set commence et s’achève avec une improvisation au piano que n’aurait pas reniée Klaus Schulze. Steve Baltes est plus connu. Cette figure de la trance, avec le groupe Deep Voices, accompagne aussi Ashra en concert depuis 1997. Ce soir, Steve s’éloigne pourtant de ses productions habituelles. Pendant trois quarts d’heures, tandis que se déploient sous la coupole les orbites de Jupiter et de ses satellites, puis les phases de la Lune, il donne à entendre un remarquable mélange de cette kosmische Musik la plus radiante et des sonorités électroniques les plus contemporaines.

 

Les premiers signes d’un revival ?


D’ailleurs, après le deuxième concert, alors qu’il reçoit son prix, Peter Mergener ne peut s’empêcher de déplorer que si peu de monde écoute encore ce type de musique aujourd'hui. Selon lui, il suffirait que les auditeurs potentiels puissent simplement y avoir accès, comme dans les années 70, pour qu’elle s’impose à nouveau comme un standard. La prestation de Steve Baltes ce soir-là ne lui donne pas tort. Les fans de Daft Punk, comme ceux de M83, s’y seraient retrouvés. Quelques signes laissent entrevoir le début d’un frémissement médiatique en ce sens. La passion nouvelle pour les instruments vintages, de même que le développement, par des sociétés comme Native Instruments en Allemagne ou Arturia en France, de logiciels d’émulation musicale à destination du grand public, attirent à nouveau les regards des plus curieux en direction de cette scène pléthorique. Se produire avec un Minimoog en concert relève du dernier chic. Des artistes comme Air ou Daft Punk ont toujours affecté un style rétro. Chez Daft Punk, la filiation se ressent surtout sur la bande originale de Tron : Legacy, où l’on retrouve par moments les envolées de séquenceurs typiques de la Berlin School. La reprise par Coldplay de la chanson de Kraftwerk Computer Love, en 2005, tout comme la collaboration de Klaus Schulze avec Lisa Gerrard trois ans plus tard, sur l’album Farscape, témoignent de ce même regain d’intérêt. Les artistes et les fabricants ne sont pas les seuls concernés. Le public suit. Kraftwerk reste une référence incontournable dans tous les festivals de musique électronique du monde. Ces habitués des charts n’ont pourtant atteint qu’une seule fois la première place. Cette performance, jamais accomplie avec les classiques The Man Machine ou Computer World, ne fut possible que grâce à Tour de France, probablement le disque le plus faible de leur discographie, mais aussi le plus récent. Le 9 mars 2013, soit une semaine seulement avant les Schallwelle Awards à Bochum, Klaus Schulze plaçait à son tour, pour la première fois de son immense carrière, l’un de ses albums dans les charts allemands : le dernier, Shadowlands, qui atteignait alors la 96e position.

Restent les médias. En France, jusqu’à présent, seuls les spectateurs de la chaîne binationale Arte avaient accès à la scène électronique allemande, au travers de documentaires ou de sujets diffusés régulièrement dans le cadre de l’émission Tracks. Mais le 15 décembre 2012, c’était au tour de France 3, sur son antenne Champagne-Ardenne, de consacrer tout un documentaire de 52 minutes au célèbre concert de Tangerine Dream à la Cathédrale de Reims en 1974. Le silence serait-il enfin rompu ? Quoi qu’il en soit, il incombe désormais aux artistes de cette scène riche et bouillonnante de défricher les territoires encore inexplorés de la musique électronique, dont les immenses possibilités ne se limitent certainement pas aux rythmes binaires du bigbeat ou de la dance.

Palmarès. Prix spécial : Peter Mergener. – Meilleur Artiste allemand : Picture Palace Music. – Meilleur Artiste international : VoLt. – Meilleur Album allemand : Loom, Scored. – Meilleur Album international : Glenn Main, Ripples. – Prix de la (re)découverte : Sankt Otten. – Meilleur Espoir : Nisus.

>> Interview de Peter Mergener
>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe