mardi 23 octobre 2012

Cro, le numéro 1 en Allemagne

 

Encore totalement inconnu en Allemagne il y a moins d'un an, le rappeur masqué Cro, 20 ans, domine les charts outre-Rhin depuis la sortie de son premier album, Raop, le 6 juillet dernier. Mais qui le connaît en France ? Un peu d'histoire…

 

Cro, l'homme au masque de panda / photo : Der Robert (source : flickr)
Cro, l'homme au masque de panda

Strasbourg, le 22 octobre 2012

En dépit de la rapidité de son ascension, Cro n'a pas surgi de nulle part. Stuttgart, sa ville, cultive depuis vingt ans l'un des plus importants viviers de rappeurs allemands. C'est là que siège le label Four Music, sur lequel officient des artistes comme Casper, Clueso ou Max Herre, le rappeur bientôt quadragénaire que les téléspectateurs français qui regardent Arte connaissent forcément. C'est aussi à Stuttgart qu'a été fondé en 1999 l'autre label important de la région, Chimperator. Nous aurons l'occasion de reparler de Chimperator dans un prochain billet.

Du talent, de la chance et un masque de panda


Dans sa livraison d’octobre 2011, le magazine Juice, dédié à la culture hip-hop en Allemagne, annonçait, perdu au milieu des autres dépêches, le nom de la dernière trouvaille de Sebastian Andrej Schweizer, co-fondateur de Chimperator, alors à la recherche de nouveaux talents, mais surtout désireux de produire des artistes qui ne font pas tous la même chose [ref.]. A l'époque, si on excepte Trash, une compilation enregistrée entre amis et mise en ligne en juin 2009 sous le pseudonyme de Lyr1c, Cro, de son vrai nom Carlo Waibel, n'a à son actif qu'une seule mixtape, intitulée Meine Musik, mise à disposition en téléchargement gratuit sur sa page Facebook le 11 février 2011. C'est que le jeune homme maîtrise déjà parfaitement la communication sur les réseaux sociaux. Outre les annonces sur Facebook et Twitter, il sait aussi mettre sa chaîne Youtube à contribution pour y publier ses teasers. D'ailleurs, c'est ainsi que le rappeur Kaas le découvre sur Internet. Dès le 7 février, ce pilier de la maison Chimperator lance un véritable avis de recherche sur son compte Twitter, « Wer ist dieser Cro? » – « Mais qui est ce Cro ? ». Lâché ainsi sur le réseau social, cet appel nimbé de mystère a évidemment largement contribué à attirer sur Cro l’attention de toute la communauté hip-hop. Quelques mois plus tard, Cro entre pour la première fois dans le saint des saints à ses yeux, les bureaux de Chimperator à Stuttgart, où il fait connaissance avec toute l'écurie. Mais la rencontre déterminante est plus ancienne. Il s’agit de Markus Brückner, alias DJ Psaiko.Dino, qui deviendra par la suite son DJ attitré sur scène et contribuera grandement à la production du premier album.

Psaiko.Dino et Cro
Psaiko.Dino et Cro sur scène

Même si, sous la forme de cette découverte inespérée par Kaas, le hasard, non le talent, a joué chronologiquement le premier rôle – beaucoup de jeunes artistes talentueux ne bénéficieront jamais d’une telle opportunité –, Cro doit aussi son succès à un profil très particulier qui ne doit rien ni à la chance, ni à son aisance sur les réseaux sociaux. Comme beaucoup de fans de hip-hop, le jeune Carlo a aussi développé très tôt un goût pour le dessin et le graphisme. Rien de révolutionnaire dans son style, dont on peut se faire une idée sur la pochette de Meine Musik. Mais, plutôt que de gribouiller les vitres des abribus ou les murs des HLM, Cro a su convertir son savoir-faire en une ligne de vêtements, VioVio, qui au départ consistait simplement à appliquer ses designs sur des t-shirts vierges. Sans la notoriété nouvelle du musicien, la marque serait restée dans les limbes de la confidentialité. Elle n’en dévoile pas moins une démarche : cet esprit d’initiative qui lui a aussi permis de trouver du travail comme graphiste au Stuttgarter Zeitung. En outre, contrairement à beaucoup de rappeurs, Cro ne s’est pas contenté de soigner son flow lors de ses jeunes années. Il compose ses propres beats. C’est même, dit-il, l’aspect de la création musicale qui l’intéresse le plus [ref.]. Ce qui ne l’empêche pas de choisir ses samples avec un sens de l’éclectisme qui dénote déjà une solide culture musicale. Reste le masque. Cro explique que l’idée de se cacher derrière un masque de panda lors de toutes ses apparitions publiques fut à l’origine motivée par son désir de ne pas mélanger la scène et son gagne-pain au Stuttgarter Zeitung, abandonné depuis. Consciente ou non, cette brillante idée marketing, empruntée d’ailleurs à l’ancien gangsta-rappeur berlinois Sido, explique en partie la capacité de Cro à brasser un public nettement plus large que la communauté hip-hop traditionnelle. Et aussi nettement plus féminin.

Au-delà de tous ces facteurs, Cro aurait-il atteint cette nouvelle dimension sans le concours de Chimperator ? Le 1er décembre 2011, l’artiste foule pour la première fois le plateau de l’émission télévisée neoParadise sur ZDFneo, à la fois passage obligé et consécration médiatique pour tout artiste désireux d’élargir son public. Sans le soutien d’une équipe de professionnels et de leur carnet d’adresses, Cro n’aurait jamais attiré l’attention de la production d’une telle émission, dont l’audience dépend avant tout de sa capacité à surfer sur les succès naissants, non à se risquer elle-même à aller dénicher un parfait inconnu. L’émission coïncide avec la publication, dès le lendemain, de la seconde mixtape, Easy, téléchargeable gratuitement, cette fois sur le site de Chimperator. Timing très étudié. Internet fera le reste. Si Cro se félicite alors des 20000 likes atteints sur sa page Facebook, ce chiffre a doublé quinze jours plus tard, tandis que la vidéo de la chanson Easy, postée sur Youtube dès la fin du mois de novembre, atteint le million de visiteurs.



 

Cro : rap authentique ou tube de l’été ?


Construite autour du célèbre titre Sunny de Bobby Hebb, Easy, la chanson, résume à elle seule son auteur. Son style, son état d’esprit, mais aussi sa faculté à travailler vite. (Cro dévoile en partie sa méthode de travail dans le making of de la chanson.) Il était donc logique qu’elle figure également sur son premier album, Raop, publié en juillet dernier. Le seul autre extrait de la mixtape intégré à l’album, Wir waren hier, samplé de The Passenger d’Iggy Pop, illustre la variété des influences de l’artiste. Dans les deux cas, les textes, simples et positifs, opèrent d’ailleurs une profonde césure par rapport à l’univers du rap, au point que Cro n’a pas échappé au procès en imposture : il ne serait pas un véritable rappeur. Cette critique vient d’ailleurs bien plus de quelques médias, qui imaginent ce que les autres rappeurs pourraient reprocher à Cro, que des intéressés eux-mêmes. Le rap doit être subversif, croient savoir nos experts, il doit être critique, remettre en cause le « système ». Rien de tel, en effet, chez Cro. Reste à démontrer en quoi les rappeurs plus politiquement engagés ont quoi que ce soit de plus constructif que Cro à dire sur la société. Si par « critique constructive », on entend la remise en cause de ce qui est au profit de ce qui pourrait être dans l’espoir d’améliorer le sort de ses semblables, alors le rap n’a presque rien à offrir. Il est moins subversif que revendicatif. Une démarche sincère impliquerait au moins la faculté de se remettre soi-même en cause. Peu de rappeurs en sont capables. Ce sont surtout les autres qui font l’objet de toutes leurs critiques. Et si leurs textes subvertissent quoi que ce soi, ce sont plutôt les structures traditionnelles, celles qui sont encore réfractaires au « système », mais surtout pas le système lui-même. C’est qu’ils en sont les meilleurs élèves, aussi bien en Allemagne qu’en France. La « thune », le « bizness », les « tassepés » : comme n’importe quel trader, ces rappeurs dits « engagés » ont parfaitement intégré tous les codes du capitalisme ultralibéral mondialisé, et ils s’y conforment sans états d’âme. Vous avez dit rebelles ?

Conscient de jurer dans cet univers ultracodifié, Cro a balayé d’avance la critique en prétendant forger un nouveau genre, le raop, fusion du rap et de la pop qui a donné son nom à l’album. Ce n’est évidemment pas la première fois que des éléments de rap abreuvent un autre style musical. Cro a simplement fait l’inverse. Parti du rap, il y a introduit la légèreté fédératrice de la pop. Là encore, rien de nouveau. Die Fantastischen Vier, fondateurs du label Four Music, s’inscrivaient dans la même démarche au début des années 90. Tout comme MC Hammer et son tube planétaire U Can't Touch This aux Etats-Unis à la même époque. Mais la musique de Cro ne se limite pas à cet aspect festif. Si les qualités de U Can't Touch This sont incontestables dès lors qu’il s’agit de bouger son corps en boîte, un regard rétrospectif un tant soit peu critique ne peut manquer de remarquer la pauvreté musicale du titre. Cro, lui, est une machine à hits, et ses chansons ne perdent rien à la simple écoute, attentive ou distraite. Léger, Cro l’est sans aucun doute. Il le revendique. Sa musique est la bande originale de l’été. Mais elle est aussi plus joyeuse que véritablement festive, plus thérapeutique que divertissante. D’où, sans doute, son immense succès auprès des adolescents allemands, qui ont peut-être besoin d’un modèle qui les inspire, qui leur dise que leur vie vaut la peine d’être vécue, plutôt que d’entendre une énième fois quelqu’un « niquer leur mère ». Sois toi-même, vis ta vie : ce sont bien les clichés de la pop, non ceux du rap, qu’exploite Cro.

Cro : du rap entre copains au sommet des charts


Ce qui était arrivé à Carlo lors de la signature chez Chimperator est arrivé à Chimperator avec le succès d’Easy : les débuts dans la cour des grands. Approché par les caciques d’Universal dès le mois de décembre 2011, Cro décline leur offre, publier son premier album sous leurs couleurs, mais signe un contrat d’auteur avec Universal Music Publishing le mois suivant. La crainte de perdre sa liberté, celle de se faire jeter après avoir été exploité peuvent expliquer cette décision. Les « gros » ont souvent mauvaise réputation. Elle n’est peut-être pas toujours usurpée, mais elle est parfois un peu injuste. Car – le futur nous le dira – en restant avec Chimperator, Cro finira peut-être par faire de son label l’un de ces « gros », à son tour soumis aux mêmes exigences de rentabilité, donc amené à pratiquer les mêmes méthodes un peu agressives. D’ailleurs, dès le 1er janvier 2012, la maison de disques s’élargit déjà en annonçant la création de Chimperator Live, un nouveau département spécialisé dans l’organisation de concerts. En effet, depuis le début de l’année, Cro n’arrête plus de tourner. Chimperator Live en profite pour faire tourner avec lui ses autres poulains. Le rappeur ne s’est arrêté qu’un mois et demi pour enregistrer Raop, unanimement salué par la critique dès sa sortie, comme si Cro confirmait ainsi tout le bien qu’on pensait déjà de lui. En trois jours, trois singles sont extraits de l’album : Du (29/06), King of Raop (30/06) et Meine Zeit (01/07). Rien n’est à jeter dans le disque. Cro entretient le même style et le même ton que sur Easy, bien qu’il n’ait cette fois que peu ou plus du tout recouru au sampling. Rétrospectivement, la réception de l’album prouve qu’il n’avait pas pris la mauvaise décision en restant fidèle à Sebastian Schweizer & co. Clairement, Chimperator n’avait pas besoin d’une major pour hisser Raop au sommet des charts. Le disque est resté cinq semaines numéro 1 des hits album en Allemagne cet été. Avant lui, d’autres rappeurs, comme Casper et Max Herre, avaient déjà réussi cette performance. Ce n’était encore jamais arrivé à un artiste Chimperator.




Notons que dans chaque cas, il s’agit d’albums, non de singles. Du n’a fait « que » numéro 2 cet été. Mais si les ventes de singles restent dominées par d’autres en 2012, on aurait tort de ne voir encore en Cro qu'un artiste secondaire. Les charts ne sont plus un très bon indicateur de notoriété. Certes, ils intéressent toujours les comptables, soucieux des ventes. Mais les managers, eux, comptent désormais les clics sur Internet. Et dans cette catégorie, Cro est tout simplement le champion d’Allemagne cette année.

Le 6 novembre prochain le jeune rappeur achèvera chez lui, à Stuttgart, son Raop Tour 2012. Pourrait-il s’imposer à l’étranger ? Même si le chant en allemand est souvent rédhibitoire, la personnalité de Cro, son masque et ses beats pourraient nous séduire, à défaut de ses textes. Comme beaucoup de rappeurs, Cro parle beaucoup de lui dans ses chansons. Dans Wie ich bin, il explique redevenir Carlo chaque fois qu’il enlève son masque. Plus personne ne le reconnaît, plus personne ne veut l’épouser. C’est peut-être cette faculté à redevenir lui-même sur commande qui lui a permis de garder la tête froide. Le 27 novembre 2011, il s’adressait en ces termes à sa maman sur sa page Facebook : « Mama ich bin bei Wikipedia! » – « Maman, je suis sur Wikipédia ! ». L’encyclopédie en ligne venait de lui consacrer une entrée. Le 26 juillet dernier apparaissait la page Wikipédia en anglais. La page française date d’aujourd’hui. Est-ce un signe ? Le plus étonnant, c’est que Cro s’est déjà produit en France. Le 9 décembre 2011, il participait, en compagnie de Psaiko.Dino, à la soirée de promotion de la marque de vêtements hambourgeoise Inferno Ragazzi, organisée dans la boîte tendance Le Madam à Paris. Ceux des convives qui étaient encore sobres cette nuit-là se souviendront peut-être du beat entêtant de Hi Kids, et de ce drôle de type à la tête de panda.