lundi 4 février 2013

Eloy live @ Gloria-Theater, Cologne, 23 janvier 2013


Le 23 janvier, le groupe de rock progressif Eloy donnait à Cologne le premier d’une série de trois concerts, probablement les derniers avant longtemps. Au cours de plus de deux heures trente de spectacle, devant un millier de fans, les Allemands déroulaient leur longue et riche histoire, en une sélection savamment équilibrée de leurs chansons les plus emblématiques.


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Eloy : Hannes Folberth, Steve Mann, Michael Gerlach (masqué), Frank Bornemann, Bodo Schopf et Klaus-Peter Matziol

Cologne, le 23 janvier 2013

A l’origine, les trois concerts d’Eloy en janvier 2013 n’auraient jamais dû avoir lieu. Après les festivals à la Loreley et à Burg Herzberg en été 2011, Eloy devait partir en tournée dans toute l’Allemagne dès le printemps suivant. Mais un accident immobilisa Frank Bornemann et la tournée fut reportée à l’automne. Le concert à Cologne, prévu à l’origine le 26 mars, fut reprogrammé le 1er octobre. Le public se pressait déjà dans la salle lorsque le groupe au grand complet monta sur scène. Mais ce n’était pas pour jouer. Nouvelle annulation ! Frank était tombé malade et ne pouvait plus chanter. C’est la voix brisée, à peine audible, qu’il promettait alors de revenir au plus vite. Date fut prise le 23 janvier. Or un concert isolé aurait signifié une grosse perte. En effet, le leader d’Eloy tient absolument à reproduire sur scène toutes les nuances et les atmosphères des chansons telles qu’elles ont été conçues en studio. Pas question de renoncer à un solo simplement parce qu’il faut d’abord assurer la partie rythmique. D’où la présence sur scène de deux guitaristes, Frank lui-même, et le britannique Steve Mann, qui rejoignit le groupe pour la première fois en tournée en 1994. Deux claviers sont également nécessaires, le discret Michael Gerlach, et un revenant, Hannes Folberth, compagnon de route d’Eloy entre 1980 à 1985. Son jeu et ses sonorités, si caractéristiques des synthétiseurs analogiques, ont fait beaucoup pour le son d’Eloy à l’époque. Sans oublier, le batteur très heavy, Bodo Schopf, et le bassiste, le très décontracté Klaus-Peter Matziol.
Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Frank et «Matze»
« Matze », qui joue avec un médiator, est tout simplement l’un des meilleurs bassistes de rock au monde. Trois choristes viennent s’ajouter à la formation : Anke Renner et Tina Lux, deux collègues de longue date, et une soliste, que Frank vient de découvrir, Alexandra Seubert. Soit entre six et neuf personnes sur scène, plus les roadies en coulisses. En outre, tout ce petit monde n’est pas évident à réunir. Frank est le dernier de la bande à habiter Hanovre. Steve Mann vit à cheval entre la capitale de Basse-Saxe et la Grande-Bretagne. Michael vit et travaille à Berlin. Bodo, batteur de session à Stuttgart, tourne continuellement avec d’autres groupes. Matze est l’un des dirigeants de la Peter Rieger Konzertagentur, l’un des plus gros promoteurs de concerts d’Allemagne, à Cologne. Quant à Hannes Folberth, il exerce le métier de psychothérapeute à Fulda. Chacun doit pouvoir se libérer de ses obligations. Or chaque concert demande des répétitions intensives. C’est pourquoi trois dates furent programmées, le 23 janvier à Cologne, le 24 à Bielefeld et le 25 à Mannheim, après lesquelles Frank pourra enfin se consacrer à La Vision, l’Epée et le Bûcher, son opéra-rock sur Jeanne d’Arc.

Deux heures trente pour résumer plus de quarante ans de carrière


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Ouverture
La nuit des masques
C’est le visage recouvert d’un masque vénitien que Frank Bornemann apparaît sur scène pour l’ouverture de ce concert fleuve, une succession de nappes de synthé planantes très floydiennes. La comparaison n’est plus de mise dès que retentissent les premiers riffs ciselés de Child Migration. Colours, l’album dont est extrait le morceau, avec sa collection de titres plus courts, est toujours l’un des plus cités en concert. C’est encore le cas ce soir. Silhouette, l’autre single, suivra une demi-heure plus tard. Puis Illuminations, l’un des chefs-d’œuvre d’Eloy. Entre la basse omniprésente, la démultiplication des guitares, les envolées de synthés atmosphériques, les breaks incessants et surtout, « un vrai début et une vraie fin », comme disait Fish autrefois, Illuminations est sans doute la chanson de rock progressif ultime. Celle qu’il faut écouter en premier si on souhaite s’initier au genre. Tout y est : les paroles, la structure, le mixage. Chaque extrait de Colours suscite d’ailleurs l’approbation bruyante du public. La vraie surprise reste sans doute l’apparition des trois choristes en robe de bure pour Horizons. Une idée de mise en scène de Frank, qui préfigure peut-être ce qu’on verra sur scène à Orléans dans La Vision, l’Epée et le Bûcher.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Horizons
Les choristes en robe de bure
Mis à part le mal-aimé Performance (1983), ainsi que les albums de transition, Ra (1988) et Destination (1992), qui n’ont d’ailleurs jamais été suivis de tournées, Eloy revisite avec bonheur l’ensemble de sa discographie depuis Power and the Passion (1975) jusqu’à Visionary (2009). Si les albums antérieurs ont été écartés, c’est qu’ils étaient conçus pour un personnel plus réduit. La moitié des musiciens n’auraient rien eu à faire sur scène. Les titres extraits du diptyque Planets (1981) / Time to Turn (1982) sont très applaudis. De même que The Apocalypse, la pièce majeure de Silent Cries and Mighty Echoes (1979), le plus gros succès commercial du groupe à ce jour. Mais en comptant les rappels, c’est bien sûr Ocean (1977) qui se taille la part du lion. Les trois quarts du disque figurent au programme. Steve et Frank se régalent sur le double solo de guitare de Poseidon’s Creation. Outre Ocean et Colours, les deux autres disques les plus visités ce soir ne sont autres que le deux derniers, Ocean 2 et Visionary : le signe d’une extraordinaire vitalité, mais aussi celui d’un certain talent à fondre chaque titre dans le suivant, sans qu’il soit possible de distinguer ceux de la période classique des plus récents. C’est que, si le son d’Eloy a évidemment évolué au cours des décennies, chaque album a su conserver suffisamment d’ingrédients du précédent pour conférer au groupe ce style si caractéristique, mais dont l’origine reste en définitive très mystérieuse. Est-ce ce mélange de puissance et d'atmosphère ? La basse de Klaus-Peter Matziol ? Les chœurs féminins ? Le vocoder ? Les dialogues entre la guitare et le clavier ? Même Ra, avec ses pads synthétiques, ses lignes de basse préprogrammées et ses horribles falsetto, « sonne » Eloy. Frank Bornemann doit avoir conscience de tous ces ingrédients, car un seul disque à ce jour les cumule tous : le dernier. C’est sans doute cette fidélité à un son qui explique en retour la fidélité de ses fans.


Eloy, une exception sur la scène progressive ?


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Michael Gerlach enfin visible derrière Frank Bornemann
A ce titre, le concert fait prendre conscience de la singularité d’Eloy sur la scène progressive. Le passage aux années 80 a souvent été considéré comme fatal aux formations art rock de la décennie précédente. On dit souvent que Pink Floyd et Roger Waters ont signé avec The Wall ce qui restera le plus gros succès du rock progressif, mais aussi le chant du cygne du genre, avant d’être emportés par les querelles intestines entre Waters et Gilmour. Certains groupes disparaissent ou retombent dans l’anonymat, balayés par la vague punk, puis la vague pop. D’autres ne survivent précisément qu’en se convertissant aux nouvelles modes. Genesis, avec Abacab (1981), et Yes, avec 90125 (1983), embrassent définitivement le mainstream. Leur succès entraîne rapidement les autres à les imiter. En 1986, la reformation de Pink Floyd se fonde sur les mêmes bases, avec le même succès. Même le folk-rock de Jethro Tull ne résiste pas aux sirènes de la nouveauté sur Under Wraps (1984). Ce mouvement de fond touche toute l’Europe, Machiavel en Belgique, Goblin en Italie. Pour avoir entraîné Genesis et Yes dans la « trahison », Phil Collins et Trevor Rabin deviennent rapidement les têtes de Turc des fans de la première heure. Pourtant, les chiffres de vente ne leur donnent-ils pas raison ? Si le succès est un objectif légitime, comment leur reprocher d’avoir mené leurs groupes respectifs jusqu’au sommet ? En revanche, si on considère ces deux formations dans la perspective de leur influence dans l’histoire du rock, alors il est bien évident qu’on préfèrera toujours citer Selling England by the Pound plutôt qu’Abacab, Close to the Edge plutôt que 90125. C’est en cela que se distingue Eloy. Au début des années 80, entre ces géants qui sont passés à autre chose et les vieilles gloires comme King Crimson ou Camel qui, au contraire, perdent leurs fans, Frank Bornemann et ses amis parviennent toujours à placer régulièrement leurs disques dans les charts, sans avoir rien trahi de leur style.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - The Apocalypse
Matze et Alexandra Seubert
C’est pourquoi Follow the Light, extrait de Metromania (1984), s’insère si harmonieusement dans le programme, au milieu des classiques des années 70. Il s’agit même de l’un des points culminants du concert, où Frank démontre qu’il n’a rien perdu de sa puissance vocale. Comment a-t-il fait pour garder sa voix inchangée depuis Power and the Passion ? Utilise-t-il des filtres ou des trucages ? Se livre-t-il à un entraînement intensif ? « Mais non ! C’est bien ma voix, assure-t-il. Si elle n’a pas évolué, c’est justement parce que je la sollicite si peu ». Alors que Matze, dont on croirait ce soir qu’il vient juste de sortir du bureau pour participer au concert, reste un bassiste très technique, Frank effleure sa guitare à l’émotion. Il a peu pratiqué ces dernières années. De-ci de-là, on le devine parfois insatisfait de son jeu, notamment lors du dialogue entre la guitare et la voix d’Alexandra Seubert sur The Apocalypse. Notre musicien n’en exécute pas moins à la perfection le superbe solo du dernier morceau, The Bells of Notre Dame, avant de revenir clôturer le spectacle, dans une atmosphère plus intimiste, sur les quelques mesures de Thoughts, l’ultime piste de l’ultime album.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Thoughts
Frank Bornemann, bien entouré
Un tel perfectionnisme, une telle générosité laissent augurer de grands moments en France, lorsque l’opéra-rock autour de Jeanne d’Arc sera enfin achevé. Mais pour l’heure, on ne peut s’empêcher de craindre d’avoir assisté pour la dernière fois, peut-être, à un concert de ce groupe fabuleux qu’est et restera Eloy.

Setlist : Namasté. – Child Migration. – Paralysed Civilization. – Mysterious Monolith. – Age of Insanity. – The Apocalypse. – Silhouette. – Poseidon's Creation. – Time to Turn. – The Sun-Song. – Horizons. – Illuminations. – Follow the Light. – Awakening Of Consciousness. – The Tides Return Forever. – Ro Setau. – Mystery. – [Rappels] Decay of Logos. – Atlantis' Agony at June 5th -8498, 13 p.m. Gregorian Earthtime. – The Bells of Notre Dame. – Thoughts.