dimanche 15 septembre 2013

Stefan Erbe, l’artiste multifonction de la « génération électronique »

 

Stefan Erbe a publié son dernier album, Method, en avril 2013. L’homme, dont l’ambition est d’explorer toutes les facettes de la musique électronique, et non de se cantonner à la Berlin School traditionnelle, n’est pas seulement musicien. Il est aussi l’un des plus fervents promoteurs de la musique électronique outre-Rhin. Animateur du magazine en ligne Empulsiv, il organise également plusieurs manifestations live (Raumzeit Festival, Sound of Sky), et co-anime depuis 2009 la cérémonie des Schallwelle Awards, qui récompense chaque année les meilleurs musiciens du genre. Les nombreuses activités de Stefan Erbe ne l’ont pas empêché de faire un saut à Essen, pour le traditionnel Grillfest.



L’album : Stefan Erbe, Method (Erbemusic, 2013)


Le titre semble avoir été donné à dessein, tant l’album illustre le procédé créatif mis en place par Stefan Erbe au fil des ans. Chaque piste reflète le désir du musicien de rester fidèle à la musique électronique de ses glorieux aînés tout en ne se refusant aucune des innovations proposées par la technologie. Ainsi, aux lignes de basses séquencées répondent presque toujours les beats les plus puissants, aux nappes planantes, les mélodies les plus légères – souvent au piano. Une telle fusion des genres est en général un exercice périlleux. Chez Stefan Erbe, c’est la routine. Même si l’artiste semble parfois hésitant, trois titres en particulier devraient déjà être rangés parmi les classiques de la musique électronique : le subtil Wunderwerk 3, une variation sur l’un des thèmes de Club Genetica, un précédent disque ; Inexplicable, un titre plus léger, fusion réussie entre les rythmiques robotiques de Kraftwerk période Techno Pop et la lounge music d'aujourd'hui ; et surtout le remarquable Retrologica, à la fois planant et groovy, qui devrait réunir dans une même communion les hippies les plus contemplatifs et les clubbers les plus festifs. Un must pour tout DJ qui se respecte.


L’interview : entretien avec Stefan Erbe


Essen, le 31 août 2013

Avant de débuter ta carrière musicale, as-tu suivi une formation ? Viens-tu toi-même d’une famille de musiciens ?

Stefan Erbe – Oui, je viens d’un environnement où la musique a toujours été importante. Mes deux grands frères, en particulier, pratiquaient tous les deux. J’ai donc naturellement suivi la même direction. Notre père passait beaucoup de temps dans les magasins de musique et en rapportait régulièrement de nouveaux instruments. Tous les trois, nous les découvrions alors chacun à notre tour. Comme j’étais le plus jeune, j’étais toujours le dernier à en profiter. Mais, contrairement à mes frères, je n’ai pas suivi de formation de longue haleine. Dès le départ, j’ai pressenti que la formation classique ne me mènerait nulle part. Au début des années 80, quand je n’étais encore qu’un adolescent, je me suis intéressé de près aux nouveaux instruments électroniques qui foisonnaient à l’époque. Plutôt que de composer, comme mes frères, je me suis mis à expérimenter, à essayer des sons, ce que la technique permettait. Oui. C’est bien cet univers des synthétiseurs qui m’a immédiatement séduit.

Qu’écoutais-tu à l’époque comme musique ? Quels artistes as-tu pris comme modèles ?

SE – Evidemment, il y a d’abord les figures de la musique électronique traditionnelle, Tangerine Dream, Klaus Schulze et Kraftwerk, mais elles n’ont jamais été mes seules influences. Les années 80 ont aussi joué un rôle important pour moi, peut-être même plus important, en particulier des artistes de la new wave comme Devo ou Thomas Dolby.

Comment est né ton premier album, The Cosmic Dreamland ?

SE – Avant de faire ce disque, j’ai d’abord joué de la musique dans des groupes. Jusqu’au moment où un ancien copain du lycée m’a contacté. Il travaillait pour l’observatoire de Hagen, la ville dont nous étions originaires, et recherchait une musique d’ambiance qui puisse accompagner les différentes manifestations de l’observatoire. Les synthés étaient particulièrement indiqués pour ce genre de projet. En plus, j’avais moi-même quelques affinités avec les étoiles. J’ai donc fait plusieurs enregistrements dans le petit studio que je venais de m’aménager. La musique qui en a résulté a ensuite fait les beaux jours de l’observatoire de Hagen pendant des années.

Il s’agit d’une bande originale, en quelque sorte.

SE – Oui, et j’ai rapidement décidé d’en faire un album. Auparavant, j’avais déjà compilé de la musique sur cassette, mais la qualité sonore n’était pas au rendez-vous. Or c’est à peu près dans les mêmes conditions que j’avais enregistré les séquences destinée à l’observatoire. Je me suis donc lancé dans un important travail de remixage, avec le matériel adéquat, une vraie table de mixage, non seulement pour améliorer la qualité, mais aussi pour adapter à l’écoute ce qui au départ n’était prévu que pour accompagner les shows du planétarium. Finalement, j’ai sorti The Cosmic Dreamland en autoproduction, sans label, puis je l’ai distribué sur des disques que je gravais moi-même. J’étais très motivé car, tu peux me croire, à l’époque, les CD vierges coûtaient encore horriblement cher. Mais j’en ai tout de même envoyé un exemplaire à Winfrid Trenkler, qui animait alors Schwingungen sur la WDR. L’émission m’a permis d’envisager de passer à l’étape suivante. En 1994, après une nouvelle phase de mixage, The Cosmic Dreamland a fini par ressortir en CD, cette fois professionnellement produit. En tout, plus de deux ans se sont ainsi écoulés entre l’enregistrement initial et la sortie officielle.

Quels instruments utilisais-tu à l’époque ?

SE – Le premier synthétiseur numérique dont j’ai fait l’acquisition, le Roland JD-800, m'a énormément servi à mes débuts. J'ai acheté par la suite deux claviers Kawai, un Korg. J'ai beaucoup accumulé dans un premier temps, avant de beaucoup revendre par la suite. C'est pourquoi mon set ne ressemble plus aujourd'hui à ce qu'il était à mes débuts. A mesure que la technologie évoluait, j'ai procédé à un grand ménage et fait place nette dans mon studio. Par sentimentalisme, j'ai cependant conservé le JD-800, même s'il ne fonctionne plus depuis un moment.

Certains musiciens ne jurent que par les synthés analogiques et vouent aux gémonies les synthés numériques. D'autres restent fidèles au matériel, analogique ou numérique, mais ne veulent pas entendre parler des logiciels. Qu'en penses-tu ?

SE – En ce qui me concerne, l'aspect pratique l’emporte. Quand j'avais une multitude de claviers autonomes, je devais jongler avec chacun d'eux pour créer ma musique. Depuis, je n'ai conservé que ceux que je pouvais contrôler directement par l’informatique. Je n'utilise plus les autres, ou alors, ils font partie du contingent que j'ai vendu. Mes dernières productions ont toutes été conçues ainsi. C'est dire si l'utilisation de logiciels ne me pose aucun problème. Et franchement, je n'entends pas la différence. D’ailleurs, la qualité intrinsèque d’un titre n’a rien à voir avec le fait qu’il soit composé sur un synthétiseur analogique ou avec un logiciel.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant son stand, Electronic Circus 2013
Comment décrirais-tu ta musique ?

SE – Dans chacune de mes compositions, je ne perds jamais de vue l’aspect mélodique, qui reste primordial. Comme j’essaie de conserver un équilibre constant entre la mélodie et les rythmes électroniques, je pense que si je devais définir un genre qui corresponde le mieux à ma musique, ce serait Melotronic. C’est que j'ai toujours essayé de mélanger les genres. Par exemple, je n’ai jamais développé les longues plages de séquenceurs qui caractérisent les albums de la Berlin School. Mes compositions durent en général de 3 à 8 minutes et suivent, presque depuis le début, une structure plus ou moins identique. D’un album à l’autre, même si j’ai pu changer de style, je n’ai en revanche que très peu modifié ma méthode. C’est elle, je pense, qui rend mes disques si reconnaissables. Même si je me retrouve évidemment dans la musique électronique traditionnelle que nous soutenons lors des Schallwelle Awards, j’ai toujours pris soin d’y apporter des structures rythmiques plus accrocheuses. Je veux promouvoir cette musique. J’essaie donc d’y apporter une touche plus commerciale. A côté des Kraftwerk et Tangerine Dream, mes autres influences y ont contribué. Elles m’ont permis d’envisager d’explorer d’autres directions de la musique électronique, d’apporter à cette musique électronique traditionnelle des rythmes trance ou techno qui pourraient aussi bien convenir à un public de clubs. C’est peut-être la raison pour laquelle il est si difficile de classer mes disques dans les bacs. Voilà pourquoi j’en reste à ce concept de Melotronic.

Tu viens d’évoquer la promotion. Parlons-en. Au fil du temps, tu t’es imposé comme une figure centrale de la musique électronique traditionnelle, non seulement en tant que compositeur, mais aussi en tant qu’animateur et organisateur de nombreux événements. En général, c’est même plutôt toi qui te trouve de mon côté du micro. Comment en es-tu venu à jouer un tel rôle dans cette communauté ?

SE – En 2009, j’ai commencé par organiser un événement musical pour les 50 ans de la modélisation du système solaire de l’observatoire de Hagen. J’y ai consacré plus de mille heures, mais ce travail d’organisation m’a plutôt réussi. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie, d’autant plus volontiers que je veux soutenir mes amis artistes. Il se trouve qu’au cours de ma carrière, j’ai pu nouer de nombreux contacts, si bien que j’ai fini par connaître personnellement la plupart des gens de ce milieu. En outre, comme je suis moi-même musicien, il ne m’est pas si difficile de savoir quelle question poser, ou de bavarder sur des sujets technologiques pointus. C’est ce que je fais par exemple pour Empulsiv.

Empulsiv ! C’est vrai ! Tu es aussi à l’origine de ce magazine de musique électronique en ligne. Mais je pensais surtout à certains événements, comme les Schallwelle Awards, dont nous parlions tout à l’heure. Comment ce prix est-il né ?

SE – Comme tu sais, Winfrid Trenkler permettait chaque année aux auditeurs de Schwingungen de voter pour leurs artistes ou albums préférés. L’émission a disparu des grilles de la radio en 1995, puis Winfrid a déménagé en Suède. Mais le concept a survécu sur support CD grâce à Jörg Strawe [le propriétaire de CUE Records], tandis que l’association Schallwende reprenait à son compte le principe du vote du public. Mais en 2008, nous avons décidé de fonder un véritable prix, décerné par un jury. L’idée est venue de Sylvia [Sommerfeld, la présidente de l’association]. A ses côtés, j’en suis devenu le co-animateur. Je m’occupe également de toute la partie administrative, des contacts avec les artistes, ceux qui doivent venir parce qu'ils sont nommés, ou ceux qui viennent jouer sur scène à l’entracte, mais aussi de la relation avec la salle. La cérémonie existe depuis 2009. Mais depuis 2011, elle se déroule au planétarium de Bochum. Cette année, c’était notre troisième sur place. La suivante a également été programmée là-bas en 2014. En revanche, nous pourrions déménager dans les années à venir. On verra. Pour rendre la manifestation durable, nous avons développé des partenariats avec les médias, mais aussi avec les maisons de disques spécialisées. Tout est réinvesti dans l’organisation.

Quel artiste mériterait un prix dans le futur ?

SE – Difficile à dire. En tout cas, le plus important, c’est ce que l’artiste peut apporter au genre. S’il peut contribuer à son rayonnement. Après le prix du Meilleur Espoir et celui de la Redécouverte de l’année, initié en 2013, on pourrait même imaginer un nouveau trophée, dédié à l’artiste le plus fédérateur, le plus à même d’élargir les frontières de la musique électronique.

Depuis 2011, tu es aussi à l’initiative du Raumzeit Festival de Dortmund, mais aussi d’une manifestation mensuelle au planétarium de Bochum : Sound of Sky. Peux-tu expliquer le concept ?

SE – Le Raumzeit Festival est en fait une initiative commune d’Empulsiv et de la radio Eldoradio de Dortmund. Quant à Sound of Sky, c’est en effet quelque chose que j’ai mis en place en collaboration avec mes amis du planétarium de Bochum. On dirait que la musique électronique a été faite pour les planétariums. Les animations stellaires sont encore le meilleur support pour cette musique et vice versa. Mais aucun show ne ressemble au précédent. Sound of Sky, c’est aussi bien de la musique électronique traditionnelle que des DJs, de la house ou de l’ambient. Et ce n’est pas toujours du Stefan Erbe. Le mois dernier, tu as bien vu, le spectacle était presque entièrement consacré à Steve Baltes. A vrai dire, ce n’est pas Stefan Erbe qui a invité Steve Baltes ce soir-là. L’artiste invité, c’était plutôt moi ! En juin, c’était soirée Kraftwerk, Plus tôt dans l’année, nous avons fait venir ATB, le célèbre producteur de trance. En novembre nous aurons deux DJs.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant le stand Erbemusic, Electronic Circus Festival, Gütersloh, 5 février 2013 [photo ajoutée le 07/10/2013]

Tu produis toi-même ta musique, sans passer par une maison de disques. Pour quelle raison proposes-tu quatre de tes albums en téléchargement gratuit sur ta page officielle, Erbemusic.com ?

SE – En fait, il ne s’agit pas de vrais albums studios que j’aurais décidé de brader. Dès le départ, j’ai voulu les offrir. Le premier [Querbeat de Luxe, 2002] est une compilation retravaillée de matériel de la décennie précédente. Club Genetica [2008] est le fruit d’une collaboration qui n’a pas abouti. Les deux autres [Synasthetik, 2006, et We Are Generation Electronic, 2010] compilent tous les titres que, d’une manière ou d’une autre, je n’ai pas retenus pour figurer sur un album. Ainsi, je n’ai pas d’archives secrètes, tout ce que j’ai produit, je l’ai publié. C’est aussi pour ça que j’ai décidé de rester indépendant. En plus de mes albums réguliers, je peux utiliser Internet quand bon me chante comme débouché pour mes titres supplémentaires. Ça peut aussi faire office d’introduction à ma musique pour ceux qui ne la connaissent pas.

Tes disques sont-ils aussi piratés ?

SE – Oui, malheureusement. Il n’y a rien à faire. Les sites pirates opèrent depuis l’étranger.

Les pirates font des bénéfices sur le dos des artistes, mais n’est-ce pas aussi l’objet des nouveaux modèles économiques mis en place par les majors ?

SE – La vente sur les nouvelles plateformes peut profiter aux artistes, mais seulement aux plus populaires. Ce n’est rentable que si tu vends des millions d’exemplaires. Pour les débutants, ça peut être un moyen de se faire connaître, mais en fin de compte, ils n’en retirent aucun bénéfice financier. Je suis moi-même un féru d’Internet. Mais je ne vends plus mes disques que sur mon propre site. Je ne suis plus visible sur aucune plateforme de téléchargement. Un ou deux de mes disques doivent peut-être encore être disponibles sur Amazon, mais c’est tout.

Tu as publié ton dernier album, Method, en avril dernier. Le suivant est-il déjà en préparation ?

SE – Oui. Son nom sera Legacies. Il s’agira plus ou moins d’une rétrospective de mes 25 ans de carrière, avec quelques morceaux retravaillés, quelques inédits, aussi. Il sortira cet automne. En attendant, je travaille déjà au prochain album studio.


Prochains rendez-vous avec Stefan Erbe


1/ Raumzeit Festival 2013 (3e édition)
avec Eela Soley, Erren Fleissig Schöttler Steffen, Nisus, Moogulator, Stefan Erbe 
IBZ Technische Uni-Dortmund, 28/09/2013 15h00

2/ Sound of Sky presents Blank&Jones under the Sky
Planetarium Bochum, 15/11/2013, 19h00 et 21h00