jeudi 12 septembre 2013

Syngate Records : le temple de la Berlin School of Electronic Music


Syngate Records commercialise depuis 2004 des disques de musique électronique. Après neuf ans d'engagement et de passion, ce tout petit label, spécialisé dans le genre de la Berlin School, n'en est pas moins devenu l'un des noms les plus respectés de la scène électronique. De passage au Grillfest, une manifestation initiée chaque année au Grugapark d'Essen par l'association Schallwende, et dont le principe pourrait se résumer à « saucisses et musique électronique », le nouveau patron du label, Kilian Schloemp-Uelhoff, racontait l'histoire de son écurie et déroulait, avec un enthousiasme évident, la liste de ses poulains.



Syngate : le label dédié à la Berlin School of Electronic Music
Syngate : le label de la Berlin School
Essen, le 31 août 2013

Quand j’achète un disque Syngate, à quel type de musique dois-je m’attendre ?

Kilian Schloemp-Uelhoff – Je dirais simplement : de la musique électronique, mais un genre bien particulier : l’école berlinoise de la musique électronique, dont les précurseurs sont bien sûr Tangerine Dream ou Klaus Schulze.

Ce n’est qu’il y a deux ans, presque jour pour jour, que tu as repris les rênes du label. Quand a-t-il été fondé ?

Kilian – Syngate a d’abord été un magazine sur Internet, un simple fanzine, fondé par Lothar et Sabine Lubitz en 2001. La publication chroniquait les sorties et les festivals, avant de devenir une véritable maison de disques trois ans plus tard et de publier elle-même des CD. Lothar a dû s’arrêter pour raisons personnelles et nous nous sommes arrangés pour que je reprenne l’affaire.

L’idée même de reprendre un tel label révèle forcément une grande passion. Qu’écoute donc tu toi-même comme musique ?

Kilian – Eh bien, en fait, cette passion n’est que très récente. Je suis avant tout un fan de rock progressif. J’ai grandi avec Pink Floyd et d’autres artistes du même calibre comme King Crimson ou Genesis. Ce n’est que très tardivement, environ vers 2004, que j’ai commencé à écouter le type de musique dans lequel Syngate s’est fait une spécialité. J’y suis d’ailleurs arrivé grâce à d’autres genres, comme l’ambient music, les textures d’un Robert Rich, par exemple.

Kilian, le patron de Syngate, au Grillfest à Essen / photo S. Mazars
Le boss de Syngate au Grillfest
D’une manière ou d’une autre, j’ai remarqué qu’un grand nombre de passionnés de berliner Schule finissaient tôt ou tard par s’y mettre à leur tour. Est-ce ton cas ?

Kilian – Non, je ne suis pas moi-même musicien, mais il se trouve en effet que je viens de faire l’acquisition d’un nouveau petit contrôleur. J’ai déjà composé quelques morceaux, que j’ai fait écouter à quelques amis, mais je n’ai encore jamais rien publié.

Comment fonctionne le label ?

Kilian – Il s’agit d’une toute petite maison. Deux personnes suffisent à peu près à faire fonctionner la boutique. Du coup, c’est aussi un travail énorme. Plus qu’un travail, c’est devenu ma grande passion, très dévoreuse de temps. Ce n’est pas toujours évident à concilier avec la vie de famille. Mais bon, comme certains consacrent tout leur temps libre au foot, moi, je le consacre à Syngate.

Syngate n’est donc pas ta profession. Que fais-tu par ailleurs ?

Kilian – La production de disques à cette échelle ne me permet évidemment pas de gagner d’argent. J’occupe par ailleurs un emploi de travailleur social au sein de l'église évangélique, donc sans aucun rapport avec l’univers de la musique.

Combien de temps s’écoule entre le moment où tu décides de publier un disque et la date de sa sortie ?

Kilian – Tu veux vraiment savoir notre record ? Deux jours. Mais c’était un cas très particulier. L’artiste était venu avec un album déjà complètement mixé et professionnellement masterisé. D’habitude, il nous faut plus de temps. En général, je dirais quatre semaines, ce qui est relativement court. Mais les disques sont produits à la demande.

Realtime, Solar Walk, chez Syngate
Il faut aussi du temps pour dessiner les pochettes. Celles-ci sont caractéristiques.

Kilian – Oui, à partir de 2005-2006, les disques Syngate ont commencé à adopter une présentation similaire. On les reconnaît de loin. J’ai conservé ce principe, qui me plaît. En général, je m’occupe de la maquette en collaboration avec l’artiste.

Quelles sont les dernières nouveautés parues chez Syngate ?

Kilian – Attends une minute. Là, il faut vraiment que je consulte mes notes. Nous avons été très occupés au cours de l’été et nous le sommes à nouveau depuis la rentrée. En mai, nous avons sorti le nouvel album de Realtime, Solar Walk, dans la pure tradition de la vieille Berlin School. En juin, REWO a publié Earth Festivities, un disque mélodique, classique, parfois dans le genre de Vangelis.
Tastenklang, Inspirations, chez Syngate
Dans un style plus rythmé, plus orienté trance, E=Motion, qui vient de Pologne, a lui aussi sorti son nouveau disque en juin [Time Is A Dimension We Can Bend]. Deux nouveaux artistes ont ensuite signé leur premier album chez Syngate, le duo E-Tiefengrund, qui ne produit que des sons vintages sur des synthétiseurs modulaires [le disque s’appelle Voltage Sessions], et le jeune Tastenklang, avec Inspirations.

Et les projets ?

Kilian – Le prochain disque estampillé Syngate sera le nouveau Rudolf Heimann. Il sortira le 21 septembre, la veille des élections fédérales en Allemagne, et porte déjà un titre parfaitement adéquat pour cette occasion : Into the Unknown. Je t’assure que ce n’est pas fait exprès ! Je suis aussi particulièrement fier d’annoncer pour cet automne l’arrivée chez Syngate de Bouvetøya, un artiste qui nous vient d’Irlande et qui publiera également son premier album, un mix très réussi entre old school et ambient, influencé aussi bien par Tangerine Dream que par Air. En octobre, il y aura aussi Illumina Tenebras, de l’artiste italien Perceptual Defence, un travail entièrement orienté ambient et qui sera donc publié chez Syngate-Luna.

Qu’est-ce que Luna ?

Luna est un sub-label que j’ai décidé de créer l’année dernière, quand je me suis rendu compte que certains artistes qui me plaisaient, et que je voulais vraiment soutenir, ne cadraient pas complètement avec le reste du répertoire Syngate. Il s’agit toujours de musique électronique, mais Luna se concentre sur cette ligne ambient qui me tient personnellement à cœur. Luna peut d’ailleurs parfaitement servir de cachet à un artiste Syngate qui, a son tour, veut explorer une direction un peu différente de la berliner Schule. Ah ! J’allais oublier. C’est justement le cas de l’un des projets en cours. Sur Syngate-Luna paraîtra, avant la fin de l’année, un disque d’un certain Abel. L’artiste en question n’est autre que Torsten M. Abel, connu sous le nom de TMA chez Syngate, où il publie d’ordinaire sa musique. Il s’agit d’une sorte de side-project qui permettra à TMA de présenter sa facette plus ambient.

Luna, le label de Syngate dédié à l'ambient
Un logo épuré et des couvertures inspirées : la marque de fabrique de Luna, le label dédié à l'ambient

Qui sont les piliers de Syngate ?

Kilian – Pour commencer, je dirais sans hésiter Broekhuis, Keller & Schönwälder. Ils étaient là dès le début. Ils sont connus par ailleurs. Nous avons réédité une grande partie de leur catalogue. Après, parmi les fidèles, on peut citer Alien Nature, Ebia, Realtime, Pete Farn, TMA et aussi BatteryDead, le dernier musicien découvert par Lothar Lubitz avant que je ne reprenne l’affaire. J’en oublie.

La plupart sont allemands. Mais, on l’a vu, Syngate semble étoffer, d’avantage chaque année, son catalogue international.

Kilian – Oui, bien sûr. Nous aurons bientôt le renfort de cet Irlandais, Bouvetøya. REWO, de son vrai nom René van der Wouden, est néerlandais. Il y en a eu d’autres, comme Von Haulshoven, mais aussi un Belge, Stockman, qui a publié tous ses disques chez Syngate, et le dernier chez Luna. Voyons, je ne les ai pas tous en mémoire. E=Motion est donc Polonais. Nous avons également en catalogue un disque du Hongrois Péter Fabók, que tu connais sûrement sous le nom de Tangram.

Depuis ton arrivée, tu as toi-même découvert pas mal d’artistes. Duquel es-tu le plus fier ?

Kilian – Mais de tous ! L’important, c’est surtout ce qu’ils peuvent apporter, chacun dans son domaine, afin de montrer l’étendue du répertoire et la richesse de cette musique électronique. En tout, aujourd’hui, ce sont pas moins de trente-cinq artistes ou groupes qui publient des disques sous le label Syngate.

Des rééditions chez Syngate Records
En parlant de répertoire, Syngate procède aussi régulièrement à de nombreuses rééditions de disques d’autres labels. C’est le cas notamment pour Broekhuis, Keller & Schönwälder et toutes leurs incarnations. Pour quelle raison ?

Kilian – L’idée était de rééditer, sous le label Syngate, et surtout sous l’apparence commune à toute la collection, certains disques devenus introuvables. Comme tu sais, nous sommes une petite famille où tout le monde se connaît, ça n’a pas été difficile à mettre en place.

Récemment, Syngate est aussi devenue le distributeur de plusieurs autres labels. Par exemple, sur la page officielle, www.syngate.biz, il est désormais possible d’acheter les disques du catalogue Manikin [depuis avril 2013].

Kilian – Oui, c’est un partenariat de longue date qui se concrétise, et pour la même raison.

Les disques Syngate sont-ils eux aussi victimes du piratage ?

Kilian – Malheureusement, oui. Et c’est étonnant. Sans trop exagérer, je crois pouvoir dire que je connais personnellement la plupart des acheteurs de disques Syngate, et j’ai naturellement confiance en eux. Alors, quand un de nos disques se retrouve sur un site de partage illégal ou sur un serveur pirate en Russie, je me demande quel chemin il a bien pu parcourir !

J’ai pu parler de ces questions récemment avec Bernd Kistenmacher. Selon lui, les nouveaux modèles économiques développés légalement par des sociétés comme Spotify ou Ampya menacent les artistes aussi sûrement que les pirates. Qu’en penses-tu ?

Kilian – Je pense qu’il s’agit d’une même question, et qu’elle est liée à la dématérialisation. Or il se trouve qu’à Syngate, nous vendons des disques physiques. J’ai d’emblée une préférence pour les CD par rapport aux téléchargements, même légaux. A titre personnel, j’aime manipuler des disques, rangés dans un vrai boîtier, accompagnés d’une belle couverture et d’un vrai booklet. Ce sont des objets qu’on peut collectionner, ranger sur une étagère et admirer de temps en temps. A mon sens, beaucoup de gens partagent encore ce sentiment.

Mais la musique elle-même devrait-elle devenir gratuite ?

Kilian – Sûrement pas. Sans argent, pas de musiciens professionnels. Le moins que Syngate puisse faire pour soutenir ses artistes, c’est vendre leurs disques. C’est vrai, aujourd’hui, chacun peut désormais se servir d’Internet pour faire connaître son travail. De plus en plus de musiciens mettent en ligne leurs œuvres gratuitement. Or il faut bien, à un moment où à un autre, pouvoir monétiser ses efforts. Sans cela, il ne s’agit plus que d’un hobby.

Kilian, de Syngate, présente les dernières parutions de son label / photo S. Mazars
Kilian présente les dernières parutions Syngate
Est-ce la raison pour laquelle tu crois que les maisons de disques seront toujours nécessaires aux artistes ?

Kilian – Oui, mais aussi pour de simples et triviales raisons de logistique. Le label retire au musicien une bonne part de sa charge de travail. C’est lui qui assume la production des CD, mais aussi leur publicité, grâce aux contacts qu’il a depuis longtemps avec les autres musiciens, les studios, les promoteurs. L’artiste peut ainsi se concentrer sur ce qu'il sait faire de mieux : son art.