lundi 7 octobre 2013

BatteryDead ou le triomphe de la musique assistée par ordinateur


Publié chez Syngate Records, le troisième album de BatteryDead, Shades, est sorti le 5 octobre 2013 à l’occasion de l’Electronic Circus, festival de musique électronique organisé chaque année à Gütersloh, en Allemagne. Derrière BatteryDead se cache le projet solo de Christian Ahlers, musicien de 39 ans originaire d’Oldenburg, en Basse-Saxe, tout comme ses amis de Rainbow Serpent, qui l’ont aidé à ses débuts. Dans le domaine de la musique électronique dite traditionnelle, où le vintage est roi, BatteryDead représente déjà une nouvelle génération de musiciens, résolument tournés vers le numérique et les nouvelles technologies.


Christian Ahlers alias BatteryDead, Electronic Circus 2013 / photo S. Mazars
Christian Ahlers alias BatteryDead au festival Electronic Circus, le jour de la sortie de son album, «Shades»

Gütersloh, le 5 octobre 2013

Depuis 2010, tu as publié en tout trois albums, tous chez Syngate Records. Mais ton histoire avec la musique électronique a commencé bien plus tôt.

Christian Ahlers – Oui, depuis assez longtemps. Et d’abord sur ordinateur. J’ai commencé avec un Amiga 500, vers 1989 ou 1990. Au départ, l’Amiga ne me servait que pour ses jeux, puis je me suis aperçu qu’on pouvait faire de la musique avec. Je trouvais très amusant de manipuler des samples, d’inventer des mélodies délirantes ou de superposer des beats. Mais il ne s’agissait pas encore de « jouer de la musique » à proprement parler. La qualité sonore n’était pas non plus très bonne. Plus tard, j’ai fait l’acquisition de l’Amiga 3000, qui m’a permis d’enregistrer de la musique avec un logiciel 16 pistes qui s’appelait OctaMED Soundstudio. Ce programme était déjà compatible MIDI. J’ai fini par acquérir un clavier MIDI, de la marque Casio. Mais j’ai attendu très longtemps avant de me lancer sérieusement dans un projet musical. BatteryDead n’existe que depuis 2004.

D’où vient ce nom ?

CA – Au départ, j’avais choisi de baptiser mon projet Blue Synthesis, mais ce n’est pas un nom très parlant. Plutôt banal et difficile à garder en tête. Un jour, lorsque les piles de mon lecteur mp3 se sont vidées, un ami m’a dit : « Le voilà, ton nom de scène ». Le lecteur indiquait « Battery Dead ». Je n’ai pas cherché plus loin.

Shades, le troisième album de BatteryDead / source : syngate.net
Shades, 3e album de BatteryDead
Syngate Records s’est spécialisé dans la Berlin School. Ton dernier album, Shades, ne semble pourtant pas s’y rattacher.

CA – Il n’est pas toujours aisé de classer son propre travail. Dans l’ensemble, ma musique reste assez étrangère à la Berlin School, c’est juste. J’aime les rythmes et les sonorités plus modernes. Mais Syngate n’a jamais hésité à élargir ses horizons. En surface, j’aborde plus ou moins les genres suivants : chillout, lounge, downtempo.

Si je me réfère à Shades, « downtempo » n’est pas toujours la notion la plus appropriée.

CA – Exact. Mais globalement, tels sont les genres qui reviennent régulièrement chez moi.

Quelles sont tes influences ?

CA – Pas simple ! Je garde une grande admiration pour les pionniers de la musique par ordinateur, en particulier la musique de jeux vidéo, parce que c’est de là que je suis parti. J’apprécie particulièrement Chris Hülsbeck, qui a réalisé à l’époque la bande-son de pas mal de jeux, notamment pour le Commodore 64. Côté musique, je citerais volontiers quelqu’un comme Jarre.

Qu’écoutes-tu en ce moment ?

CA – En plus de la lounge et du chillout, j’aime la trance, parfois la techno. Je n’écoute pratiquement rien d’autre que de la musique électronique. Je m’intéresse aussi au mélange de la pure synthèse avec des instruments classiques, comme la flûte ou la flûte traversière. Mais je ne pourrais pas donner un nom en particulier. Aucun disque de ce type ne se trouve dans mes rayonnages. Malheureusement, peut-être.

Tu n’es pas musicien professionnel. Que fais-tu par ailleurs ?

CA – Je suis artisan à Oldenburg, dans une petite boîte qui s’occupe de barrières de passages à niveaux ou autres. J’ai la chance d’habiter juste à côté de mon lieu de travail, ce qui me permet de ne pas trop perdre de temps en déplacements et donc de me consacrer à la musique, mais aussi au billard, un hobby dévorant.

Parmi tes autres passions, on peut aussi citer la photographie, et en particulier l’astrophotographie. Ton inspiration vient-elle parfois des étoiles ?

CA – Il m’arrive d’être dans la Lune, c’est vrai. Si bien que je peux parfois souffrir d’un défaut d’attention. Mon esprit vagabonde ailleurs, je n’y peux rien. Ça explique mon intérêt pour les étoiles. L’astrophotographie m’oblige à rester concentré sur un objet spécifique. En dehors de ça, elle me permet aussi d’admirer simplement la beauté de l’univers.

BatteryDead : Sands of Deception / source : syngate.net
BatteryDead : Sands of Deception
Tu es aussi l’auteur des couvertures de tes disques.

CA – Oui, pour Shades, j’ai photographié une éolienne en contre-plongée, mais largement surexposée. La photo originale figure au dos du disque. La couverture résulte d’une simple inversion des couleurs. Pour Sands of Deceptions, mon précédent disque, l’image du sable m’a été gentiment fournie par un ami, membre d’une association d’astronomie à Oldenburg. Il s’agissait d’une plage, ça cadrait très bien avec le concept de l’album à l’époque. J’ai par la suite fait ce montage, où la Lune vient se fondre dans le sable. Quant à la pile à moitié enfouie, elle provient d’un troisième cliché.

Tu as commencé par distribuer ta musique sur Internet. Tu es ainsi présent sur Bandcamp, Soundcloud et MySpace. Tu as également ton propre site. Mais que penses-tu de Spotify ?

CA – Je n’en attends pas grand-chose. Il faut dire que je n’en ai pour l’instant que de mauvais échos.

Jusqu’à quel point considères-tu l’outil Internet comme essentiel à ta promotion ?

CA – Sans Internet, les choses ne se seraient pas du tout passées comme ça. C’est sur Internet que je suis le plus souvent en contact avec Kilian, c’est-à-dire avec mon label, même si au départ, ce n’est pas sur la toile que tout a commencé pour moi. C’est justement lors de l’Electronic Circus, qui se déroulait alors à Bielefeld, que j’ai pris mes premiers contacts. Nous étions partis d’Oldenburg avec Frank (Specht) et Gerd (Wienekamp) de Rainbow Serpent. Sur le ton de la plaisanterie, j’ai demandé quel label voudrait bien publier ma musique. Frank m’a alors présenté Lothar Lubitz, qui tenait à l’époque Syngate Records. J’ai parlé à Lothar, et nous nous sommes très vite mis d’accord.

Pourquoi as-tu absolument souhaité faire appel à une maison de disque ? N’aurais-tu pas voulu ou pu te débrouiller tout seul ?

CA – C’est que je n’ai aucune idée de la manière dont on produit ou commercialise des disques ! De toute façon, je ne tiens pas coûte que coûte à en tirer de l’argent. Je sais que ma musique ne fera pas de moi un homme riche. Ce n’était pas l’intention. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est que mon travail touche d’autres gens. J’aurais peut-être pu atteindre le même résultat avec Internet ou en distribuant moi-même mes disques. Mais ça représente un gros investissement : graver les CD, imprimer les pochettes, envoyer les disques et devoir éventuellement faire face à des acheteurs mécontents. Je préfère qu’un autre s’occupe de tout ça. Je m’occupe de la musique, je la donne à Kilian, et il se charge de sa commercialisation. En retour, j’ai l’esprit libre pour créer.

Tes albums sont-ils piratés ?

CA – Je crains bien que oui. J’ai déjà retrouvé mes disques sur des sites de téléchargement illégaux. Il faut vivre avec. Comme je disais, je ne nourris de toute façon aucun espoir de gagner beaucoup d’argent. Il en rentre quand même un peu. Suffisamment pour qu’à la fin de l’année, je puisse m’acheter quelques CD.

Comment travailles-tu en studio ? Le débat entre partisans de l’analogique et du numérique t’intéresse-t-il ?

CA – Je me range clairement du côté du numérique. J’utilise aussi énormément de logiciels. Je ne possède qu’un seul véritable instrument analogique. Sinon, beaucoup d’émulateurs, de synthés analogiques virtuels. Ces plug-ins facilitent grandement le travail, même s’ils ne sonnent pas exactement comme l’appareil qu’ils prétendent émuler. On entend la différence. Enfin… Je ne pourrais pas prétendre l’entendre moi-même. S’il m’était donné de comparer directement l’appareil et son émulateur, l’un à côté de l’autre, alors oui, je crois que j’y parviendrais. Mais sur un disque, sur un morceau en particulier, c’est une autre affaire, en tout cas en ce qui me concerne.

Tu emploies aussi un logiciel qui s’appelle SynthEdit. Qu’est-ce que c’est ?

CA – SynthEdit est une interface qui permet à l’utilisateur de développer ses propres plug-ins VST, qui peuvent se greffer dans Cubase ou dans n’importe quelle autre station audionumérique. Ça fonctionne un peu comme un jeu de construction, avec différents modules. Je prends un oscillateur, qui me fournit la forme d’onde basique, je peux le relier à un ou plusieurs filtres, ajouter différents éléments. Tout se passe, en principe, comme dans un vrai système modulaire. Ce n’est pas difficile. Quiconque lit le mode d’emploi, maîtrise les bases de la musique électronique ou s’y connaît un minimum en synthés peut s’en sortir.

Christian Ahlers alias BatteryDead, Electronic Circus 2013 / photo S. Mazars
BatteryDead, Electronic Circus 2013
Et en quoi consistent tes performances scéniques ?

CA – Je ne suis pas du tout claviériste. Je n’ai jamais suivi de cours de musique. Par exemple, je ne sais pas jouer en même temps les accords de la main gauche et la mélodie de la main droite. J’avais déjà 25 ans quand j’ai touché mon premier clavier. C’était trop tard pour apprendre vraiment sérieusement. C’est la raison pour laquelle je m’appuie beaucoup en concert sur les pistes préprogrammées. En partie aussi parce que je joue tout seul sur scène. Donc tout ce qui est rythmique, tout le fond sonore provient du playback. Je ne joue live que les solos où les parties plus mélodiques.

J’ai cru comprendre que tu n’étais pas particulièrement emballé par la scène.

CA – Je suis quelqu’un de naturellement très nerveux. Je te laisse imaginer ce que cela signifie quand il s’agit de se produire en public. J’ai donné mon premier concert en 2011, lors du Raumzeit Festival, organisé à Dortmund par Stefan Erbe. Chaque artiste devait jouer à trois reprises, trois blocs de quinze minutes entrecoupés de pauses. J’étais bien sûr stressé, mais ce n’était pas le pire ! Après les 15 premières minutes, j’étais à ce point lessivé, mes mains tremblaient tellement que j’ai dû quitter la salle en courant. Je me suis précipité sur la première bouteille d’eau et je l’ai bue tout d’un coup. Ce fut ma première erreur : ne rien avoir apporté à boire sur scène !

Envisages-tu quand même un prochain concert ?

CA – Rien n’est prévu pour le moment, mais évidemment, je compte bien retourner sur scène, en espérant faire mieux que la dernière fois. Je ne suis jamais vraiment satisfait de mes performances. En particulier de la toute dernière.

A part sur scène, comment assures-tu la promotion de ta musique ? Tentes-tu aussi de te faire connaître à l’étranger ?

CA – Je ne poursuis aucun plan d’ensemble pour exporter mon travail. En revanche, depuis mes débuts, j’envoie mes disques aux stations de radio susceptibles d’être intéressées, y compris à l’étranger. Par exemple, aux Etats-Unis, un animateur radio comme Steven Barber diffuse régulièrement de la musique électronique le dimanche matin (heure allemande). Je lui ai déjà fait parvenir ma musique, je vais le faire aussi pour le nouvel album. Paul Nicholson anime lui aussi une émission de radio spécialisée en musique électronique quelque part aux Etats-Unis. Les deux ont déjà diffusé mes morceaux, tout comme un certain Pat Murphy, qui m’a contacté récemment pour me dire qu’il avait joué tel titre. Parfois, je reçois des réactions sur Facebook ou sur Bandcamp, mais ça reste marginal. Les téléchargements représentent très peu des ventes. Un album par mois peut-être. Mais il arrive qu’un internaute achète d’un coup les trois albums sur Bandcamp. Puis c’est de nouveau tranquille pour plusieurs mois, avant que ne surgissent subitement deux ou trois nouveaux acheteurs. Sur Bandcamp, tu peux précisément savoir qui achète quoi, où et quand. Je constate que ça arrive souvent après qu’un de mes titres a fait l’objet d’une diffusion ici ou là, à la radio ou sur le web. En ce qui concerne les ventes physiques, il faudra que je demande à Kilian. Nous faisons les comptes une fois par an.

Christian Ahlers alias BatteryDead, Electronic Circus 2013 / photo S. Mazars
BatteryDead, Electronic Circus 2013
Comment vois-tu le futur de la « musique électronique traditionnelle ». Penses-tu, comme Peter Mergener, que ce qui lui manque, c’est avant tout une meilleure couverture médiatique ?

CA – Oui, absolument. Mais j’ajoute qu’une telle direction musicale possède déjà en elle-même quelque chose de rebutant pour les générations plus jeunes. Prends par exemple la Berlin School classique. Ces morceaux sont si lents à se développer, si longs à évoluer, que celui qui veut sincèrement s’y intéresser va vite s’en détourner si, par exemple, il tombe sur un passage un peu plus calme, où il ne se passe pas grand-chose. Aujourd’hui, quand quelqu’un veut découvrir une musique, il n’écoute pas plus de dix secondes. Si ça ne lui plaît pas, il jette et il passe à autre chose. C’est peut-être l’une des raisons pour laquelle cette musique est si peu diffusée à la radio.