mercredi 23 octobre 2013

Perceptual Defence : la musique est une thérapie


Depuis plus de dix ans, le musicien italien Gabriele Quirici s'implique corps et âme dans l'opulente scène ambient italienne, avec son projet Perceptual Defence. Découvert en Allemagne par l'infatigable Kilian Schloemp-Uelhoff, tête pensante de Syngate Records, Perceptual Defence a publié en janvier Physis, un premier album sur le sub-label Luna, dédié au genre. Le 19 octobre, à l'occasion du festival E-Live 2013 aux Pays-Bas, sortait un second disque, Illumina Tenebras, enregistré en concert. Gabriele lui-même venait spécialement de Rome en assurer la promotion à Oirschot. La musique de Perceptual Defence, qui peut être comparée à celle des maîtres américains de l'ambient Robert Rich ou Steve Roach, ou à celle de son compatriote, le regretté Oöphoi, puise également son inspiration dans d'autres traditions musicales – la Berlin School, les séquenceurs – qui expliquent peut-être sa cote en Allemagne.


Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Gabriele, peux-tu me raconter ton parcours musical ?

Gabriele Quirici – Je m'appelle Gabriele Quirici, je viens de Rome, j’ai choisi comme nom de scène Perceptual Defence. Il s’agit d’une notion de psychologie empruntée à mon métier. Je suis psychothérapeute. Depuis toujours, j’utilise la musique dans un cadre thérapeutique pour mes patients. J'ai commencé à utiliser l'électronique en 1993, pendant mes études de psychologie. Je viens d'une famille très mélomane, surtout férue de classique. Ma tante était une pianiste professionnelle. Du coup, j’ai toujours écouté de la musique pendant mon enfance. Puis j’ai appris à aimer le rock progressif de Pink Floyd et la musique électronique des Allemands de Tangerine Dream et Klaus Schulze. J’essaie toujours d’aller à la rencontre de nouveaux styles. Ainsi, j’aime beaucoup la musique classique, mais aussi les minimalistes – Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley –, le jazz, la musique d'improvisation, par exemple le groupe français Art Zoyd ou les Belges d'Univers Zéro. Mais par-dessus tout, les musiciens américains Steve Roach et Robert Rich, le créateur des sleep concerts. Je connais bien Robert Rich, nous avons pu discuter, parce qu'il a lui aussi étudié la psychologie. Enfin, un autre genre que j’adore, c'est la musique post-industrielle, « noisy » – Zoviet France, Lustmord, Nocturnal Emissions. Voilà. Le mélange de tout ça crée chez moi un équilibre. Ce sont tous ces gens qui m'ont donné envie de composer des musiques d'ambiance, qui peuvent se révéler très utiles en thérapie.

Perceptual Defence : Sacrum Facio / source : Gabriele Quirici
A partir de toutes ces influences, j'ai commencé à créer mes premiers sons sur mon petit E-mu Emax, un sampler, le seul instrument que je possédais à l’époque. J'ai commencé avec des sons naturels, puis des boucles. C'était alors au sein d'un groupe qui s'appelait Musarte, et qui jouait pour les patients des hôpitaux psychiatriques. La musique semblait avoir une influence positive sur leur esprit. Après, j'ai commencé à collaborer avec mon ami Alessandro Pintus, que j'avais connu lors de mes études de psychologie, mais qui avait rapidement tout abandonné pour la danse. Il est devenu chorégraphe de danse butō, un style apparu au Japon après la guerre. Nous avons commencé à travailler ensemble, et j'ai composé les musiques de ses spectacles. Au départ, la musique était préenregistrée. Puis nous avons décidé de faire des improvisations en direct. C’est là que j’ai commencé à accumuler beaucoup d'instruments, à les étudier, afin que la musique puisse faire partie intégrante du spectacle. Mais pas seulement des synthétiseurs. Dernièrement, j’ai commencé à expérimenter de nouveaux sons avec des instruments traditionnels étrusques.

As-tu connu Gianluigi Gasparetti [célébré comme l’un des maîtres italiens de l’ambient sous le pseudonyme d’Oöphoi, mort le 12 avril 2013] ?

GC – C'était mon cousin. C'est pour lui que j'ai commencé à produire ma musique. Il avait fondé un label qui s'appelait Umbra (et aussi Penumbra). Mon premier disque, Sound of Space, a été publié chez lui, en 2003 je crois. Je ne me rappelle plus !

Existe-t-il une véritable scène ambient en Italie ?

GC – Oui, il y en a une, surtout dans le centre du pays, autour d’Enrico Cosimi alias Tau Ceti. Mais le plus connu, c'est Alio Die, de son vrai nom Stefano Musso, qui a enregistré avec Robert Rich un disque absolument fantastique, intitulé Fissures [1997]. J’ai connu Stefano Musso à peu près à l’époque où j’ai commencé à jouer. Avec Gianluigi Gasparetti, nous venions de créer un fanzine, qui s'appelait Deep Listenings, comme le groupe de Pauline Oliveros, la musicienne qui avait expérimenté les systèmes modulaires dans les années 60 avant de créer le Deep Listening Band dans les années 90, et qui fait cette musique très… spectrale, non ?

T’intéresses-tu aussi au rock progressif italien ? Le Orme, Goblin…

GC – … PFM, Banco del Mutuo Soccorso… Oui, oui.

Tu les écoutes, mais ils n’ont pas influencé ton travail, si ?

GC – Peut-être. Mais, la plus grande influence, c’est surtout la musique classique. Je ne fais pas de musique progressive, je fais de la musique ambient ! Je pense à la structure de la musique plutôt comme à un voyage.

Perceptual Defence - Illumina Tenebras / source : www.syngate.net
"Illumina Tenebras", de Perceptual Defence chez Luna
Nous allons justement en parler. Car aujourd’hui sort Illumina Tenebras, ton second album chez Syngate-Luna. Le premier, Physis, remonte seulement au début de l’année.

GC – Physis est sorti en janvier. L'année dernière, un ami m'avait invité à jouer à Ancône, dans un petit festival de musique électronique qui se déroulait sur le site de la Mole Vanvitelliana, une ancienne léproserie du XVIIIe siècle reconvertie en centre culturel. La piste 2 du disque reprend ce concert. Sur les trois autres pistes, j'ai voulu refaire en musique une sorte de voyage dans cette léproserie. Mon intention était de recréer l'atmosphère de l'endroit, de faire ressentir la douleur, mais aussi de jeter une passerelle entre la mort et la vie.

Comment décrirais-tu la musique d’Illumina Tenebras. Qu’as-tu accompli ?

GC – Illumina Tenebras est le titre d’une performance de danse butō d'Alessandro Pintus. Il s’agit à l’origine d’une expression latine qu'on trouve dans une prière de Saint François d'Assise [l’oraison devant le crucifix de Saint-Damien]. Elle signifie la recherche de la lumière. Ce qui veut dire en fait la recherche de Dieu. Nous avons eu l’idée de retranscrire – Alessandro en danse et moi en musique – ce trait d’union entre l'obscurité et la lumière. La pièce se divise en deux phases. La première est vraiment très sombre. Introduite par le texte de la prière de Saint François devant Saint Damien, la seconde se veut plus agréable. Elle mélange les séquenceurs, les sons naturels, les chants d'oiseaux. Or, puisque la lumière, c’est la vie, j’ai même ajouté à la fin un enregistrement des rires de ma fille, qui avait 12 mois à l’époque ! Ces performances se sont déroulées dans un endroit très important en Italie, qui s'appelle la Scarzuola, un complexe bâti par l'architecte Tomaso Buzzi [à Montegabbione, près de Pérouse], juste à côté du couvent fondé par Saint François lui-même [en 1218]. Un endroit magique !

Gabriele Quirici, Alessandro Pintus, Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Illumina Tenebras : Gabriele Quirici avec Alessandro Pintus sur le site de la Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Avant tes deux disques chez Luna, combien d’albums as-tu publiés ?

GC – Alors… Je dois dire que je n’ai pas publié beaucoup de disques. En revanche, la musique de chaque performance à laquelle j’ai participé a été enregistrée. Au bout du compte, ça représente presque quarante CD. Mais peu de personnes ont eu l’occasion de les écouter !

Finalement, pourquoi as-tu décidé de travailler avec un label ? Et surtout, pourquoi en Allemagne ?

GC – Il existe bien sûr des labels spécialisés en Italie, mais il est très difficile d’en trouver qui soient sérieusement intéressés par ce genre de musique. Ils sont un peu obtus. Mais il y a deux ans, Kilian [de Syngate Records], m’a rendu visite à Rome et nous sommes devenus amis. Nous nous étions rencontrés sur Facebook. Je lui avais envoyé ma musique et il l’avait appréciée. C’est lui qui m'a convaincu de publier quelques disques chez lui. Nous avons commencé avec Physis. Et quand je lui ai fait parvenir Illumina Tenebras, il m’a tout de suite proposé de le sortir pour le E-Live.

Qu’est-ce qui change dans le fait de travailler avec une maison de disque ?

GC – La différence, c'est la possibilité de rencontrer les autres musiciens, mais aussi le cercle des passionnés. C’est vrai, aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux. Mais l'organisation, la publicité, tout ce que fait Kilian, en visitant les festivals partout en Europe, c'est autre chose. J'en suis très content. Mais le principal, c'est encore que ma musique plaise à quelqu’un.

Tu utilises quand même Internet. En quoi est-ce important ?

GC – Avec Facebook ou Soundcloud… ou Bandcamp (même si je n’y ai encore rien publié !), tu peux partager ta musique et en parler avec d’autres personnes. C’était moins commode par la poste, non ? J’envisage maintenant de créer un site personnel pour y mettre tous mes disques et faire connaître ma musique.

Tout à l’heure, pendant le concert [l’interview se déroule entre deux shows, lors du E-Live], tu m’as parlé d’un nouveau projet très ambitieux.

GC – Mon ami Carlo Fatigoni, l’organisateur du festival Sguardi Sonori, m'a invité à y jouer pour la première fois en 2011. C’était au planétarium de Rome, avec Alessandro Pintus. C’est là que j’ai donné mon premier concert de musique improvisée, que j'ai intitulé Infinite Spaces, Infinite Bodies. Il y a un extrait sur Soundcloud. Kilian en tirera peut-être un disque. En fait, Carlo Fatigoni développe en ce moment un projet fantastique. Il vient de fonder le Roma Laptop Orchestra avec son ami Alessandro Petrolati, le créateur d’iDensity, un logiciel de synthèse granulaire. L'intention, c'est que chaque musicien joue uniquement à partir de ce programme, un pur software disponible sur Laptop ou iPad, et, peut-être vers 2015, de faire un concert avec Ennio Morricone et son orchestre. Ils m'ont demandé de participer à ce projet. Actuellement, ils sont aussi en contact avec l'astronaute italien de la Station spatiale internationale pour créer des sons depuis son module. C'est un grand projet, je ne connais pas encore les détails – je dois demander à Carlo et à Alessandro – mais il y a de bonnes possibilités pour 2015.

Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013
Synthétiseurs modulaires ou logiciels, ce n’est donc pas si important.

GC – Pour moi, ce qui importe, c’est la musique, c’est le résultat. Et surtout, trouver les sons justes. Je n'aime pas les softwares qui produisent un son un peu métallique. Mais j'ai découvert de bonnes applications payantes sur l'iPad. En les couplant avec un synthétiseur modulaire, un vrai, je pense qu’on peut obtenir un très bon résultat. Et c'est à cela que je m’emploie actuellement.