mardi 8 octobre 2013

Rainbow Serpent ou les synthétiseurs domptés


Fondé à Oldenburg en 1994 par Frank Specht et Gerd Wienekamp, le duo Rainbow Serpent est devenu en une dizaine d’albums l’un des noms respectés de la musique électronique traditionnelle, du fait d'une méthode rigoureuse qui laisse peu de place au hasard ou à l'improvisation. Quant à Gerd Wienekamp, il s’est lui-même révélé comme l’un des piliers du label Manikin Records à Berlin, pour lequel il assure le rôle d’ingénieur du son. Le 5 octobre 2013, il avait fait le déplacement à Gütersloh pour la 6e édition du festival Electronic Circus, mais sans son partenaire de longue date. Peu présent dans la salle de concert pour des raisons qu’il explique (sauf lors de la prestation de Michael Rother), l’homme avait donc tout le temps de répondre à quelques questions dans le restaurant attenant à l’ancien atelier de tissage où se déroulait la manifestation.

 

Rainbow Serpent : Frank Specht et Gerd Wienekamp / source : G. Wienekamp
Rainbow Serpent sur scène : Frank Specht et Gerd Wienekamp


Gütersloh, le 5 octobre 2013

Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Gerd Wienekamp – Comme beaucoup d’autres musiciens dans cet entourage, je crois : grâce à l’initiation à Klaus Schulze, dans les années 70. Non. En fait, j’avais déjà écouté de la musique électronique avant. Je me souviens avoir immédiatement accroché quand j’ai entendu pour la première fois Kometenmelodie, de Kraftwerk, à la radio. J’ai aussi beaucoup apprécié la présence du séquenceur en arrière-plan sur I Feel Love, de Donna Summer. Enfin, en 1976, j’ai découvert Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans Mondbasis Alpha 1, une série télé qui passait chez nous à l’époque [Cosmos 1999 en français]. Je crois que le générique original était totalement différent, mais la version allemande lui avait substitué Oxygène. Après avoir entendu ça, je me suis précipité chez le premier disquaire de notre petite ville pour acheter l’album. Klaus Schulze est venu après. Je n’avais jamais entendu parler de lui. Un collègue de travail qui avait remarqué que j’écoutais Jarre, me l’a vivement conseillé. Il m’a prêté Moondawn. Ça ne m’a pas tout de suite plu. A la première écoute, il ne se passait rien, puis toujours rien, et encore rien. Il a fallu plusieurs années pour que Klaus Schulze devienne enfin accessible à mes oreilles. J’ai alors tenté moi-même de me procurer divers instruments. Mais quand j’ai découvert les prix à l’époque du Korg MS-10 ou du MS-20, j’ai vite compris que je n’avais pas les moyens de me les offrir. J’ai attendu jusqu’à la fin des années 80 pour m’acheter enfin un petit synthé d’occasion, le Kawai K11. Et là, j’ai commencé tout doucement à jouer, mais sans direction précise.

Je crois savoir que tu pratiques d’autres instruments, comme le violoncelle.

GW – J’ai un faible pour les instruments à cordes. Le violoncelle est l’un de mes favoris. J’en ai un à la maison, sur lequel je joue parfois en dilettante. Je n’ai jamais appris. Mais ça me suffit. J’aime le son, tout simplement.

Comment as-tu rencontré Frank Specht, ton partenaire de Rainbow Serpent ?

GW – Grâce à l’astronomie. Depuis longtemps, l’astronomie est l’un de mes hobbies. Avec un ami, nous avions même fondé une association. Frank nous a rejoints vers 1989-90. J’ignorais totalement ses goûts musicaux, jusqu’au jour où il est venu avec une ceinture « Klaus Schulze ». Je pense qu’il l’avait faite lui-même. Nous avons aussitôt échangé sur le sujet. Il se trouve qu’il possédait lui aussi un synthétiseur. Mais notre collaboration n’a pas démarré tout de suite. Je n’avais pas encore d’ordinateur, contrairement à Frank, qui travaillait déjà sur Atari. Il m’en a fourni un en échange d’un télescope. Mais à un moment donné, nous nous sommes trouvés dans la situation de devoir choisir entre l’astronomie et la musique. Nous avons choisi la musique. Nous avons vendus tous nos télescopes et tous nos équipements pour investir dans les synthés.

Quels sont vos goûts ?

GW – Je suis un grand fan de Peter Gabriel. J’aime également Pink Floyd. Mais j’écoute aussi beaucoup de jazz, de musique classique et énormément de musiques de films, en particulier les bandes originales de Hans Zimmer. En musique électronique, je peux citer Yello, mais en revanche, j’évite de trop écouter ce que font les collègues. J’ai trop peur de subir leur influence !

Voilà qui explique pourquoi je ne t’ai pas encore vu beaucoup dans la salle aujourd’hui, ni la semaine dernière lors du Raumzeit Festival.

GW – Voilà, c’est pour ça.

Que signifie le nom du groupe ?

GW – Ah, c’est toute une histoire. A nos débuts, quand est venue l’heure de donner notre premier concert, nous n’avions toujours pas de nom. Il se trouve que nous venions de découvrir l’Australie et la culture aborigène. Chacun de nous avait acheté un didgeridoo. Et dans l’urgence, rien d’autre ne nous est venu que Rainbow Serpent, la figure mythologique des Aborigènes. Ça ne sonne pas très « électronique », mais nous y sommes restés attachés.

A quel genre rattacherais-tu votre travail ?

GW – En dehors de « musique électronique », je ne sais pas trop. Bien sûr, l’influence de Klaus Schulze et de la Berlin School est évidente, mais il y en a d’autres. La jeune génération pourrait reconnaître des éléments de techno, trance, minimal, house ou breakbeat, mais les passerelles sont nombreuses, et même « musique électronique traditionnelle » ne correspond pas non plus à un univers bien précis.

Gerd Wienekamp, Electronic Circus, 5 octobre 2013 / photo S. Mazars
Gerd Wienekamp alias Der Laborant
Tu es aussi connu sous le nom de « Der Laborant ». Ta musique en solo se distingue-t-elle de celle de Rainbow Serpent ?

GW – Oui, il y a des différences. Elles sont liées à notre parcours. Frank était déjà musicien à l’origine. Il a très sérieusement appris à jouer du piano. Il est particulièrement versé dans le solfège. Quant à moi, je n’ai reçu aucune formation musicale. Tout vient des tripes. Rainbow Serpent fait la synthèse des deux. L’arrière-plan théorique et musical de Frank se combine avec mes inspirations. Frank fournit l’harmonie et la mélodie, comme Jarre, et je m’occupe des machines, des séquenceurs. Il n’est donc pas étonnant que le seul disque que j’ai enregistré en solo sous le nom de Der Laborant soit naturellement plus orienté Berlin School.

Au fait, d’où vient cette notion ?

GW – Je ne sais pas. Mais Klaus Schulze, Tangerine Dream, tous ces artistes qui habitaient Berlin faisaient cette musique sans savoir qu’on lui donnerait ce nom plus tard.

Comment vous êtes-vous retrouvés chez Manikin Records ? Quel rôle as-tu fini par jouer au sein du label ?

GW – Nous premiers albums sont sortis chez Ardema-Musik. Mais quand Arndt Maschinski, le propriétaire, a décidé de fermer boutique à la fin des années 90, il nous a bien fallu en trouver une autre. Un jour, lors d’un concert, j’ai rencontré Mario Schönwälder, que j’avais déjà croisé, et nous nous sommes mis d’accord. C’est ainsi que Rainbow Serpent a intégré l’écurie Manikin Record. Ensuite, comme tout se passe un peu en famille, j’en suis venu à m’occuper de mixage pour le label. C’est ça que j’ai apporté à Manikin. Par exemple, j’ai mixé et masterisé les derniers CD et DVD, mais aussi enregistré le dernier concert de BK&S à Repelen.

Le studio de Gerd Wienekamp à Oldenburg / source : G. Wienekamp
Une vue du studio
Comme ingénieur du son, de quel équipement t’es-tu entouré dans ton studio ?

GW – Je suis un peu puriste. Je travaille volontiers avec des logiciels, mais je préfèrerai toujours le matériel. Tout passe par une table de mixage 12 pistes stéréo, 24 canaux, et par un égaliseur Avalon plutôt haut de gamme. Je dispose aussi de pas mal de racks d’effets externes Lexicon ou TC Electronic, et d’un compresseur de chez SPL. Qui s’intéresse un peu à ces questions reconnaîtra immédiatement les marques.

Est-ce ton métier ?

GW – Non. Je suis électronicien. Je travaille dans une firme qui fabrique des capteurs sous-marins destinés à mesurer le taux de pollution des eaux.

Et en tant que musiciens, quel regard portez-vous sur l’évolution technologique, des premiers synthétiseurs analogiques aux instruments virtuels d’aujourd’hui ?

GW – A nos débuts, en 1994, nous étions déjà immergés dans l’univers du tout numérique, avec la première Wavestation, le Korg M1. Nous sommes donc forcément partis de là. En studio avec les instruments virtuels. Sur scène avec l’ordinateur portable, devenu incontournable. Mais depuis, nous avons parcouru à rebours le chemin de cette évolution technologique. Nous sommes revenus à l’analogique : de gros synthés, des séquenceurs, notamment celui de Manikin Electronics. Ça nous permet de jouer plus de choses en direct sans exclure complètement le playback. Il y en aura toujours. Les arrangements peaufinés en studio sont parfois si complexes qu’il faudrait manipuler cinq ou six claviers en même temps pour les reproduire sur scène. Pour autant, nous ne nous livrons que rarement à l’improvisation. Nous sommes trop perfectionnistes. Nous aimons vraiment pouvoir jouer sur scène les idées développées en studio. Mais pour en revenir à la technologie, j’aime les vieux synthés comme les instruments virtuels. J’aime les deux univers. Réussie, leur combinaison permet de réaliser de très belles choses.

Pourquoi avez-vous décidé de déléguer la production de vos disques à un label, contrairement à de nombreux musiciens qui préfèrent se débrouiller seuls ?

GW – Le facteur temps a été déterminant dans ce choix. Quand je vois tout le temps qu’investit Mario dans cette affaire ! Si en plus, on a un emploi à côté, il faut bien grignoter quelque part, et c’est forcément le temps consacré à la musique qui prend. Comme nous ne retirons financièrement pas grand-chose de la musique, autant investir dans la création plutôt que dans la gestion. Et pourtant, on peut dire qu’en la matière, tout est devenu beaucoup plus simple ces dernières années, avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Quand nous avons commencé, Frank et moi, Internet débutait à peine. En plus de la production d’un album, il restait encore beaucoup à faire pour une maison de disque en matière de promotion : beaucoup de travail d’impression, de relance. Aujourd’hui, les ventes physiques plongent, mais un grand nombre de musiciens se contentent désormais de mettre leurs disques en ligne sur iTunes ou Spotify. Ça représente beaucoup moins de travail. Et on peut faire sa pub sur Facebook ou Youtube.

Vous utilisez les nouveaux outils Internet comme outils de promotion. Vous servent-ils également à la vente ?

GW – Pas directement. Mario met en ligne les disques Manikin sur iTunes, CD Baby et Amazon. L’avantage de CD Baby, c’est qu’ils se chargent eux-mêmes d’ajouter un lien de téléchargement sur les deux autres plateformes. Nous n’avons plus à nous en occuper.

Et dans le commerce ?

GW – Autrefois nos disques étaient disponibles dans les rayons des disquaires. Aujourd’hui c’est devenu très difficile. On ne trouve plus rien en dehors des productions des majors. Il peut rester l’un ou l’autre magasin indépendant, à Berlin ou ailleurs, qui propose quelques-uns de nos albums, mais je crois que c’est devenu très rare. En revanche, dans certaines enseignes, il reste toujours la possibilité de passer commande, notamment chez JPC.

Tu parlais à l’instant de Spotify. Que penses-tu des dernières plateformes de téléchargement comme Ampya ou Spotify ?

GW – Sincèrement, je suis sceptique. Je n’ai pas d’avis sur ces plateformes spécifiques, mais plus généralement sur la dématérialisation. J’ai grandi dans un monde où existaient des cassettes, des disques vinyl, puis des CD. Je suis resté très attaché à l’idée d’un objet physique. Télécharger un album de mon artiste préféré ne me suffira jamais. J’ai besoin d’une pochette, d’un livret. C’est peut-être vieux jeu. Je ne sais pas. Je n’y peux rien.

En un mot, comment décrirais-tu la situation actuelle de la musique électronique traditionnelle, par rapport aux années 80 ou 90 ?

GW – Compliquée ! Un passage en radio sur les grands réseaux nationaux est devenu presque impossible. Autrefois, chez nous à Oldenburg, nous captions la radio ffn, qui diffusait l’émission Grenzwellen, animée par Ecki Stieg [de 1987 à 1997, puis en ligne jusqu’en 2009]. Ecki Stieg diffusait toutes sortes de musiques progressives. Avec Rainbow Serpent, nous en avons vécu les dernières années. On pouvait espérer être programmés. Chez Winfrid Trenkler aussi, dans son émission Schwingungen, mais nous ne l’écoutions pas, parce que la WDR n’atteignait pas la Basse-Saxe. Evidemment, les webradios te permettent maintenant d’élargir considérablement ton public, virtuellement au monde entier. Mais combien de gens écoutent vraiment ? Quand on interroge les animateurs, on s’aperçoit qu’il n’y a parfois pas plus de 30 auditeurs. Leur impact est très surévalué.

Que faire pour élargir le public ?

GW – C’est une question très difficile. Il manque peut-être l’attention de la presse musicale traditionnelle. Tu connais probablement le magazine Tracks sur Arte. Klaus Schulze et Tangerine Dream y ont déjà fait l’objet de reportages. C’est le genre d’émission qui pourrait favoriser une meilleure connaissance de notre musique.

Rainbow Serpent & Isgaard : «Stranger», Manikin Records / source : rainbowserpent.de
Rainbow Serpent & Isgaard : «Stranger»
Revenons à Rainbow Serpent. Votre dernier album, Stranger, en 2010, a été réalisé en collaboration avec la chanteuse Isgaard. Peux-tu raconter la genèse du projet ?

GW – En 2008, Frank et moi réfléchissions à un nouvel album. Cela faisait longtemps que nous voulions produire un disque chanté. Et nous voulions absolument une voix féminine, parce que nous pensions sans arrêt à Lisa Gerrard. Nous avons d’abord envisagé d’organiser un casting, de passer une annonce dans les quotidiens. Mais nous avons vite renoncé. Un soir, nous étions au bistrot, où nous nous retrouvons souvent le vendredi. Nous avions entendu parler d’Isgaard, car elle s’était fait connaître grâce à sa collaboration avec Schiller. C’est une chanteuse d’opéra, de formation classique. Frank m’a dit qu’elle serait parfaite. Je lui ai répondu que nous n’avions aucune chance de la convaincre. C’est une professionnelle, nous ne jouons pas dans la même ligue. Mais le dimanche, en cherchant sur Internet, j’ai fini par trouver un email sur MySpace. Sans me faire d’illusions, j’ai écrit quelque chose comme : « Nous sommes un groupe électronique d’Oldenburg, nous aimerions bien vous voir chanter sur notre prochain album ». Une semaine plus tard, j’avais une réponse dans ma boîte mail. Elle avait écouté notre musique, le projet l’intéressait, elle me demandait de la rappeler pour organiser tout ça. Nous nous sommes rencontrés à Hambourg et tout a parfaitement fonctionné, musicalement mais aussi humainement, c’est important. Nous avons apporté la musique, mais c’est elle et son producteur qui ont développé les paroles de leur côté. Puis nous avons publié le disque chez nous, chez Manikin.


Isgaard, entourée de Frank Specht et Gerd Wienekamp alias Rainbow Serpent / source : Gerd Wienekamp
Frank Specht, Isgaard et Gerd Wienekamp en studio

 Quand allez-vous remonter sur scène ?

GW – Plus cette année. Peut-être la prochaine. Pour l’instant, nous sommes surtout en plein brainstorming pour notre prochain album. C’est la phase la plus difficile. En général, chacun produit ses morceaux dans son coin, puis nous les développons ensemble. Quand nous en avons en nombre suffisant, nous les écoutons et voyons ce que nous pouvons en tirer. Nous souhaitons toujours faire de chaque nouvel album quelque chose de différent. Nous ne planifions rien.