vendredi 24 janvier 2014

La musique d'Uwe Reckzeh : fan avant tout


Le terme même de « musique électronique traditionnelle » met en évidence le paradoxe d'une musique par définition à la pointe de la technologie, mais toujours produite « à l'ancienne » par d'authentiques artisans, à rebours du marché et de l'industrie. L'âme de cette musique n'est donc pas seulement une affaire de technologie. C'est aussi un état d'esprit. J'ai rencontré l'un de ces artisans, talentueux et dévoué : Uwe Reckzeh. Depuis 1997, Uwe cultive inlassablement le sillon de la Berlin School, loin des sirènes du mainstream. En octobre dernier, il a publié chez MellowJet-Records son dixième album, Virtual Minds, qui contient sans doute, avec Themes from Iceland, l'un de ses titres les plus aboutis. Le 25 janvier 2014, Uwe Reckzeh participait aux Virtual Nights, un événement organisé par le label de Bernd Scholl : son unique concert cette année.


Uwe Reckzeh, Syngate Festival, Satzvey Castle, 21/04/2007 / photo A. Savin / source : Wikipedia
Uwe Reckzeh au Syngate Festival, Satzvey Castle, 21 avril 2007 (photo A. Savin)

Entre Beckum et Strasbourg, 20-22 janvier 2014

Uwe, raconte-moi ton premier contact avec la musique électronique.

Uwe Reckzeh – Autobahn, de Kraftwerk, fut le premier morceau de musique électronique à jamais parvenir à mes oreilles. Le chant et les paroles ne m'intéressaient pas particulièrement, mais dès les premières mesures, j'ai accroché aux sons électroniques qui sont ensuite restés gravés dans mon esprit. Encore aujourd'hui, je me souviens exactement du moment où j'ai entendu pour la première fois Oxygène 4 de Jean-Michel Jarre. J'étais tranquillement assis à faire mes devoirs lorsque le morceau, qui n'a rien perdu de sa splendeur, a commencé à retentir dans le poste. J'ai aussitôt tout arrêté pour me concentrer sur la radio, en espérant que le DJ n'oublie pas d'annoncer à la fin le titre et l'interprète, ce qu'il a heureusement fait. Je n'ai pas attendu bien longtemps avant d'acheter le disque. Et lorsque, quelques semaines plus tard, un camarade de classe m'a prêté quatre 33 tours de Tangerine Dream, je suis carrément resté sans voix. Pendant des heures, j'ai fait tourner en boucle Ricochet (1975), une face après l'autre, puis Stratosfear (1976) et Encore (1977). Après, ce fut Klaus Schulze avec Moondawn (1976) ou Timewind (1975), pour ne citer que quelques titres. Avec le temps, je n'ai plus cessé de découvrir d'autres musiciens dans le même genre.

Tu habites à Beckum. Or il me semble que le centre de gravité de ce que l'on nomme aujourd'hui la Berlin School ne se trouve nullement à Berlin, mais précisément en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où se trouvent désormais le plus grand nombre de fans et d'artistes. Qu'en penses-tu ?

UR – C'est exact, et il existe une raison très précise à cela : Winfrid Trenkler ! Winfrid Trenkler était alors l'un des animateurs de la WDR 1, la radio régionale de Westphalie qui émettait depuis Cologne. C'est justement à lui que je dois d'avoir entendu Jarre pour la première fois. Apparemment, l'audience de ce type de musique était si importante à l'époque que la station lui a confié une émission spécialisée, Schwingungen, d'abord tous les quinze jours, puis chaque jeudi de 22h05 à minuit. Pendant des années, je me suis fait un devoir de ne jamais rater un seul numéro. Les limites de l'émetteur analogique de la WDR expliquent presque à elles seules pourquoi cette région précise concentre aujourd'hui la plupart des fans de musique électronique. Aucune autre station ne diffusait régulièrement ce genre. Ce n'est que par la suite que la radio est passée sur le satellite, ce qui a permis à toute l'Europe de découvrir Schwingungen. L'émission a particulièrement bien marché aux Pays-Bas.

Il semble que tu ais attendu très longtemps avant de publier ta musique. Pour quelle raison ?

UR – Il me faut remonter loin en arrière. Pendant mes études, nous avions décidé, avec quatre camarades, dont mon meilleur ami Bernhard, de former un groupe de rock. Aucun de nous ne savait encore jouer d'un instrument. Je me suis décidé pour la batterie. Mais ce qui devait arriver arriva : le groupe s'est séparé au bout de six mois. Par la suite, j'ai tout de même tenté d'améliorer mon jeu de batterie en m'entraînant à la maison. Environ un an plus tard, Bernhard et moi nous sommes retrouvés pour fonder un nouveau groupe, Timewind, avec l'objectif, cette fois, de jouer de la musique électronique. J'ai obtenu un bon prix pour ma batterie, ce qui m'a permis d'acheter mon premier synthétiseur Moog. Pas un Minimoog, mais un Moog Prodigy. Plus tard, j'ai pu me payer un Korg Polysix, un instrument encore très cher à l'époque. Après notre séparation pour divergences musicales, je me suis retrouvé tout seul. Mais je n'étais pas prêt musicalement, et techniquement trop limité. Rien que d'enregistrer en multipiste m'aurait coûté une fortune. J'ai donc dû abandonner mon rêve de composer de la musique électronique. Et j'ai vendu l'ensemble de mes instruments. Environ quatre ans plus tard, grâce à une de mes connaissances, j'ai rencontré une personne qui possédait deux synthés mais qui ne savait pas s'en servir. Ce fut mon premier contact avec la technologie Midi. A travers une simple interface Midi, tout devenait paramétrable sur un Atari 1040 ST. J'en ai immédiatement acheté un (je le possède toujours). Enfin, je pouvais à nouveau faire de la musique. Et à nouveau, j'ai enrichi mon équipement. D'abord, un petit sampler, puis de plus en plus de synthétiseurs : un Korg Wavestation SR, les Roland JV 1080 et JD 990, le Roland D50 comme clavier maître, plus tard encore, un Korg N5. Avec ça, j'étais déjà capable de produire des morceaux parfaitement présentables. J'enregistrais sur un magnétophone DAT de Sony, la meilleure acquisition de ma vie !

Uwe Reckzeh - Behind the Northern Wasteland (version MellowJet) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh -
Behind the Northern Wasteland
Il me semble que tu as d'abord fait partie d'un groupe qui s'appelait Project. De quoi s'agissait-il ?

UR – Ce n'était pas un groupe, mais plutôt le projet commun de deux musiciens, consécutif à ma rencontre avec Karsten Loos à Beckum. Karsten est un artiste trance de premier ordre. Sous ses divers pseudonymes (Kay Stone, Dee Mark, Kasuma, Impaxx), il a connu un grand succès sur cette scène. Karsten, la chanteuse Susi Vering et moi-même avons eu un jour l'idée d'une collaboration qui permettrait à chacun d'entre nous, de son côté, dans son propre style, de présenter son travail. Le résultat, Trance-Meditation, a été publié en CD-R sous le nom de Project. Un double CD, Universe, a suivi. Mais en 1997, il était déjà temps pour moi de publier mon premier album solo, Behind the Northern Wasteland, qui m'a permis d'atteindre l'année suivante la place de second meilleur espoir aux Schwingungen Awards. Un beau succès à mes yeux.

Pourquoi t'es-tu finalement lancé dans cette carrière solo ?

UR – J'aurais bien sûr préféré collaborer avec d'autres musiciens. Mais Beckum n'est pas une grande ville et je dois bien être le seul dans les environs à pratiquer la musique électronique. Mais c'est surtout mon intérêt pour ce genre très particulier que représente la musique électronique traditionnelle qui m'a amené à devoir suivre mon propre chemin. Behind the Northern Wasteland a répondu à ce constat.

Uwe Reckzeh - Timecode (couverture originale) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh - Timecode (2003)
Comment décrirais-tu ta musique ?

UR – Décrire ma musique ? Hmmm. Bon. D'abord, je cherche toujours à ne jamais devenir ennuyeux. Cela arrive très vite quand un morceau dépasse une certaine durée. C'est pourquoi, les 14 minutes de Themes from Iceland [de Virtual Minds, le dernier album en date, MellowJet Records, 2013] consistent en fait en une succession de trois ambiances très différentes. Je ne pratiquais pas autrement sur Metamorphosis Part I-III [de l'album Timecode, 2003]. Certains n'hésitent pas à classer ma musique dans la Berlin School. C'est en partie justifié si l'on entend par là un style dominé par les séquences et les nappes. Ce qui est effectivement mon cas.

Je vois même en toi l'un des héritiers d'un genre bien particulier de la Berlin School : le son de Tangerine Dream du début des années 80. Me suivrais-tu jusque là ?

UR – Je suis un inconditionnel bien connu des Tangerine Dream, cela doit forcément resurgir sur ma musique ici où là. Ils ont connu leur meilleure période dans les années 70 et 80, avec Edgar Froese, Chris Franke et Peter Baumann, puis évidemment Johannes Schmoelling. Mais je cherche toujours à mettre en forme ma propre musique sans penser à eux, en tout cas pas volontairement, encore moins en les copiant.

Qu'écoutes-tu dans le domaine de la musique électronique… et en dehors ?

UR – La musique électronique est particulièrement fertile. En dehors de Tangerine Dream, j'apprécie Redshift, Ron Boots, Stefan Erbe, Robert Schröder et encore et toujours Michael Hoenig, tout particulièrement. Je pourrais en citer d'autres. Sinon, je suis assez éclectique : j'écoute les Rolling Stones, Jethro Tull, Grobschnitt et même le maintream qui passe à la radio.

Uwe Reckzeh - Virtual Minds (MellowJet) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh - Virtual Minds (2013)
Comment se déroule la conception d'un de tes albums, par exemple du dernier, Virtual Minds ?

UR – J'ai toujours opéré de la même manière. Seule la technique a évolué. Quand j'ai enregistré mon premier album, les plugins VST, ces logiciels qui permettent d'émuler un synthétiseur directement sur ordinateur, n'existaient pas encore. Le travail s'en est trouvé d'autant plus facilité. Le plus important à mes yeux n'est pas tant la multitude des sons accessibles que la musique qui en résulte. C'est en cela qu'un PC véloce repousse vraiment les limites.

Dans le domaine de la musique électronique, je me demande dans quelle mesure l'inspiration peut réellement être indépendante de la technologie. Comment procèdes-tu toi-même ? Traduis-tu en sons des mélodies que tu as d'abord imaginées dans ta tête ou bien n'as-tu aucune idée de ce que tu vas jouer avant d'avoir allumé tes synthétiseurs ?

UR – Je m'assieds simplement devant mes appareils sans savoir ce qui va en découler. Les idées surgissent de tâtonnement sur les sons, d'essais de différentes harmonies ou même d'effets. Je compare volontiers mon processus de création à un jeu de briques Lego. Dès que j'ai trouvé la bonne brique, les autres s'emboîtent ensuite les unes dans les autres, jusqu'à construire toute une pièce. C'est donc de l'assemblage de différents éléments que naissent mes morceaux. Parfois, il m'arrive de ne pas trouver la brique suivante. Je dois alors laisser tomber. Un grand nombre de morceaux inachevés dorment de la sorte sur mon disque dur.

Analogique ou numérique, matériel ou logiciel, synthèse ou sample… As-tu une préférence ?

UR – De nos jours, on ne peut presque plus distinguer entre instruments analogiques et numériques. Il n'y a pas de différence de principe entre les synthés numériques et les logiciels de synthèse. Même les synthés analogiques font aujourd'hui l'objet d'une émulation efficace sur PC. C'est encore plus intéressant dans le domaine du sampling ou du rompling. De nombreux programmes pour PC peuvent très bien tenir lieu de sampler ou de rompler. Je travaille à présent exclusivement avec des logiciels de synthèse sur mon PC. D'abord parce que je n'aurais pas assez de place chez moi pour entreposer l'équipement correspondant. D'autre part, les synthés VST sont infiniment moins chers que leur équivalent matériel. A condition, cela va de soi, de disposer d'un ordinateur puissant. Mon instrument favori est un synthétiseur VST, le Zebra2 de U-He, sur lequel j'ai construit toutes mes dernières séquences. Pour les nappes, j'utilise Omnisphere, de Spectrasonics, à la fois comme synthétiseur et comme rompler.

Et en temps qu’auditeur, achètes-tu toujours de CD ou t’es-tu mis au téléchargement ?

UR – Je continue à acheter des CD, ce qui m’évite d’avoir à les graver moi-même et à devoir imprimer les jaquettes. Cela dit, je me réjouis que de telles possibilités existent.

Mais si un public toujours plus large télécharge des fichiers compressés, genre mp3, pour les stocker directement sur l’iPad, à quoi cela sert-il encore de se donner autant de mal pour enregistrer, mixer et masteriser correctement un album ?

UR – Là-dessus, tu as parfaitement raison. Mais crois-moi, beaucoup de fans de musique électronique attachent encore beaucoup de valeur à un enregistrement de qualité. De profondes basses, de magnifiques nappes, voilà des choses qu’on ressent bien mieux sur un bon système hi-fi.

Lors du festival Electronic Circus, je t’ai vu t’occuper de mixage à la console au fond de la salle. Est-ce que ça fait partie des disciplines que tu as étudiées ?

UR – Je connais les gars de l’Electronic Circus depuis de nombreuses années. Alors, quand ils m’ont demandé si j’étais prêt à leur prêter main forte, j’ai naturellement dit oui aussitôt. Je dois cependant avouer que ce n’était pas moi, le responsable du mixage ce soir-là. Chaque concert avait son propre ingénieur du son. Pour répondre à ta question : non, je n’ai pas étudié ce métier. Mais je ne rate jamais une telle occasion de fureter et d’apprendre des autres.

Que fais-tu dans la vie ? La musique t’a-t-elle permis de devenir professionnel ?

UR – Wow, ce genre de chose n’arrive pas souvent ! Je ne me suis pas tourné vers la bonne musique pour espérer en faire mon métier. Ce n’est rien d’autre qu’un violon d'Ingres. Sinon, je travaille dans la fonction publique.

Tu as autoproduit tous tes premiers disques, mais ils étaient distribués par Cue Records. Pourquoi ce choix ?

UR – Cue Records ne produisait pas mes CD, mais en effet, Jörg Strawe se chargeait de la partie distribution. Cue était à l’époque le plus important distributeur de musique électronique d’Allemagne. Cela représentait pour moi un sacré avantage, dans la mesure où Jörg participait à tous les concerts de musique électronique, où il tenait son point de vente. Grâce à lui, tous les aficionados pouvaient se procurer mes disques, ou en commandant sur le site. Beaucoup d’autres musiciens ont bénéficié de ce système.

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi en 2006 de travailler avec un véritable label, Syngate, puis de passer chez MellowJet deux ans plus tard ?

UR – Pour être en mesure de distribuer des CD, il faut d’abord les fabriquer. Pendant toute ma période chez Cue, je devais forcément m’occuper de tout moi-même. C’est alors qu’un heureux hasard m’a mis sur la route de Lothar Lubitz. J’ai pu lui donner un exemplaire de mon disque Point North [2005]. Nous avons vite décidé de travailler ensemble. A partir du moment où mes disques ont été produits et distribués par Syngate, je n’ai plus eu besoin de me soucier de la fabrication des CD-R. Et quand, en 2008, Bernd Scholl (qui venait lui aussi de Syngate) a fondé son label MellowJet-Records, j’ai résolu, après quelques tergiversations, de le rejoindre. Je suis particulièrement satisfait de cette décision aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’un label peut faire pour toi, que tu ne puisses faire toi-même ?

UR – Beaucoup de choses, en vérité ! MellowJet-Records assume la production, le mastering et la distribution des CD. Bernd fait de la promotion tous azimuts. C’est une excellente chose. Je n’ai plus à m’en préoccuper.

Tu n’as pas l’air très actif sur le web. Qu’attends-tu d’un tel outil ?

UR – Oui, on peut vraiment dire que je ne suis pas très présent sur Internet, même s’il m’arrive de me connecter. Je n’ai pas de site officiel. Dans le temps, je me suis créé un compte MySpace. Malheureusement, la refonte du site a largement dégradé sa qualité. Facebook est apparu comme une alternative. Mais je ne suis pas du genre à laisser des commentaires sous chaque photo. C’est trop pour moi. Tout musicien, ou presque, a un compte Facebook. Par ce biais, je peux donc recevoir des échos sur ma musique, ou en donner en retour.

Tu prépare en ce moment ton prochain show à Münster. A quoi le public doit-il s’attendre lorsqu’il se déplace à l’un de tes concerts ?

UR – Je prépare le programme de Münster depuis un long moment. Comme je ne me produis pas si souvent en live, c’est une bonne occasion pour moi de présenter mon travail. J’ai prévu de jouer une sélection de mes deux derniers disques [Mirror Images, 2012, et donc Virtual Minds], plus trois titres inédits. Tout ce que je peux promettre, c’est qu’on ne s’ennuiera pas. Si on y ajoute les superbes animations visuelles, je crois que tout va très bien se passer.

As-tu prévu d’autres dates, ou un nouvel album ? Quels sont les plans pour 2014 ?

UR – Je suis un musicien de studio. Je monte donc rarement sur scène. Pour le moment, il s’agit de l’unique concert prévu en 2014. En même temps, l’année commence à peine. Quant à savoir si je vais sortir un autre disque, je n’ai encore rien planifié non plus dans ce sens. Mais… qui sait ?