jeudi 16 janvier 2014

Moonbooter : Bernd Scholl, musicien dans la Lune, producteur aux idées claires

 

Depuis la création de son label indépendant MellowJet-Records en 2007, Bernd Scholl s’est imposé comme une figure incontournable de la scène électronique traditionnelle allemande, et l’un des rares devenus professionnels. Sous son nom de scène Moonbooter, il s’apprête à publier un nouvel album, Still Alive, moins d’un an après la parution du précédent, l’envoûtant Zeitenwende. A l’occasion d’un échange sur Internet, Bernd raconte sa carrière, explique son travail de producteur de disques, et livre ses réflexions avisées sur son métier et sur l’industrie du disque.


Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd Scholl alias Moonbooter

Entre Olef et Strasbourg, 2-15 janvier 2014

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd, quand as-tu décidé de devenir musicien ?

Bernd Scholl – Je crois que ce n'est pas quelque chose qu'on décide. On l'est ou on ne l'est pas. Aussi loin que je me souvienne, j'ai joué du clavier. J'ai reçu mon premier orgue vers l'âge de 6 ans. Mes parents m'ont constamment soutenu dans cette direction. Mais curieusement, j'ai toujours essayé de composer mes propres mélodies. Reproduire des morceaux existants n'a jamais été mon truc.

Pourquoi la musique électronique ?

BS – Je me suis souvent posé la question. Le fait d'être attiré par un style de musique plutôt qu'un autre – rock, jazz, pop, punk, classique ou, comme moi, électronique – doit avoir quelque chose à voir avec les gènes. Dans mon enfance, j'ai été abreuvé aux genres alors diffusés en boucle par les médias, ce qui dans l'Allemagne des années 70 signifiait rock, variété et Schlager. Et pourtant, c'est vers l'électronique que je me suis tourné. En plus, j'ai vite remarqué que ce genre permettait une indépendance totale. Pas besoin de fonder un groupe, je peux concrétiser toutes mes idées au moment où je le désire. La passion de la technologie a aussi joué son rôle. Aucun instrument n'offre une palette de sons aussi riche que le synthétiseur. Des sons jamais entendus auparavant. Pour moi, ça fait aussi partie de la magie de l'électronique.

Comment as-tu choisi ton nom de scène ?

BS – J'utilisais Moonbooter comme pseudonyme sur Internet depuis le milieu des années 90. J'ai ensuite décidé de le reprendre pour mon projet musical, dans la mesure où il correspond parfaitement à ce que je veux faire. Moon, la Lune, illustre le thème de l'espace : la Nasa, les missions lunaires, l'univers, etc., mais aussi le désir de connaissance et d'aventure. Quant au suffixe booter, il s'agit d'un terme technique lié à ma passion pour l'informatique.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Tu as d'abord été DJ. Tu viens donc du monde de la trance et de la techno.

BS – Ce n'est qu'en partie vrai. Je suis d'abord un enfant de la synthpop, ce qui m'a amené à fréquenter intensément le mouvement acid, house et trance qui s'est ensuivi. Parallèlement, j'ai toujours écouté la musique électronique classique de Jean-Michel Jarre, Klaus Schulze, Robert Schröder ou Frank Duval, essentiellement grâce à l'émission Schwingungen, qui passait chez nous à la radio chaque semaine. De la fin des années 80 au début des années 90, j'ai en effet travaillé ça et là comme DJ, et pris part à plusieurs projets clubs couronnés de succès. Mais c'est sans regret que j'ai laissé tout ça derrière moi. Car au milieu des années 90, la techno a subitement sombré dans le mercantilisme. Un nouveau titre sortait toutes les heures. Ça ne m'intéressait plus. Je me suis alors forgé l'étrange conviction qu'on ne devrait pas gagner d'argent en faisant de la musique. Que musique et commerce devraient rester séparés.

As-tu alors complètement abandonné la musique ? Qu'as-tu fait entre 1994 et 2004 ?

BS – J'ai préféré suivre une formation, qui m'a permis de travailler pendant quinze ans comme technicien dans une grande entreprise informatique. Les dernières années, j'étais devenu formateur professionnel. Mais la musique ne m'a jamais quitté. A tout moment, mon studio était prêt. Pendant tout ce temps, je n'ai à aucun moment cessé d'accumuler des idées. Il m’arrive d’y puiser encore aujourd'hui. Et c'est en 2007 que je me suis jeté à l'eau en fondant mon propre label [cf infra].

Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de publier ton premier album ?

BS – En fait, j'ai publié des disques à cette époque, mais il fallait toujours qu'ils plaisent aux autres, ce qui m'obligeait à faire des compromis. Du coup, je ne les aime plus du tout. Dans les années 80 et surtout 90, beaucoup de mes idées étaient encore impossibles à réaliser techniquement. La technologie manquait et les appareils coûtaient encore trop cher. Quand, au tournant du millénaire, on a enfin commencé à construire les digital audio worstations comme je les avais toujours rêvées, j'ai enfin pu me tourner à nouveau vers l'avenir. J'ai toujours trouvé l'avenir bien plus excitant que le regard rétrospectif.

Ce premier album, Teralogica, est paru chez Syngate en 2005. Comment cela s'est-il produit ?

BS – Le plus simplement du monde. Après avoir envoyé des démos un peu partout, jai été remarqué par Lothar Lubitz, le fondateur de Syngate. Nous nous sommes rencontrés et avons discuté immédiatement tous les détails.

World of Apes représente une exception dans ta discographie. Il s'agissait pour toi de dénoncer les dangers du nucléaire. Peux-tu préciser ton opinion ?

BS – Le message est le suivant : l'énergie atomique, c'est de la m****. Son existence est une menace pour le monde et pour l'avenir de l'humanité. Or la fin de la guerre froide n'a pas écarté cette menace, au contraire. Après Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl et Fukushima, que nous faudra-t-il encore pour comprendre ? Avec World of Apes 1 [2010] puis World of Apes 2 [2011], j'ai simplement voulu rappeler ce sujet à notre bon souvenir. Les deux albums m'ont aussi obligé à faire des recherches, j'en ai profité pour beaucoup apprendre.

Moonbooter - Zeitenwende - MellowJet-Records (2013) / source : Bernd Scholl
Moonbooter - Zeitenwende (2013)
Zeitenwende (2013), ton dernier album, raconte-t-il aussi une histoire ?

BS – En principe, tous mes disques sont des concept-albums. Je ne peux rien commencer sans avoir une idée très claire en tête. C'est important. Pour Zeitenwende, il s'agissait de tout faire autrement, de renverser complètement le processus de production. Cette fois, j'ai donc commencé à composer les mélodies au clavier avant de les transposer au synthé. J'ai délibérément expérimenté, utilisé des instruments inhabituels.

A présent, te sens-tu plus proche de la musique électronique traditionnelle ou de la techno de ton passé ?

BS – Je ne raisonne pas de cette façon. L'enfant d'un père noir et d'une mère blanche n'est pas ou noir ou blanc, il est métis. C'est également mon cas musicalement. Les influences de mon passé sont évidentes. Dès la première écoute, les fans de musique électronique peuvent avoir l’impression que Moonbooter repose essentiellement sur le rythme. Mais s'ils écoutent plus attentivement, où s'ils viennent à mes concerts, ils découvrent alors que ma musique n'est pas animée par un seul mais bien par deux cœurs, parfaitement synchronisés. D'un côté, ma passion pour la trance, ses moments de tension paroxystiques, ses accroches mélancoliques, ses séquences monotones. De l'autre, les douces profondeurs de la musique électronique que j'aime tant. Je vois mes morceaux comme une porte d'accès à cette double tradition musicale. Beaucoup les apprécient pour cette raison. Et si je veux me diriger dans une voie plus expérimentale, eh bien rien ne me l'interdit. C'est également apprécié. Tout est permis en musique électronique. Ce mélange des tendances les plus contemporaines et du classicisme me permet toujours de créer quelque chose de neuf. C'est cette possibilité qui fonde mon style et me plaît par-dessus tout. C'est aussi pourquoi, ma musique ne se laisse pas si facilement ranger dans un genre particulier.

En effet, Zeitenwende est un disque hautement atmosphérique, mais qui n'en repose pas moins sur des rythmes rapides en arrière-plan. Est-ce ta marque de fabrique ?

BS – Oui, c'est bien une marque de fabrique, car c'est très exactement cela que je souhaite faire. J'entends souvent : « Tiens, cette chanson sonne typiquement Moonbooter ». Voilà un jugement que j'apprécie particulièrement. Cela signifie que les gens reconnaissent mon style en ce qu'il a d'unique. Quand tant d'artistes, notamment dans le domaine de la musique électronique, se copient mutuellement au point d'en devenir interchangeables, alors aucun d'entre eux ne peux plus prétendre apporter quelque chose en propre. C'est terrible. La multiplication des synthétiseurs masque mal le manque d'originalité de ces groupes, qui ne sont en définitive que des groupes de reprises de Schulze, Jarre ou Tangerine Dream. Chez MellowJet, je fais toujours extrêmement attention à ce que chaque artiste ait sa propre identité.

Que prépares-tu en ce moment ?

BS – Je viens d'achever mon nouvel album, intitulé Still Alive. .Au départ, j'avais prévu de travailler une fois de plus sur le thème de l'espace, mais les événements douloureux que l'année 2013 m'a apportés dans ma vie privée m'ont poussé à traduire en musique les sentiments et les pensées accumulés en ces circonstances. Cela m'a fait du bien, et m'a beaucoup aidé dans mon travail. Il s'agira donc d'un disque très personnel, même s'il contiendra son lot de moments légers. Il ne faut pas s'attendre à un pur bloc de mélancolie.

Que préfères-tu ? Les synthétiseurs analogiques ou numériques ? Le matériel ou les logiciels ? Peux-tu me décrire ton équipement en studio et sur scène ?

BS – J'utilise tout, absolument tout. Des synthés analogiques anciens (Moog), récents (Novation Bass Station II, DSI Tetra) ou virtuels (Access Virus TI), des synthés numériques (Roland D-50, Yamaha SY77), l'iPad, des Groovebox (Native Instruments Maschine, Roland MC-505), des rompler (Korg M3), des plugins, des instruments conventionnels et même ma propre voix. Un seul critère : l’instrument doit m’inspirer. Je ne monte jamais sur scène sans mon Virus TI, un Korg M3 et une Groovebox (avant, un Yamaha RM1X, désormais Native Instruments Maschine 2). Ces trois appareils couvrent 90% des sons nécessaires. Le reste vient de l'ordinateur. Pour certains sons très spécifiques, je me contente de les sampler en studio et de les charger sur mon Korg M3. C'est plus rapide, plus précis et surtout plus sûr en concert. Je me débarrasse régulièrement d'anciens synthés pour en acheter de nouveaux. Cela fait des années que, pour des raisons ergonomiques, j'ai dû arrêter de collectionner et d'accumuler des appareils. Mon site Internet rend toujours compte de la disposition la plus récente de mon studio.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd Scholl présente son « Skyflight Studio 2 » à Olef, en Allemagne

Qu'est-ce qui t'a déterminé à fonder ta propre maison de disque, MellowJet ?

BS – C'était un rêve de longue date. Mais ce n'est qu'en 2007 qu'un concours de circonstances m'a poussé à prendre une décision. Créer ce label indépendant m'a permis de tout recommencer à zéro. C'est la meilleure décision de ma vie.

Ne s'agissait-il pas d'une décision risquée dans le contexte de l'époque marqué par la chute du marché du disque et le piratage ?

BS – Il y avait évidemment un gros risque. Personne ne sait de quoi demain sera fait dans l'industrie du disque. Je ne cours pas après la dernière mode. Je m'y épuiserais inutilement. Je préfère me concentrer sur ce qui me plaît et sur ce que je peux me permettre. Bien sûr, le téléchargement illégal n'arrange rien. Pour moi, le marché de la musique devrait consister en un contrat entre le musicien et son public. Le musicien offre un produit qui durera toute une vie. Dans cent ans, le consommateur pourra y retrouver un plaisir intact. Ça vaut bien le prix d'un achat.

Gères-tu le label tout seul ?

BS – Je gère seul l'entreprise et les affaires courantes. Mon épouse m'aide pour les comptes et la production des disques. Elle m'offre aussi un regard extérieur impartial. C'est elle qui me ramène toujours à la réalité et qui me conseille pour les décisions importantes. Il m'arrive aussi de recourir à des travailleurs indépendants : des illustrateurs pour les pochettes, des développeurs pour certains aspects du site internet, ou des photographes.

Produisez-vous des CD ou bien des CD-R ?

BS – Chez nous, le CD constitue l'exception. Il y a plusieurs raisons à cela. De plus en plus de clients préfèrent commander nos albums sur le site en téléchargement direct (MP3 ou FLAC). Beaucoup aiment profiter de leur achat immédiatement au lieu d'attendre la livraison d'un CD. Nos liens de téléchargement comportant également la jaquette dans son intégralité, ils constituent une alternative très intéressante au disque physique. En plus, ils reviennent moins cher. D'autre part, de plus en plus de fans utilisent leurs propres lecteurs numériques à disque dur, ce qui les oblige de toute façon à ripper leurs CD. Ensuite, si nous gravons des CD-R, ils n'ont rien à envier aux véritables CD. Depuis environ deux ans, nous faisons imprimer tous nos nouveaux livrets par un imprimeur professionnel. Les disques eux-mêmes sont fabriqués dans une usine de pressage et imprimés en couleurs, d'où leur prix de revient élevé. Le tout est vendu sous blister. Au final, les CD-R que nous proposons  rivalisent largement avec les CD du commerce, ce que nous confirment tous les retours que nous recevons de nos clients.

MellowJet-Records logo / source : Facebook MellowJetRecords
A part sur le site, où peut-on se procurer les disques MellowJet ? En trouve-t-on dans le commerce ?

BS – Nos disques se vendent très bien partout ! Nous sommes présents chez tous les distributeurs impliqués dans cette scène électronique classique. Mais pas en magasin. Le commerce et la musique de genre, c'est mort. Trop d'efforts pour peu de résultats. Nous vendons également pas mal d'albums sur les plateformes comme iTunes, MusicZeit, etc. Le web a joué un rôle majeur pour notre développement.

Quels genres sont représentés chez MellowJet ?

BS – MellowJet-Records est en principe ouvert à tous les genres de la musique électronique. J'exclus néanmoins la musique électronique trop expérimentale ou hypnotique, qui ne m'inspire pas vraiment. Sinon, nous accueillons volontiers toutes sortes de genres : ambient, chillout, spacerock, synthpop, soundtrack, berlin school, intelligent dance music, world music, musique électronique symphonique, un peu de techno, méditation, electronica… Mais de telles distinctions ne sont pas toujours pertinentes. Tout artiste est le bienvenu chez MellowJet, pourvu que sa musique ait quelque chose à voir avec l'électronique, qu'elle me séduise, qu'elle soit bien produite et qu’elle explore un style qui lui est propre.

Qui sont les musiciens emblématiques du label ?

BS – Wellenfeld a été le premier groupe MellowJet. C'est un duo à qui on doit une musique géniale, en constante évolution. Uwe Reckzeh, Harald Nies et Faber font partie des artistes solo que j'estime à la fois en tant que musiciens et en tant qu'hommes, comme tous les autres artistes MellowJet. Personnellement, j'apprécie beaucoup le travail de Dithmar et Erez Yaary. J'ai aussi été bluffé par le dernier album d'Otarion. Quelques pointures de la scène électronique sont aussi passées par MellowJet, comme Harald Grosskopf, Bernd Kistenmacher et Mythos. Avec Bernd Kistenmacher, nous avons produit quatre albums couronnés de succès. Parallèlement, j'essaie toujours de promouvoir des artistes débutants ou moins connus, comme Weedekind en ce moment. C'est très volontiers que je leur consacre du temps, même s'il m'est arrivé de connaître parfois quelques déceptions. Mais c'est normal.

Tu as même travaillé avec un Français, Alpha Lyra.

BS – J'ai rencontré Christian Piednoir il y a quelques années lors d'un concert de Bernd Kistenmacher au planétarium de Bochum. C'est là qu'il m'a donné une démo de son album Music for the Stars 2, que nous avons publié sur MellowJet [en 2010], tout comme Space Fish [l'année suivante].

En plus de ton travail de musicien et de producteur, j'ai remarqué que tu écrivais aussi beaucoup pour la presse spécialisée.

BS – Etre musicien de musique électronique entraîne forcément une grande familiarité avec les instruments et les nouvelles technologies. Trente ans d'expérience m'ont permis d'acquérir une certaine expertise. Par ailleurs, j'ai toujours eu la fibre enseignante. C'est pourquoi, il y a environ dix ans, j'ai commencé à écrire des articles techniques dans des magazines musicaux puis sur des portails en ligne. Il s'agit essentiellement de tests de matériel ou de logiciels, mais aussi de toutes sortes de contributions sur des sujets liés à la musique. Il m'est même arrivé de mener des interviews. Ces activités m'ont toujours intéressé, dans la mesure où elles me permettent de rester à la page, de continuer à apprendre, et même de gagner quelques euros.

Vis-tu de ton art ?

BS – Oui, la gestion du label et mon travail de musicien sont devenus mon métier. En plus de MellowJet et de Moonbooter, il m'arrive de faire du mastering pour d'autres artistes, je produis des musiques de films, je donne des concerts. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl

Aujourd'hui, la musique électronique traditionnelle semble circonscrite à une niche. Etait-ce le cas dans le passé ?

BS – Il nous faut ici procéder à une distinction. La berliner Schule et la musique électronique expérimentale, en tant qu'elles font partie de la musique électronique traditionnelle, n'ont jamais transporté les masses. Ce sont des genres trop spéciaux, dont beaucoup d'auditeurs n'ont pas la clé. D'un autre côté, si on considère que toute musique instrumentale produite à l'aide d'instruments électroniques est à classer parmi la musique électronique, alors il devient évident qu'il ne s'agit plus d'une niche. Pour ne parler que de bandes originales de films, c'est même quasiment un standard. On lui donne simplement un autre nom. La musique électronique a, je pense, manqué l'occasion d'imposer là sa propre terminologie.

Mais pourquoi les médias ne diffusent-ils plus de musique électronique traditionnelle ?

BS – Si la production musicale fonctionne comme toute autre entreprise commerciale, alors elle sera attentive aux chiffres et aux ventes. Dans cette affaire, la cupidité joue aussi un grand rôle selon moi. Les directeurs des antennes radiophoniques sont bien placés pour le savoir, mais la corruption les empêche d'y remédier. Intervient aussi l'idée que la musique électronique, c'est d'abord une musique produite par ordinateur, donc que n'importe quel imbécile peut enregistrer, donc que ça ne vaut rien. Cette façon de penser totalement absurde, ces préjugés, ont la vie dure. Ils sont malheureusement ancrés dans bien des têtes, en particulier celles des décideurs. A mon avis, il faudrait confier les responsabilités à des gens plus ouverts. Tant qu'un petit nombre décidera pour les autres, rien ne changera.

Que faire pour promouvoir ce genre ?

BS – Les labels, les musiciens et les différentes institutions liées à la scène électronique s'impliquent activement dans tout un travail de relations publiques, mais ne rencontrent pas toujours le succès mérité. Sans conteste, l'artiste de musique électronique le plus célèbre de tous les temps nous a été donné par la France, il s'agit de Jean-Michel Jarre. Mais je n'ai pas encore vu un Jarre encourager les jeunes talents d'une manière ou d'une autre. Quelqu'un comme lui aurait l'influence nécessaire pour organiser efficacement des festivals ou simplement utiliser son nom comme caution. Ce serait un bon début. Ceci reste valable pour tout artiste un tant soit peu connu. Mais chacun préfère s'occuper de ses affaires dans son coin. D'autres scènes, mieux structurées, soutiennent depuis des décennies leur propre postérité, et tout le monde y gagne.

C'est à Gütersloh que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Cette année, le programme du festival Electronic Circus consistait en un mélange très intéressant de Berlin School et de Synthpop. Est-ce l'avenir ?

BS – Ces deux univers ne se concilient pas si facilement. Ils sont musicalement très éloignés et poursuivent des objectifs totalement différents. Les nouvelles générations sont aujourd'hui gavées de junkmusic, de chansons calibrées de trois minutes, comme il existe de la junkfood. Je doute fort qu'un groupe issu de ce public puisse seulement envisager de composer un morceau de plus de 20 minutes. En fait, je ne vois guère que les jeux vidéo, grâce à leurs bandes originales, qui puissent encore donner accès à la musique électronique. Je pourrais même très bien imaginer mon propre travail dans l'un de ces jeux. En revanche, je crois que la Berlin School pure et dure aura de plus en plus de mal à conquérir de nouveaux fans.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Que représente Internet pour la musique ? Un excellent outil de promotion et de vente ? Une porte ouverte au piratage ?

BS – En matière de musique, Internet ne devrait servir qu'à présenter et à vendre son travail. Le piratage doit rester illégal. Malheureusement, personne ne s'intéresse sérieusement à la question. Aucune autorité ne me semble capable de prendre des mesures efficaces contre le piratage des logiciels, des films et de la musique. Les pirates devraient être poursuivis. D'un autre côté, Internet reste un outil important pour trouver des partenaires musicaux et pour développer ses propres projets. L'incroyable profusion qui le caractérise peut être décourageante, mais tout autant stimulante.

Le label MellowJet est-il lui aussi victime de la piraterie ?

BS – Oui, bien sûr ! Certains prennent ça comme un jeu, sans se douter que leur comportement délictueux peut aussi saccager des existences. Je parle aussi pour moi et ma famille. Nous avons rencontré à plusieurs reprises des cas où il nous était possible de déterminer très précisément le poids du téléchargement illégal. C'est pourquoi notre label propose chaque fois sans délai la solution alternative du téléchargement payant. En outre, un extrait de chaque chanson de chaque album est toujours accessible en pré-écoute sur le site. Enfin, nous publions chaque année une compilation gratuite en téléchargement. Nous ne pourrions pas faire plus en matière d'offre légale.

Mais que peut envisager un label indépendant comme mesure positive contre le téléchargement illégal ?

BS – Il existe d'abord de nombreuses solutions judiciaires, comme les mises en demeure adressées aussi bien aux pirates eux-mêmes qu'aux consommateurs, mais aussi la suppression des liens frauduleux. Tout cela fonctionne, mais prend du temps et manque d'efficacité. La meilleure solution consiste à sensibiliser les fans aux conséquences de ces pratiques sur la musique qu'ils aiment. De nouveaux talents potentiels ne seront plus détectés. Frustrés, des musiciens bien établis finiront par laisser tomber. Les projets les plus ambitieux ne seront plus finançables. Les labels disparaîtront, et avec eux, les concerts et les festivals. Ce n'est qu'en comprenant tout l'investissement que requiert la gestion de ma maison de disque, que le consommateur sera prêt à me rémunérer. Il faut comprendre qu'un grand nombre de pirates ne se lancent dans cette activité que pour générer les clics susceptibles d'attirer des annonceurs sur leur site. Si on ajoute les virus et les chevaux de Troie qui infestent les zips, mais aussi le risque d'être poursuivi en justice, je me demande comment les consommateurs de liens illégaux arrivent encore à dormir.


Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Par ailleurs, l'offre musicale n'est-elle pas trop pléthorique, même dans l'univers de la musique électronique traditionnelle ?

BS – Oui, c'est en effet un phénomène à prendre en compte. Dans le lot se trouvent malheureusement une multitude de productions de piètre qualité : mauvaise qualité des CD ou CD-R, étuis bas de gamme, tirages confidentiels, enregistrements non masterisés, durées trop courtes (parfois moins de 30 minutes) et surtout mérites musicaux discutables. Cette médiocrité ne peut que décevoir le public. Elle rejaillit du même coup sur toute la scène. Les labels comme MellowJets ont au moins l'avantage de pouvoir fidéliser leurs clients sur le long terme. Chaque album tient ses promesses.

Que penses-tu d'Ampya et des plateformes de streaming dans le même genre ?

BS – Je n'aime pas trop les forfaits « musique à volonté ». Le concept même de buffet à volonté conduit souvent à la saturation voire à l'indigestion. C'est pareil en musique. J'estime davantage l'idée d'un choix sélectif de biens payants. En outre, ces plateformes flattent les goûts des masses, je n'y trouve pas ce que j'aime entendre. Donc, très peu pour moi.

Crois-tu que le streaming et l'iPod auront un jour raison du CD ? Dans ces conditions, comment la haute-fidélité pourrait-elle encore représenter un argument de vente ?

BS – Le CD subsistera. La diffusion en streaming restera toujours dégradée, pour de simples raisons techniques. Tout le monde ne dispose pas d'une connexion haut-débit. Mais un grand nombre de nos clients ne se satisfont pas du format MP3, même avec un débit de 320kb/s. C'est pourquoi, comme je le disais, nous proposons également chacun de nos albums au format FLAC non compressé. Les prochaines productions seront bientôt accessibles au format FLAC 48 kHz, en résolution 24 bits. Même le format 5.1 surround (DTS ou AC3) est disponible chez nous. Tout ça pour dire qu'il y aura toujours des amateurs de haute-fidélité. Cette clientèle m'est chère depuis la fondation de MellowJet, ce pourquoi je produis chaque CD avec le soin des détails et l’amour du travail bien fait. Selon moi, les lecteurs FLAC/Wave, qui envoient les données numériques directement vers l'ampli, sont la plus sérieuse alternative au CD. Grâce à eux, c'en est fini des défauts de moulage, des rayures à la surface du disque, ainsi que de tous les problèmes inhérents au format lui-même (tramage, dynamique, correction des erreurs, etc.). C'est le grand avantage de ces formats 100% numériques : ils sont et resteront à jamais la copie exacte de l'original. Ce n'est pas le cas du CD.

Moonbooter - Still Alive - MellowJet-Records (2014) / source : Bernd Scholl
Moonbooter - Still Alive (2014)
Que va-t-il se passer en 2014 chez MellowJet ?

BS – Mon nouvel album, Still Alive, sortira dans la foulée de la publication de cet article [sortie prévue le 29 janvier 2014]. Le prochain disque de Faber suivra très rapidement. J'ai aussi prévu quelques rééditions. Enfin, de nouveaux artistes rejoindront MellowJet-Records cette année. Je ne dispose pas encore d'un calendrier définitif. Je veux rester flexible.

Aura-t-on la chance de voir Moonbooter en concert ?

BS – Oui, très certainement. Certains projets sont déjà concrètement planifiés. Pour les autres, j'attends de voir venir.

Video : Adieu ! (premier extrait de l'album Still Alive).

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