jeudi 13 février 2014

Robert Rich : une porte sur la nuit

 

Au début des années 80, il s'était fait connaître sur les campus californiens grâce à sa série de Sleep Concerts, performances nocturnes censées provoquer des états de conscience modifiés sur un auditoire somnolent. Depuis, Robert Rich est devenu l'un des plus grands noms de la musique ambient. Célébré aussi pour sa maîtrise de l'acoustique, son indépendance – il gère son propre label, Soundscape – et ses collaborations avec des artistes comme Steve Roach, Lustmord ou Ian Boddy, l'artiste profitait d'une conversation sur le net pour raconter son parcours, expliquer sa méthode, dévoiler ses projets et donner son sentiment sur les évolutions de l'industrie musicale.

 

Robert Rich 2012 / photo : Jeff Spirer
Robert Rich dans son studio en 2012 (photo : Jeff Spirer)


Entre Strasbourg et Mountain View (Californie), du 28 janvier au 2 février 2014

Robert, où as-tu fait tes études ?

Robert Rich – J'ai étudié la psychologie à l'université de Stanford pour l'obtention d'un diplôme de premier cycle. Sur place, j'ai passé un an au CCRMA, le Center for Computer Research in Music and Acoustics. Mais à cette époque, je composais déjà presque toute ma musique sur des synthétiseurs analogiques faits maison.

Comment as-tu appris la musique ?

RR – Enfant, je chantais dans un chœur. J'ai aussi étudié le violon pendant quelques mois. Mais à partir de 12 ans, j'ai commencé à me débrouiller tout seul. Mon père jouait de la guitare jazz, donc j'ai grandi dans un environnement imprégné de musique.

 Peux-tu me décrire tes goûts musicaux ? Quels artistes citerais-tu comme références ?

RR – J'ai subi de nombreuses influences et j'ai des goûts très variés. Au milieu des années 70, j'ai découvert la scène space music européenne, plus particulièrement Cluster et Popol Vuh, je ne sais pas trop bien pourquoi. Plus profondément, j'ai été marqué par Terry Riley, Harry Partch, le Gamelan javanais, la musique classique de l'Inde du Nord, tout cela mélangé au jazz improvisé de Sun Ra et de l'Art Ensemble of Chicago, et aux premières expériences de musique industrielle de Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire et Wire. Un mélange un peu fou.

Robert Rich 2005
Robert Rich, 2005
Je m'intéresse aussi à une autre grande tradition de la musique électronique, la Berlin School de Manuel Göttsching, Tangerine Dream et Klaus Schulze, plus concentrée sur les séquenceurs. Ces artistes ont-ils joué un rôle dans ta formation musicale ?

RR – Bien sûr, dans les années 70, ils jouissaient d'une forte notoriété. Difficile de passer à côté. Mais j'ai toujours été plus attiré par les sons organiques d'autres artistes. Klaus et Tangerine Dream avaient une identité sonore très forte, et je m'efforce d'éviter de la reproduire. Je me suis plutôt dirigé vers les improvisations à l'orgue de Terry Riley sur A Rainbow in Curved Air ou Descending Moonshine Dervishes, que je considère comme un moyen plus humain de créer des boucles d'arpèges.

Outre les célèbres musiciens ambient américains, tu es familier avec une autre scène aussi imposante mais plus confidentielle, en Italie, comme le montre ta collaboration avec Alio Die. Suis-tu certains artistes en particulier ?

RR – J'étais très ami avec le regretté Gigi Gasparetti (Oöphoi). Il était un infatigable promoteur de notre scène, organisant notamment des concerts privés dans sa magnifique maison en Ombrie. Stefano Musso (Alio Die) reste un ami très proche. Son oeuvre, aérienne, fragile, sensible, est l'une de mes préférées dans le genre. Mais en général, j'écoute très peu le travail des autres artistes ambient. Je préfère porter mon attention sur des styles plus éloignés du mien.

Beaucoup de musiciens rejettent les catégorisations parce qu'ils ne veulent pas être enfermés dans un genre musical en particulier. Même si ton travail échappe lui-même en grande partie à toute tentative de classification, tu sembles en revanche ne rien avoir contre cette démarche. La page d'achat du site de ton label, Soundscape, laisse même à découvrir une foule de sous-catégories. Uniquement à dessein commercial ?

RR – C'est une initiative de ma femme. C'est elle qui a élaboré cette page. Je ne suis pas un fanatique des distinctions, mais elle pense que ça peut aider les gens à mieux appréhender la largeur du spectre que couvre ma production. Elle a probablement raison, donc cette page me convient.

Parfois, j'ai tendance à te ranger dans la catégorie « musique électronique », alors que les instruments acoustiques ont clairement une importance cruciale à tes yeux. Et pourtant, quand on écoute ta musique, il n'est pas si aisé de distinguer les instruments électroniques des instruments acoustiques. Recherches-tu un équilibre ?

RR – Oui, c'est un équilibre que je m'efforce d'atteindre même s'il m'est difficile de l'exprimer par des mots. J'aime cette émotion, cette impression aérienne que répandent les instruments organiques tout autour d'eux. Une musique uniquement générée par des synthétiseurs peut vite devenir étouffante. C'est pourquoi j'essaie d'amalgamer les éléments acoustiques et électroniques. Ce qui consiste, d'un côté, à conserver autant que possible aux sons électroniques une tournure organique ; de l'autre, à traiter les sources électro-acoustiques de sorte qu'elles deviennent plus abstraites. D'une manière ou d'une autre, les deux finissent par se rejoindre quelque part entre les deux, dans une sorte de paysage surréaliste.

Robert Rich 2007 / photo : Dixie Chan
Robert Rich, 2007 (photo : Dixie Chan)
Qu'est-ce qui t'inspire ? Les paysages de la Californie du Nord où tu habites ou, plus prosaïquement, tes improvisations dans ton studio ?

RR – J'ai de nombreuses sources d'inspiration. La conscience du terrain est importante, c'est vrai. J'aime ressentir le mystère d'un lieu en particulier. C'est encore mieux quand j'arrive à éprouver la magie d'un environnement aussi banal que celui de la vie de tous les jours. J'habite une région du monde qui pourrait être plutôt belle, et qui le fut, jusqu'au moment où l'accroissement démographique et la pression de l'économie high-tech en ont décidé autrement. Cette conscience d'une disparition des paysages m'affecte beaucoup. L'amour de la nature et des endroits sauvages influence donc profondément ma musique ; mais aussi le royaume intérieur de l'inconscient, les rêves, les mythes qui permettent à notre esprit de bâtir des mondes où nous pouvons voyager ; enfin, le rôle ancien de messager attribué à la musique dans le shamanisme. La part purement technique de la création musicale constitue quant à elle un outil de traduction nécessaire de ces sensations. Sans ces limitations physiques, le son n'existerait que dans l'abstraction. Mais au départ, la musique doit toujours surgir de ce puits sans fond. Lui seul me permet de donner un sens aux sons que je produis en jouant d'un instrument. Et pourtant, je ne suis le virtuose d'aucun d'entre eux.

Un grand nombre de tes compositions repose sur des séquences arythmiques et atonales, ou bien sur des effets de glissando. Comment crées-tu ces sons ? Peux-tu m'en dire plus sur ta technique de lap steel guitar ?

RR – J'essaie toujours de rester à mi-chemin entre la musique rythmique et la musique arythmique. Pourtant, même quand un morceau semble dénué de beat, il y a toujours une sorte de pulsation cachée, un battement naturel, comme une respiration. En ce sens, le rythme est partout. J'essaie de brouiller la notion du temps chez l'auditeur, pour laisser se déployer le rythme naturel de la musique, pour permettre au temps lui-même de s'étirer ou de se contracter. En ce qui concerne la lap steel guitar et les instruments à glissando, j'apprécie les sons qui s'apparentent à la voix humaine. J'aime la manière dont certains instruments sont capables d'exprimer le mouvement des sons, et pas seulement de simples notes. La lap steel guitar est excellente pour des solos semblables au chant. L'instrument peut aussi se révéler très expressif ou très altéré, par toutes sortes de nuances ou de feedback qui créent de la tension. J'aime en jouer selon une technique autorisant le sustain infini, par exemple au moyen d'un appareil de suspension magnétique, ou en faisant glisser une pièce de métal le long des cordes. Du coup, ça sonne moins comme une guitare, c'est plus mystérieux.

Quel est le secret de tes longues textures évolutives ?

RR – Il n'y a pas de secret, juste une sensibilité particulière. Je n'utilise jamais les presets des synthétiseurs, je préfère inventer mes propres sons. Je ne réfléchis pas en termes d'événement sonore, de note, mais en termes de textures et de mouvement. Je mets à contribution un nombre imposant de filtres retard de manière à masquer les coupes. Enfin, j'utilise des générateurs de boucles afin de figer certaines textures, que je peux ensuite sampler et rejouer comme s'y j'avais à ma disposition un véritable orchestre de boucles. Mais rien de tout ceci n'est nouveau ou unique.

Robert Rich 2005 / photo : Dixie Chan
Robert Rich, 2005 (photo : Dixie Chan)
Tu as construit toi-même un grand nombre de tes instruments. D'où te viennent ces capacités ? Qu'as-tu construit récemment ?

RR – Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours construit toutes sortes de choses. J'aime façonner des objets de mes propres mains. Je le dois probablement aux considérations économiques les plus triviales. Quand j'étais adolescent, je ne pouvais pas me permettre d'acheter les synthétiseurs très chers du commerce. J'ai débuté en assemblant des kits d'électronique bon marché que je me payais grâce à l'argent gagné en petits boulots. Mon père m'a enseigné les bases de l'électronique, mon grand-père m'a montré comment fabriquer des objets simples et pratiques à partir de matériaux de base. Quand j'ai remarqué que les tuyaux en PVC pouvaient délivrer un très bon son de flûte, j'ai commencé à fabriquer une flûte pour chaque ton. Le bambou, le plastique, les trousseaux de clés, les pierres font des instruments à percussions très naturels. Dans les civilisations primitives, on inventait déjà des instruments de musique à partir des objets environnants. Cette démarche procure à ma musique un langage à part, quelque chose de naturel, d'agréable, presque d'hermétique. J'espère toujours pouvoir construire de telles sculptures musicales, qui pourraient subsister des années dans une installation et produire des sons automatiquement. Mais je n'ai pas encore trouvé la bonne voie pour accomplir ce genre d'idée.

Découvres-tu régulièrement de nouveaux instruments ?

RR – Parfois. Pas toujours. Comme tout le monde, il m'arrive de me laisser happer par la routine. Mais j'apprécie aussi de casser mes habitudes. En général, j'ai d'abord besoin d'entendre un son dans ma tête avant de tenter de construire un instrument capable de le produire. J'imagine que tout dépend de mon état d'esprit du moment. Mais c'est le résultat, c'est la musique qui compte. Donc un instrument pourrait très bien ne me servir que le temps d'une seule composition, ou de quelques samples, puis aller prendre la poussière dans un coin pendant des années.

Steve Roach & Robert Rich - Soma (1992) / source : discogs.com
Soma (1992),
une collaboration avec Steve Roach
Tu as souvent travaillé avec d'autres artistes. Quelle différence y a-t-il entre tes collaborations avec Ian Boddy, Steve Roach, Alio Die ou Lustmord ? Comment cela se passe-t-il ? Vous rencontrez-vous, ou travaillez-vous à distance ?

RR – J'ai toujours préféré travailler en face-à-face. Tous ces gens sont des amis, et j'estime que les relations humaines nourrissent la musique. La plupart d'entre nous, musiciens électroniques ou ambient, avons trop tendance à nous isoler. Ce genre de collaboration y constitue un excellent antidote. Une seule exception : l'album Zerkalo, avec Faryus (Andrey Sadovnikov) [2008]. Comme il habite à Saint-Pétersbourg, en Russie, il nous était difficile de nous rencontrer. Pourtant, même si j'aurais préféré avoir cette opportunité, j'ai apprécié le résultat de cette collaboration à distance. Plus généralement, ce sont bien sûr les personnalités différentes, les moments de la vie de chacun et les circonstances extérieures qui font de chacune de ces collaborations quelque chose d'unique. Avec Steve Roach, nous avons partagé le sentiment d'avoir découvert un nouveau langage, un nouveau lien entre le passé et le futur. Notre travail nous a permis, à nous et à d'autres, d'explorer de nouvelles directions. De la même manière, Stalker, le disque avec Lustmord (Brian Williams) [1995], nous a permis de fonder un nouveau langage visuel. Fissures, avec Alio Die, fut pour moi une époque de guérison et de réconciliation. La douce chaleur et l'esprit de Stefano ont contribué à la réalisation de cet album qui, 18 ans après sa sortie, m'apparaît toujours aussi pur et sincère. Chacune de mes trois collaborations avec Ian Boddy reflète une autre fusion de nos langages. Outpost est sorti au lendemain des attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New York. La tension des temps a conféré au disque une intensité toujours palpable. En 2005, nous avons enregistré Lithosphere peu après ma grave blessure au poignet, une mésaventure qui a apporté sa propre contribution, vive et colorée (j'avais subi plusieurs opérations chirurgicales les mois précédents, m'obligeant à jouer toutes mes parties de la main gauche sur l'album). Chaque histoire enrichit la musique en éléments de contexte. Ainsi, Eleven Questions [2007], avec Markus Reuter, avait encore plus d'histoires à raconter. J'ai adoré répondre à chaque questionnement intellectuel de Markus par autant d'énigmes à résoudre. Oui, chaque collaboration est unique.

Robert Rich live
Robert Rich live

L'année dernière tu as redonné, pour la première fois depuis 1996, l’un des Sleep Concerts qui ont fait ta renommée [le 16 octobre 2013, lors du Unsound Festival de Cracovie, en Pologne]. Que sont les Sleep Concerts et d’où vient l’idée ?

RR – C’est un vaste sujet, dont j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de discuter. Aussi puis-je désormais renvoyer à ce lien pour une explication en profondeur. Pour faire court, le but était d’inciter le public à envisager autrement ses attentes d’auditeur, de trouver de nouvelles façons d’écouter de la musique. Encourager l’assistance à se munir d’un sac de couchage pour écouter toute la nuit m’a donc paru la meilleure invitation possible à la longue durée, le meilleur moyen de provoquer des changements d’état de conscience. Je me suis inspiré de pratiques qui existaient déjà dans bien d’autres cultures (le théâtre de marionnettes wayang à Java, les rituels de guérison des Navajo, les râgas de la nuit en Inde), mais aussi des idées du mouvement avant-gardiste, comme les happenings Fluxus et certains travaux de John Cage. Tout cela a évolué assez naturellement.

Quelle différence y a-t-il techniquement entre la musique des Sleep Concerts et tes morceaux plus courts ? Comment composes-tu ces pièces ? Dois-tu beaucoup recourir à la préproduction ou à l’improvisation ?

RR – Je passe d’abord des mois en amont – en fait, des années –à recueillir des sons dans la nature et à élaborer de véritables nuages de sons, étirés et évolutifs. Ces éléments s’assemblent ensuite en une combinaison de minutieux calcul et d’improvisation. Je planifie la nuit en termes de flux d’énergie, des cycles de 90 minutes de sommeil paradoxal, de centres tonals, de lumière et d’ombre, puis j’introduis entre les différentes couches de musique évolutives des performances au ralenti.

Selon moi, un grand nombre de tes albums prennent tout leur sens à très faible volume. Est-ce cela que tu appellerais ambient music ? Pour commencer, qu’est-ce que la musique ambient ?

RR – Personnellement, je préfère définir le terme ambient de la manière dont Brian Eno l’a lui-même explicitement conçu : de la musique de fond. En conséquence de quoi je ne considère pas ma musique – en tout cas pas la plus grande partie – comme relevant de ce style, dans la mesure où j’essaie au contraire de la rendre plus psychoactive. Quelques-uns de mes morceaux fonctionnent probablement mieux que d’autres en arrière-plan, mais la plupart sont plus intenses, voire plus invasifs. Je préfère le concept de Deep Listening inventé par Pauline Oliveros, parce qu’il sollicite l’auditeur en lui suggérant déjà une meilleure manière d’appréhender l’énergie du son. Plus on en sème, plus on en récolte.

Robert Rich live au Nearfest 2007 / photo : Brian Tirpack
Robert Rich live au Nearfest 2007 (photo : Brian Tirpack)
Pendant ces concerts, prêtes-tu attention au public ? Comment réagit-il ?

RR – En fait, je suis ultra-conscient de la présence du public. Je fais même de mon mieux pour jeter une passerelle de sons entre lui et moi. En tant qu’artiste, j’essaie de transcender les perceptions et les illusions qui nous séparent les uns des autres et de l’énergie qui nous enveloppe. Ces performances constituent des occasions rares d’explorer enfin ce rôle shamanique que la musique peut avoir : devenir le véhicule d’un commun voyage vers ailleurs. Hélas, il n’est pas toujours évident de franchir de telles distances, et je ne peux jamais savoir ce que les gens ressentent vraiment par rapport à la musique, autrement qu’en interprétant leurs expressions, les signes extérieurs. Face à cette musique très personnelle, chaque individu, au plus profond de soi, réagit différemment. Si seulement je pouvais lire en chacun aussi facilement qu’un DJ, qui sait exactement qu'il a atteint son but lorsqu’il voit tout le monde sauter dans tous les sens, crier ou agiter les bras !

J’ai lu quelque part que ta sleep music allait forcément de pair avec un public somnolent. Mais as-tu remarqué à quel point elle peut aussi favoriser l’attention de celui qui réfléchit ou qui travaille ? Ce qui signifie exactement le contraire d’une attitude distraite.

RR – Exactement. Beaucoup de gens se méprennent quand ils me prêtent l’intention de créer une musique soporifique. Ce n’est pas le cas. Je veux au contraire inviter l’auditeur à un voyage intérieur à multiples dimensions, lui ouvrir les portes d’une imagination active. C’est véritablement une question d’attention, et non d’inattention. C’est la raison pour laquelle j’aime cette notion de Deep Listening.

Robert Rich 2007 / photo : Brian Tirpack
Robert Rich, 2007 (photo : Brian Tirpack)
Depuis quand es-tu musicien professionnel ? La succession des albums et des concerts te suffit-elle à gagner ta vie ? Quelles autres activités exerces-tu dans l’univers de la musique ?

RR – J’ai sorti mon premier album à l’âge de 18 ans, au début de l’année 1982, et j’ai commencé à pouvoir vivre pleinement de ma musique vers 1991. Mais je ne me suis jamais fait d’illusions sur le potentiel commercial de ce type de musique, si bien que j’ai toujours su qu’il me faudrait générer des revenus complémentaires. Heureusement, j’ai su développer certaines compétences en masterisation, créer des nouveaux sons pour des fabricants de synthétiseurs, pour des librairies de samples, des films ou pour la télévision. Je dispense désormais un cours annuel d’enseignement supérieur en mastering. Je travaille dans différentes branches des technologies du son. Du coup, je ne suis pas dépendant d’une seule source de revenus. Ils découlent de toutes mes différentes activités. Et mon catalogue d’une trentaine d’albums me permet de survivre plutôt bien.

Ingénieur du son, c’est un métier à part entière. L’as-tu étudié ? Comment entraînes-tu ton oreille ?

RR – Pour être honnête, je me débrouille mieux en mastering qu’en mixage. Je suis parfaitement capable de mixer ma propre musique, et il doit m’arriver de réaliser des travaux de mixage pour d’autres artistes peut-être une fois par an. Mais je ne serais sans doute pas le choix le plus judicieux pour mixer un album de pop, c’est une évidence. En revanche, il semble que j’ai toujours eu cette inclination naturelle pour le mastering. Je masterise des albums pour d’autres artistes dans des styles variés depuis presque vingt ans maintenant. Vers 1999, j’ai investi dans une excellente paire d’enceintes (des Duntech Sovereigns), qui restent depuis mon outil le plus puissant, en plus d’un entretien régulier de mon oreille et d’une connaissance intime de l’environnement sonore de la pièce dans laquelle je travaille. Cela implique une grande attention aux détails, une bonne mémoire des sens, et la capacité de marier une certaine sensibilité artistique à un cadre technique de référence.

Jusqu’à quel point est-ce plus commode pour toi de gérer ton propre label indépendant, Soundscape ?

RR – Publier moi-même ma propre musique me convient parfaitement. Il y a plus de trente ans, quand j’ai inauguré cette façon de travailler, je me suis aperçu à quel point il était ardu d’attirer l’attention du public sur mon travail. Par la suite, grâce à l’intérêt que m’ont porté de petits labels européens et surtout Hearts of Space, ici en Californie, j’ai réussi à mieux me faire connaître. Mais au début des années 2000, les affaires des labels indépendants et de la musique alternative ont commencé à péricliter. Or j’étais déjà préparé à ça grâce à l’expérience de mes débuts. Ça ne me dérange pas de ne m’adresser qu’à un public restreint. La plupart des artistes qui m’ont influencé ont eux aussi survécu de la sorte. On ne fait pas ce genre de musique pour devenir célèbre. Il s'agit plutôt d'une manière d’affirmation de soi personnelle. Donc une publication elle-même personnelle n’est pas illogique.

Robert Rich - Bestiary (2001), Nest (2012), Medicine Box (2011) / source : discogs.com
Les illustrations des albums de Robert Rich par John Bergin
Bestiary (2001) Nest (2012) Medicine Box (2011)

Comment procèdes-tu ? Produis-tu tes CD à la demande ?

RR – Non, je fais les choses à l’ancienne. Je travaille sur la musique jusqu’à ce que tout soit prêt. Ensuite je développe le packaging de la version physique avec mes artistes préférés (souvent John Bergin). Enfin, je presse 1000 CD et je sors une version dématérialisée en même temps. Je décide moi-même ce que je veux publier, c’est aussi simple que ça. Je ne suis pas un amateur de l’approche des entreprises de financement collaboratif à la Kickstarter, qui consiste à mendier des sous avant même que le travail ne soit achevé.

Il t’arrive de temps à autre de publier certains disques sur d’autres labels, comme le récent Morphology, chez Anodize. Pourquoi cela ? Qu’est-ce qu’Anodize ?

RR – Anodize est un petit label fondé par Darren Bergstein, qui publiait autrefois le magazine i/e et qui était l’organisateur de la série de concerts privés One Thousand Pulses. L’un de mes concerts fut enregistré dans sa maison. Je l’ai édité, masterisé et je l’ai autorisé à le publier. Il en a tiré 300 copies, dont j’ai déjà vendu 90 unités sur mon site. Quand toutes les copies de Darren seront épuisées, j’ajouterai un lien de téléchargement sur mon site. C’est un accord amical.

De quelle façon utilises-tu aujourd’hui Internet en tant que musicien ?

RR – Internet est omniprésent de nos jours, et j’essaie de profiter de tout nouvel outil. J’ai commencé à réserver des noms de domaine et à développer mon site en 1996, bien avant que la plupart des gens n’aient seulement entendu parler d’Internet. Mais ce n’est qu’un outil parmi d’autres. Parmi les nouvelles technologies, j’essaie de sélectionner celles qui peuvent m’apporter quelque chose. Je ne suis pas particulièrement intéressé par la plupart des derniers développements des réseaux sociaux ou des appareils mobiles, mais je ne me priverai jamais d’utiliser ceux qui peuvent m’aider. Ce sont des produits, des outils, parfois seulement des distractions ou des supports publicitaires. Je reste neutre à leur égard, mais suis toujours prêt à en tirer parti, s’ils me permettent de communiquer.

Que penses-tu du téléchargement, en opposition au CD ?

RR – Je suis content de satisfaire sur mon site les gens qui préfèrent le téléchargement, mais j’apprécie toujours autant de pouvoir créer un packaging avec une illustration pleine page et des crédits complets. Cependant, la musique importe plus que le support. J’ai surtout peur que les gens soient à ce point abreuvés d’informations à longueur de journée, qu’ils ne soient plus capables de se concentrer sur quoi que ce soit plus de quelques minutes. Pour fonctionner, ma musique nécessite le temps long et une attention soutenue, donc je ne crois pas que cette saturation médiatique m’aide dans ma démarche. L’atmosphère actuelle représente pour moi un défi certain. En fait, ma musique n’existe en partie que pour contrebalancer cette tendance au bruit.

Robert Rich 2000 / photo : David Agasi
Robert Rich en 2000 (photo : David Agasi)
Le piratage était l’un des problèmes majeurs de l’industrie musicale dans la décennie précédente. Est-ce toujours le cas ? Tes albums sont-ils piratés ?

RR – Oui, bien sûr. J’estime à 10 contre 1 le nombre de gens qui écoutent des bootlegs. Mais je ne peux pas tellement leur en vouloir. Je me souviens avoir été moi-même un adolescent fan de musique et fauché. Dans les années 70, je faisais des copies sur cassettes des disques de mes copains. Je comprends la mentalité. Simplement, Internet transpose ça à la Terre entière, pas seulement au cercle restreint des amis. Pour ceux qui se donnent la peine de bien chercher, tout peut être gratuit. Le problème, de nos jours, c’est que les artistes sont obligés de jouer avec leur public au jeu du «S’il vous plaît, aimez-moi !», mendiant ça et là un achat pour s’en sortir. Les analystes nous suggèrent de multiplier les tournées, de faire des concerts, de poster en permanence des commentaires sur des blogs, comme s’il s’agissait d’un concours de popularité dans l’espoir de séduire les gens qui copient notre musique, comme s’il fallait vendre un mythe de la personnalité. Mais comment cela pourrait-il fonctionner avec quelque chose d’aussi introverti que cette patiente musique électronique ? Ça ne fonctionne pas, et ce n’est pas évident de convaincre les jeunes de se rendre à un concert plutôt que de rester à la maison, devant des jeux vidéo de plus en plus immersifs. Peut-être sommes-nous simplement obsolètes. Peut-être est-ce l’apanage des vieillards. Ça me convient, il y a un temps pour tout.

Publier de magnifiques digipacks (par exemple Morphology), mettre de temps en temps en ligne un morceau gratuit (comme Frozen Day), est-ce une réponse à cette mystique du tout gratuit qui a cours sur Internet ?

RR – Non, il s’agit plutôt de continuer à aller de l’avant avec les rares alternatives viables qui restent.

Robert Rich - Stalker (1995), Electric Ladder (2006), Somnium (2001) / source : discogs.com
Les illustrations des albums de Robert Rich par Brad Cole
Stalker (1995) Electric Ladder (2006) Somnium (2001)

A propos de couvertures de disques, tu sembles porter une attention très aiguë au fait de toujours trouver l’accord parfait entre ta musique et des œuvres picturales somptueuses et attractives (notamment sur les rééditions d’anciens albums). Pourquoi est-ce important ? Peux-tu présenter certains des artistes impliqués ?

RR – Absolument. J’aime le mariage des deux arts, le son et l’image. L’aspect visuel du packaging est d’autant plus important pour la musique instrumentale qu’il n’y a pas de paroles pour raconter l’histoire. Et aussi parce que les images peuvent suggérer un contexte pour aborder la musique, un chemin pour interpréter l’expérience qui en découle. Une illustration appropriée peut exprimer mes intentions au-delà des mots, et enrichir les attentes de l’auditeur. Pour les publications de mon propre label, je recours souvent aux illustrations et au design de John Bergin. Il parvient toujours à me surprendre avec des interprétations auxquelles je n’aurais jamais pensé. En plus de sa récente couverture pour l’album de Meridiem, A Scattering Time, j’aime particulièrement celles qu’il a faites pour Bestiary et Nest. Les photographies de mon ami Brad Cole ajoutent souvent de la magie à mes couvertures, par exemple sur Stalker, Humidity, Somnium, Temple of the Invisible, Electric Ladder ou Eleven Questions. Brad est l’un de mes photographes contemporains préférés. Je crois que j’ai beaucoup de chance d’avoir pu créer de la sorte cette connexion entre nos travaux respectifs. Les rééditions récentes, Trances & Drones et Sunyata & Inner Landscapes, ont été illustrées par Mike Griffin, d’Hypnos. Elles incluent tous les éléments graphiques utilisés dans les éditions précédentes : certaines de mes propres œuvres, les marbrures de l’artiste turc Hikmet Barut et les calligraphies (un verset du Coran) qui ont accompagné Trances & Drones depuis la sortie originale du CD en 1992.

Robert Rich - Numena + Geometry (1997), Trances & Drones (2013), Sunyata & Inner Landscapes (2013) / source : discogs.com
Les illustrations des rééditions des albums de Robert Rich, les deux dernières par Mark Griffin
Numena + Geometry (1997), Trances & Drones (2013), Sunyata & Inner Landscapes (2013)

J’ai lu sur ton site que tu es toujours effondré d’avoir été obligé de compresser une partie de la musique sur le DVD de Somnium [la traduction d'un Sleep Concert de 7 heures, parue en 2001] Peux-tu expliquer en quoi c’est ci grave ?

RR – Je suis un audiophile. J’aime les textures riches et complexes, j’aime laisser le son effleurer ma peau jusqu'à m’envelopper totalement. Quand un défaut dans le support ou lors de la conversion altère mon travail si minutieux, je ressens comme une épine dans le pied. J’ai prévu de résoudre ce problème en particulier, peut-être l’année prochaine. Je suis en train de travailler à une suite de Somnium (que je baptiserai peut-être Continuum). Je veux la sortir en Blu-ray, ce qui me permettra d’inclure une version de Somnium en résolution optimale. Le DVD de Somnium sera épuisé cette année, donc c'est le bon moment je pense.

En plus de Somnium, tu as publié en 2009 tes Live Archive, un coffret de sept concerts enregistrés de 1989 à 2008. Te reste-t-il des archives inédites ?

Je dispose encore d'un nombre important d'enregistrements de concerts. Mais je pense avoir choisi à l'époque les meilleurs et les plus originaux pour Live Archive. Chacun est composé de morceaux totalement inédits, que je voulais rendre accessibles au public d'une manière ou d'une autre. J'ai une préférence pour les concerts entièrement improvisés comme Lumin [Live at Camerawork, 06/03/2008] ou Mycosphere [Live on KFJC, 31/05 2008], qui se distinguent à mon sens comme des morceaux parfaitement autonomes.

Robert Rich - Morphology (2013) / source : discogs.com
Robert Rich - Morphology (2013)
Morphology, dont on a déjà parlé, a été publié en 2013. En quoi consiste ce disque ? Que peut en attendre le public ?

RR – Il s’agit de la captation d’un concert de 2010 enregistré en privé devant un public d’une trentaine de personnes [le 15 mai 2010 dans la maison de Darren Bergstein dans le New Jersey]. Le disque rend compte de mes shows plus traditionnels, comprenant des versions live de certains morceaux enregistrés en studio, mélangés à des séquences improvisées. C’est un bon exemple – meilleur que d’autres, me semble-t-il –, de mes performances. Il contient en outre une version rare du titre Other Side of Twilight, extrait de Numena [1987], que j’ai interprété cette fois uniquement avec des instruments électroniques, ce qui représente un véritable défi.

L'album de Meridiem, A Scattering Time, vient de sortir. Quel rôle y as-tu joué ? Qui est l'artiste, Percy Howard ?

RR – Je joue sur près de la moitié de l'album, que j'ai co-produit, mixé et masterisé. Mais ça reste le projet solo de Percy. J'étais censé l'aider à réaliser sa vision. Percy est un ami de longue date, et une voix extraordinaire. Son goût pour la musique se situe aux confins de l'improvisation expérimentale. Il a su s'entourer de musiciens brillants, tous très désireux de travailler avec lui, comme Fred Frith, Bill Laswell, Charles Hayward (de This Heat), Trey Gunn (King Crimson), Vernon Reid (Living Color) et Jarboe (Swans) : de solides interprètes. A l'origine, ce projet devait sortir en 2002 sur un label progressif, mais quand ce dernier a sombré, un autre a tenté de prendre le relais, a fini par manquer d'argent à son tour, et l'affaire a été repoussée aux calendes grecques. L'album a été l'une des victimes du naufrage des labels indépendants, en quelque sorte. J'aime vraiment ce disque, donc j'ai fini par en avoir assez d'attendre et je l'ai sorti moi-même. Je' m'attend à perdre de l'argent. Mais je vois ça comme une sorte de mécénat artistique. J'espère que les gens auront envie de découvrir l'album, parce qu'il est vraiment cool et a cette capacité à vous entrer dans la peau.

Ton dernier album studio remonte quant à lui à 2012. Il s’agit de Nest. A quand le prochain ?

RR – Je travaille en ce moment même au nouvel album studio, provisoirement intitulé Cosmology. J’espère pouvoir le publier cette année. Mais je suis sans arrêt retardé à cause de mon travail pour des films ou de mes commandes de sound design. Et puis je travaille à cette suite de Somnium, qui pourrait prendre plus de temps.

As-tu prévu d’autres (sleep) concerts en Europe cette année ?

RR – Hélas, rien pour le moment. J’attends que quelqu’un m’invite, avec une dotation suffisante pour que ça vaille le coup.

Envisages-tu d'autres collaborations ? Avec qui ?

RR – Nous verrons. Il y a bien une piste en particulier, avec un ami très cher. Nous avons travaillé ensemble auparavant. Je ne veux pas compromettre l'idée en révélant trop de détails, mais nous sommes tombés d'accord pour nous retrouver vingt ans après notre dernière collaboration. Si le projet se réalise, tu en entendras parler. Je ne peux pas en dire plus.