vendredi 11 avril 2014

Gerd Weyhing, l’empire de la guitare

 

Musicien atypique, artiste complet, Gerd Weyhing s’est fait remarquer en 2013 sur la scène électronique, au point de faire pour la première fois partie du contingent d’artistes nominés cette année aux Schallwelle Awards. Lui qui se considère d’abord comme un guitariste – un instrument qu’il pratique depuis trente ans – a dû attendre de découvrir Ableton Live pour trouver enfin l’outil indispensable à la réalisation de ses idées. Depuis, il tourne un peu partout en Allemagne : un profond bouleversement pour ce discret habitant d’un village forestier du Palatinat. Son nouvel album, Journeys to Impossible Places, est sorti le 29 mars dernier, le jour-même de la cérémonie.

 

Gerd Weyhing live @ Schwelm 2012 / photo : Lutz Diehl
Gerd Weyhing live @ Schwelm 2012 (photo : Lutz Diehl)

Bochum, le 29 mars 2014

Gerd, tu es aujourd’hui nommé dans la catégorie Newcomer (Meilleur Espoir). Pourtant, tu n’es pas un novice.

Gerd Weyhing – Oui, je suis même étonné de ne pas avoir été plutôt nominé pour l’ensemble de mon œuvre ! Je suis guitariste depuis trente ans. Je ne sais pas s’il est judicieux de révéler cela, mais j’ai aussi pratiqué l’accordéon. Tu connais le dessin humoristique de Gary Larson au sujet de l’accordéon ? C’est un instrument épouvantable. J’étais enfant, et mes parents pensaient alors qu’il fallait absolument pratiquer un instrument. Plus tard je suis passé à l’orgue, puis je me suis décidé pour la guitare.

Tu as débuté dans l’univers du rock, et même du rock progressif. Quels artistes considères-tu comme des modèles ?

GW – La seule inspiration que je peux encore citer aujourd’hui sans avoir à rougir, ce sont les Beatles. Quant aux autres… Eh bien, tout le monde a été jeune, non ? Le premier disque que j’ai acheté était un album de Dschinghis Khan, le groupe allemand. J’étais enfant et bébête. Voilà pourquoi je préfère citer les Beatles comme inspiration. Je ne crois pas pouvoir en dire autant de Dschinghis Khan. Après, bien sûr, j’ai écouté d’autres choses, notamment dans l’univers du progressif : King Crimson, Genesis, Van der Graaf Generator, et plus particulièrement Magma.
Les Français ?
GW – Les Kobaïens.

Dans les années 90, tu as fait un important voyage en Ecosse. Ce pays est-il devenu une source d’inspiration ? Qu’as-tu appris là-bas ?

GW – Au début, il s’agissait seulement de vacances en auto-stop. Un soir, dans un pub bondé, une fille assise à côté de moi m’a demandé si j’avais un endroit où loger. Elle m’a proposé de m’héberger. Je suis resté presque un an. J’en ai conservé certaines dispositions, je ne sais pas comment les décrire, quelque chose comme un esprit écossais. C’est pourquoi j’aime aussi beaucoup la folk music. Je ne parle pas des chansons à boire, mais d’un style de folk capable de toucher l’âme, une folk atmosphérique, mélangée à d’autres genres, pas seulement du rock, mais aussi du jazz. Comme Hedningarna, ce groupe finno-suédois. Les hommes sont Suédois et chantent en suédois, les filles sont Finlandaises et chantent en finnois. C’est une musique extraordinaire, ancrée dans la terre, un peu comme Magma.

Gerd Weyhing - Les arbres ont des oreilles / source : gerdski.bandcamp.com
Les arbres ont des oreilles
Les intrigants titres des compositions de Gerd Weyhing
L’une de tes compositions s’intitule Dubh Artach, du nom d’une presqu’île écossaise et de son phare. Tu y étais ?

GW – Non, mais ce nom me plaisait tellement que j’ai voulu l’utiliser comme titre. Il a fini par influencer la physionomie de la chanson. Ce n’est jamais évident de trouver un nom pour une pièce instrumentale. Ta composition existe, tu lui trouves un titre, et subitement, voilà qu’elle prend une signification toute nouvelle. J’ai procédé de même avec Cryptomeria, qui est juste la dénomination latine d’un arbre, cryptomeria japonica, que je trouvais très belle. Tant que le morceau n’a pas de nom, ou juste un titre de travail, il continue à évoluer. C’est le nom qui le fige, selon moi.

Tu as d’abord fondé un groupe de rock progressif avant de décider finalement de travailler en solo. Quel rôle a joué dans ta démarche le développement concomitant des logiciels de MAO ?

GW – Le groupe progressif s’appelait Brightness Falls. Un beau jour, le batteur est parti, puis le bassiste. Nous nous sommes retrouvés à trois. Puis ça a été mon tour. J’habitais assez loin, ce qui posait toujours un problème pour les répétitions. Peut-être suis-je devenu aussi un peu égoïste. J’ai plein d’idées, mais il n’est pas évident de trouver quelqu’un qui puisse ou qui veuille bien jouer une mesure en 7/8. Donc je me suis mis à la recherche de logiciels qui me permettraient d’interpréter ma musique seul en live. J’ai essayé plusieurs séquenceurs, comme Cubase, mais il s’agit surtout d’une machine à playback, qui reproduit ce que tu as programmé à l’avance. Tu ne peux pas l’utiliser comme un véritable instrument. C’est alors que j’ai découvert Ableton Live. Et ça fonctionne. C’est un véritable instrument de musique, qui permet en plus d’enregistrer. Depuis que j’utilise Ableton Live, je peux développer toutes mes idées tout seul sur scène, non seulement la guitare, mais beaucoup plus. C’est ce dont j’avais toujours rêvé pour jouer en solo.

Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de publier ta musique ? Ta profession est-elle si prenante ?

GW – C’est que je n’avais rien de bon à publier jusqu’ici, même si j’avais déjà les idées. J’ai par exemple à la maison une œuvre en quatre parties qui s’appelle Sutherland et qui a vingt ans. Elle date de mon séjour en Ecosse. D’abord 20 minutes, puis 15, puis de nouveau 20 ; je travaille en ce moment à l’écriture et à l’enregistrement du coda. Ce sera probablement mon prochain CD, très progressif, dans la lignée de Mike Oldfield et King Crimson. Les idées sont donc déjà anciennes, je n’avais simplement pas les moyens de les réaliser jusqu’à présent. Tout simplement parce que j’aime jouer live. Ça m’a toujours plu. Mais j’ai conscience que ce genre de musique ne rapporte pas d’argent. A côté, je suis développeur de logiciels Internet.

Gerd Weyhing - Journeys to Impossible Places / source : G. Weyhing
Gerd Weyhing - Journey to Impossible Places (2014)
Tu as autoproduit ton premier album, Hidden Simmetry. Tu reviens à présent avec Journeys to Impossible Places. Tu n’as jamais voulu travailler avec une maison de disques ?

GW – Je ne me suis jamais posé la question. J’ai l’habitude de toujours tout faire par moi-même. Sur Journeys to Impossible Places, j’ai réalisé le design, la couverture. Il s’agit d’une photo de l’écorce d’un arbre mort. Je me suis contenté d’accentuer mes deux couleurs préférées, le rouge et le bleu, sur Photoshop, un logiciel que je maîtrise bien. J’ai aussi dessiné le CD-R, et j’ai fait imprimer le tout dans une imprimerie professionnelle, avec laquelle je suis en rapport depuis longtemps. J’ai eu un bon prix. Ça ne m’intéressait pas de faire presser un CD à 500 exemplaires dont 450 me resteraient sur les bras. Je préfère procéder ainsi, ce qui me permet de rentrer dans mes frais plus rapidement. Il suffit que j’en vende dix.

Vraiment ? Combien diable as-tu dépensé ?

GW – 150 euros. Parce que j’ai tout fait moi-même. Kilian, de Syngate Records, m’a sollicité, mais j’ai ce besoin d’indépendance, ce besoin de tout vouloir contrôler. J’ai peur d’être déçu si quelqu’un d’autre intervient. Cette tendance au perfectionnisme peut devenir gênante, parce que si on doit toujours attendre que tout soit parfait, alors il arrive qu’on n’entreprenne plus rien du tout.

Tu assures aussi ta promotion tout seul sur Internet. Par exemple, certains de tes titres sont disponibles sur ton compte Bandcamp. Reçois-tu beaucoup de feedback ?

GW – Non, pas du tout. Parfois, je constate que des gens écoutent, mais presque personne ne télécharge, encore moins en payant. J’ai l’intention d’ajouter le disque en téléchargement, mais je modifierai certains paramètres. Je ne veux pas le mettre à disposition gratuitement. Les gens n’ont pas de raison de payer un téléchargement s’ils ont déjà accès au flux gratuit. Or il est possible de ne proposer que des extraits en streaming. J’ai entendu dire qu’il faut d’abord charger deux CD sur Bandcamp avant de pouvoir activer cette option. Je ne suis pas sûr. Je ne l’ai pas encore fait, mais j’essaierai. Je pourrais aussi retirer certains morceaux, ou bien fixer moi-même le prix minimal à 3 euros, par exemple.

Gerd Weyhing live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen, 2013 / photo S. Mazars
Gerd Weyhing
live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen, 2013
Tu es un guitariste atypique. As-tu développé ta propre technique ?

GW – Je pratique énormément. Mais je ne m’entraîne jamais. Ça m’ennuie. J’entends « m’entrainer » au sens de « faire des gammes » ou « répéter » un morceau que je n’aimerais pas jouer par ailleurs. Ma technique vient simplement de mes trente ans d’expérience. Mais tout ne provient pas de la guitare. Sur scène, le son passe par toutes sortes de modules d’effets qui me permettent de le synthétiser. J’ai aussi mon ordinateur portable avec Ableton et un tout petit clavier MIDI, qui me suffisent amplement.

En quoi consiste Journeys to Impossible Places ?

C’est un double album composé uniquement de titres live. Il s’agit d’un résumé très personnel de mon année 2013. En réalité, ce n’est pas mon second, mais mon troisième album. Le premier s’appelle The Inside World. C’était il y a douze ans, personne ne connaît. Il se trouve que j’ai plus tourné en 2013, et dans de nombreuses villes, que durant toute cette période.

Le fait que tu ne joues qu’en live influence-t-il la structure de tes compositions ?

GW – Chaque morceau change à chaque interprétation selon mon humeur et celle du public ; selon l’endroit où je me trouve ou le temps dont je dispose ; selon l’état dans lequel je me trouve, aussi. Parfois, ne pas se sentir trop bien peut bénéficier à la musique. Le trac entretient une certaine tension et permet de rester concentré.
Mais aimes-tu cet état ?
GW – Si je me sens trop bien, j’ai le sentiment que ma musique va devenir ennuyeuse. L’acte de jouer en lui-même me donne l’impression de changer, de devenir quelqu’un d’autre. Pendant que je joue, les choses prennent une autre intensité si bien que je perds la notion de mon environnement. Et à la fin, je suis comme transformé. Si je me sentais bien dès le départ, cette transformation serait inutile. Je ne suis pas masochiste au point de me réjouir de mon malaise. Je ne crois pas ressentir le besoin d’un tel état, mais c’est comme ça que je suis. C’est pareil en vélo. Je pratique le VTT en montagne. En voyant le sommet d’en bas, on se dit que ça va être impossible. Mais une fois au pied, on n’a qu’une envie, c’est de se lancer. Et le soir venu, tu es une autre personne que celle qui a gravi la montagne le matin. Dans la plupart de mes compositions, je commence calmement, puis il se passe beaucoup de choses, et enfin, je conclus à nouveau en douceur. C’est ce qui se passe au milieu qui n’est pas toujours planifié. Dans Ableton Live, je dispose de plusieurs éléments que j’ai préprogrammés à la maison, plusieurs pistes de basse, de synthé ou de percussions, que je peux choisir d’intensifier ou non. Les morceaux peuvent ainsi osciller entre 15 et 30 minutes. Mais il y a toujours un travail de composition en amont, à la maison. Je n’hésite pas à débuter avec un air médiocre, parce qu’il sera toujours possible de l’améliorer. Pour éviter la page blanche, peut-être faut-il aussi parfois commencer par la dernière page. Ainsi, si je bute sur une difficulté, je recommence ailleurs, je fais par exemple un bond en avant de dix minutes. Alors seulement je peux revenir en arrière pour joindre les deux bouts. Sur le morceau Landscape and Memory, j’ai fini par sentir qu’il manquait un son de guitare. Je l’ai ajouté un an après l’enregistrement du concert, c’est-à-dire il y a deux semaines.

Gerd Weyhing @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Gerd Weyhing aux Schallwelle Awards 2014
J’ai cru entendre aussi certains sons de Mellotron.

GW – Ce n’est pas un vrai mellotron, c’est un plugin VST qui s’appelle Redtron, entièrement gratuit et légal. Je n’utilise que ce genre de programme. A mon avis, l’instrument n’est pas le plus important en musique. Certains prétendent par exemple que le PPG sonne mieux que le Moog. A la maison, j’ai un vrai clavier sur lequel je pianote de temps en temps. S’il en sort un air qui me plaît, alors je le programme sur le logiciel. La plupart de mes compositions commencent par ce clavier. Puis j’introduis d’autres instruments. Analogique ou numérique, ça m’est égal. Je ne possède moi-même aucun synthétiseur analogique. Je ne travaille qu’avec des plugins. Mais quand je cherche un son, je bidouille jusqu’à aboutir à un résultat qui me plaît, peu importe la source. Je ne décide pas à l’avance de composer un titre pour un instrument en particulier. Aucun d’entre eux, par sa seule existence, ne garantit une bonne musique.

Vas-tu à nouveau tourner cette année ?

GW – Deux dates sont prévues, dont une à Dresde. Je n’ai jamais joué à l’étranger, mais ça me plairait beaucoup de venir en France. Tu ne voudrais pas organiser un « concert à la maison » ? Je ferais volontiers une mini-tournée des salons en France. C’est un concept intéressant, surtout quand on n’a pas beaucoup d’équipement à transporter.


Prochains rendez-vous avec Gerd Weyhing


>> samedi 12/07/2014, 20h00, Völkerkundemuseum, Palaisplatz 11, Dresde, Allemagne
>> vendredi 29/08/2014, 18h00, GEOMAR, Helmholz-Zentrum für Ozeanforschung, Düsternbrooker Weg 20, Kiel, Allemagne