mardi 8 avril 2014

Rencontre avec Winfrid Trenkler, pèlerin de la musique électronique


L’homme par qui tout est arrivé. Journaliste et DJ, Winfrid Trenkler a fait connaître dans son pays l’œuvre de Kraftwerk et Tangerine Dream. Pendant près d’un quart de siècle, dans le cadre d’émissions radiophoniques comme Rock In et Schwingungen, il a inlassablement diffusé cette musique électronique qui a fait la réputation de l’Allemagne, et qu’il considère comme la contribution majeure de son pays à la culture populaire mondiale. Depuis, Winfrid Trenkler s’est exilé en Suède. Mais chaque année, il revient en Allemagne, à Bochum, où la tâche lui revient désormais de remettre le Schallwelle Award d’honneur, dont il fut le premier lauréat. L’occasion d’une rencontre rare.


Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Bochum, le 29 mars 2014

Winfrid, vous avez vécu en direct la genèse de la scène rock allemande. Quelle était l’ambiance, musicalement, dans la RFA de la fin des années 60 ?

Winfrid Trenkler – Dans les années 60, en Allemagne, on jouait et on entendait principalement la musique rock – et ce qu’on appelait alors le « beat » – qui venait des Etats-Unis et d’Angleterre. Au départ, les groupes allemands ne rencontraient pas ou peu de succès, et tous ont connu une longue traversée du désert. Mais même parmi eux, le rock, la pop, le beat – ces notions sont toutes interchangeables – étaient majoritaires. Dans cette affaire, Kraftwerk et Tangerine Dream doivent certainement être considérés comme les vrais pionniers, auxquels il faut ajouter les successeurs directs de Tangerine Dream que sont Klaus Schulze et Manuel Göttsching. Tous ont eu le courage de commencer quelque chose d’absolument original. Mais en même temps, on remarque ici que les conséquences les plus profitables peuvent aussi provenir de circonstances fortuites, voire de véritables erreurs. Je m’en souviendrai toujours : Edgar Froese racontait que tout ce qu’il voulait au départ, c’était imiter le jeu de guitare de John McLaughlin. C’est parce qu’il a échoué qu’il est passé à autre chose. Selon ses propres mots, ce n’est qu’après avoir rencontré Salvador Dali qu’il a voulu réaliser en musique ce que Dali faisait en arts plastiques. Ça, ce fut la décision importante. Mais le succès n’est pas venu tout de suite, loin de là. Tangerine Dream a dû attendre assez longtemps. Kraftwerk a connu exactement la même évolution. Plus aucun journaliste n’obtient d’interview de Kraftwerk depuis des années. De mon côté, j’étais à leurs côtés dans le studio alors que l’enregistrement de leur premier album n’était même pas terminé. J’’ai vécu le début de l’histoire. Or c’est à peu près la même. Ralf et Florian ont d'abord fréquenté une école de jazz à Remscheid parce qu’ils souhaitaient devenir de meilleurs musiciens de jazz. Jusqu’au moment où ils se sont aperçus que ce n’était absolument pas leur tasse de thé ; qu’ils n’avaient aucune affinité avec ce milieu, n’étant tout simplement pas américains. La conviction qu’ils n’égaleraient jamais leurs modèles les a poussés à se concentrer sur ce qu’ils savaient déjà faire. Et c’est ça qui leur a donné l’envie de créer leur propre truc. Mais eux aussi ont galéré.

Pour quelles raisons ?

WT – Surtout parce que les médias, dans leur ensemble, n’ont pas du tout suivi. Comment est-ce possible que, pendant des années, presque une décennie, j’ai été le seul à animer une émission régulière consacrée à l’électronique ? Beaucoup d’autres auraient pu faire de même, mais non ! Pire : la Norddeutscher Rundfunk [la NDR, réseau radiophonique qui diffuse en Allemagne du Nord depuis Hambourg] retournait à l’envoyeur les disques que lui soumettait à l’époque Sky Records, l’un des plus vieux labels de musique électronique d’Allemagne, en expliquant : « nous ne sommes pas du tout intéressés ». Ces groupes ont dû se battre longtemps, et encore, la reconnaissance est d’abord venue de l’étranger. Phaedra [1974], de Tangerine Dream, a atteint le top 20 en Grande-Bretagne. Kraftwerk a connu le succès en France et dans d’autres pays avec Radioactivity [1975], aux Etats-Unis avec Autobahn [1974]. Néanmoins, j'ajoute tout de suite qu'à l’échelle régionale, dès le moment où j’ai joué leurs morceaux dans mon émission, ils ont immédiatement été reconnus aussi en Allemagne, en fait, aussi loin que l’émetteur de la WDR le permettait [depuis Cologne, dans toute la Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Je n’ai jamais eu que des échos positifs à leur sujet dans mes émissions. Et quand Kraftwerk a commencé à jouer dans les salles de la région, c’était plein ! Des salles entières ont dansé sur Ruckzuck, extrait du premier album. Déjà un hit. Le récit que fait aujourd’hui de cette période la presse allemande n’est donc pas très fidèle. Je lisais dernièrement un article sur Kraftwerk dans le Spiegel qui affirmait que le groupe n’avait suscité à l’époque aucune réaction dans son propre pays. C'est inexact. Non seulement je diffusais leurs titres presque toutes les semaines, mais à chaque nouvel album de Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ashra ou Krafwerk, je recevais systématiquement tout ce beau monde en direct dans mon studio. Donc, j’insiste beaucoup, si dans le reste de l'Allemagne, il est vrai qu'aucun de ces groupes n'a joué les premiers rôles, à l'échelle régionale, grâce à la WDR, ils se sont en revanche imposés relativement rapidement.

Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR / photo Lucky2
Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR
Comment est née l’émission Schwingungen ?

WT – Il faut là aussi remonter à la fin des années 60, quand est apparue la notion de musique progressive ou de « rock progressif », dont Pink Floyd était le représentant le plus connu. Enfin il était possible d’entendre dans le rock autre chose qu’une succession de deux ou trois strophes et d’un refrain. C'est cela qu’on a appelé progressif au début. Le rock progressif procédait du jazz-rock. Mais à côté de l’influence du jazz, d’autres éléments sont très vite intervenus, notamment dans le cas de Pink Floyd : expérimentations sonores, composition de titres plus longs et de structures complexes. Pro Pop Music Shop, la toute première émission que j'ai animée, était donc une émission de rock. Elle a débuté en janvier 1970 ou 1971, je ne me rappelle plus. Je me souviens avoir diffusé du Kraftwerk dès le premier numéro. Oui, donc c’était forcément 1971.
Daniel Fischer – Wikipédia dit 1972 ! [intervention du secrétaire du planétarium, dans le bureau duquel se déroule l’interview, qu'il écoute devant l'écran de son PC]
WT – Comment ? Ah mais c'est une erreur ! Car en 1972 j'avais déjà rebaptisé l’émission Rock In. Le but de Pro Pop Music Shop, c’était précisément de parler de ces musiques progressives. Or dès le début, j'y ai inclus l'électronique. Et à la fin de 1983, le marché de la musique électronique avait pris une telle ampleur que j’ai compris qu’il y avait de la place pour une émission entière dédiée exclusivement au genre. J’ai soumis à la station un projet qui devait s’appeler Schwingungen. Dès janvier 1984, la nouvelle émission était à l’antenne. Rock In, restait à ses côtés, désormais recentrée sur le rock et la pop allemande. Et personne ne m'a jamais imposé la moindre contrainte artistique, j'ai toujours pu diffuser tout ce que je voulais.

Dans quelles circonstances l'émission a-t-elle été annulée en 1995 ?

WT – En 1993-1994, la WDR s'est lancée dans un profond remaniement de ses programmes, que je continue, encore aujourd’hui, à considérer comme une catastrophe culturelle. Je tiens aussi à préciser que le responsable à l'époque était un tr** du c** ! Je ne dis pas ça seulement parce qu'il a annulé l'émission. En tant que journaliste freelance, j’étais prêt à accepter cette éventualité. Mais quand on pense que même la Deutsche Welle, la radio allemande à l’international, avait fini par reprendre mes émissions, que la création allemande pouvait ainsi s’exporter dans le monde entier grâce à Schwingungen, je continue à interpréter ce choix comme une honte culturelle. Car enfin, cette musique électronique, qui s’est développée chez nous depuis la fin des années 60, constitue notre seule et unique contribution originale à la musique populaire mondiale. Nous pouvons en être fiers. Tout le reste, même ce que font les Scorpions (l’un des groupes allemands les plus mondialement connus), consiste toujours en dernière instance à emprunter à la musique rock importée des pays anglo-saxons. Le vrai filon créatif, la vraie innovation typiquement allemande, c’est la musique électronique. Je ne manque jamais une occasion de le souligner, car je n’affirme pas cela en l’air. Par exemple, j’ai fait beaucoup d'interviews avec des musiciens anglais. Il arrivait souvent qu'à la fin de nos entretiens, ils finissent eux-mêmes par me poser à leur tour des questions : « que fait Tangerine Dream ?», «que devient Kraftwerk ?», etc. De même, il y a quelques années, j'ai vu un documentaire à la télé suédoise qui s'intitulait simplement Portrait de Kraftwerk. Mais c'est le sous-titre qui compte : « le groupe le plus influent au monde depuis les Beatles » ! Et c'est cela que nous avons congédié des grilles de programmes. On n'a pas le droit de faire des choses pareilles. Surtout quand on sait que la Rhénanie-du-Nord-Westphalie constituait le centre de gravité de la musique électronique.

Uniquement grâce à Schwingungen ?

WT – Oui, très clairement. A l’époque, alors qu’il n’y avait pas encore de gros labels spécialisés susceptibles de distribuer leurs disques, certains musiciens allaient directement chez Saturn, à Cologne, le plus gros disquaire d’Allemagne. « Pouvez-vous vendre mes disques », demandaient-ils ? Mais la réponse était invariablement la suivante : « Ça passe sur Schwingungen ? » Si oui, les disques se retrouvaient en rayon. Sinon, l’artiste pouvait rentrer chez lui. Schwingungen était le seul média. Un jour, un fan de Klaus Schulze lui a demandé, à l’issue d’un de ses concerts à Aix-la-Chapelle : « Connais-tu Winfrid Trenkler ? » Schulze a répondu : « Bien sûr, quelle question ! Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui ».

On arrivait à capter la WDR jusque là ?

WT – Oh, bien plus loin encore ! Dans le Nord de l'Allemagne, avec une bonne antenne, on pouvait la recevoir à Hambourg. Au moins la moitié des Pays-Bas se trouvait également dans le rayon de diffusion. Mais je ne sais pas très bien jusqu'où au Sud. En outre, cette région représente aussi le plus important bassin de population d’Allemagne. Par conséquent, la WDR atteint plus d'auditeur que n'importe quel autre diffuseur.

Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Depuis l’arrêt de l’émission de radio, Schwingungen se poursuit sur un autre support avec Schwingungen auf CD. De quoi s’agit-il ?

WT – J’ai continué à recevoir une telle quantité de courrier d’auditeurs, je disposais d’une telle masse d’adresses personnelles, que j’ai décidé de poursuivre l’aventure sous une autre forme, non plus hebdomadaire mais mensuelle. La formule est simple : l’envoi, chaque mois, d’une sélection de titres en CD contre un abonnement annuel. Les gens ont eu tellement confiance qu’ils se sont tous mis à souscrire l’abonnement avant même que je ne produise le premier Schwingungen auf CD. Si bien que, quelques jours seulement après avoir lancé l’offre, j’avais déjà amassé 100 000 marks de capital pour débuter. Puis j’ai déménagé en Suède. Je connaissais les paysages de ce pays, mais aussi sa musique, notamment le superbe album de Bo Hansson, Lord of the Rings, paru au début des années 70. Depuis, je m’étais souvent dit que j’aimerais bien y vivre un jour. Pendant longtemps, j’ai balancé entre la Suède et l’Allemagne. Je revenais régulièrement à Duisbourg ou Dinslaken, où des amis musiciens me laissaient utiliser leurs studios. C’est ainsi que j’ai produit un certain nombre de Schwingungen auf CD. Puis j’ai décidé qu'il était temps de passer la main. Je me suis dit : « J'ai de mauvaises oreilles, quelqu'un d'autre peut bien prendre la relève ». Ce fut Jörg Strawe [directeur de Cue-Records].

Pourquoi tenez-vous toujours autant à revenir chaque année aux Schallwelle Awards ?

WT – Depuis tout ce temps, il semble qu'on ait fini par me percevoir comme une sorte de légende [rires] ! Avoir animé pendant tant d’années la seule émission consacrée à la musique électronique, avoir pu donner à tous ces musiciens l’opportunité de faire connaître leur musique, tout cela me confère ce statut très agréable. Mais je reviens surtout avec plaisir en tant que laudateur du gagnant annuel de l’Award d’honneur.

Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW, Düsseldorf, 19 janvier 2013 / photo S. Mazars
Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW,
Düsseldorf, 19 janvier 2013
Qu'est-ce qui manque à cette scène pour élargir son public ?

WT – C'est une bonne question. Internet constitue pour beaucoup un élément de réponse. N’importe qui peut faire connaître aujourd’hui sa musique en quelques clics sur la toile. Je ne l’ignore pas. Mais je pense que les médias jouent encore un certain rôle. Par exemple, il suffit que Kraftwerk décide soudain de se produire dans les plus prestigieux musées d'art moderne du monde – à la Tate Gallery, chez eux à la Kunstsammlung de Düsseldorf, un jour à Reykjavik, un autre à l'opéra de Sydney – pour que les médias se précipitent en masse. Les Américains viennent de leur décerner un Grammy Award pour l’ensemble de leur carrière. Le Guardian et le Spiegel leur consacrent des articles monumentaux. Une biographie – non autorisée, bien entendu – vient de paraître. Donc même dans un monde où les moyens de communication ont explosé, les médias conservent une certaine influence. Mais ils pourraient faire mieux. Pourquoi cette musique ne passe-telle pas régulièrement à la radio ou à la télévision ? Pourquoi les Echo Awards [l’équivalent allemand des Victoires de la musique] récompensent-t-il des artistes dans toutes sortes de catégories sauf celle qui est, encore une fois, la seule contribution originale de l'Allemagne à la culture populaire internationale ? Elle aurait dû avoir sa place réservée depuis bien longtemps, et Kraftwerk, Tangerine Dream et Klaus Schulze faire partie des lauréats.

Le simple fait de connaître cette musique, c’est déjà l’aimer, déclarait à peu près Peter Mergener l’année dernière.

WT – L’expérience le confirme. Quand des gens qui n'en ont jamais entendu parler l’écoutent pour la première fois, ils se demandent aussitôt ce que c’est, et huit fois sur dix, ils la trouvent formidable. Mes quarante ans d’expérience me permettent d’en témoigner.