mercredi 9 avril 2014

TMA, un électron libre nommé Torsten Abel

 

Musicalement actif depuis plus de vingt ans, Torsten M. Abel a attendu 2008 pour publier son premier disque sur Syngate, sous le nom de TMA. Connu pour ses multiples collaborations et projets parallèles, il est devenu depuis l'un des musiciens de la scène électronique allemande les plus remuants, notamment dans la région de la Ruhr dont il est originaire. Nommé cette année dans deux catégories – Meilleur Artiste et Meilleur Album 2013 avec RAL 5002 –, il profitait de la cérémonie des Schallwelle Awards pour raconter son histoire musicale singulière. En commençant par révéler sa découverte étonnamment tardive des classiques de la Berlin School.



Torsten Abel alias TMA @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Torsten M. Abel
Bochum, le 29 mars 2014

Une question classique pour commencer : comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce monde de la musique électronique ?

Torsten M. Abel – A la fin des années 70 et au début des années 80, j’ai commencé à m’intéresser aux musiques électroniques qui nous parvenaient de Grande-Bretagne, essentiellement la synthpop, ce que m'a amené à vouloir en savoir plus sur les outils au moyen desquels elle était créée : les synthétiseurs. Dès l’acquisition de mon premier instrument, j'ai commencé à composer moi-même de la synthpop au sein de différents groupes. Ce n’est qu’ensuite qu’un ami m'a introduit à la musique de Klaus Schulze et Tangerine Dream. Mes racines plongent d'abord et avant tout dans la synthpop. Gary Numan, Depeche Mode, Human League : mes premiers héros étaient tous anglais. J'ai grandi avec eux. Dans mon cas, Schulze et Tangerine Dream sont donc intervenus plus tard, au milieu des années 80. Et encore, cet ami m’a d’abord prêté leurs disques de cette époque, Le Parc [1985] et Underwater Sunlight [1986], même si, en ce qui concerne Schulze, il me semble avoir d’abord entendu Timewind [1975]. Ce qui a tout de suite attiré mon attention chez eux, ce sont leurs longs développements, vers lesquels je me suis orienté à mon tour par la suite.

Quand as-tu entendu pour la première fois employer la notion de Berlin School ?

TMA – Le terme procède de ce besoin de toujours classer la musique dans un bac particulier. On a commencé à parler de Berlin School en faisant référence au style que pratiquaient à l’époque Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra. Aujourd’hui, dès lors qu’un artiste, d’où qu’il vienne, pratique lui-même un style de musique fondé sur les séquenceurs, alors il sera automatiquement classifié dans cette catégorie.

A partir du milieu des années 80, tu as très vite accumulé toutes sortes d’instruments. Puis un beau jour, tu as tout arrêté, avant de revenir peu à peu à la musique grâce aux ordinateurs. Tu te décris alors volontiers comme « musicien de salon » à cette époque. Que veux-tu dire ?

TMA – En 1995, un an après la naissance de mon fils, j’ai en effet vendu l’intégralité de mon studio sur un coup de tête. Je croyais même ne plus avoir envie de faire de musique. Je me suis mis à la photo, je voulais surtout passer du temps avec ma famille. Rapidement, pourtant, j’ai compris que je ne tiendrais pas très longtemps sans musique. Il fallait que je retrouve cet univers d'une manière ou d'une autre. Je m'y suis remis lentement, grâce aux logiciels de MAO qui étaient justement en plein essor à cette époque. Mais dès cet instant, il était déjà clair pour moi que cette situation ne pourrait être que transitoire, que je ne pourrais me réaliser pleinement qu’au moyen de véritables appareils, c’est-à-dire quitter mon salon. J'ai donc racheté un certain nombre de synthétiseurs et recommencé sérieusement la musique.

Torsten Abel alias TMA dans son studio / photo : Bettina Abel
TMA dans son studio (photo : Bettina Abel)
Je dois du coup te poser la question : vois-tu une différence entre le matériel et les logiciels ? Peux-tu deviner, lorsque tu écoutes un disque, ce qui relève du hardware, ce qui provient d’un software ?

Sérieusement, je ne crois absolument pas qu’on puisse faire la différence. En tout cas, pas moi. Tout musicien un tant soit peu doué doit pouvoir utiliser n'importe quel instrument disponible pour faire de la musique. Machine ou synthé virtuel, quelle importance ? Evidemment, on attend autre chose d’un logiciel dont les fonctions s’affichent sur un écran. Pour ma part, j’ai besoin de manipuler physiquement des boutons et des potentiomètres. Ils m’inspirent. Mais ça ne m’empêche pas de continuer à me servir de logiciels. Les deux mondes ont leurs avantages. Ceux des logiciels sont nombreux, comme la mémoire ou la simplicité, qui me permettent de développer très vite une idée naissante.

Tous tes instruments ne se trouvent pas dans le commerce. Sont-ils des fabrications maison ?

TMA – D'un côté, je possède des appareils du commerce si anciens et si rares qu'ils ne sont effectivement plus disponibles. De l’autre, je dispose d’un système modulaire fabriqué par une toute petite firme – le gérant travaille tout seul, en fait – qui ne produit qu'un nombre limité d'instruments, de très grande qualité et qui « sonnent » bien. L’homme s'appelle Horst Theis, et sa firme : Theis Modular Synthesizer System. Il est assez connu parmi les musiciens allemands de notre scène, peut-être même ailleurs en Europe.

Fais-tu partie du petit contingent de musiciens qui ont pu devenir professionnels ?

TMA – Non, pas du tout. Je travaille dans les transports en commun, ici même à Bochum et à Gelsenkirchen, où je conduis des trams et des bus.

En ce qui concerne ta carrière musicale, plusieurs rencontres ont été déterminantes. La première, avec Thomas Hermann et l'association Ambient Circle. Que fait cette association ?

TMA – Ambient Circle est un réseau d'amateurs de musique électronique fondé en 2006 dans la région de la Ruhr par Thomas Hermann. Il offre aux musiciens qui n'ont pas accès à la scène l’opportunité de se réunir pour improviser. Les membres se rencontrent environ tous les deux mois et se livrent à des improvisations musicales en commun et en public. Il s’agit en général de musique électronique ambient, en tout cas très calme. J'ai pris contact avec Thomas Hermann en 2008 sur Internet. C’est précisément à cette époque que je voulais recommencer la musique, « sortir de mon salon », comme je disais. Dans sa réponse, Thomas m’a proposé de rejoindre la bande lors de sa prochaine session. J'y ai pris part avec grand enthousiasme. Depuis, je ne manque presque jamais une session. Après plusieurs concerts, nous avons remporté en 2009 le Schallwelle Award du Best Newcomer [Meilleur Espoir].

TMA & Friends : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski / photo : Frank Schüssler
TMA & Friends sur scène.
De gauche à droite : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski (photo : Frank Schüssler)

Les jams, la musique à plusieurs, les collaborations semblent tenir un rôle aussi important que tes projets solo, par exemple avec Alien Nature.

TMA – Absolument. J’ai sorti deux albums avec Wolfgang Barkowski, c’est-à-dire Alien Nature. Wolfgang est aussi membre de notre formation TMA & Friends. En ce moment, c’est la configuration dans laquelle je me trouve le plus souvent sur scène : Thomas Betzler à la batterie, Martin Rohleder alias Martinson à la guitare, Wolfgang et moi aux claviers. Au fil du temps, c'est devenu un véritable groupe.

Jouer avec un vrai batteur, avec un vrai guitariste, et ne pas produire une musique 100% électronique, est-ce un choix délibéré ?

TMA – C'est même primordial en ce qui me concerne, notamment sur scène. Ça offre d’abord un certain confort. Ensuite, c’est plus agréable et plus spectaculaire pour le public de regarder un groupe plutôt que deux types collés derrière leurs claviers. Une batterie virtuelle ne sera jamais aussi vivante qu'un vrai batteur. Quant à Martinson, il s’agit d’un guitariste irremplaçable, mais aussi d’un ami. Il est associé à presque tous mes projets.

En novembre dernier, TMA & Friends a publié un disque live, intitulé 4F Live.

TMA – Le titre est un jeu de mot : « Four Friends » comme « quatre amis » qui jouent sur scène, ou « For Friends », c’est-à-dire « pour les amis », puisqu’il s’agit de la captation de notre concert lors du E-Day à Oirschot, le 6 avril 2013. Le concert a même été filmé par Winfried Wiesrecker et Lutz Hilker. Winfried s’est ensuite chargé du montage et de la production, ce qui nous a permis de sortir un combi CD/DVD. Les fichiers audio seuls sont par ailleurs accessibles en téléchargement sur Bandcamp.

TMA featuring Martinson - RAL 5002 / source : www.syngate.net
TMA featuring Martinson - RAL 5002
Quel est le concept de ton dernier disque studio, RAL 5002, publié justement à l’occasion du E-Day 2013 ?

TMA – RAL 5002 est un code pour désigner une couleur, le bleu outremer. C'est la couleur typique d'un synthétiseur très particulier, le PPG Wave, dont j'ai eu la chance en 2012 de me procurer un exemplaire vieux de 30 ans. Il était sérieusement endommagé, j'ai dû le faire réparer à Hamburg, si bien qu’il m’a coûté une petite fortune. Mais c’est un péché mignon. Je n’ai jamais entendu un son si épais sortir d’aucun autre synthé numérique. Ses sonorités m'ont largement inspiré pour l’album. Même s’il n’est pas le seul instrument utilisé, j'ai commencé à composer chaque morceau avec cet appareil. Le PPG figure ainsi sur chaque titre. Et là encore, Martinson m'accompagne à la guitare.

Depuis 2008, tu es un artiste 100% Syngate. Comment est née cette collaboration ?

TMA – Wolfgang Barkowski joue une fois de plus un grand rôle. C’est lui qui m'a introduit auprès de Syngate, qui était à l’époque son label. Il m'a présenté Lothar Lubitz, le gérant d'alors, auquel j’ai fait écouter l’une de mes toutes premières productions : mon premier CD, réalisé en 1993, que j’ai pu ainsi ressortir en 2008 sur Syngate. Notre collaboration a fonctionné tout simplement parce que Lothar aimait ma musique.

Envisages-tu de produire un jour des singles ?

TMA – Je le ferais s'il y avait un marché. Notre scène ne le permet clairement pas. Le marché de la musique électronique en Allemagne n'est pas aussi développé qu'il y a 15 ou 25 ans. A l'époque, les artistes qui produisaient ce genre de musique vendaient aussi très bien. Ce n'est plus le cas. Nous sommes devenus une très petite communauté. En plus, il y a plus d’artistes. Beaucoup de gens peuvent désormais s’improviser musiciens grâce à des outils informatiques pas chers et très efficaces.

Torsten Abel alias TMA et le guitariste Martin Rohleder alias Martinson sur scène / photo : Aleksandra Przybylska
TMA et Martinson (photo : Aleksandra Przybylska)
Au mois d'août dernier, Kilian m'as dit que tu t'apprêtais également à sortir quelque chose sur Syngate-Luna, c'est-à-dire un album ambient. Est-ce toujours d’actualité ? Quels sont tes projets ?

TMA – Oui, j'y travaille toujours. Mais le projet est un peu passé au second plan ces derniers temps, parce que j'ai d’autres engagements. Le 9 mai, Martinson et moi jouerons au planétarium de Recklinghausen dans le cadre de la seconde édition d’une manifestation que nous avons baptisée Sternentraumreise. Nous serons accompagnés par le groupe Naviára. Il s’agit d’un duo composé d’une chanteuse et pianiste [Vera Meredith van Bergh] et d’un clavier [Anthony J. Walters]. Ensuite, TMA & Friends se retrouverons à Solingen le 30 août. Ce sont pour le moment les deux seules dates confirmées. J'espère pouvoir mettre aussi un point final à une production studio du groupe, de préférence avant notre concert de Solingen. Enfin, je prépare mon nouvel album solo, toujours accompagné de Martinson. Donc l’album ambient n’est pas une priorité, mais il pourrait quand même sortir encore cette année.

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