samedi 24 mai 2014

Aidan Baker : le virtuose des boucles


Guitariste canadien établi à Berlin, Aidan Baker s’est fait un nom au cœur de l’underground. Reconnu mondialement comme une figure de premier plan de l’ambient music, il multiplie également les collaborations, défrichant les territoires encore inexplorés des musiques expérimentales, notamment au sein du groupe Nadja, qu’il forme avec sa compagne Leah Buckareff. Pour la seconde fois de sa carrière, il assurait la tête d’affiche de l’Ambient Festival d’Anvers, une manifestation entièrement dédiée à ce style qu’il pratique si bien en solo, le plus souvent muni de sa seule guitare. Aidan explique sa philosophie, évoque son label, Broken Spine, déploie les derniers titres de sa prolifique discographie et annonce ses prochaines tournées.


Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014

Anvers, le 17 mai 2014

Aidan, as-tu suivi une formation musicale ?

Aidan Baker – J'ai commencé à étudier la musique vers l'âge de 10 ans. J'ai appris la flûte classique, que j'ai pratiquée très longtemps. Mais dès mon entrée à l'université, je me suis tourné vers la littérature. La musique n'est revenue qu'après. Aujourd'hui, je suis musicien à plein temps.

Pourquoi t'es-tu orienté vers la musique expérimentale ?

AB – Question difficile. En premier lieu, je suis passé à la guitare en réaction à mes études classiques. Je ne voulais plus être dépendant d'un orchestre, d'un ensemble ou de tout autre musicien. La guitare m'a apporté cette autonomie. Elle m'a permis de jouer et de créer seul des pièces qui se suffisaient à elles-mêmes, qui ne constituaient plus forcément un élément d'une œuvre plus large. J'ai d'abord joué des chansons folk, puis intégré un groupe punk, mais ce besoin d'autonomie m'a progressivement obligé à expérimenter de plus en plus. C'est ainsi que j'ai découvert et commencé à utiliser les générateurs de boucles et les pédales d'effets, de sorte d'être enfin capable de créer toute une symphonie au moyen d'un seul instrument.

Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Ce qui nous amène à l'ambient music. En général, les musiciens n'aiment pas être rangés dans des catégories. Toi-même, t'associes-tu volontiers à ce genre ?

AB – Je ne suis pas non plus un inconditionnel des catégorisations, mais il est certain que l'ambient exerce une influence sur mon travail. Beaucoup de représentants de ce genre comptent beaucoup à mes yeux, à commencer par Dirk Serries, qui joue aussi ce soir. Nous nous connaissons depuis de nombreuses années. A présent, j'imagine que l'influence est réciproque. Chacun de nous se nourrit du travail de l'autre. En ce moment, j'ai aussi plaisir à écouter la scène berlinoise : Svarte Greiner, le co-fondateur de Deaf Center, ou bien DuChamp, la guitariste italienne. Elle aussi habite Berlin.

C’est aussi ton cas, si j'ai bien compris, alors que tu es natif du Canada. Qu'est ce qui t'a amené à Berlin ?

AB – La musique ! Tourner au Canada, et en général dans toute l'Amérique du Nord, n'est jamais une partie de plaisir, à cause des distances. De surcroît, le Canada ne compte qu'un peu plus de 30 millions d'habitants. Presque trois fois moins qu'en Allemagne. De simples raisons pratiques ont motivé ce choix : trouver un endroit où des gens acceptent de se déplacer pour écouter une musique déjà fort éloignée du mainstream. Le public, un soutien financier et promotionnel : j'ai trouvé tout cela plus facilement en Europe.

Je me demandais s'il n'y avait pas non plus un lien entre ton travail et la scène locale, notamment le krautrock.

AB – Peut-être, c'est possible. Certains de mes projets parallèles ont beaucoup à voir avec ce style. Caudal, l'un des trios dont je suis membre à Berlin, est très influencé par le krautrock. Notre bassiste a déménagé à New York, mais nous avons bel et bien débuté à Berlin, dans ce genre de musique à la fois bruyante, rythmique et hypnotique.

Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014
L'ambient est souvent associée à la musique électronique. Or tu es avant tout un guitariste.

AB – J'utilise rarement les instruments électroniques, en dehors des pédales d'effets, bien sûr. Même quand je décide de travailler avec un synthétiseur analogique, je le traite également à travers ce type de filtres, afin de le transformer en quelque chose de très différent de ce que l’auditeur pourrait en attendre.

Certains artistes promeuvent l'ambient comme un soporifique, d'autres comme un moyen d'accéder à des états de conscience modifiés. Assignes-tu toi aussi à ta musique un objectif particulier ?

AB – Non, elle n'a pas de but aussi précis que cela. Sa seule raison d'être… est d'être. Si des auditeurs en font usage à d’autres fins, par exemple pour s'endormir, je n'y vois aucun inconvénient. Mais je ne veux pas être celui qui dit quoi faire de ma musique, qui prescrit une injonction du type : « Dormez, maintenant ! » Ce choix ne m'appartient pas.

Trouves-tu aussi l'inspiration en dehors de la musique ?

AB – Certainement. Elle ne saurait provenir que du travail des autres. Il suffit que je regarde un film ou que j'ouvre un livre. Souvent, j'en tire certaines idées abstraites. Je tente de capturer une essence, une idée philosophique, puis de la traduire en musique.

Pourquoi l’ambient reste-t-elle cantonnée à l’underground, et plus ou moins ignorée des médias ?

AB – Même si je n'aime pas utiliser le terme d'« intellectuel », c'est un peu celui qui lui est accolé aujourd'hui. Or le genre n'est pas nécessairement intellectuel. Au contraire, il se révèle parfois très instinctif. Mais pour beaucoup de gens, c’est encore une approche du son trop exigeante. On préfère souvent se laisser entraîner par un fond sonore rythmé et joyeux, plutôt que de devoir s’assoir et réfléchir à ce qu'on écoute, ou se lancer dans une analyse de ses émotions. Par conséquent, ce type de musique ne peut attirer qu'un nombre restreint de personnes, donc n’ouvrir qu’un petit marché.

Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff / photo : AMizen Baker
Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff
Qu'est-ce que Broken Spine ?

AB – C'est un label que j'ai fondé avec ma compagne Leah, principalement pour publier la musique de notre duo, Nadja. Cela remonte à l'époque où nous sommes arrivés à Berlin il y a quatre ou cinq ans. Nous tournions tellement avec ce projet qu’il nous paraissait opportun de disposer de disques à vendre au public lors de nos concerts. Mais déléguer ce travail à une maison de disques établie nous a paru trop complexe, surtout s’il s’agit de faire traverser à nos stocks tout un océan. Il nous fallait juste un outil simple pour distribuer nos objets aux fans directement.

C’est sans doute aussi dans cet esprit que tu publies régulièrement tes albums sur Bandcamp. J’ai remarqué que tu t’étais aussi mis au vinyle.

AB – Les LPs jouissent d’un regain de popularité. Certains prétendent que le son est différent, voire supérieur. Je m’intéresse quant à moi à l'objet lui-même : sa taille, sa présentation, tout cet espace pour la couverture. Il ne s’agit pas seulement de musique. L’ensemble du package devient une œuvre d'art en soi. L'autre élément intéressant, c'est que le vinyle ritualise l'écoute bien plus qu’un iPad en fond sonore ou un CD en mode aléatoire. Il faut d’abord placer le vinyle sur sa platine, puis le retourner, laisser courir le diamant. Ça implique une participation plus active de l’auditeur dans le processus d'écoute.

Les couvertures des albums d'Aidan Baker et Nadja / source : brokenspineprods.bandcamp.com + aidanbaker.bandcamp.com
Nadja - Fipper (2013) – Aidan Baker - The Spectrum of Distraction (2012) – Aidan Baker & Maik Erdas - Cameo (2013)

A propos des couvertures, qui est responsable de l'imagerie sur vos albums ?

AB – J’ai l’habitude de travailler avec plusieurs artistes très différents, mais j'aime aussi m’y coller moi-même de temps en temps, car je fais aussi de la peinture et des collages. Leah a conçu certaines pochettes. Assez souvent, nous recevons même des messages spontanés de graphistes désireux de dessiner des couvertures pour nos disques. Nous avons rencontré de la sorte plusieurs artistes très intéressants.

Aidan Baker & Jakob Thiesen - CNTNTL / source :brokenspineprods.bandcamp.com
A. Baker & Jakob Thiesen – CNTNTL
Mieux que le vinyle, tu as carrément sorti un album en cassette. Il s’agit même de l’une de tes dernières œuvres, CNTNTL, sortie au mois de janvier. C'est un drôle de choix !

AB – Je sais, je sais ! J'étais très partagé quant à l'idée de publier des cassettes. Je me souviens du nombre incalculable de mes cassettes que j’ai irrémédiablement détruites quand j'étais jeune, simplement à cause d’un lecteur défectueux qui froissait les bandes. Mais il se trouve que les gens recommencent à apprécier ce support. C'est une nouvelle mode. La nostalgie et la fascination du rétro y jouent un grand rôle, bien sûr. Les gens qui m’achètent des cassettes aujourd'hui ont tous l’âge d’avoir connu ça dans leur jeunesse. Comme le vinyle, elles deviennent un objet d'art, qui permet un packaging intéressant.

Dans ce domaine, Internet ne peut rivaliser. Cependant, l’outil reste incontournable pour découvrir de nouvelles choses. Mais, compte tenu de l’effet de masse, ne rend-il pas plus difficile la découverte des belles choses ?

AB – Je suis d'accord. Internet est un instrument à double tranchant. Je trouve positif qu’il y ait tellement de nouvelles musiques disponibles. Mais c’est justement cela qui peut t’amener à passer à côté de celles que tu pourrais aimer.

Tu es connu comme musicien, mais également comme poète. Comment se fait-il, dès lors, que ta musique soit le plus souvent instrumentale ? N’as-tu jamais éprouvé le besoin de fusionner les deux arts ?

AB – C’est qu’il existe entre eux de grandes différences. La manière de les produire et de les partager n’est pas identique. Chez moi, la musique est un processus libre, très instinctif, quasi automatique. En revanche, l'écriture poétique relève d’une démarche plus étudiée et réfléchie. Les mots sont plus exigeants que le son, ils doivent être plus précis. Un livre me demande beaucoup plus de temps et d’énergie qu’un album.

Aidan Baker - Already Drowning / source : aidanbaker.bandcamp.com
Aidan Baker – Already Drowning
Ta discographie, très prolifique, couvre un large spectre. Pouvons-nous parler de tes dernières productions solo ?

AB – La cassette dont tu parlais doit être la dernière, mais j’étais accompagné par un batteur [Jakob Thiesen]. Plus tôt, en avril 2013, j'ai publié Already Drowning. Mais ce disque aussi fait figure d’exception dans mon catalogue puisqu'il contient, pour le coup, des parties chantées. Il s’agit d’une sorte de saga racontée en chansons. Chaque titre fait intervenir un chanteur différent et éclaire d'une perspective nouvelle le thème du disque : une exploration des mythes et des légendes populaires consacrées aux esprits aquatiques féminins.

Lequel de tes albums peut-il se targuer de n’avoir aucune particularité ? En août 2013, Synth Studies était encore plus radical.

AB – En effet, j’ai composé Synth Studies sur un seul instrument, un modeste clavier Casio. Je l’ai joué quelques fois en concert. Mais je ne m'adonne pas régulièrement à ce genre d'expérience. Pour moi, il s’agit plutôt d’un test ou d’un exercice, qui me permet de découvrir une perspective nouvelle à travers mes techniques d'enregistrement habituelles.

Albums expérimentaux d'Aidan Baker / source : brokenspineprods.bandcamp.com
Variations On A Loop (2012) – Variations On A Loop (Rhythms) (2012) (with Richard Baker) – Synth Studies (2013)

Le processus créatif est-il différent en solo et lors de tes différentes et nombreuses collaborations ? Par exemple avec Nadja.

AB – Avec Nadja, nous partons plus ou moins des mêmes principes que mon travail en studio, mais nous l’étendons à un univers très différent, celui de la noise music et du doom metal, qu'on pourrait du coup appeler ambient metal. Certains utilisent le terme de « metalgaze » ! Je ne l’apprécie pas du tout, mais je l’ai entendu ! Ils ‘agit d’une combinaison de « metal » et « shoegaze », en référence au guitariste qui garde les yeux rivés sur ses pédales d'effets. Quelqu’un d'autre a avancé la notion de « dreamsludge ». C’est une assez belle description.

Tu t'es déjà produit ici à Anvers, lors d'une précédente édition du Antwerp Ambient Festival en 2011. As-tu déjà parcouru la France ?

AB – Oui, plusieurs fois. Au mois de février, j’ai joué en solo à Rouen. Avec Nadja, nous étions à Lille en avril. En septembre, nous repartons en tournée. Nous reviendrons en Belgique, à Gand. Nous participerons également au festival Incubate à Tilburg, aux Pays-Bas [le 15 septembre]. En fait je serai en résidence à Tilburg pendant toute la durée du festival, où j'assurerai cinq shows en cinq nuits dans cinq formations et cinq styles différents.

Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff / photo : Goni Riskin
Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff (photo : Goni Riskin)
A quand le prochain album ?

AB – Nadja vient d’achever une collaboration avec Uochi Toki, un duo hip-hop italien. Nous nous connaissions depuis longtemps mais l'été dernier, nous sommes allés à leur rencontre en Italie, où nous avons enregistrés l'album ensemble. La sortie est prévue pour juin. Attend-toi à un style ambient doom hip-hop ! [L’album devrait s’intituler Cystema Solari].

Aidan Baker en résidence au festival Incubate à Tilburg (Pays-Bas)


Lundi 15 septembre 2014 : Nadja
Mardi 16 septembre 2014 : Aidan Baker
Mercredi 17 septembre 2014 : Nadja + Uochi Toki
Jeudi 18 septembre 2014 : Caudal
Vendredi 19 septembre 2014 : Aidan Baker + Thisquietarmy