samedi 17 mai 2014

Gert Emmens & Ruud Heij entre séquences et silences


Gert Emmens et Ruud Heij font probablement partie des noms les plus respectés de la scène électronique néerlandaise. Le premier comme locomotive de la maison de disque Groove, le second comme l'un des plus grands héritiers de la Berlin School des années 70, maître incontesté des séquenceurs au sein du groupe Free System Projekt. Impliqués dans divers projets en solo ou en collaboration, les deux hommes travaillent souvent ensemble. Ils viennent de publier un nouvel album, Signs, un disque d'ambient music dépourvu de toute ligne de séquenceur, totalement inattendu dans leur discographie. Ils étaient de passage au E-Day pour en assurer la promotion.

 

Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 / photo : Heike Mäder
Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 (photo : Heike Mäder)

Oirschot, le 10 mai 2014

Vous venez de publier un album, intitulé Signs. Mais il ne s'agit pas de votre première collaboration. Quand vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avez-vous décidé de travailler ensemble ?

Gert Emmens – Vers 1999-2000, nous avons tous les deux remporté un concours dans le cadre d'un fan club de musique électronique dont nous étions membres. Nos morceaux avaient été choisis pour figurer sur une compilation, et c'est comme ça que nous avons fait connaissance. Comme j'ai manifesté mon éblouissement devant la collection de synthés de Ruud, il m'a proposé de passer chez lui pour jouer un peu dessus. Nous avons ensuite attendu deux ou trois ans avant de nous lancer dans une véritable collaboration. [le premier disque estampillé Gert Emmens & Ruud Heij, Return to the Origin, a été publié en 2004]. Le temps de constater que nous nous entendions bien et que nous avions beaucoup de goûts en commun, ce que me semble très important. Au début, nous avions juste choisi de ne développer qu'un morceau. En fait, il s'agissait d'un titre préexistant de Ruud, sur lequel il avait toujours voulu ajouter un solo. Il m'a demandé de le faire.

Ruud Heij – Il faut comprendre qu'à cette époque, ce genre d'exercice était hors de ma portée. Je ne savais pas jouer les solos, j'étais à fond dans les séquenceurs. Mais j'avais le sentiment qu'il manquait quelque chose à ce titre, et c'était précisément un solo. Plusieurs musiciens que j'avais sollicités ont essayé, mais sans jamais atteindre ce que j'avais en tête. Puis Gert s'y est mis. Au bout de la troisième prise, c'était parfait : exactement ce que j'avais imaginé sans pouvoir le réaliser moi-même. Ce fut la première pierre de notre collaboration.

Quelle est votre histoire musicale, Comment vous êtes-vous mis à la musique électronique ?

RH – En ce qui me concerne, tout a commencé en 1974, quand j'avais 9 ans. Mon grand frère, qui s'intéressait beaucoup à tous les nouveaux courants de l'époque, a apporté à la maison Phaedra [1974], de Tangerine Dream. Un jour, je regardais des dessins de dinosaures dans un livre pour enfants, et ce disque était sur la platine au même moment. La combinaison m'a paru sensationnelle. J'ai immédiatement voulu écouter d'autres albums de ce genre. Mais comme je n'avais pas d'argent pour en acheter moi-même, j'ai insisté auprès de mon frère. Quand il m'a fait écouter Moondawn [1976], de Klaus Schulze, j'ai compris que je voulais composer moi aussi de la musique.

GE – Pour moi, ce fut un peu plus tôt, dans les années 60. J'ai fait partie de plusieurs groupes de rock – il faut bien commencer quelque part –, mais j'étais déjà familiarisé avec les instruments qu'on appelait alors « synthétiseurs ». Là aussi, c'est grâce à mon frère, qui a neuf ans de plus que moi. Il jouait en boucle Good Vibrations des Beach Boys, qui contient déjà des sons de synthèse. Plus tard, vers 1970-71, après avoir entendu le monstrueux solo de Moog à la fin de Lucky Man, d'Emerson, Lake & Palmer, j'ai voulu en avoir un à moi, sans imaginer une seconde le prix colossal d'une telle machine à l'époque. Puis un jour, j'ai lu dans un magazine la critique d'un album de synthétiseurs d'un groupe allemand, Tangerine Dream. Le disque s'appelait Ricochet [1975]. J'ai découpé l'article, je l'ai emmené avec moi dans un magasin de disques et j'ai demandé au vendeur de me faire écouter le vinyle. C'était fantastique. Inutile de dire que je l'ai acheté aussitôt. Après, j'ai pris aussi Timewind, de Klaus Schulze, et Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans un autre genre. Donc les Allemands ne sont pas les seuls à m'avoir impressionné. Il y a eu quelques Français : Jarre, mais aussi Claude Perraudin. Mon père avait disposé un imposant orgue électronique dans le salon. Il m'autorisait à l'utiliser pour mes propres trucs. C'est comme ça que j'ai commencé à composer dans le style de la musique électronique de l'époque, puis à jouer avec des camarades, à acheter de nouvelles machines. Au bout d'un moment, c'est devenu plus sérieux.

Gert Emmens & Ruud Heij / source : www.gertemmens.nl

Fidèle parmi les fidèles, tu as été un artiste Groove presque depuis le début. Comment tout cela s'est-il produit ?

GE – J'ai d'abord été dans un label néerlandais Quantum Productions. Après deux disques sur CD-R, j'ai vu une petite annonce. Quelqu'un voulait céder son Moog Prodigy (un synthé extraordinaire). Le vendeur en question n'était autre que Ron Boots. Je suis allé chez lui pour récupérer la machine, nous avons commencé à bavarder, et à la fin de l'après-midi, je signais un contrat ave Groove.

Avez-vous tenté de devenir pro ? Que faites-vous dans la vie ?

RH – Non seulement cette scène électronique ne permet pas de gagner d'argent, mais en plus, l'équipement lui-même coûte horriblement cher. Au bout du compte, le moindre centime gagné est réinvesti dans le matériel. Donc j'occupe bien sûr un emploi à côté, qui n'a absolument rien à voir. Je vends des meubles dans un magasin.

GE – Ruud a raison : pas question de vivre de la musique électronique. La scène est bien trop étroite. Je travaille quant à moi pour le gouvernement néerlandais, comme webmaster dans l'administration.

Ruud, j'aimerais parler à présent avec toi d'un groupe impressionnant dans lequel tu es impliqué depuis le milieu des années 90 : Free System Projekt. Etes-vous toujours actifs ?

RH – Malheureusement non. Free System Projekt est en pause, peut-être indéfiniment. Je ne sais pas. C'est d'abord le projet de Marcel Engels, et il s'occupe désormais à plein temps de sa famille. Donc il n'a plus de temps à consacrer à la musique. Quoi qu'il en soit, à la fin de l'année ou peut-être au début de l'année prochaine, un nouveau CD de Free System Projekt verra malgré tout le jour. Il s'agit des enregistrements d'une session que nous avons faite il y a environ un an et demi avec Terry Winter, de Winterstorm. Terry s'occupe d'éditer le disque. Ce sera peut-être le dernier.

C'est bien dommage, car lorsque j'ai entendu Pointless Reminder [1999] pour la première fois, je me suis dit : «Voilà à quoi devrait ressembler Tangerine Dream aujourd'hui ».

RH – Tu n'es pas le premier à nous faire la remarque. Au départ, FSP était un projet solo de Marcel. Quand je l'ai rejoint, j'ai tout de suite pensé à un autre musicien très capable de produire de tels sons : il s'agissait de Frank van der Wel. Marcel n'en avait jamais entendu parler. Je l'ai donc convaincu d'assister à l'un de ses concerts, et il a accepté que Frank intègre FSP. Ensuite, Frank a eu des problèmes personnels qui l'ont forcé à arrêter la musique et à quitter le groupe. Depuis 2007, nous étions de nouveau un duo. Mais à présent, il y a peu d'espoir que Marcel lui-même revienne.

Gert Emmens & Ruud Heij - Signs / source : www.gertemmens.nl
Gert Emmens & Ruud Heij – Signs
Vos carrières solos respectives nous avaient habitués aux explosions de séquenceurs. Or avec Signs, vous signez un disque d'ambient music. Voilà qui a de quoi surprendre : Ruud est impliqué dans un album et il n'y a pas une seule ligne de séquenceur !

RH – J'ai pratiqué le séquenceur à haute dose avec Free System Projekt, avec Kubusschnitt, avec Patchwork, puis avec Gert. J'ai décidé qu'il était temps de passer à autre chose. Je ne suis plus trop inspiré par cet instrument pour le moment. L'un des éléments qui m'ont décidé à me lancer, c'est le commentaire très encourageant des Belges de Roswell Incident, qui m'ont révélé à quel point ils aimaient les parties ambient qui encadraient les développements de séquenceurs de chacun de mes titres. Alors pourquoi ne pas leur consacrer un album entier ? Pour ce faire, je me suis une fois de plus tourné vers Gert.

Mais il y a aussi un concept derrière cet album. Que signifie « Signs » ?

GE – La planète est constellée de puissants radiotélescopes qui analysent les signaux radios en provenance de l'espace. Ces signaux pourraient très bien n'avoir aucune signification. Mais avec un peu d'imagination, la moindre régularité pourrait aussi être interprétée comme un message extraterrestre nous étant destiné, comme dans le film Contact [Robert Zemeckis, 1997].

Comment avez-vous conçu cet album ?

GE – Le processus de création est resté très comparable à nos travaux précédents à base de séquenceurs. En général, nous nous retrouvons dans le studio de Ruud. Il prépare une séquence sur son système modulaire. Comme j'entends en direct ce qu'il fabrique, je peux réfléchir en même temps à quelques accords. Quand nous sommes prêts, nous poussons simplement le bouton « enregistrer » et nous nous mettons à jouer. Cette fois, c'était la même chose, hormis les séquenceurs, bien sûr. Nous avons manipulé des sons jusqu'à ce que l'un de nous attrape quelque chose d'intéressant et démarre l'enregistrement. Au bout d'une heure, nous obtenons déjà un morceau. Nous faisons en général deux ou trois prises de chaque titre. Comme tout est improvisé la plupart du temps, elles ne se ressemblent pas. Il ne nous reste plus qu'à choisir la meilleure. Je m'occupe des finitions dans mon propre studio : j'ajoute des effets, quelques overdubs, je mixe et je procède au mastering. Enfin, il revient à Ruud de me dire si le résultat lui plaît ou non.

RH – C'est très rare que je n'aime pas.

Ruud, lors du dernier B-Wave en Belgique, tu n'as pas caché ton intérêt pour le Memotron de Manikin Electronic. Les parties de Mellotron qu'on entend sur tes disques sont-elles créés à partir du Memotron ?

RH – Je ne possède pas le Memotron, j'utilise des samples. J'ai une sonothèque complète de sons de Mellotron chargés sur un sampler. Donc je n'ai pas ressenti le besoin d'acquérir l'appareil, même si c'est un instrument formidable. Les gens qui n'ont pas accès à des samples auraient tout à gagner à l'achat d'un Memotron.

Gert, tu as participé en 2011 à la compilation Dutch Masters, initiée par Michel van Osenbruggen. Je pose la même question à tous les musiciens néerlandais impliqués : pourquoi as-tu choisi d'illustrer musicalement la peinture Muurhuizen, de Jan Weissenbruch ?

GE – Le tableau original est accroché dans mon salon. Quand mes parents se sont mariés, ils ont reçu plein de cadeaux, parmi lesquels figurait ce tableau. Des années plus tard, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un original, signé à la main. Donc je n'ai pas eu beaucoup à réfléchir quand Michel m'a soumis son projet. J'avais déjà une connexion émotionnelle très forte avec l'œuvre.

Gert Emmens Project - Memories / source : www.gertemmens.nl
Récemment, tu t'es lancé dans un projet parallèle dans un tout autre domaine, le rock progressif. Un album en a résulté, Memories, que tu as publié en janvier 2013 sous le nom de Gert Emmens Project.

GE – Le rock progressif, c'est l'amour de ma vie ! J'y travaillais depuis de nombreuses années. Régulièrement, il m'arrivait de composer un titre ou deux dans cette direction. Un jour, j'ai décidé qu'il était temps d'y consacrer un disque tout entier. Même s'il y a peu en commun avec l'univers de Groove, Ron Boots a quand même accepté de le publier sur le label. C'est Ed Unitsky, le célèbre designer, qui s'est chargé de dessiner la couverture. Son imagerie a peu en commun avec mes disques électroniques. Je développe en ce moment un second album dans la même veine. Comparé à la musique électronique, le rock progressif exige un processus de composition et d'exécution beaucoup plus long et beaucoup plus technique. J'ai joué les solos, la batterie, la basse, assuré les parties de chant. Tout le contraire de l'électronique, où tu peux te permettre de broder autour de quelques idées basiques.

As-tu déjà envisagé de fusionner les deux genres ?

GE – Certaines influences progressives se font déjà ressentir dans mes disques de musique électronique.

RH – On pourrait essayer, Gert.

Le futur de la scène électronique néerlandaise semble assuré avec le jeune Jeffrey, connu sous le nom de Synthex. Gert, comme tu l'as un peu pris sous ton aile, peux-tu en dire un mot ?

GE – Je l'ai rencontré l'année dernière, quand nous nous sommes produits ici-même, à l'étage, lors du E-Day 2013. C'est Ron qui lui avait suggéré de venir jouer. Il n'avait que 13 ou 14 ans. Je lui ai proposé mes services, donné des conseils, mais il a voulu que je l'accompagne sur scène à la batterie et au clavier. L'un des morceaux, que nous avons enregistré, s'est retrouvé sur son second album. Son père, qui est très impliqué, a beaucoup insisté pour qu'il en soit ainsi.

Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014
Allez-vous promouvoir Signs sur scène cette année ?

RH – Non. Personnellement, je ne souhaite plus donner de concerts dans l'immédiat. Ce n'est pas facile de combiner la vie privée et la musique. Ma compagne habite en Allemagne. J'y passe presque tous mes week-ends. Par ailleurs, mon job est physiquement très exigeant. Or l'organisation d'un seul concert demande une telle énergie ! Même une prestation totalement improvisée requiert une certaine préparation.

Vous passez quand même un peu de temps en studio ?

GE – Oui, aussi fréquemment que possible. Je suis en train d'enregistrer mon nouvel album. Je partage l'avis de Ruud sur le temps et l'énergie qu'un concert exige. Mais si les gens me demandent, comme Remy l'année dernière, de les accompagner à la batterie, alors je suis partant. Parce que dans ces conditions, je peux venir les mains dans les poches. Pour le moment, c'est ce qui me plaît.

RH – Mais ne désespère pas ! Qui sait ce que le futur nous réserve ?

>> Site officiel de Gert Emmens