lundi 19 mai 2014

Les villes abandonnées de René Splinter


Le label Groove Unlimited abrite quelques-uns des artistes les plus captivants de la scène électronique néerlandaise. René Splinter en fait partie. Il a publié en 2013 son quatrième album, Modern Ruins, et prépare cette année son premier concert en terre britannique, lors du Awakenings Festival en septembre. Autant intéressé par la face technique que par l’aspect artistique de la musique électronique, René profitait de l’édition 2014 du E-Day pour évoquer ses sujets de prédilections : l’histoire de la musique électronique, les défis du mixage et… les villes en ruines.


René Splinter @ Planetarium Bochum 2012 / photo : Jan-Cees Smit
René Splinter live @ Planetarium Bochum 2012 (photo : Jan-Cees Smit)

Oirschot, le 10 mai 2014

René, parle-moi de tes premiers pas de musicien. As-tu suivi une formation musicale ?

René Splinter – Oui, il y a fort longtemps. Dans ma jeunesse, la télévision diffusait des émissions consacrées à la musique pop. Un jour, en 1977 – je devais avoir 7 ou 8 ans –, ce fut au tour de Jean-Michel Jarre d'être invité. Ses machines, ses lumières, ses câbles, tout était étonnant dans sa prestation, et bien sûr, je n'avais jamais rien entendu de pareil. Il s'agissait d'Oxygène. Cette expérience m'a marqué. Au point que j'ai tanné ma mère pour qu'elle me laisse jouer de la musique comme lui. Elle m'a évidemment répondu qu'il me faudrait d'abord apprendre la musique, jouer d'un vrai instrument comme la flûte, et savoir lire des notes sur une partition. C'est ce que j'ai fait. Lorsqu'est venu le moment de choisir entre le piano et l'orgue électronique, je me suis tourné vers le second, tu t'en doutes bien. Avec le recul, je pense que le piano aurait été plus judicieux. Mais à cette époque, l’apprentissage de l’orgue électronique se déroulait souvent sur des orgues d'église. Donc une excellente formation, mais qui me paraissait alors bien ennuyeuse. J'ai arrêté au bout de trois ou quatre ans pour me contenter, à partir de cet instant, de quelques modestes expérimentations sonores sur mon premier clavier.

Depuis, les machines se sont accumulées, on dirait. Ton studio ressemble presque à un musée du synthé. Quelles sont tes dernières acquisitions ? De quel appareil es-tu le plus satisfait ?

RS – Il y a bien sûr le premier synthé monophonique pro que j'ai acheté, en 1986, le Sequential Circuits Pro One. Selon moi; tout musicien de musique électronique devrait débuter là-dessus, ne serait-ce que pour comprendre ce qu'est un synthé. Ma dernière acquisition est un Roland Jupiter 6 de 1983. Au début des années 90, j'utilisais le fameux Synthex, de la marque italienne Elka. Un synthé énorme et lourd, mais très fiable et doté d'un gros son, dont j'ai dû me séparer. L'année dernière, j'ai trouvé ce Jupiter 6. Comme le Synthex, il s'agit d'un synthé analogique polyphonique. Simplement, il ne dispose que de 6 voix au lieu de 8 pour le Synthex. Pourtant, quand bien même la valeur de ce dernier représente bien quatre fois celle du Jupiter, je n'en échangerais plus pour rien au monde.

Les albums de René Splinter : Almery, Transit Realities, Singularities / source : www.renesplinter.com
Ton premier disque, Almery, a vu le jour en 1989. Puis tu sembles avoir complètement abandonné la musique jusqu'en 2006. Qu'est ce qui t'as poussé à y revenir?

RS – Après Almery, c’est-à-dire après 1989, je n’ai pas cessé d’enregistrer. Mes archives sont pleines de morceaux de cette période. Mais je n’ai jamais voulu les publier, parce qu’aucun ne me paraissait suffisamment bon, suffisamment achevé. Il me semblait qu’il manquait toujours quelque chose. J’ai continué à enregistrer jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise, vers 1995. Pourquoi continuer à faire de la musique si je ne publie jamais rien ? Néanmoins, j’avais bien veillé à tout archiver. C’est alors qu’en 2006, un artiste peintre m'a appelé. Il connaissait mes activités de musicien. Comme il préparait une exposition pour une galerie, il voulait me confier la réalisation de l'arrière-plan musical. Pour lui, j’ai composé mes premiers morceaux en dix ans.

A cette époque, tu as commencé à travailler avec un label allemand, MellowJet. Pourquoi ce choix, alors que tu sais très bien te débrouiller tout seul ? Et pourquoi l'Allemagne ?

RS – Le marché pour ce style spécifique de musique électronique est bien plus développé en Allemagne qu’aux Pays-Bas. La scène y est aussi plus importante et plus vivante.

Vraiment ? Mais regarde autour de toi ! Nous sommes bien aux Pays-Bas ici.

RS – Certes, mais la majorité du public du E-Day est allemande. L’Allemagne restera quoi qu’il arrive le cœur et l’origine de cette scène. Maintenant, pourquoi un label ? Quand j’ai redécouvert mes archives, en 2006, Internet et les nouvelles technologies m’ont semblé un bon moyen de nettoyer mes anciens morceaux selon les derniers standards et de les partager moi-même grâce aux facilités apportées par les réseaux sociaux. Or le succès n’a pas été au rendez-vous. J’ai compris que j’avais besoin d’une maison de disques pour me soutenir. Je me suis d’abord tourné vers Groove, le choix le plus évident. Mais ça n'a pas fonctionné. En revanche, MellowJet m’a répondu favorablement. Après une réédition d’Almery, MellowJet a publié Transit Realities, un disque justement constitué de ce matériel dépoussiéré du début des années 90.

René Splinter @ Planetarium Bochum 2013 / photo : Tom Wiegand
René Splinter @ Planetarium Bochum 2013
(photo : Tom Wiegand)
Après ces deux albums en Allemagne, te voici de retour à la maison, chez Groove.

RS – Oui, un jour Ron m'a appelé pour me demander si j’étais disposé à publier mon prochain album chez lui. Comme c’est ce que je souhaitais depuis le début, j’ai accepté. Aussi simple que ça !

Que fais-tu dans la vie ?

RS – Je suis sans emploi en ce moment. Normalement, je suis technicien dans le domaine des équipements photographiques, mais c’est un métier sinistré depuis des années.

Ceci explique peut-être les compétences dont tu fais preuve sur ton vlog. L’année dernière, tu as lancé ce blog vidéo sur Youtube. C’est ainsi que j’ai appris que tu savais réparer toi-même tes synthés.

RS – En effet, j’ai réparé un Korg Polysix bien mal en point. Ma formation technique m’a aidé, certes, mais c’est avant tout quelque chose que je fais par plaisir. J’aime regarder sous le capot, ouvrir les appareils, comprendre comment ils fonctionnent, comment ils sont conçus.

Tu as aussi eu l’opportunité de jouer sur un theremin.

RS – Le theremin a toujours été une grande source de curiosité, parce que je m’intéresse énormément à l'aspect expérimental de la musique électronique : Karlheinz Stockhausen, bien sûr, Jean-Jacques Perrey, pour sa contribution au développement des instruments électroniques dans les années 50, Olivier Messiaen, pour son travail sur les ondes Martenot, ou plus récemment Dick Raaijmakers, qui vient de mourir. Avec le theremin, on touche à la préhistoire de l'électroacoustique. Grâce à un ami, je suis entré en contact avec les membres du groupe Het Groot Niet Te Vermijden – tu ne les connais probablement pas mais ils sont très célèbres aux Pays-Bas –, qui cherchaient à se débarrasser du leur. Ils ont trouvé acquéreur, mais dans l’intervalle, l’appareil a fini provisoirement dans mon studio.

René Splinter dans son studio / photo : René Splinter
René Splinter dans son studio (photo : René Splinter)
Un autre épisode de ton vlog, consacré à la genèse de Transit Realities, permet de comprendre en détail tes techniques d’enregistrement. Tu y relates par exemple tes premiers pas avec le séquençage Midi.

RS – Avant de passer au Midi, j’utilisais les séquenceurs internes des instruments. Chaque enregistrement consistait en un assemblage de séquences et de  rythmes, tous conçus indépendamment. Même à cette époque, je n'avais pas de table de mixage. Je n'avais qu'un magnétophone à cassettes stéréo pour enregistrer. Je procédais par ajouts successifs, par overdubs.

Lors du travail de dépoussiérage de tes vieilles bandes, comment as-tu réussi à remixer des morceaux enregistrés dans de telles conditions ? A un moment, tu affirmes même avoir isolé 24 pistes à partir de 4 pistes originelles. Comment est-ce possible ?

RS – J'ai toujours gardé précieusement les enregistrements originaux des prises successives. La dernière cassette contient évidemment toutes les prises, mais les précédentes sont toutes moins encombrées. Celles-ci, je les charge dans Logic. Transit Realities était déjà un enregistrement 4 pistes. Dans ces conditions, même si ce travail paraît compliqué, voire impossible, tu vas voir qu’il n’est pas si difficile. Certes, la piste contenant le rythme parcourt pratiquement toute la durée du morceau. Si d’autres instruments le recouvrent, on ne peut plus rien y faire. Mais en général, il peut bien y avoir plusieurs instruments sur la même piste, ils ne sont pas forcément audibles en même temps. On peut par exemple entendre un son de piano pendant sept secondes, puis des cordes, mais il s’agit d’une succession. Il devient dès lors possible de les séparer. Une fois isolé de la sorte, chaque instrument dispose de sa propre piste, à laquelle je peux affecter son propre traitement, ses propres effets, etc., comme lors de n’importe quel enregistrement multipiste.

Comment as-tu appris toutes ces techniques ?

RS – J'ai appris en pratiquant, à l'époque d'Almery. Sans multipiste, il fallait bien me débrouiller autrement. Comme toute post-production m’était interdite, j’ai dû entraîner mon oreille à évaluer le mixage dès la phase d’enregistrement. Ce sont ces limites techniques qui m'ont forcé à comprendre et à m’améliorer.

René Splinter - Modern Ruins / source : René Splinter
René Splinter – Modern Ruins
Ton dernier disque s'intitule Modern Ruins. Tu en as joué certains passages ici-même, lors du précédent E-Day, il y a exactement un an. Cet album raconte-t-il une histoire ?

RS – J’aime bien développer un petit concept pour chaque album. J’avais déjà composé quelques titres de Modern Ruins quand je me suis aperçu que je tenais là l’opportunité de faire un lien avec ma vieille obsession pour les villes abandonnées : les usines, les bâtiments en ruine. Je trouve ça très impressionnant. Tchernobyl en est un bon exemple. Les photos les plus récentes révèlent à quel point ces lieux retrouvent une certaine vie au moment-même où l'homme en perd le contrôle, quand la nature reprend ses droits. Je n’ose jamais m’en approcher. C'est souvent interdit, et pour de bonnes raisons. Si tu restes piégé dans un tel endroit, personne ne viendra te sauver !

Sur la compilation Dutch Masters [2011], chaque artiste impliqué devait composer un titre d’après un chef-d’œuvre de la peinture flamande. Quel tableau as-tu illustré ?

RS – J’ai choisi La Tour de Babel, de Pieter Bruegel [1568], dont la plus célèbre version est exposée au musée Boijmans van Beuningen, dans ma ville de Rotterdam.

Ce choix est-il lié à ton obsession pour les ruines ?

RS – Je n'y avais jamais songé. Les deux sujets – la déliquescence urbaine et la Tour de Babel – ont en commun le thème de la démesure, le gigantisme des constructions humaines qui finissent par échapper à leurs bâtisseurs et reprennent leur autonomie.

René Splinter @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
René Splinter @ E-Day 2014
Lors des Schallwelle Awards en mars dernier, tu étais nommé dans deux catégories, et tu as atteint la seconde place dans les deux cas. Tu as aussi profité de la cérémonie pour accompagner sur scène Eric van der Heijden le temps d’un morceau.

RS – Eric m’avait demandé de l’aider à composer un titre spécialement pour Sylvia Sommerfeld [la présidente de l’association Schallwende, qui organise l’événement]. Sylvia compte énormément pour notre communauté. Nous l'aimons beaucoup et nous savons qu’elle nous apprécie également. C'était l’occasion de lui rendre hommage. Nous avons interprété le morceau pour la première fois lors d’un précédent concert d’Eric au planétarium, il y a deux mois, et une seconde fois lors de la cérémonie.

Qu'as-tu prévu cette année ?

RS – Le 13 septembre, je participerai pour la première fois au Awakenings Festival, à Burton-on-Trent. Je me suis déjà produit aux Pays-Bas et en Allemagne, mais jamais en Grande-Bretagne. Je développe également quelques idées pour un nouvel album. Je compose, je collecte des sons et je programme des séquences. J’ignore encore là date de sortie, mais j’espère finir à temps pour le festival en Angleterre.