lundi 11 août 2014

Christopher Chaplin à la recherche de la note philosophale

 

Né en 1962, dernier fils de Charles Chaplin et Oona O'Neill, Christopher Chaplin a longtemps hésité entre plusieurs chemins artistiques avant d'emprunter (définitivement ?) celui de la musique. De formation classique, il a su s'imposer, en un peu moins de dix ans, comme un compositeur exigeant mais touche-à-tout, puisant partout ses influences, aussi bien dans la musique classique que dans l'avant-garde ou l'électronique. Autant dire que le festival More Ohr Less, organisé par son ami Hans Joachim Roedelius et auquel il participait en 2014 pour la troisième fois, était fait pour lui. Lors de cette onzième édition, il présentait en création mondiale sa dernière œuvre, Aelia Laelia, et en profitait pour répondre à quelques questions sur sa démarche, ses goûts, ses projets.

 

Christopher Chaplin à Lunz am See / photo S. Mazars
Christopher Chaplin devant l'église de Lunz am See, More Ohr Less Festival, 3 août 2014

Lunz am See, le 2 août 2014

Vous appartenez à cette grande famille d’artistes que sont les Chaplin. Comment, dans un tel environnement, ne devient-on pas artiste ?

Christopher Chaplin – Ah, c’est amusant que vous posiez cette question. Ma mère et mon père auraient voulu que nous fassions tout autre chose ; que nous exercions des métiers sérieux, comme médecin ou avocat, comme font les gens raisonnables.

Christopher Chaplin dirige Aelia Lealia @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Christopher Chaplin toujours discret
Vous avez toutefois suivi une formation musicale, notamment des cours de piano.

CC – J’ai débuté le piano assez jeune, en Suisse, avec un professeur privé. Mais pendant très longtemps, j'ai rejeté l'idée de prendre des leçons, notamment autour de l'âge de 10 ans. Ce n'est que plus tard, vers 14 ans que j’ai vraiment commencé à comprendre et à apprécier ce que c’était que la musique classique. Je me suis alors dédié de toutes mes forces à l'apprentissage du piano, et ardemment souhaité devenir pianiste classique. Mes premières compositions remontent à cette époque. Mais je m'étais réveillé un peu tard. Le fait de focaliser toute ma volonté sur cet objectif a eu des effets dévastateurs, dès lors que je suis arrivé au stade où je me suis rendu compte que ça n'allait pas être possible. Parce que je n’avais pas la technique. Ni le solfège. Je n’arrivais pas à lire la musique et à jouer en même temps. Quand j'ai essayé d'entrer au conservatoire de Genève, le choc a été terrible. On voit la qualité, on mesure la concurrence. Me rendre compte à ce moment que je n'avais pas le niveau fut un tel bouleversement que j'ai décidé de rompre totalement avec la musique. J’y suis revenu plus tard, et en fait, cette mauvaise expérience m'a beaucoup servi par la suite.

Vous avez donc poursuivi dans une tout autre direction.

CC – Oui, j’ai déménagé à Londres, où j'avais obtenu un rôle dans un film, en 1984, puis je suis devenu acteur. J'ai passé une dizaine d'années à faire un peu de théâtre, un peu de cinéma.

Vous n’avez jamais pensé à Hollywood ?

CC – J’aurais voulu, mais l'opportunité ne s'est pas présentée.

Grossièrement, votre carrière d'acteur concerne plutôt la décennie 90. Nous allons faire un bond dans le temps, car ce n'est pas notre sujet. En plus; je n'ai vu que Rimbaud Verlaine, en 1995, et le souvenir est confus.

CC – Oula ! Je n'y ai passé qu'une seule journée de tournage.

Christopher Chaplin à Lunz am See / photo S. Mazars
Que s'est-il passé ensuite ?

CC – Là encore, j'ai coupé tous les ponts, pour revenir à la musique, au milieu des années 2000. C’est grâce à la technologie que j'ai pu m'y remettre ; grâce à la possibilité de créer des sons d’instruments acoustiques tout en entendant immédiatement le résultat. Je retrouvais un peu ce que je faisais quand j’avais commencé la composition. Mais à l'époque, il fallait un gros effort pour imaginer ce que donneraient sur un autre instrument – un violon, un trombone – les notes pianotées au clavier. D'un coup, avec la technologie moderne, j'avais la possibilité d'entendre directement ce que j'avais en tête. J’ai commencé avec un clavier électronique Casio à quatre voix. A partir de là, j’ai découvert des programmes comme Cubase, et appris comment mixer. Quand je compose je n’ai pas d’idée préconçue. Je commence avec une voix et je construis dessus. L'improvisation joue un grand rôle. C’est un processus de trials and errors, par tâtonnements. Quand le morceau est plus ou moins achevé, je passe à l’adaptation. J'écris la partition, là aussi grâce aux logiciels, qui permettent de transformer une piste MIDI en portée.

Vous avez commencé avec des musiques de scène.

CC – Oui. Un jour on m’a demandé de composer de la musique pour un théâtre d’enfants en Suède. J’ai réalisé trois productions de ce type. C’était une expérience agréable. Travailler sur l’ordinateur, c’est très bien, mais on se demande toujours si ça va être possible. J’écrivais pour des instruments acoustiques sans savoir ce ça donnerait en live.

Etes-vous devenu un musicien à plein temps ?

CC – Oui, je passe tout mon temps à faire de la musique.

De nos jours, l'électronique est partout : à l'origine, par la création de sons, et à l'arrivée, par la prise et le traitement du son. Même des genres qui n'ont a priori rien à voir n'y échappent pas. Vous-même, vous considérez-vous comme un musicien électronique ?

CC – Non, plutôt comme un compositeur. Mais quand je collabore avec quelqu'un comme Hans Joachim Roedelius, quand on joue et qu'on improvise ensemble sur des synthétiseurs, alors effectivement, je peux me considérer comme tel. Cette année, c’est seulement la quatrième fois que je me livrais à une telle expérience. C’est absolument terrifiant pour moi, mais ça représente aussi un véritable défi.

Kava & Christopher Chaplin – Seven Echoes (Fabrique Records) / source. www.discogs.com
Kava & Christopher Chaplin – Seven Echoes
Parlons de ces collaborations. Votre première production discographique, en 2010, résulte de votre travail avec un musicien autrichien connu sous le nom de Kava. Comment est né le projet ?

CC – Par hasard. J’avais publié quelque chose sur MySpace. Un jour, Michael Martinek, de Fabrique Records, m'a écrit quelque chose comme : «J’aime beaucoup de ce que tu fais. Est-ce que tu voudrais rejoindre notre label ?» J’étais ravi. C’est lui qui a organisé cette collaboration avec Kava. Ça s’est fait uniquement par échange de fichiers. Je l’ai rencontré pour la première fois après la sortie du disque, qui s'appelle Seven Echoes. C’est génial, ces situations !

Je viens seulement de découvrir l'album. J'ai tout de suite remarqué la profusion de clics et de bips.

CC – Oui ! Ça, c’est lui, c'est Kava, il est génial ! C'est un artiste tout jeune, la trentaine ; un ingénieur du son et un musicien extraordinaire.

Et comment avez-vous connu Hans Joachim Roedelius, qui nous accueille aujourd'hui à Lunz ?

CC – Seven Echoes a été présenté pour la première fois à Gugging, près de Vienne, dans un ancien hôpital psychiatrique devenu un Centre d'art brut. Il s’agissait d’un festival sur deux jours. Achim était là. Une fois encore, Michael Martinek me l'a présenté. C'est vraiment grâce à lui, tout ça. Peu après notre rencontre, un an plus tard, peut-être, la BBC a demandé à Achim de collaborer avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Il m’a choisi. J'ai retravaillé des fichiers qu'il m'avait envoyés. D'ordinaire, je travaille très lentement. Pour ce projet, je disposais d'un temps limité, et curieusement, j'ai pu finir assez rapidement. Je considère ça comme un signe, quand tout se déroule aussi bien. Depuis que je connais Achim, je viens régulièrement lui rendre visite en Autriche, même si j'habite toujours à Londres.

Hans Joachim Roedelius & Christopher Chaplin – King of Hearts (Sub Rosa) / source. www.discogs.com
Hans Joachim Roedelius & Christopher Chaplin – King of Hearts
Il y a deux ans est sorti King of Hearts, l'album qui a résulté de cette collaboration.

CC – King of Hearts contient toutes les sessions de la BBC, mais aussi quelques petites choses en plus. Je me suis occupé de toute la partie orchestrale, mais aussi plus ou moins de la production, puisque c’est Achim qui m’a envoyé sa musique et que j'ai complété son travail.

Récemment, vous avez publié sur Facebook des photos de vous deux sur un trône. Hier, en allant faire un tour du côté, de la forêt, je l'ai découvert par hasard et reconnu immédiatement. De quoi s'agit-il ?

CC – Il s'agit d'une œuvre conçue par Martha et Achim Roedelius, qu'ils ont présentée il y a deux mois dans un château en Autriche. La chaise a ensuite été déplacée à Lunz. [L’œuvre s’intitule Der Lauscher, soit L’Oreille indiscrète. De petites enceintes dans le dossier reliées à un panneau solaire permettent d’écouter les bruits de la forêt.]

Der Lauscher, une oeuvre de Christine Roedelius, Lunz am See / photo S. Mazars
Der Lauscher
Vous êtes désormais un habitué du festival More Ohr Less. Quel a été votre rôle l'an passé ?

CC – Je viens ici pour la troisième fois. L’année dernière, j’ai joué une improvisation avec Achim. Nous nous sommes présentés sur scène sans avoir la moindre idée de ce qui allait se passer. Heureusement, Onnen Bock [le nouveau partenaire de Roedelius au sein de Qluster] nous accompagnait, donc c’était plus facile pour moi. Je pouvais me cacher un peu derrière les deux autres. Mais c’était magnifique. En 2013, Christoph Müller, de Gotan Project, et Stephan Steiner faisaient également partie du casting. A un moment, il y même eu une impro avec plus ou moins nous tous sur scène, soit sept personnes.

Cette année, vous êtes venu présenter et conduire votre nouvelle œuvre, une création mondiale, si j'ai bien compris. Comment s'appelle la pièce et de quoi parle-t-elle ?

CC – L'œuvre s'intitule provisoirement Aelia Laelia. Je vais peut-être la rebaptiser L'Enigme de Bologne. Aelia Laelia est le nom d'une pierre tombale redécouverte au XVIIe siècle à Bologne, sur laquelle figure un mystérieux texte latin. Je n'en ai repris qu'une partie. Des poètes comme Gérard de Nerval ou Walter Scott l'ont souvent cité. Il a également été utilisé par les hermétistes modernes, qui pensaient y découvrir l'énigme révélée de la pierre philosophale. C’est un texte peu connu que je trouve très beau. Je suis tombé dessus à l'époque où je m'intéressais beaucoup à l’alchimie.

Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014

La pièce fera-t-elle l'objet d'une publication en CD ? Si oui, vous sortiriez là votre tout premier album solo, non ?

CC – Le disque sortira, oui, mais pas en solo. Ce sera à nouveau une collaboration avec Achim, parce que la voix de piano, qu'il joue ici et là, est de sa composition. Or elle est devenue à mes yeux l'élément essentiel du morceau. Comme lorsque Miles Davis joue trois notes, pas grand-chose, qui deviennent finalement incontournables, les passages d'Achim représentent pour moi l’âme de la pièce. Or tout s'est déroulé très spontanément. J’avais composé une piste de base, et en deux prises, il s'est assis au piano et a ajouté sa touche. En revanche, le processus de composition était pour moi un peu différent. Tandis que les musiques pour le théâtre d'enfants étaient entièrement acoustiques, je suis cette fois également actif sur scène derrière un synthétiseur. Il y a en plus un violoncelle, une contrebasse, un trombone, une clarinette basse et donc une chanteuse.

Qu'avez-vous apprécié jusqu'ici ?

CC – La prestation d'Achim avec Christian Ludwig Attersee. Très audacieux. Les chansons d’Andrea Eckert. Magnifique. Et aussi le premier soir, les œuvres de Bach dialoguées entre le saxo et le violoncelle. Le violoncelliste [Lukas Lauermann] pratique aussi beaucoup le jazz, il n’est pas enfermé dans le classique. Du coup il est presque plus touchant quand il joue les œuvres de Bach que quelqu’un qui ne connaît que ça.

Christopher Chaplin à Lunz am See / photo S. Mazars
Que pensez-vous du concept du festival, qui marie différents styles musicaux, différents arts, mais aussi l'art et la discussion philosophique ?

CC – J’adore. Quand je suis revenu à la musique, je me suis dit : il faut être une éponge il faut prendre de tout, ne pas rester enfermé dans un genre. Cette façon de procéder m’inspire beaucoup. J’aime me laisser surprendre, même par des choses qui ne m’attirent pas au premier abord. Par exemple, en ce moment, je suis très intéressé par la musique contemporaine anglaise, notamment par quelqu’un qui a beaucoup travaillé en France et qui s’appelle Harrison Birtwistle. Or pendant de nombreuses années, j'étais complètement fermé. Il y a certains aliments qu'on trouve tellement écœurants qu'on ne peut même pas les avaler, c'est physiquement impossible. Puis, du jour au lendemain, on se dit : « mais c'est bon ! » Il en va de même avec la musique. Ma première expérience de l’opéra n'a pas été positive. Je trouvais tout ridicule, les chanteurs, les voix. La gestuelle sur scène, ça peut être dur, parce que ça ne correspond pas physiquement à la musique (sauf peut-être chez Wagner). Et un beau jour j'ai à nouveau écouté, et j'ai trouvé ça merveilleux. De la même manière, J'ai longtemps détesté John Coltrane, avant de le comprendre enfin. Comme je le disais, je me pousse toujours à aller vers les choses qui ne m’intéressent pas d’abords. Si on est vraiment ouvert, ce genre de déclic peut se produire du jour au lendemain. Mais il faut se pousser. C'est ce que je recherche, cet instant très précis où il se passe quelque chose et qu'on se dit « j’ai compris ».

Avez-vous des projets ?

CC – Oui, quelques-uns. A très long terme, des œuvres pour orchestre. Peu de choses, en fait, mais qui vont me mobiliser très, très longtemps ! Je compose en ce moment une espèce d’oratorio pour orchestre sur L'Enigme de Bologne, très différent de la pièce que j'ai présentée avant-hier. Il y aura aussi un peu d’électronique, ainsi que deux chanteurs, une soprano et une basse.