dimanche 10 août 2014

Les sculptures sonores de Tim Story


Né en 1957 à Philadelphie, Tim Story fait partie de ces artistes inclassables, à mi-chemin entre la musique expérimentale, la musique électronique et l’avant-garde. Si en solo, son répertoire s’ancre principalement dans l’ambient music, Story révèle un tout autre visage en collaboration. Partenaire régulier du pionnier allemand Hans Joachim Roedelius, il participe régulièrement à son festival, More Ohr Less, organisé à Lunz am See en Autriche. Cette année, les deux hommes se retrouvaient à nouveau sur scène pour une réinterprétation d’un de leurs premiers disques, Lunz, paru en 2002. Tim Story en profitait pour dévoiler son actualité : la sortie de Lazy Arc, un nouvel album très attendu avec Roedelius, mais aussi celle de Snowghost Pieces, sa toute première collaboration avec l’autre facette de Cluster, Dieter Moebius.


Tim Story à Lunz am See, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tim Story à Lunz am See, lors de la 11e édition du festival Mohr Ohr Less, 2 août 2014

Lunz am See, le 1er août 2014

Puisque nous sommes ici, à Lunz am See à l’occasion du festival More Ohr Less, commençons par évoquer Hans Joachim Roedelius et votre rencontre.

Tim Story – Nous nous connaissons depuis très longtemps : 1983 ! A cette époque, je venais de publier deux disques en Europe sur un petit label norvégien, Uniton Records, et deux autres au Japon. Cette année-là, j’ai pensé que je pourrais quitter mon job et voyager trois mois en Europe, rien que pour faire de la musique. J’avais déjà écrit à Joachim. Je crois même que je lui avais envoyé certains de mes morceaux, parce que j’étais déjà un grand fan de cette scène expérimentale et électronique allemande, surtout Can et Cluster, mais aussi Joachim en solo, notamment son disque Selbstportrait [1979]. Je crois que je me sentais lié à lui d’une certaine manière. J’étais tout jeune, la petite vingtaine. J’ai dû mentionner mon désir de visiter l’Europe ; il m’a carrément proposé de venir le voir. J’ai passé du temps dans sa famille. Sa fille Rosa n’avait alors que sept ans. A présent, je fais un peu partie de la tribu.

Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less 2014
Le professionnel que tu es devenu a-t-il suivi une formation musicale ?

TS – Comme Joachim, je suis un autodidacte. Mais je ne suis pas un performeur comme lui ou un improvisateur. J’aime composer, j’aime fabriquer la musique. Mais je n’ai pas de formation technique. Je n’ai jamais fréquenté d’école de musique. Simplement, j’ai toujours aimé le son, la technologie, les synthés. Quand j’ai commencé, on avait encore des magnétophones 4 pistes. Mais quand j’affirme que je suis autodidacte, je dois aussitôt préciser que ça ne rend pas les choses nécessairement plus faciles. D’un côté, on est libre parce qu’on n’a pas à penser en termes techniques, à respecter des règles qu’on ne connaît pas de toute manière, comme l’harmonie ou tel accord qui ne va pas avec tel autre, etc. Mais d’un autre côté, le manque de bases limite les possibilités. Pour dire cela, je me fonde sur la comparaison avec mon frère aîné. Nos parents n’ont jamais été artistes professionnels, mais ils aimaient la musique et nous faisaient écouter les classiques. A cinq ans, j’ai découvert Le Sacre du printemps de Stravinsky. Ma mère était pianiste, elle jouait Debussy. Il y a toujours eu de la musique à la maison. Mon frère, lui, a étudié très sérieusement, fréquenté une école de musique, composé pour des fanfares. Moi, j’étais plutôt timide, je passais du temps dans la cave à enregistrer des morceaux électroniques. Un jour, il a écouté et m’a dit qu’il n’aurait jamais imaginé assembler des sons de cette manière. Il a puisé sa force dans sa connaissance musicale, j’ai puisé la mienne dans l’ignorance des règles et des attentes qui s’y rattachent. Si on suit les règles, un certain accord en commande un autre et ainsi de suite, jusqu’au moment où on converge fatalement vers une seule et unique direction. De mon côté, j’étais libre de développer ce que je voulais.

Story / Roedelius - Lunz (Grönland Records) / source : www.discogs.com
Story / Roedelius – Lunz (2002)
Tu te considères donc plutôt comme un musicien de studio ? Comment travailles-tu ?

TS – Je commence bien sûr par improviser, mais je retravaille beaucoup, jusqu’à aboutir à une composition ciselée. D’ordinaire, je pars de quelque chose qui m’intéresse, une succession d’accords, un rythme prometteur. A partir de là, je commence à imaginer les autres parties, les autres instruments. Sur Lunz, j’ai procédé exactement comme ça. A chaque mélodie de piano de Joachim, j’ai proposé un contrepoint.

Comme beaucoup d’autres musiciens de musique expérimentale ou électronique, tu multiplies les collaborations. Pour quel motif ?

TS – Les collaborations me permettent d’explorer des registres qui me resteraient inaccessibles en solo. Récemment, je me suis embarqué dans une combinaison qui mêle instruments électroniques et orchestraux : piano, violoncelle, hautbois. Une sorte de musique pour chambre noire, très mélancolique. J’aime en particulier travailler avec Joachim. Il nous arrive d’échanger des fichiers, mais le plus souvent, nous nous retrouvons dans le même studio, comme pour le nouvel album, Lazy Arc, qui est sorti hier. Nous avons travaillé ensemble dans mon studio aux Etats-Unis, mais aussi à Lunz. Il y a deux ou trois semaines, j’ai aussi publié un disque chez Bureau B avec son ancien compère de Cluster, Dieter Moebius : Snowghost Pieces. Auparavant, chacun de nous avait déjà un peu participé au travail de l’autre. J’avais contribué à son disque Blotch [2010] sur un morceau. Cette fois, il s’agit de notre première véritable collaboration.

Ce doit être plus bruyant qu’avec Roedelius !

TS – Oui, oui, beaucoup, et très rythmé aussi. J’aimerais beaucoup entendre ton opinion. C’est une musique très chargée, dense, bruyante, mais pas chaotique. Assez ordonnée, finalement. Pour te donner une idée, nous avons inséré de nombreuses boucles à partir de sources très étranges, comme le clic d’un appareil photo, des portes qui claquent ou des chaises qui tombent, transformés en rythmes. Dieter a affecté au bruit d’une balle un effet de zip assez saisissant. En général, les boucles sont rares dans mon travail. Mais Snowghost Pieces en est le dernier exemple.

Moebius / Story / Leidecker - Snowghost Pieces (Bureau B) / source : www.discogs.com
Moebius / Story / Leidecker – Snowghost Stories (2014)
Ce que tu me décris ressemble beaucoup à de la musique concrète.

TS – « Musique concrète », oui. Nous autres, anglophones, utilisons aussi le terme français. Notre troisième larron est Jon Leidecker, qui a notamment collaboré avec Matmos et Negativland. Jon est un artiste de collages qui vient de San Francisco. Pour lui, transformer des sons naturels en musique est une façon habituelle de travailler. Quelques-uns des comptes-rendus du disque déjà parus évoquent une ambiance d’usine à jouets. C’est vrai que nous avons multiplié les sons amusants. En revanche, nous les avons intégrés à un ensemble plus ordonné qu’il n’y paraît. Ce n’est pas que du bruit au hasard.

Tu disais aimer la technologie. Quels outils utilises-tu ?

TS – Je suis un grand usager de l’informatique, mais beaucoup moins pour composer que pour manipuler et modifier le son. Je ne séquence pas. En revanche, je fais beaucoup de processing. Pour le reste, je travaille toujours un peu à l’ancienne. Pro Tools me sert de station d’enregistrement. En concert, j’utilise le logiciel Atmosphere, de Spectrasonics. Demain, tu entendras beaucoup de sons développés à l’aide cet outil. Mais à la maison, je préfère combiner le software et le hardware. J’associe par exemple le logiciel Omnisphere [le successeur d’Atmosphere] à mon Kurzweil K2600, à mon MemoryMoog ou à des synthés analogiques. J’aime par-dessus tout les plugins dans ProTools. Je les utilise énormément pour former et déformer le son. J’aime prendre des sons acoustiques, comme le violoncelle, et leur faire subir toutes sortes d’altérations électroniques, parfois très légères, si bien qu’ils conservent la respiration et la vie de l’instrument joué par l’être humain, mais acquièrent en plus ce feeling presque extraterrestre.

Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Dans la mesure où un musicien électronique travaille souvent par superposition de calques difficiles à reproduire quand il est seul sur scène, sauf à jouer presque tout en playback, je me suis souvent demandé s’il prenait réellement plaisir à ce type de performance.

TS – Non, ce n’est pas marrant ! Pas du tout ! Je crois qu’il faut vraiment repartir de cette distinction entre performeurs et compositeurs. Parfois, les deux se retrouvent dans la même personne. Je me situe plutôt du côté des seconds. J’aime créer, transformer, remanier, tordre les sons. Je suis clairement moins à l’aise dans la performance. Comme tu le disais, tu ne peux pas tout faire, tout seul. Demain, lors de notre concert avec Joachim, nous jouerons tous les deux en direct, lui au piano et moi au synthé, sans piste de playback, précisément pour la raison que tu invoques. Nous souhaitons jouer live même si le résultat paraîtra en conséquence plus simple, moins riche. La dance music, c’est un peu ça : un son énorme et un type qui joue avec un doigt assis dans un fauteuil, sans qu’il soit possible de savoir s’il joue vraiment quoi que ce soit, si tout est préenregistré ou s’il se contente de manipuler un simple et unique filtre. Je trouve ça très frustrant, alors que le travail en studio autorise tant de possibilités. On peut construire des choses extrêmement sophistiquées. En concert, c’est plus dur. Spécialement pour quelqu’un comme moi qui ne joue pas souvent, parce qu’il faut inventer tout sur scène en direct. Mon unique show en solo est visible sur Youtube [Tim Story était invité à participer à l’AMBIcon 2013 aux côtés de Steve Roach et Robert Rich, notamment], soit une heure complète de musique un peu spacey des années 80. On peut m’y voir très affairé.

Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tu viens d’utiliser le qualificatif spacey pour désigner ta musique. Or tu n’ignores pas que les journalistes adorent les genres et les classifications. Ambient, space music, krautrock : où te situes-tu par rapport à ces notions ?

TS – Quand mes premiers disques sont sortis, ils se sont retrouvés un peu partout, aussi bien dans les bacs « électronique » qu’« avant-garde » ou « jazz », et même « classique ». Comme cette musique n’avait pas de nom, les journalistes ont bien dû en inventer un, ce qui est une situation géniale, très gratifiante pour un musicien. Mais quand j’ai commencé à explorer les atmosphères plus calmes de l’ambient, j’ai aussitôt atterri dans la catégorie new age, qui constitue à mes yeux une véritable poubelle conceptuelle. Ça m’a d’autant moins plu que je me fais un devoir de composer des morceaux courts et bien bâtis. Des petits jams ou des miniatures classiques, pour ainsi dire. Alors se retrouver associé à ce genre insensé, là, non ! Ça m’énerve. Je me retrouve plus dans le concept d’ambient, que je perçois comme plus neutre. Quant au krautrock : j’ai souvent entendu Joachim et Dieter en interview dire qu’ils ne se sentaient pas du tout concernés par cette étiquette, mais bon, puisqu’on la leur collait, pourquoi pas ? Certains des comptes-rendus de Snowghost Pieces dont je parlais invoquent précisément cette notion de krautrock. Oui, il y a ce groove, oui il y a cette ambiance. C’est probablement une étiquette commode pour comprendre de quoi on parle, mais je ne pense jamais à ça quand je compose. Je ne me dis jamais : « Tiens ! Aujourd’hui, je vais faire un morceau ambient, ou un truc krautrock ».

Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Story & Roedelius live @ More Ohr Less 2014
Qu’écoutes-tu en ce moment ?

TS – Toutes sortes de choses : Miles Davis, du jazz, Debussy, Can, Cluster, Stereolabs, de la musique pop, la musique du Bulgarian Women’s Choir, Mahavishnu Orchestra, Roxy Music.

T’intéresses-tu aussi à des artistes proches de ton propre univers ?

TS – Ça arrive. J’ai toujours apprécié la musique électronique et les gens qui y excellent, quelle que soit leur génération. Par exemple Oneohtrix Point Never ou Boards of Canada. Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs venus à la musique électronique parce qu’ils aimaient Joachim. Cluster exerce une grosse influence sur cette jeune génération. C’est très bien. A l’inverse, beaucoup de musiciens de mon époque ont progressivement dérivé vers une musique plus new age, plus mollassonne, alors que de mon côté, j’ai l’impression de devenir de plus en plus bruyant !

Tim Story avec Hans Joachim Roedelius à Lunz am See, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tim Story et Hans Joachim Roedelius pendant le soundcheck, More Ohr Less Festival 2014, Lunz am See