jeudi 9 octobre 2014

Johan Tronestam, le synthétiste venu du nord


Pour son sixième album, Johan Tronestam a rejoint cette année l'écurie allemande SynGate Records. Ce résident des îles Åland, en mer Baltique, ne pouvait rester éternellement loin de l'Allemagne, berceau d'un genre de musique électronique auquel il est attaché depuis bientôt vingt ans. L'album, intitulé Compunctio, est sorti le 19 juillet 2014, à l'occasion de la Schwingungen Gartenparty qui se tient annuellement à Hamm et au cours de laquelle Johan s'est livré à son tout premier concert en solo. Désormais bien connu dans la famille de la musique électronique traditionnelle, Johan a refait le déplacement vers le sud trois mois plus tard, afin d'assister à la 7e édition du festival Electronic Circus à Gütersloh. Et il n'a pas été déçu du voyage.

 

Johan Tronestam à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam de passage à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Qui es-tu Johan ? D'où viens-tu ?

Johan Tronestam – Mon nom est Johan Tronestam. Je viens des îles Åland, un archipel d'environ 6500 îles, la plupart inhabitées, situé dans la mer Baltique, entre la Suède et la Finlande. J'y habite depuis 2006. C'est là que je travaille et que je compose ma musique. L'archipel appartient à la Finlande mais jouit d'un statut spécial d'Etat associé car ses 25 000 habitants sont en fait tous suédophones. Åland a d'abord appartenu au royaume de Suède, comme la Finlande, mais quand la Russie s'est emparée de cette dernière, elle a aussi pris l'archipel, et l'a rattaché à sa possession de Finlande. Après la Première Guerre mondiale et l'indépendance de la Finlande, c'est la SDN qui a décidé que le territoire lui resterait finalement associé plutôt qu'à la Suède.

Je ne savais pas qu'il y avait une scène électronique dans les îles Åland.

JT – Je dois en être le seul représentant ! Je n'ai encore rencontré personne sur place qui partage cette passion.

Johan Tronestam - The Island / source : www.discogs.com
Johan Tronestam – The Island (2007)
Les paysages de l'archipel font-ils partie de tes sources d'inspiration ?

JT – Oui, énormément. Ils affectent beaucoup mes compositions, notamment mon premier disque, The Island [2007], qui leur est entièrement consacré. Je suis vraiment très impressionné par les paysages de l'archipel. On y trouve une nature sauvage et vivante. Et je pense que ma musique reflète cela.

Tu parlais de ton travail. Qu'exerces-tu comme métier ?

JT – J'ai d'abord travaillé en Suède, comme conseiller d'orientation. J'aide les gens à s'insérer sur le marché du travail. J'ai aussi travaillé en collaboration avec diverses compagnies dans le même but : favoriser l'orientation professionnelle.

Quand as-tu commencé à enregistrer de la musique électronique ?

JT – Comme beaucoup d'autres, j'ai d'abord joué dans plusieurs groupes dans des genres très différents, comme la pop, le rock ou le rock progressif. J'y occupais en général le poste de clavier, car j'avais depuis toujours une certaine familiarité avec le monde de la musique électronique. Aussi, quand j'ai décidé de produire ma propre musique, vers 1995, c'est dans cette direction que je me suis orienté. J'ai commencé à me constituer un petit studio et à y explorer de nouvelles manières de produire des sons électroniques, tout en me laissant inspirer par les artistes qui nous ont précédés et que je considère un peu comme mes mentors.

Qui sont ces mentors ?

JT – Jean-Michel Jarre, avec Oxygène, a bien sûr représenté pour moi la porte d'entrée dans le monde des synthétiseurs. Tout comme les premiers albums solo de Tim Blake [ancien clavier de Gong et Hawkwind], ou encore Neuronium, mais aussi des compositeurs suédois comme Ralph Lundsten et Bo Hansson. Ralph Lundsten est un compositeur de musique électronique plutôt connu. Bo Hansson évolue quant à lui dans un environnement plus progressif. Mais je trouve aussi des sources d'inspiration en dehors de la musique électronique, ) commencer par Pink Floyd, ou, toujours dans le domaine progressif, des groupes comme Yes, par exemple.

C'est donc en 2007 que tu as publié The Island, ton premier disque, puis quatre autres par la suite, tous autoproduits.

JT – Oui, j'ai créé pour l'occasion mon propre label, TeamQuasar, afin de publier des CD pressés. C'était un choix délibéré mais presque inévitable, pour la simple raison qu'il est très difficile de trouver une maison de disque là où j'habite, à plus forte raison dans le domaine qui m'intéresse.

Johan Tronestam - Compunctio / source : syngate.bandcamp.com
Johan Tronestam – Compunctio (2014)
En revanche, ton tout dernier, Compunctio, est paru chez SynGate le 19 juillet dernier.

JT – Beaucoup d'amis, avec qui j'étais entré en contact sur Internet, faisaient partie du label, comme Christian Ahlers, connu sous le nom de BatteryDead. J'ai d'ailleurs eu l'occasion de le rencontrer en vrai l'année dernière à Hamm, lors de la Gartenparty 2013. Et beaucoup d'entre eux m'ont conseillé de solliciter Syngate Records, qui pourrait être intéressé par ma musique. Au début de cette année, j'en ai parlé à Kilian, qui était très ouvert, et très content que je pense à lui pour mon disque.

A quel genre de musique doit-on s'attendre en entendant Compunctio ?

JT – Même si je reprends en grande partie la structure classique à base de séquenceurs et de pads, beaucoup de gens me disent que ma musique n'en est pas moins particulière, que j'ai un genre bien à moi. J'y introduis aussi parfois des ambiances de folk music, comme celle qu'on trouve en Scandinavie. Cependant, le disque a été très compliqué à réaliser. Au-delà de cette structure électronique, j'ai joué un maximum de solos. Quant au sujet, il m'a été soufflé par mon frère aîné Staffan. Compunctio décrit la souffrance spirituelle des hommes dans leur quête du sens de l'existence, de la beauté et du divin. Tout l'album est imprégné d'une certaine atmosphère religieuse.

Et comment construis-tu tes performances live ?

JT – Je suis obligé de me reposer sur une piste en playback afin d'avoir les mains libres pour jouer les solos. En effet, ma musique est assez complexe. Plusieurs pads, des séquenceurs, des percussions qui vont et viennent : tout cela s'entremêle et il n'est pas possible de contrôler tout ça en direct, à moins de renoncer à une bonne partie des instruments.

Johan Tronestam live & Schwingungen Gartenparrty 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam live @ Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014
Qu'a représenté pour toi ton concert à la Gartenparty au mois de juillet dernier ?

JT – Du stress. J'avais déjà joué sur scène auparavant avec plusieurs groupes, mais jamais seul. Donc c'était une première, en ce qui me concerne. Les premières vingt minutes, j'étais un peu nerveux. J'espère qu'on n'a pas vu mes mains trembler. Ce n'était pas à cause du trac, mais plutôt parce que j'avais peur que quelque chose fonctionne mal techniquement, qu'un instrument me trahisse, par exemple. Je me demandais en permanence : « Est-ce que tout va bien fonctionner jusqu'à la fin ? » J'avais deux Roland Gaia, un mini-clavier relié à un iPad et un Korg Kronos, mais ce n'était pas le mien, d'où l'incertitude. J'en ai un à la maison, mais il m'aurait été difficile de le transporter jusqu'à Hamm. Thomas Jung, qui jouait avant moi ce jour-là, m'avait donc gentiment prêté le sien.

Tu as un iPad ? Donc tu n'es pas un puriste de l'analogique, tu es aussi ouvert aux nouveaux outils.

JT – En l'occurrence, il s'agissait plus prosaïquement d'une solution pratique. A la maison, j'ai un Roland JX-8P. Comme, là encore, il m'était impossible de l'emporter avec moi depuis si loin, je l'ai samplé sur l'iPad, de sorte de disposer des pads dont j'avais besoin pour le concert.

Le voyage depuis les îles Åland doit être un sacrée expérience.

JT – Il n'y a pas de train ni d'autoroute sur l'archipel, mais la plupart des îles sont reliées entre elles par des ponts. Tout le monde a sa voiture; Peut-être y a-t-il même plus de voitures que d'habitants. De Lemland, où j'habite, je dois d'abord me rendre à Mariehamn, la capitale, sur l'île principale, pour y prendre un ferry jusqu'à Stockholm. Soit deux heures de traversée. De là, je file à l'aéroport et je prends un avion à destination de Cologne. Et ce n'est pas fini. Après, je peux compter sur un excellent ami pour me chercher à l'aéroport et m'amener jusqu'ici.

Un ami qui habite Cologne ?

JT – Non. Weimar. Il s'agit de Bernhard Popp. Je t'ai dit que c'était un excellent ami !

Johan Tronestam - Impressions / source : www.discogs.com
Johan Tronestam – Impressions
Pourquoi as-tu décide de refaire le déplacement aujourd'hui, à l'occasion de l'Electronic Circus ?

JT – C'est très important, parce qu'un tel événement me permet de rencontrer beaucoup de gens qui partagent avec moi la même passion pour ce type de musique. Pour quelqu'un comme moi, qui habite dans les mers septentrionales, ici c'est un peu La Mecque de la musique électronique, le point central, le point de convergence des passionnés. C'est là que ça se passe, et c'est là que je dois être.

Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de musique électronique ?

JT – Je me sens comme un musicien de musique synthétique instrumentale. Un genre qui peut paraître extrêmement pointu, c'est vrai, alors qu'en fait, il s'agit d'un univers très vaste. De la Berlin School à Vangelis, le spectre est immense. Mais d'une manière ou d'une autre, quand on s'intéresse à cette musique, on en revient toujours à l'Allemagne, et en particulier à cette région. Pour faire partie de cette famille, je dois donc rester connecté avec les gens d'ici.

En parlant de connexions, hier, lors du dîner de pré-festival, tu as rencontré pour la première fois une légende de la radio allemande, Winfrid Trenkler.

JT – Une belle rencontre ! Winfrid Trenkler est un homme très agréable et très intéressant à écouter parler. Il connaît une foule d'anecdotes et m'a beaucoup appris au sujet de l'histoire de la musique électronique et du rôle qu'il a joué. Il a été l'un des premiers journalistes à s'y intéresser en Allemagne, et à diffuser cette musique sur les ondes. L'émergence de cette scène, en particulier en Rhénanie-Westphalie, doit beaucoup à ses émissions. A titre plus personnel, j'ai été également enchanté de découvrir à quel point il connaît aussi la scène scandinave. Il faut dire qu'il habite désormais en Suède. Ainsi, mes deux mentors, dont je t'ai parlé au début, Ralph Lundsted et Bo Hansson, eh bien lui, il les a rencontrés personnellement.

Johan Tronestam à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam, Electronic Circus 2014
Te reverrons-nous sur scène dans un avenir proche ?

JT – Je l'espère. Rien n'est prévu, mais en ce moment, je tente d'organiser quelque chose en Scandinavie. Je souhaite me produire d'abord à Åland. Je suis en contact avec une chaîne de télévision locale, qui aimerait bien réaliser une vidéo à partir de ma musique. J'espère que ça va se faire. J'ai aussi reçu des échos d'une station de radio finnoise qui possède des copies de mes anciens albums et qui pourrait aussi en faire bientôt quelque chose.

Et un nouvel album ?

JT – Je  travaille sur deux albums en même temps. Le premier est achevé depuis très longtemps, mais je souhaite revoir le mastering. Le second sera en revanche entièrement inédit. Je travaille sur un nouveau concept.