vendredi 10 octobre 2014

Spheric Music, le label Berlin School et au-delà


Lambert Ringlage s'est fait connaître au début des années 90, lorsqu'il commença à publier des albums de Berlin School – d'abord en cassettes puis en CD – sous le nom de Lambert. Désormais à la tête d'une des maisons de disques spécialisées dans le genre, Spheric Music, il produit depuis près de dix ans les disques de l'un des monuments de cette scène, Robert Schroeder, mais aussi ceux d'un Français, le Nantais Bertrand Loreau. Entre les sorties de Spiral Lights, le dernier Loreau, et Backspace, le nouveau Schroeder, lui-même trouve encore le temps de composer. Avec Hypnosphere, le duo qu'il forme avec Wolfgang Barkowski, il publie aujourd'hui l'album Timedrift.



Le logo de Spheric Music, label dédié à la Berlin School / source : www.sphericmusic.de
Spheric Music : musique électronique et Berlin School
Gütersloh, le 4 octobre 2014

Lambert, d'où vient ta passion pour la musique électronique ?

Lambert Ringlage – Bonne question. Je dois réfléchir un peu, parce que ça ne date pas d'hier. Mais je crois bien que c'est de la faute de Tangerine Dream. Au début des années 80, mon frère m'a fait écouter pour la première fois leur album Stratosfear [1976]. J'en ai été marqué durablement.

As-tu une formation musicale ?

LR – Pas vraiment. J'ai joué un peu de guitare, appris quelques accords. Puis j'ai acquis un premier synthé, un petit Casio. Mais j'ai toujours joué à l'oreille, jamais en suivant une partition. J'ai composé tous mes premiers morceaux de la même manière.

Quel genre composais-tu à l'époque ?

LR – Au début, et particulièrement sur mon premier album, on pouvait entendre très clairement l'influence de Tangerine Dream, plus spécifiquement le TD du début des années 80. Des albums comme Tangram [1980], Thief [1981], Logos [1982] et Poland [1984] m'ont beaucoup inspiré. Je m'en suis éloigné par la suite, même si cet héritage se ressent encore.

En 1991, tu as fondé ta propre maison de disques, Spheric Music, dans le but de distribuer ta musique. Pourquoi ne pas avoir fait appel à un label existant ?

LR – J'y ai pensé, mais j'ai préféré me débrouiller seul, dans la mesure où je restais ainsi libre de mes choix. Je peux créer mes propres couvertures de disques, choisir les endroits où je vends mes produits. J'ai tout en main et je suis indépendant. C'était la raison principale.

Disques et collaborations de Lambert parues chez Spheric Music / source : www.discogs.com
Quelques disques de Lambert parus chez Sheric Music : Lambert – Mirror Of Motions (1993)
Lambert & Palantír – Finis Terrae (1997) / Jiannis & Lambert – Timeless Vision (1999)
Par la suite, Spheric Music a grandi. Pour quelle raison as-tu décidé un beau jour de distribuer le travail d'autres artistes ?

LR – Peu à peu, j'ai noué un certain nombre de contacts avec d'autres musiciens. Une de mes connaissances, que je croisais régulièrement lors de concerts ou de festivals comme celui-ci, m'a un jour appris qu'elle venait de composer un album et m'a demandé si je pouvais l'aider à le sortir. Il s'agit d'Apeiron (Andreas Prinz). J'ai dit : « D'accord, essayons ! » Rien n'était vraiment planifié. Par la suite, d'autres musiciens ont manifesté leur intérêt pour Spheric Music, comme Palantir (Christian Schimmöller), Jiannis puis beaucoup d'autres. Nous nous connaissions si bien, nous étions amis, alors pourquoi pas ? L'amitié est au fondement de toute ma démarche.

Spheric Music est donc à la fois un label et un distributeur.

LR – Oui, je gère d'une part mon label, qui publie les œuvres d'un certain nombre d'artistes, et d'autre part, je fais de la vente par correspondance, en Allemagne et dans le reste du monde. La plupart des musiciens associés à cette scène font partie de mon catalogue de vente par correspondance. Parmi les artistes véritablement estampillés Spheric Music aujourd'hui, on trouve notamment Klangwelt, Axxess, (Axel Stupplich de Pyramid Peak), Food for Fantasy, Erik Seifert, mais aussi Hypnosphere (un duo dont je fais partie avec Wolfgang Barkowski alias Alien Nature) et enfin Robert Schroeder ; ce dernier depuis bientôt dix ans.

Robert Schroeder est l'une des stars de cette scène. Ses premiers albums sont devenus des classiques. Comment s'est-il retrouvé dans ton roster ?

LR – Nous étions en contact par mail depuis un moment. Je connaissais son travail de longue date. Puis un jour, en 2005, j'ai entendu dire qu'il venait d'achever un nouveau disque après une longue pause, mais qu'il ne souhaitait pas en assurer lui-même la publication. Je lui ai demandé de m'envoyer quelques extraits. On s'est rencontrés, on a discuté, et on a signé. C'est pour moi un grand honneur de publier les albums d'un artiste aussi important. Robert est un grand nom.

Deux albums de Bertrand Loreau chez Spheric Music / source : www.discogs.com
Journey Through the Past (2012)
Interférences
(2013), avec O. Briand
Il y a aussi des Français chez Spheric Music.

LR – Bien sûr, il ne faut pas les oublier ! Enfin, il s'agit surtout de Bertrand Loreau. Olivier Briand aussi, mais seulement dans le cadre de son album en commun avec Bertrand, Interférence [2013]. Comment nous en sommes arrivés à travailler ensemble, je dois avouer sincèrement que je ne m'en souviens plus très bien. L'e-mail a joué son rôle. La musique de Bertrand ne m'était pas inconnue. Il m'a fait confiance assez vite, en m'envoyant sur CD-R une flopée de morceaux tirés de ses archives. Je ne sais même plus combien. J'ai tout écouté, encore et encore, et j'ai pu choisir ceux qui me plaisaient. Mes titres préférés étaient tous chaleureux, analogiques, avec quelques accents de Jarre, de Schulze, et ce petit charme français mélodique que je trouve très agréable. J'aime en particulier son Journey Through the Past [2012], constitué de vieux trésors analogiques composés dans les années 80, que je trouve incroyablement romantiques. Par la suite, Bertrand s'est recentré sur la Berlin School, le genre dans lequel je suis moi-même spécialisé.

A part la Berlin School, que peut-on entendre quand on achète un disque Spheric Music ?

LR – Tu entendras de la Berlin School des années 70… de la Berlin School des années 80… un peu de Jarre. Peu d'ambient. De nombreux CD comportent des passages ambient, mais aucun disque complet. Pas non plus de new age, même si je distribue les disques de Deuter et Gandalf. C'est plutôt périphérique chez moi.

Comme Spheric Music existe depuis le début des années 90, tu as été un témoin privilégié de l'avènement d'Internet. Qu'est-ce que ça a changé concrètement pour tes activités de producteur et de distributeur de musique ?

LR – Internet permet d'abord et avant tout de nouer plus de contacts. L'inconvénient, c'est que la vente de CD devient de plus en plus difficile. Beaucoup de gens préfèrent désormais le téléchargement. Du coup, j'en propose aussi, mais pas directement sur le site de Spheric Music. Je passe par l'intermédiaire de CD Baby. En revanche, Internet me permet d'atteindre sans délai n'importe qui dans le monde entier. Dans l'ensemble, j'y vois donc une évolution plutôt positive.

Lambert Ringlage @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Lambert Ringlage @ Electronic Circus 2014
Est-ce devenu pour toi un travail à plein temps ?

LR – Non. Je gagne ma vie comme éducateur social à mi-temps. La gestion de Spheric Music n'est qu'un à-côté. Je m'en occupe tout seul. Du coup, je me sens privilégié de pouvoir pratiquer une telle activité, si différente du travail quotidien. Mais je ne pourrais pas en vivre.

Tu as un job, tu as Spheric Music. Te reste-t-il un peu de temps pour ta propre musique ?

LR – C'est devenu difficile. Mais je tente de profiter de chaque jour de congé. Je n'ai jamais complètement arrêté, même s'il m'est arrivé de connaître de longs mois sans toucher à un instrument. Depuis peu, néanmoins, je suis redevenu actif. Ainsi, Timedrift, le nouvel album d'Hypnosphere, mon projet commun avec Alien Nature, vient de sortir : hypnotique, sphérique, très orienté Berlin School ; beaucoup de séquenceurs. On peut même percevoir l'influence du Tangerine Dream de l'époque d'Encore [1977]. Et pour la première fois, je joue un peu de guitare électrique.

Quelles sont les autres nouveautés du label ?

LR – Le nouveau Robert Schroeder, bien sûr ! Il s'appelle Backspace, et vient également de sortir. Robert continue à explorer l'univers des séquenceurs, mais dans une ambiance plus moderne, plus eighties. Un excellent disque, facile d'accès, parfait pour les longues soirées où on veut se laisser aller à rêver. Au début de l'année, Bertrand Loreau a aussi publié son nouvel album, Spiral Lights, qui ne pourra que plaire aux fans de Berlin School. Et puis l'année prochaine, en janvier ou février, je vais enfin sortir un nouvel album solo, un Lambert. Le dernier remonte à 1995. J'y introduis de nouveaux sons, de nouvelles influences, mais je conserve toujours Tangerine Dream en toile de fond.

Les nouveautés chez Spheric Music / source : www.discogs.com
Les parutions 2014 chez Spheric Music
Bertrand Loreau – Spiral Lights / Robert Schroeder – Backspace / Hypnosphere – Timedrift