samedi 11 octobre 2014

Vile Electrodes : fourrures, latex et synthés


Composé de Martin Swan et Anais Neon, le duo Vile Electrodes explore une veine synth-pop qui fleure bon les années 80. Neon & Swan ont même eu l'honneur d'ouvrir pour OMD, lors de la tournée allemande du groupe de Paul Humphreys et Andy McCluskey en mai 2013. C'est à cette occasion que le duo a aussi pu découvrir la vitalité d'une scène plus ancienne, la scène électronique allemande des années 70, et se faire connaître d'elle. Invité à participer au festival Electronic Circus au mois d'octobre de la même année, Vile Electrodes y a fait si forte impression que les organisateurs n'ont pas hésité à les solliciter pour la seconde année consécutive. Et après l'Allemagne, la France ? Un premier concert à Lille est prévu en avril 2015, dans la foulée de la sortie du second album, In the Shadows of Monuments.

 

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Martin, Anais : avant votre rencontre, aviez-vous une formation musicale ?

MS – Moi oui. Pendant de très nombreuses années, j'ai joué dans différents groupes. C'est ce que j'avais toujours voulu faire. Dès l'âge de 9 ans, je faisais partie d'un groupe punk. En grandissant, ça n'a pas changé. Et quand Jane et moi avons commencé notre relation, vers 2001, je jouais encore dans une autre formation depuis quelques années. Mais notre collaboration artistique n'a vraiment débuté que deux ou trois ans plus tard.
Jane Caley alias Anais Neon – Plus que ça ! Nous n'avons pas commencé avant 2006. En ce qui me concerne, Vile Electrodes constitue ma première expérience dans un groupe et ma première expérience musicale. A part chanter dans les pièces qu'on nous faisait jouer à l'école primaire, je n'ai pas eu de contact particulier avec la musique avant cette date. Le projet Vile Electrodes est quant à lui né en 2009. Nous avions toutes ces chansons sous le bras et nous nous sommes dit « Pourquoi ne pas en faire quelque chose ? »

Vile Electrodes - The Future Through a Lens / source : vileelectrodes.bandcamp.com
Le premier album : The Future Through a Lens (2013)
Que signifie le nom Vile Electrodes ?

MS – Il s'agit de la première chanson que nous avons écrite ensemble, dans un style plutôt bluesy, à la Goldfrapp ou Electric Swing Circus, mais sans vraiment avoir eu conscience à l'époque de cette filiation. La chanson parle de ce qui se passe quand on se retrouve embarqué dans une mauvaise relation.
AN – Une relation détestable, Vile – j'adore ce mot –, dont on ne peut pas s'échapper, qui nous retient liés, comme des électrodes branchées au cerveau. Le mot Electrodes a en outre l'avantage de rappeler notre identité électro. Sur le moment, ça nous a paru un excellent nom pour le groupe. Mais… parfois nous le détestons, n'est-ce pas Martin?
MS – Oui, nous n'avions pas encore de nom le jour de notre premier concert. Il a fallu en choisir un à la hâte. Le promoteur voulait simplement savoir quoi inscrire sur l'affiche. C'est un peu un accident.
AN – Nous avions des idées, mais là, il fallait choisir dans la minute. D'un côté, c'est un bon nom pour Google. Si tu tapes Vile Electrodes dans le moteur de recherche, nous sommes le seul résultat. En revanche, quand, dans un endroit un peu bruyant, quelqu'un nous aborde et nous dit « J'adore votre groupe !  C'est comment, déjà, votre nom ? »…
MS – On a beau s'époumoner, le type comprend quelque chose comme « Vileprode ». Ce serait dommage que des gens qui ont apprécié notre show ne puissent jamais nous retrouver.

Etes-vous devenus des musiciens professionnels ? Est-ce votre but ?

MS – Nous le sommes dans nos têtes. Mais oui, c'est un objectif. Vile Electrode nous mobilise déjà à plein temps, mais si le groupe, lui, rentre bien dans ses frais, il ne nous rapporte pas encore assez pour manger. Pas encore. Nous devons tous les deux travailler partiellement à côté. J'enseigne la production musicale.
AN – Je bosse chez un créateur de mode, et j'aide aussi Martin à son travail comme enseignante d'appoint.

Vous êtes très connu pour votre identité visuelle forte. Est-ce une partie du spectacle ou est-ce une partie de vous-mêmes ?

AN – Le deux, je crois. Quand nous nous sommes rencontrés, nous nous habillions pour aller en boîte. Dans des clubs électro ou fétiches, on doit toujours se déguiser. Par ailleurs, l'une des raisons pour lesquelles je n'avais jamais été dans un groupe auparavant, c'est ma nervosité. J'ai terriblement le trac sur scène. Donc je me suis créé un alter ego, un personnage, et c'est lui qui monte sur scène et non moi. Je trouve ça rassurant.
MS – Beaucoup d'artistes ne pensent qu'à leur musique et négligent leur image. Sur scène, tu dois offrir une performance, faire le spectacle. Les costumes en font partie intégrante.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014

Sur Facebook, vous proclamez votre amour pour les machines vintage. Avec quels jouets allez-vous monter sur scène ce soir ?

MS – Avec un mélange d'appareils de plusieurs époques. Quelques vieux trucs, comme un Roland Juno 60, un classique de la marque paru en 1983, et aussi un SH-101. La plus vieille pièce de notre panoplie ce soir sera un autre Roland, un string synthesizer, le RS09 [de 1978]. Mais nous ne nous considérons pas du tout comme l'un de ces groupes qui, par principe, ne daignent jouer que sur de l'analogique ou du vintage. Le plus important à nos oreilles, c’est la musique, c’est le résultat. Un bon son, une bonne texture s'apprécient indépendamment de l'outil qui les a générés. Ce n’est qu’accessoirement que, oui, il se trouve que je suis un peu fétichiste.
AN – On construit de nos jours d'excellents synthés analogiques. Nous ne nous sommes pas privés d'en acheter.

Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Anais Neon
Anais, tu partages donc dès le départ avec Martin cette passion pour les machines ?

AN – Non. Mais j’aime leur look. Quand nous nous sommes rencontrés, je ne savais même pas ce qu’était un synthé, et à peine ce qu’était la musique électronique. Je m’y suis mise vraiment à cause de la vague electroclash, vers 2001, avec des groupes comme Peaches, Miss Kittin, Fischerspooner…
MS – DJ Hell, Ladytron…
AN – Ce sont ces artistes qui m'ont initiée au genre. Et quand j’ai rencontré Martin, il m’a emmené dans son antre, où il y avait déjà toutes ces machines. Je lui ai demandé : « C’est quoi, ces pianos ? » Et il m’a répondu : « Ce sont mes synthétiseurs ! »
MS – Maintenant, elle est obligée de partager cette passion. Elle n'a plus le choix !

C’est la seconde fois aujourd’hui que vous jouez au festival Electronic Circus. Vous avez aussi remporté cette année deux Schallwelle Awards. Connaissiez-vous cette scène auparavant ?

MS – Nous l'avons découverte petit à petit. Pas avant de venir jouer en Allemagne. Après notre première tournée allemande en première partie d'OMD, en mai 2013, nous avons rencontré Frank Gerber, et c’est lui qui nous a mis au parfum. J’ai toujours été passionné par la scène électronique allemande, et conscient de son importance. Je suis un grand fan de Tangerine Dream. Cette musique a tenu un rôle important dans mon développement musical. En revanche, je ne savais pas que cette scène connaissait une actualité aussi riche. Nous nous en sommes pleinement rendu compte lors de notre premier Electronic Circus, l'année dernière.
AN – C'est une vraie communauté, en fait.
MS – Elle n'est peut-être pas gigantesque, mais déjà plus large qu’au Royaume-Uni. Le fait de revenir jouer à l'Electronic Circus nous tiens particulièrement à cœur. Cela signifie que nous cadrons avec n'importe quelle scène. Ici, beaucoup de visiteurs viennent surtout écouter de la Berlin School.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Neon & Swan devant la Weberei @ Electronic Circus Festival 2014
On vous catalogue souvent comme un groupe synth-pop. Comment vous percevez-vous vous-mêmes ?

AN – Nous acceptons le terme synth-pop. Quelques-unes de nos chansons sont très pop, pas vrai Martin ? Mais certaines personnes pensent que ce que nous faisons s’arrête là. Ce qui n’est pas le cas.
MS – Je crois qu’il faut distinguer la synth-pop et les groupes qui jouent de la pop music avec des synthés. Si tu écoutes Depeche Mode ou Joy Division, certes on peut déjà parler de pop music, mais ça ne ressemble sûrement pas à Kylie Minogue ou Madonna à la même époque. Et pourtant, ils utilisaient tous des synthés. C’est un terme souvent utilisé mais pas toujours bien compris. Notre musique correspond en partie à cette notion, mais en partie seulement. La preuve : beaucoup de gens qui se proclament fans de synth-pop n’aiment pas ce que nous faisons !

Ce revival pour la musique électronique du début des années 80 – qu'on observe surtout depuis la sortie du film Drive en 2011, avec des titres comme Nightcall de Kavinsky ou A Real Hero de College – vous a-t-il été profitable ? Et d'abord, vous sentez-vous proche de tout ça ?

AN – Oui, moi oui.
MS – Mouais. Je pense que les circonstances jouent ici un rôle central. Par exemple, un groupe qui repart en tournée après une longue absence ; ou bien le fait de se souvenir d’une chanson entendue dans une pub. Ça finit par atteindre la conscience collective. Ce serait bien de voir cette scène grandir un peu plus.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014
Jusqu’à présent, vous avez autoproduit tous vos disques. Est-ce un choix délibéré ?

MS – Oui. Nous n’avons rien contre le fait de travailler avec des maisons de disques et des distributeurs. Mais ce qui nous paraît essentiel, c’est de contrôler ce que nous faisons en matière de produits. Or, pour l’instant, personne n’est venu à nous pour nous proposer mieux que ce que nous parvenons à fabriquer nous-mêmes.

Oui, vous semblez attacher une importance très grande au fait de proposer des objets de collection. Qui est le graphiste ? Qui a fait le logo ?

MS – C’est moi. Anais s’occupe de la fabrication main.
AN – Je suis le bras, tu es le cerveau. J’aime beaucoup fabriquer nos produits. Ça rend chaque objet spécial pour les gens, et ça nous permet de créer des liens très agréables avec eux. Par ailleurs, nous voulons nous assurer qu’ils achètent un objet qui vaut le coup.

Mais que pensez-vous alors de la mythologie du « tout téléchargement » qui prolifère sur Internet ?

MS – Aujourd'hui, on peut tout télécharger gratuitement sur Internet. En un sens, le fait d’avoir accès, n'importe quand et n'importe où, à la musique que j'aime, c’est fantastique. Mais j’ai grandi dans une autre culture. La passion que tu peux éprouver pour un album, un CD ou un vinyle, pourrait fort bien se perdre aujourd’hui, parce que se procurer l’objet de son amour sous la forme d’un téléchargement est devenu trop facile. Il manque cette dimension d'attente. Il manque aussi cette possibilité de tenir entre les mains un produit tangible, un artefact.
AN – Par exemple, nous avons publié une édition limitée métallisée de notre premier album, The Future Through a Lens. Le digipack est rangé entre deux plaques de métal vissées entre elles. Je me souviens d’un type sur Internet qui avait posté un commentaire sur un forum pour raconter qu'il en était déçu,  parce que le coffret ne rentrait pas dans ses rayonnages, à côté des autres CD standards. Je me suis dit : « Génial ! C'est exactement ce que nous recherchons ! » Nos objets sont faits pour être mis en évidence sur une étagère. Ils sont conçus pour être regardés plutôt que stockés.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014

Comment utilisez-vous Internet ?

AN – Nous ne serions pas là où nous en sommes sans Internet. C’est un outil inestimable. En tant que groupe, nous nous devons d'être présents sur les réseaux sociaux. Nos sommes sur Facebook, Twitter, Bandcamp, Soundcloud, partout. Et ce n’est pas facile, c’est même épuisant. La moindre mise à jour achevée sur l'un de nos profils et on se dit : «Zut ! Il en reste encore dix comme ça à mettre à jour ! » Mais c’est si important ! Ne serait-ce que pour rester en contact avec les gens qui nous apprécient.
MS – Il s'est constitué une petite communauté de gens qui nous aiment et qui nous suivent. Nous ne voulons pas les considérer comme des fans, mais plutôt comme des supporters et même des amis.

Savez-vous par hasard combien de likes ou de pages vues sont nécessaires pour atteindre un téléchargement payant ?

AN – Non. Nous pourrions le savoir par Bandcamp. Mais je n’ai pas regardé. Je suis simplement reconnaissante quand quelqu’un achète un CD ou un téléchargement.
MS – D’une certaine manière, même si nous reconnaissons l’importance de l’aspect business de notre travail, il nous semble quand même moins important que la musique elle-même. Et nous ne sommes pas très bons, de toute façon.
AN – Nous savons écrire de la musique, fabriquer du chouette merchandising, parler aux gens, être avenants. Mais les affaires, ce n’est pas notre domaine.

Vile Electrodes - The Pack of Wolves / source : twitter.com/vileelectrodes
Vile Electrodes – The Pack of Wolves (2014)
En juillet vous avez sorti un nouveau disque très particulier, The Pack of Wolves. De quoi s’agit-il ?

MS – C’est un EP, dans la grande tradition du merchandising de singles en différents formats. Nous savions que le dernier album commençait à dater, et qu’il nous faudrait encore du temps pour le prochain. En attendant, nous voulions donc offrir au public un objet un peu dingue, recouvert de fourrure. Ce sera une sorte de point de repère entre le premier et le second album.

Alors comme ça, vous préparez un nouvel album ?

MS – Il n’est pas terminé. Ce serait bien qu'il soit prêt pour janvier ou février 2015.

Avez-vous déjà un titre ?

MS – Oui.
AN – Ah bon ? On choisit finalement celui que j'ai suggéré ?
MS – Je le révèle ? Je peux ? On en fait une exclusivité ?
AN – Oui, oui.
MS – L’album va s’appeler In the Shadows of Monuments. Un titre à multiples significations.
AN – …qui sont venues après ! J'ai apporté l’idée, et c’est toi qui en a fait tout un concept.
MS – Oui, mais ce ne sera pas un concept-album. Par contre, un certain nombre de thèmes récurrents parcourront le disque du début à la fin.

Anais, tu es une grande chanteuse.

AN – Merci beaucoup !

Martin Swan : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan
Quant à toi, Martin, ne voudrais-tu pas aussi chanter un jour sur un titre de Vile Electrodes ?

MS – On peut entendre des bouts de ma voix sur une chanson que nous avons enregistrée trois fois, une chanson de Noël qui s’appelle The Ghosts of Christmas. Mais je ne suis pas chanteur.
AN – Tu oublies de mentionner la chanson que tu as écrite avec uniquement ta voix. Mais Martin ne veut pas aller plus loin. Il a une belle voix, pourtant. Sur scène, on peut le voir parfois faire les chœurs, quand il ne devrait pas.
MS – C’est plus par enthousiasme que par talent que je chante sur scène.

A part l’album, avez-vous d’autres projets, prévu d'autres concerts ?

MS – Nous jouons demain à Berlin [au Hangar 49]. Mais nous sommes déjà impatients de participer le 24 ou le 25 avril 2015 au iSynth Festival de Lille, en France, un pays dans lequel nous n'avions encore jamais joué. Ce serait bien de pouvoir y organiser d’autres concerts. Nous espérons aussi nous produire prochainement en Suède ou en Finlande, mais rien n’est confirmé. Nous jouerons bien sûr aussi au Royaume-Uni. Mais d’abord, il faut finir l’album. Dans les deux mois, nous allons sortir un nouveau single, qui pourrait ou non figurer sur le disque. Même s'il n'y figure pas, il en donnera en tout cas un bon avant-goût.
AN – Dans le set de ce soir, nous allons interpréter plusieurs titres qui, eux, seront sur l’album.

Vous parliez de la France. En avez-vous déjà reçu des échos ?

AN – Nous avons plus de fans en Allemagne.
MS – Nous nous sommes faits quelques amis en France. Jouer en France, en Italie, en Espagne, c’est un objectif. Petit à petit, à force de créer des liens, nous y parviendrons.