mardi 3 mars 2015

Le monde vert de Bernd Kistenmacher


Bernd Kistenmacher a publié en décembre dernier son nouvel album, Paradise, qu'il promouvait sur scène depuis le mois d'octobre. A Iéna, où il achevait sa tournée, il prenait le temps d'un bon verre de vin quelques minutes avant son entrée en scène. Une bonne occasion de revenir sur le concept résolument écologique de son nouveau disque, de rendre un dernier hommage à Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream disparu le 20 janvier dernier, et d'évoquer ses projets musicaux, lui qui est l'un des rares artistes professionnels issus de cette niche musicale.

 

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher joue Paradise sous la forêt fractale d'Andreas Schwietzke, planétarium de Iéna 2015

Iéna, le 28 février 2015

Bernd, après Utopia, en 2013, tu as décidé d'intituler ton nouvel album Paradise. Quel sens donnes-tu à ce terme ?

Bernd Kistenmacher - Paradise (2014) / source : berndkistenmacher.bandcamp.com
Bernd Kistenmacher – Paradise (2014, MIRecords)
Bernd Kistenmacher – Avec Utopia, j'avais voulu regarder un peu en direction de l'avenir. We Need a New Utopia exprimait mon impression de malaise par rapport à notre époque, une impression commune à beaucoup de gens. Nous sommes abreuvés chaque jour des comptes-rendus alarmants de la vie politique, des inquiétudes des uns, des besoins des autres, de la crise – les grosses crises, les petites crises. Ce disque se voulait une réflexion sur l'urgence, peut-être, d'y répondre par de nouvelles utopies. Paradise représente l'autre face de la même médaille. Nous en arrivons aujourd'hui au point où nous commençons, non à rêver d'un paradis futur, mais à regretter le paradis perdu. Chacun a le sien, du reste. Chacun a son endroit de rêve, celui où il désire aller, où il se projette. Mais dès qu'on y arrive, on se rend compte qu'on n'est toujours pas rassasié, qu'on en veut un autre. Nous ne pouvons nous empêcher de convoiter toujours quelque chose de nouveau sans jamais nous rendre compte que nous avons dépassé depuis longtemps le point où nous devrions être raisonnablement satisfaits. Ce faisant, nous finissons par détruire ce que nous aimons : aussi bien des liens que des lieux. Paradise symbolise ce mouvement, et la couverture du disque l'illustre. Il s'agit d'une photo de forêt vierge en flammes, prise au Brésil. L'image est éloquente. Elle montre la destruction volontaire de la nature, toujours pour de bonnes raisons économiques, histoire de conquérir de nouvelles terres allouées ensuite à l'investissement immobilier, à l'alimentation animale ou que sais-je encore. D'un côté, nous reconnaissons comme un paradis la forêt vierge, le domaine des animaux sauvages, la nature, la paix, le calme, bref, tout ce qui se trouve hors du système. D'un autre côté, c'est précisément cette nature, le poumon de la planète, que nous détruisons méthodiquement, au profit du même système.

En 1957, Albert Camus déclarait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Te reconnais-tu dans cette phrase ?

BK – Nous sommes les enfants du progrès, et nous voulons continuer à en profiter. Mais le progrès a un prix très élevé. Nous sommes prêts à tout lui sacrifier : la nature, comme notre liberté. Donc oui, je me reconnais là-dedans. Il serait temps de faire une pause et de nous satisfaire de ce que nous avons déjà. Pas toujours en vouloir plus, toujours plus, encore plus, auf Teufel komm raus – comme on dit si bien en allemand –, quel qu'en soit le prix, pourvu qu'il y ait le progrès. Ça ne nous mènera pas loin.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Et c'est cette idée que tu traduis aujourd'hui en musique. L'album a beau être 100% électronique, il y règne du coup une atmosphère plutôt organique.

BK – Oui, c'est du 100% électronique. Mais depuis quelques années, je ne cherche plus à me conformer aux dernières tendances du genre. On peut rechercher le son le plus inédit, le plus électronique possible, mais on peut aussi, à l'inverse, tâcher d'y apporter une certaine chaleur humaine. Chez moi, même si la structure reste partiellement abstraite, des passages plus harmonieux cohabitent avec les moments expérimentaux. Pour moi, la musique électronique ne doit pas ressembler à une danse des robots. Jamais. Ça ne conviendrait pas à ce que j'essaie de faire. Un manifeste humaniste doit « sonner » humain.

Mais si la technologie est la grande coupable, n'est-il pas paradoxal d'utiliser des synthés, du courant électrique, pour la dénoncer ?

BK – C'est un point important… et tellement plus visible pour qui utilise un synthétiseur ! Un peintre n'a pas besoin de se demander d'où vient son pinceau, ni dans quelles circonstances il a été fabriqué. C'est vrai, j'utilise une technologie plus gourmande, qui a probablement un éco-bilan négatif, mais c'est elle qui existe actuellement. Rien ne nous empêche d'imaginer des solutions : des sources d'énergie propres ou – pourquoi pas ? – des synthés organiques. Mais le fait qu'aucun de nous ne soit un ange, ne soit totalement innocent, ne doit pas nous empêcher d'y réfléchir.

La forêt fractale d'Andreas Schwietzke illustrant Paradise sous le dôme du Planétarium de Iéna / photo S. Mazars
Un aperçu de la forêt fractale d'Andreas Schwietzke sous le dôme du planétarium de Iéna

Depuis quelques temps, tu travailles tes visuels sur scène avec un artiste qui s'appelle Andreas Schwietzke. Qui est-ce ?

BK – J'ai fait sa connaissance sur Facebook. C'est là que j'ai découvert son travail. C'est un artiste peintre qui a vécu en Espagne, qui a produit beaucoup avant de devoir rentrer en Allemagne. Désormais, il se consacre plutôt à la peinture assistée par ordinateur. Il fabrique des fractals, ce genre de choses. Il élabore essentiellement deux types d'images : de vastes structures architectoniques, et des paysages abstraits. Nous avons commencé à travailler très en amont sur Paradise. Il en est advenu cette immense abstraction forestière, que j'ai aussitôt jugée parfaite pour ce que j'avais en tête. C'est irréel, on peut s'y perdre. Et ça passe très bien dans un planétarium.

La forêt fractale d'Andreas Schwietzke illustrant Paradise sous le dôme du Planétarium de Iéna / photo S. Mazars
Dans trois semaines aura lieu la nouvelle cérémonie des Schallwelle Awards. Les votes sur Internet révèlent qu'en 2014, comme l'année précédente, près de 150 nouveaux albums ont été publiés dans le genre. Cette profusion est-elle une bonne nouvelle ?

BK – Je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle. C'est d'abord un fait. C'est comme ça. Quant à savoir comment l'évaluer, je ne saurais pas. D'ailleurs, j'essaie de ne pas trop me laisser distraire. Je ne veux pas faire subir trop d'influences à mon propre travail. Depuis le début des années 2000, la musique électronique a un peu perdu son côté élitiste. Les pionniers, ceux qui ont développé ce style et qui commencent à disparaître, faisaient une musique très particulière sur des instruments très particuliers. Et très chers. Ce qui leur permettait de se distinguer. Ces gens pouvaient vivre de leur musique. Depuis, ils ont été rejoints par d'autres. Les machines sont devenues si petites, si bon marché, si répandues, qu'on les trouve même chez les discounters. Du coup, plus personne ne peut se différencier et tout le monde fait un peu la même chose. Quand on voit par exemple les photos que postent les musiciens sur Facebook aujourd'hui, rien ne permet de distinguer un studio d'un autre. Ils possèdent les mêmes instruments et donc produisent souvent la même musique.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Tu parlais des pionniers qui disparaissent. Que représentait Edgar Froese pour toi ?

BK – Je regrette de n'avoir pas pu faire sa connaissance plus tôt. Je ne l'ai rencontré pour la première et la dernière fois de ma vie qu'en mai de l'année dernière, à l'occasion du concert de Tangerine Dream à l'Admiralpalast de Berlin. Nous avons pu échanger quelques mots. Il connaissait mon nom, ce qui m'a touché. C'est le genre de type avec lequel j'aurais pu bavarder la moitié de la nuit. Il aurait eu des tas de choses à raconter. Mais c'est trop tard. Sa mort a été un vrai choc pour moi.

Dans cette niche, peu de musiciens ont pu, comme lui, devenir professionnels. Tu en fais partie. Qu'est-ce que cela signifie ? Dois-tu obligatoirement sortir un disque par an ? Comment organises-tu ta vie professionnelle ?

BK – Non, je ne suis pas obligé de sortir un disque par an, mais il ne faut jamais dire jamais. Je pourrais très bien publier un autre album dans six mois… ou dans deux ans. Normalement, je respecte certaines règles de calendrier. Mais aujourd'hui, je veux briser un peu le cercle routinier album/concert/album/concert. J'ai beaucoup de projets, mais ils ne sont pas tous orientés obligatoirement vers la réalisation d'un nouvel album. Pour la même raison, je n'ai pas prévu de nouveau concert pour le moment. Si les choses évoluent d'elles-mêmes en ce sens, alors pourquoi pas un nouveau disque dès l'automne ?

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015

Musicalement, ce prochain album explorera-t-il la même philosophie que ses deux prédécesseurs, Utopia et Paradise ?

BK – Oui, s'il y a une certitude, c'est bien celle-ci. Mais je ne souhaite rien dévoiler précipitamment. Je pourrais t'annoncer un truc, et finir par en réaliser un autre. Je veux aussi me laisser surprendre. Depuis quelques mois, je suis surtout occupé à cultiver mon fond de catalogue. J'ai créé ma propre plateforme commerciale. J'utilise pour le moment Bandcamp, où sont désormais disponibles tous mes disques. Plus exactement, tous ceux dont j'ai récupéré les droits. Pour l'heure, seul Utopia reste encore la propriété de Groove Unlimited. Je vais ouvrir une structure semblable sur iTunes dans les prochains mois. Ça me permettra de couvrir les deux plus importants portails de distribution légale de musique. Je consacre aussi un certain temps à retirer tous mes titres des plateformes de streaming [nous en avions déjà parlé lors d'une précédente interview]. Et je ne parle même pas de l'offre illégale. On ne peut pas l'ignorer. Mais pour se donner au moins une chance de l'assécher, il fallait qu'une offre légale existe. De mon point de vue, il s'agit de lancer un signal à celui qui serait tenté : «Voilà, je ne peux pas contrôler dans ta tête où tu te procures ta musique mais sache qu'il existe aussi une offre légale. Ça coûte un peu d'argent, mais c'est légal.»

Bernd Kistenmacher - la réédition vinyle de Head-Visions (1986-2012) / source : berndkistenmacher.bandcamp.com
B. Kistenmacher – Head-Visions (1986-2012, MIRecords)
D'où, aussi, ton intérêt pour les 33 tours. Après la réédition en vinyle de ton premier album, Head-Visions, vas-tu poursuivre dans cette voie ?

BK – C'est aussi l'objectif. Album après album. Mais seulement dans les cas où ça vaut vraiment le coup. Je ne dispose malheureusement plus des bandes originales de certains de mes plus anciens disques. Par chance, je les avais pour Head-Visions [1986], bien conservées et bien complètes, ce qui m'a permis de réaliser un travail de remasterisation très sérieux. Je vais essayer ensuite avec Wake Up In The Sun [1987], dont je possède aussi les originaux. Hélas, ce sera plus difficile pour Kaleidoscope, le troisième album [1989], que j'avais enregistré selon des techniques nouvelles et très différentes. Quoi qu'il en soit, je vais continuer à dépoussiérer, à remasteriser mon vieux matériel, même si tout ne sortira pas en 33 tours. Je ne crois pas que le résultat soit forcément meilleur parce que le son a été repiqué sur vinyle. Et puis il faut que ça intéresse quelqu'un.

Qui achète les vinyles ?

BK – Oh, il y des gens à qui ça plaît. De plus en plus. Ça ne part pas aussi vite que des petits pains, évidemment, mais ça revient tout doucement. En revanche, comme toutes les plateformes ne permettent pas de vendre des LP, je les propose souvent moi-même en exclusivité. Ça nécessite de ma part un sérieux travail de communication, afin que les gens qui s'intéressent à Bernd Kistenmacher, qui viennent d'écouter l'un de ses disques, sachent qu'il existe aussi une version LP.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Que ferais-tu pour séduire des fans plus jeunes ?

BK – Rien du tout ! C'est une discussion qui revient souvent. Quand on assiste à des concerts, on voit des cheveux gris dans le public et on se lamente : « Il n'y a pas assez de jeunes !» Mais les jeunes ont bien le droit d'écouter une autre musique. Nous venons d'une génération singulière, qui a grandi avec Pink Floyd et Led Zeppelin, le rock et la musique électronique, et nous continuons bien à les écouter, eux. Nous avons grandi avec, nous vieillissons avec. Sincèrement, je crois que notre musique mourra avec nous.

Tu ne feras donc jamais de dubstep !

BK – Non. Je ne pourrais pas me corrompre à ce point ! Tu ne peux composer que la musique qui vient de ton âme. Ça ne m'empêche pas d'en écouter, il ne s'agit pas de cela. Mais je ne vais pas commencer à me raser les cheveux et à porter un képi pour faire jeune. Ce ne serait pas authentique. Nous vieillissons, il faut l'accepter. Je me réjouis, bien sûr, si des jeunes aiment ma musique. Et il y en a. Mais de là à tenter de me faire passer pour ce que je ne suis pas, le chantre de la next generation ou je ne sais quoi, non ! Vois-tu, j'habite à Berlin, et j'écoute quotidiennement la radio. Là-bas, la musique électronique, c'est Electronic Beats et ce n'est pas du tout le même genre. Pas de Vangelis, pas de Schulze, encore moins de Kistenmacher. Ils ne me connaissent même pas. Si tu les appelais pour leur dire qu'il y a un type à Berlin qui donne un concert de musique électronique, ils te demanderaient aussitôt : « Ah oui ? Dans quel club il joue ?» Et même s'ils se pointaient, ils t'objecteraient probablement que ma musique n'est pas exactement celle de leur public-cible. C'est ainsi qu'ils raisonnent. Pourquoi leur courir après ? Je fais ma musique, elle plaît à un certain public. Ça me suffit amplement.