lundi 23 mars 2015

L’hommage des Schallwelle Awards à Edgar Froese


Fondateur de Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant, Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence : son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.

 

Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars
Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards

Bochum, le 21 mars 2015

Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise. Si Analog Overdose 5 de Fanger & Schönwälder, ou Staub de l'un des plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son Phaedra Farewell Tour au titre prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ? Sorcerer 2014, un autre album de TD, concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation de Picture Palace music.

MorPheuSz - Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams / source : discogs.com
MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le public ronronnant des Schallwelle : un mix d'easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme et de mélodies accrocheuses, le Best Newcomer, Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle définitivement affranchie de la Berlin School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?

Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com)
C’est là que les Schallwelle réservent leur première surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land, sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède, paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec, de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des extraterrestres.
Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
(source : bernd-michael-land.com)
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.


Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès, parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire dubstep, Thorsten Quaeschning ayant vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux effets si caractéristiques de ce courant.

Picture Palace music / source : picture-palace-music.com
Picture Palace music (source : picture-palace-music.com)

Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.

Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en reconnaissant la mélodie de Stuntman, l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano particulièrement bienvenu.

Schallwelle Awards 2015, Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld / photo S. Mazars
Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese, éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non » catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.

Schallwelle Awards 2015, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ». Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar Froese ».

Winfrid Trenkler, homme de radio à  qui revient le mot de la fin, se montre évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire. A l’époque, l’album Phaedra était encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie, tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre son convenable, et Phaedra reste le témoin de cette prise en main difficile.

Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi, plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement son nom, ne meurt jamais.

Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars

Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand : Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau : Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.