mercredi 20 mai 2015

Tommy Betzler : batteur au grand cœur et cuisinier des stars


Tommy Betzler est une figure reconnue de la scène musicale allemande. Celui qui ne manque jamais un festival électronique s'est fait connaître à la fin des années 70 comme batteur du groupe de rock P'cock avant de devenir, par un incroyable concours de circonstances, le cuisinier attitré de toutes les stars du rock mondial de passage en Allemagne. Affaibli par une terrible maladie, il est de retour derrière les fûts depuis quelques années seulement, et fourmille de projets. Présent dans l'assistance – et aussi sur scène – lors de la répétition publique du concert de Michael Brückner et Mathias Brüssel prévu à Bruxelles le 29 mai, il a accepté spontanément de raconter sa vie et son parcours, humainement et artistiquement extraordinaires.

 

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler accompagne la répétition de Brückner + Brüssel, Ober-Olm, 16 mai 2015

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

Pourquoi la batterie ?

Tommy Betzler – Dès l’âge de 10 ou 12 ans, j’ai su que je voulais devenir batteur. C’est grâce à ma sœur aînée que j’ai pu me familiariser avec le rock. Par exemple, c’est à elle que je dois d’avoir eu la chance de voir Jimi Hendrix sur scène à Francfort alors que je n’avais que 9 ans. Quelle sensation ! Mitch Mitchell à la batterie ! Mais j'admirais surtout Ginger Baker, le batteur de Cream. Par ailleurs, si je voulais tant devenir batteur, c’était aussi pour impressionner les filles, bien sûr. Si tu crois que le musicien le plus en vue dans un groupe est le guitariste, tu te trompes. C’est le batteur. Ça a toujours été le batteur. Il est toujours un peu sauvage et mystérieux alors que les guitaristes sont ennuyeux, c'est bien connu.

Tommy Betzler, les années de formation / photo : Anke Betzler
Les années de formation
(photo : Anke Betzler)
Comme j’étais un élève paresseux, j’ai rapidement été envoyé en internat. Il s’agissait d’un internat de sport. Or j’avais les os fragiles, probablement parce que j’avais grandi si vite autour de 13-14 ans. Les 4 à 6 heures de sport quotidiennes m’ont donc valu plusieurs fractures. Et c’est la pratique de la batterie qui m’a sauvé à chaque fois. Le problème, c’est que nous n’avions pas le droit d’écouter de musique à l’internat. Même la radio était interdite. Mais nous écoutions tout de même en cachette. Nous étions assez malins pour bricoler des enceintes reliées à la poignée de la porte si bien que lorsqu'un surveillant tournait la poignée, le son était coupé automatiquement avant même qu’il entre.

Une formation musicale classique

J’aimais tellement peu l’école (les langues et l’anglais en particulier. C’est curieux, parce qu’aujourd’hui, je le parle couramment) que, vers l’âge de 16 ans, j’ai intégré l'Akademie für Tonkunst de Darmstadt. J'y ai étudié très sérieusement la musique symphonique. Ce qui me vaut aujourd’hui de savoir lire une partition. Mais j’y ai surtout pris de véritables cours de batterie. Puis, quand j’ai raté mon bac, j’ai décidé de m’en moquer et de me consacrer uniquement à la musique. J'ai joué pendant quatre ou cinq ans dans un orchestre. Je m’occupais alors d’un instrument merveilleux : les timbales, mon instrument préféré. Parallèlement, j’ai commencé à cuisiner régulièrement. La cuisine et la musique sont devenues mes deux passions, la première me permettant dans un premier temps de financer la seconde.

Finalement, qui est le musicien le plus libre ? Celui qui est doué techniquement ou celui qui se laisse guider par son cœur ?

Je vais te raconter une anecdote à ce sujet. Quand il était tout jeune, le batteur Terry Bozzio a joué sur scène avec Zappa à Wiesbaden. En plein milieu d'un morceau, Zappa a interrompu le concert parce que Terry avait fait une erreur. Devant le public, il l'a fait répéter jusqu'à ce qu'il parvienne à jouer correctement son passage. Je peux te dire que Terry Bozzio n'a plus jamais fait d'erreur. Il est devenu par la suite le fabuleux batteur que l'on sait. Zappa était perfectionniste. Et colérique. Et charmant à la fois. Bien sûr, on ne fait pas de musique sans sans cœur. Dernièrement, j'ai été particulièrement séduit par le travail de Johan Tronestam. Quelle inspiration ! Mais il est clair que, plus tu domines ton instrument, plus tu es libre. Seule la maîtrise technique permet de traduire en notes la créativité de ton cœur.

The Prophet (1980) - In'cognito (1981) / source : discogs
The Prophet (1980) – In'cognito (1981),
les deux premiers albums de P'cock chez Innovative Communication, désormais introuvables
P'cock et les années Klaus Schulze

Après mes années d'orchestre, j’ai fait partie de P’cock, un pur groupe de rock avec lequel j'ai enregistré deux albums : The Prophet [1980] et In’cognito [1981]. Notre modèle à tous à l'époque était Saga. Moi, j'adorais UK, dont Terry Bozzio était le batteur. Par la suite, le groupe a sorti un troisième album sans moi [3, en 1983] puis s'est séparé. Nos disques avaient été publiés par Innovative Communications, le label de Klaus Schulze. C’est ainsi que j’ai connu Klaus, mais aussi d’autres artistes IC comme Robert Schröder. J’ai eu l’occasion d’accompagner Schulze à plusieurs reprises. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Il m'est même arrivé d'aller chez lui pour lui faire la cuisine ! C'est avec lui que j'ai vécu ma dernière expérience scénique, lors du concert bruxellois de 1980 [le 28 novembre]. Après, cela, la cuisine a complètement pris le pas sur la musique. Je me suis entièrement consacré à mon business.

Cuisinier des stars

Les premières années, je finançais mes études musicales en travaillant pour Michael Zosel, un tourneur de Wiesbaden (sa boîte, Zosel Konzerts, existe toujours). Je bossais deux à trois heures par jours – je m’occupais en fait de la préparation logistique des concerts qui se déroulaient à la Rhein-Main-Halle de Wiesbaden. Souvent, j'ai eu l'occasion de remarquer que les musiciens se plaignaient de la nourriture. Tu comprends, ils avaient roulé toute la nuit, ils étaient fatigués, ils avaient faim. Pour moi, le déclic a eu lieu avec le groupe The Manhattan Transfer. Deux semaines avant leur show, ils nous ont contactés pour nous prévenir qu’ils n’avaient besoin de rien, qu’ils avaient leur propre traiteur. Quand leur bus est arrivé, trois types en sont descendus. Ils ont demandé où étaient les vestiaires, ils ont débarqué leur matériel, et là, ils ont commencé à éplucher les pommes de terre, à préparer le petit déjeuner, là, dans les locaux ! Je me suis dit : « voilà ce que je dois faire ! »

Tommy Betzler et son célèbre gong, qui lui fut... volé !
On reconnaît le t-shirt Klaus Schulze période Mirage (photo : Anke Betzler)
On était alors en 1979. J'ai pris contact avec plusieurs promoteurs, prétendant que je dirigeais un service de traiteur. C’était faux, bien sûr. Je n’avais pas d’assiettes, pas de couverts, aucun ustensile, rien. Je voulais aussi gagner de l’argent, pauvre musicien que j’étais ! Quatre jours plus tard, je reçois une réponse. On me demande de me rendre à Bad Homburg, près de Francfort, où l'agence Lippmann & Rau avait son siège. Le patron, Fritz Rau, sans doute le plus grand promoteur d'Allemagne (devenu par la suite un ami), m'a proposé de me confier une tournée. J’ai dit oui avant même qu’il me révèle les détails. C’était pour les Who. En 1980, je suis donc devenu pendant trois semaines le cuisinier de la tournée des Who en Allemagne. Keith Moon, hélas, était déjà mort. Mais quelle expérience ! J’accompagnais sur la route les héros de ma jeunesse.

Deux semaines plus tard, ma voisine recevait un télex qui m’était destiné (à la maison, nous n’avions rien de tel, pas de fax). Cette fois, c’était Van Halen qui avait besoin de moi. Et ça n’a plus arrêté. J’ai fini par faire la popote pour tous les artistes internationaux de passage en Allemagne. Les uns après les autres. En 1982, j'ai franchi une étape supplémentaire en obtenant la tournée européenne de Mike Oldfield. Européenne ! 112 concerts d’affilée ! C’est allé crescendo, si bien que la cuisine a été mon occupation principale de 1980 à 1992. En tout, j'ai fait plus de 5000 concerts avec tous les grands. La première tournée de Tina Turner en Angleterre, Joe Cocker, les Grateful Dead, Zappa.

La plupart du temps, tout le monde était très content de ma cuisine. Mais je dois dire une chose : ceux qui avaient le plus de métier, d'expérience, étaient les moins difficiles. Eric Clapton, par exemple, s’est montré absolument charmant. Ce n'était pas le cas de certains débutants, qui avaient plus tendance à se la péter. Par ailleurs, j’étais déjà strictement végétarien à l’époque. Ma cuisine s’en ressentait. Certains, comme les Mother’s Finest, l’ont beaucoup appréciée. Ils m’ont même dédié leur album One Mother To Another. Alors que j'avais commencé mon activité tout seul, je dirigeais sur la fin une équipe de 15 à 18 employées. Que des femmes ! Mais du coup, j’ai complètement laissé tomber la musique.

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler dispose désormais d'un gong de dimensions plus réduites

La retraite

En 1992, c'est cette activité de traiteur que j'ai dû brusquement arrêter. Après une tournée de trois mois et demi avec Santana, je suis rentré à la maison aveugle d'un œil. Le diagnostic est tombé : sclérose en plaques. Le médecin m'a dit de tout arrêter si je ne voulais pas finir en chaise roulante. Du jour au lendemain, j'ai laissé tomber la firme (elle existe encore, j'en ai fait cadeau à mon plus proche collaborateur de l'époque). Je crois que c'est le stress qui m'a rendu malade. Tu bosses 24 heures sur 24 pendant des mois et des mois. Le matin, c'est toi le premier debout, la nuit, c'est toi le dernier à tout ranger dans la salle. Ensuite, tu dois te taper le voyage entre chaque ville. Tu ne te rends pas forcément compte tout de suite à quel point ce travail est infernal. C'est ton corps qui te dit stop. C'est ce qui s'est produit : un burn-out. Pour te prouver à quel point c'était stressant : le gars à qui j'ai cédé la firme s'est pendu il y a six mois. Crois-moi, je suis heureux d'être en vie.

Tommy Betzler à la Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014 / photo S. Mazars
Le look inimitable de Tommy
Il m'a fallu une année complète pour me remettre. Ma femme et moi, nous avons déménagé à Munich. Là, j'ai fondé une nouvelle firme et nous avons fait la cuisine pour l'industrie du cinéma, la télévision et les tournages dans la région. Encore une belle expérience. Mais des raisons familiales nous ont poussés à revenir précipitamment à Darmstadt en 2003. J'ai continué à travailler ici ou là, mais depuis quelques années, je suis à la retraite à cause de mon handicap. La sclérose en plaques est une maladie insidieuse. Je suis resté handicapé à 75%. La plupart des gens qui ont ma maladie depuis aussi longtemps sont aujourd'hui en fauteuil roulant et ne font plus rien. Quant à moi, je ne mange pas de viande et je ne prends aucun médicament depuis quarante ans. C'est peut-être pour ça que je me sens aussi bien. Par ailleurs, je tiens à toujours rester positif et à avoir des projets. Comme ma cuisine végétarienne est assez connue dans le milieu, il arrive encore qu'on m'appelle pour bosser quelques jours, quand une institution ou un événement recherche spécifiquement ce type de cuisine. J'ai une page Facebook dédiée. Depuis quelques mois, je fais aussi la cuisine dans des cantines scolaires. Cuisiner pour les enfants est ce qu'il y a de plus difficile. En dehors des pommes frites, des hamburgers et des pizzas, point de salut !

Come back et projets

Surtout, il y a quelques années, je me suis enfin remis à la batterie. C'était en 2011, lors de l'Electronic Circus à Gütersloh, où ma femme Anke et moi étions venus en tant que simples spectateurs. Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les organisateurs, voulaient absolument me voir sur scène avec Picture Palace music, mais jamais je n'aurais osé m’imposer. C'est alors qu'en plein concert, Thorsten Quaeschning s'est tourné vers moi et m'a demandé de jouer un titre avec le groupe. Nous avons interprété Moon Dial. Je n'avais pas touché une batterie depuis 30 ans. La technique, les sensations, tout est revenu instantanément. Du coup, j'ai aussi retrouvé intégralement l'usage de ma jambe gauche, qui ne répondait plus depuis le début de cette maladie de m... C'est fou non ?

Picture Palace music – Indulge the Passion (2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate) / sources : discogs  - syngate.bandcamp.com
Les dernières collaborations discographiques de Tommy Betzler : Picture Palace music – Indulge the Passion
(2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate)

Par la suite, j'ai fait d'autres concerts avec Picture Palace music, j’ai participé à un de leurs albums [Indulge the Passion, 2012], puis j’ai travaillé avec TMA, aussi bien sur scène qu’en studio. Parallèlement, je travaille depuis quelques années sur un projet avec un bon ami de Manuel Göttsching qui habite pas loin de chez moi. Hier encore, c'est Remy Stroomer qui est venu me rendre visite à la maison. Comme tu vois, il y a plein de choses à faire. Avec Anke, nous nouons plein de contacts, nous sortons beaucoup. Pas comme avant, lorsque je partais en tournée avec tous ces groupes. J'étais toujours en route et Anke restait seule à la maison. A présent, nous rattrapons le temps perdu. A ce titre, le fait de revenir à Bruxelles dans deux semaines pour assister au concert de Michael Brückner va représenter un petit événement pour nous. Je n’avais plus mis les pieds à Bruxelles depuis ce fameux concert avec Klaus Schulze.

Tommy Betzler accompagne Brückner et Brüssel, Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Le projet le plus chaud est justement une collaboration avec Michael Brückner. Après nos quelques concerts en commun, nous préparons actuellement un CD, sur lequel figurera une reprise de P'cock. Le groupe a encore des fans partout dans le monde. Il m’est même arrivé de recevoir un message d’un type qui s’était procuré l’un de nos vieux disques sur un obscur marché en Corée ! P'cock est resté intemporel. Le problème, c'est que personne ne sait exactement qui détient les droits. Le groupe est séparé depuis longtemps, IC n'existe plus. Si ça se trouve, c'est tombé dans le domaine public. En tout cas, je sais que le manager de l'époque détient quelques vinyles encore neufs, qui n'ont jamais été utilisés. Dans la mesure où les bandes originales ont disparu, ces disques pourraient servir de base à un remaster. J'y travaille.