mardi 2 juin 2015

Rencontre avec Mark de Wit, alias Rhea, musicien « ambient » et créateur du festival Cosmic Nights

 

La troisième édition des Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles était l'occasion d'une rencontre avec son fondateur, Mark de Wit, réalisateur de télévision mais aussi musicien ambient expérimenté. Mark a fait partie du trio belge Purfoze dans les années 80, avant de mettre entre parenthèses ses activités artistiques. De retour en solo depuis une dizaine d'années sous le nom de Rhea – un nom emprunté à l'un des satellites de Saturne –, il se bat depuis pour promouvoir un style de musique qui lui est cher, trop oublié à son goût : la musique « cosmique ». Entre deux soundchecks, il a pris le temps de venir raconter son histoire et celle des Cosmic Nights.


Mark de Wit alias Rhea, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea devant un modèle de la planète Saturne au planétarium de Bruxelles, Cosmic Nights 2015

Bruxelles, le 29 mai 2015

Revenons pour commencer sur l'historique du festival Cosmic Nights que tu organises pour la troisième année consécutive.

Mark de Wit – La première a eu lieu en 2013 au planétarium de Bruxelles, après quinze années sans le moindre festival de musique électronique en Belgique. C'était un manque. J'ai voulu y remédier. Je me suis mis à faire le tour des festivals, en Allemagne et aux Pays-Bas. J'ai notamment rendu visite à Ron Boots lors de son festival E-Live. Je voulais savoir s'il y avait encore un public. Je peux te dire qu'en Belgique, dans les années 70, c'était la foule. Quand la radio a demandé à Klaus Schulze de venir jouer à la cathédrale Saint-Michel de Bruxelles en 1977 [le 17 octobre], on s'attendait à voir débarquer 1500 spectateurs. Et au final, il y en a eu 5500 ! Ils n'avaient même plus de papier pour imprimer les tickets. Dès le lendemain, c'est Ashra qui se produisait ici même, au planétarium. Et il s'est encore trouvé 700 personnes pour venir s'entasser dans une salle de 350 places. Certains entraient par la fenêtre des toilettes pour voir Manuel Göttsching. L'exemple des Pays-Bas, où j'ai pu entendre sur scène ce genre de musique que j'apprécie, m'a convaincu qu'il y avait encore beaucoup de fans, des gens de ma génération. J'ai contacté le groupe néerlandais Beyond Berlin, les Allemands de BK&S, et nous avons fait ce premier festival.

Rhea, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Rhea live @ Cosmic Nights 2015
2013 est aussi l'année du premier B-Wave. Deux festivals ont donc été fondés la même année en Belgique.

MdW – D'abord, il faut savoir que le planétarium ne voulait plus organiser de concerts dans ses locaux depuis la mauvaise expérience avec Ashra. C'était un chaos indescriptible, totalement hors de contrôle. Il n'y eut qu'une seule exception, et ce fut ma chance. En 1983, nous avons joué ici avec Age et Purfoze, à l'occasion d'une soirée organisée par une radio locale. Quand je suis revenu trente ans plus tard pour leur parler de mon projet, le personnel du planétarium s'est souvenu de moi. Ils ont accepté de prendre le risque et m'ont autorisé à organiser à nouveau un festival dans leurs murs. Mais deux semaines plus tard, Johan Geens, m'a téléphoné. Il m'a appris qu'il avait lui aussi eu l'idée d'un festival au planétarium. Sur place, on lui avait alors expliqué que je l’avais devancé. Johan a finalement créé le B-Wave. Je l'ai aidé, nous avons fondé l'association ensemble, mais il en est le seul initiateur. Tandis que les Cosmics Nights se concentrent sur la musique cosmique et la Berlin School, le B-Wave propose une programmation de musique électronique dans un sens beaucoup plus large. Il est bon que ces deux festivals, avec leurs identités distinctes, coexistent.

Rhea & Alien Voices, Cosmic Nights 2014 / photo : Joost Egelie
Rhea & Alien Voices live @ Cosmic Nights 2014
(photo : Joost Egelie)
Tu parlais du public, des gens de ta génération. Comment attirer un public plus jeune ?

MdW – Je crois que pour attirer un public plus jeune, il faut d'abord attirer des musiciens plus jeunes. Je suis en contact avec un tout nouveau groupe de Louvain, un duo qui passe régulièrement à la radio. Ils n'ont pas de synthés. Ils font tout au violoncelle et à la guitare, mais avec des pédales, des effets, des boîtes. On les diffuse à la radio parce que leur musique passe pour du jazz expérimental. Mais en fait, c'est quoi ? De la musique planante ! Il faut comprendre que cette musique cosmique n'est pas forcément synonyme de synthétiseurs. Quoi qu'il en soit, je les ai sollicités pour l'année prochaine. Tout comme un autre groupe, cette fois originaire du nord des Pays-Bas. Ils ont vingt ou trente ans eux aussi et ils fabriquent leur ambient music dans le même esprit. Pareil pour Alien Voices, le duo allemand qu'on a accueilli l'année dernière. Leur seule instrument, c'est leur voix. Ils chantent de la musique sacrée mongole et ça fonctionne très bien aussi.

Michael Brückner & Mathias Brüssel, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner & Mathias Brüssel live @ Cosmic Nights 2015

Si j'ai bien compris, les Cosmic Nights sont censées se dérouler alternativement au planétarium de Bruxelles et dans une église.

MdW – En effet, l'édition 2014 s'est déroulée en l'église d'un tout petit village de la Flandre profonde [l'église des Chartreux de Lierde-Saint-Martin]. L'ambiance était exceptionnelle. Nous avons rencontré un gros problème de lumière qui nous a obligés à éclairer la nef à la bougie. Imagine la scène illuminée par 160 bougies ! Nous y avions été autorisés moyennant certaines précautions, dans la mesure où il s'agit d'une église classée du XVIIIe siècle. On avait vraiment l'impression d'être dans une grotte. L'année prochaine, le festival devrait se dérouler à nouveau dans une église, mais nous ne savons pas encore laquelle. Je songe déjà à renouveler le concept. Nous cherchons donc un local, une grande église, peut-être un cloître, où des artistes se produiraient dans différentes pièces, des sortes de chambres cosmiques que le public pourrait investir le temps qu’il lui plairait, rester 20 minutes ou une heure, venir ou revenir. Ça impliquerait des performances simultanées, beaucoup plus longues, et une musique moins structurée, plus ambient, plus drones. J'aimerais que tout le bâtiment soit baigné en permanence dans une atmosphère ambient.

The Roswell Incident, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
The Roswell Incident live @ Cosmic Nights 2015
En attendant, qui joue ce soir ?

MdW – En tête d'affiche, nous avons The Roswell Incident, qu'on connaît bien maintenant, surtout depuis leur concert du B-Wave en 2013. Non seulement j'aime beaucoup leur musique, typiquement Berlin School, mais en plus, je les connais depuis longtemps. Tout à l'heure, je disais qu'il y avait eu une période de quinze ans de néant en Belgique. Eh bien, les frères Buytaerts font partie des rares à avoir persévéré. Tout au long des années 2000, ils ont continué à organiser des événements, entre autres avec le groupe belge Age et avec les Néerlandais de Free System Projekt.
Le set analogique de Ian Mantripp, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Le set analogique de Ian Mantripp
@ Cosmic Nights 2015
Ce soir, nous avons bien sûr des visiteurs allemands avec Michael Brückner et Mathias Brüssel, mais aussi un Anglais, Ian Mantripp, qui explore encore plus profondément la Berlin School. En fait, même s'il représente la Grande-Bretagne, il habite dans le coin, à Waterloo. Son truc, ce sont les synthétiseurs analogiques modulaires dans la lignée de Klaus Schulze et du Tangerine Dream des années 70. Il est très fort. Sa musique est d'une simplicité surprenante, sans grands moyens, mais une musique vivante. C'est la première fois de sa vie qu'il joue en live. Enfin, nous accueillons Cycle of Moebius, un duo belge composé de Jovica Storer et Pieter Gyselinck, plus connu sous le nom de Lounasan. Tu t'en souviens peut-être : Lounasan avait fait une démonstration très ambient lors du premier B-Wave Festival en 2013. Mais Cycles of Moebius n'a rien à voir. Ils font une musique électronique plus contemporaine, du genre qu'on est plus susceptible d'entendre au B-Wave ou aux Pays-Bas.

Et je crois savoir qu'il y aura aussi un certain Rhea en ouverture.

MdW – En effet, j'aime ouvrir le festival. Je vais jouer avec Ruud Rondou pour la première fois depuis la séparation de Purfoze il y a trente ans. Mais aujourd'hui, nous voulions faire quelque chose de spécial. Il se trouve que Ruud a toujours été un très bon guitariste. Comme Purfoze n'avait jamais joué qu'avec des synthés, nous avons pour une fois voulu mettre à profit sa guitare.

Rhea / source : Mark de Wit
Rhea (source : Mark de Wit)
D'où vient cet intérêt pour la musique « cosmique », singulièrement cette scène électronique allemande ?

MdW – Dans les années 1975-1976, une émission très populaire intitulée Muziek uit de Kosmos, ou Music out of the Cosmos, était diffusée à la radio chaque mercredi, entre 10 heures du soir et minuit. Il y avait de la musique, des poèmes, le tout dans une atmosphère particulière. Un programme mythique ! L'animateur, Paul Verkempinck, nous a rendu visite aux Cosmic Nights l'année dernière. Malheureusement il ne sera pas là aujourd'hui. C'est de lui qu'est venue cette passion. Ruud Rondou et son frère aîné écoutaient son émission. Ils m'ont convaincu de l'écouter à mon tour. La première fois, on se demande ce que sont tous ces bruits bizarres, mais après quelque temps, on s'habitue. Nous avons été très influencés par Klaus Schulze et Tangerine Dream, mais aussi par la Discreet Music de Brian Eno, très planante, très minimaliste, qui demeure une grande source d'inspiration jusqu'à aujourd'hui.

Purfoze - Songs of the Earth / source : discogs
Purfoze – Songs of the Earth (1984, rééd. par Rhea, 2013)
Comment est né Purfoze ?

MdW – Purfoze est né dans ces mêmes années, de notre collaboration avec un troisième larron, Mark Creemers, un ingénieur capable de construire lui-même ses propres synthétiseurs. Ruud et lui s'adonnaient à leurs petites expérimentations dans le garage du père de Mark, qui était lui aussi ingénieur. Et un jour, ils m'ont proposé de les rejoindre pour former un trio. C'est alors que j'ai investi dans mon premier synthé, un Korg MS-20 qui est toujours en parfait état et que j'ai même eu l'occasion d'utiliser l'année dernière à l'église. Puis j'ai acheté un autre synthé, une chambre d'écho, etc. Je ne me suis plus arrêté. Et pourtant, je n'avais suivi aucune formation musicale, hormis une formation classique étant enfant. Purfoze a joué pour la dernière fois en septembre 1989 à Anvers, lors du Wending Festival auquel participaient aussi Mind Over Matter et Patrick Kosmos. Quelques années plus tard, Frits Couwenberg m'a sollicité pour jouer lors du festival KLEM, mais ce n'était pas évident d'envisager de venir jouer tout seul. Je ne me sentais pas capable de proposer un concert vraiment satisfaisant. En outre, j'avais trop de travail.

Quel genre de travail ?

MdW – Je suis réalisateur pour la télévision. Je réalise les directs en plateau : le journal, les magazines. C'est un travail très stressant. Ma musique agit comme une compensation. Elle me relaxe. Elle demande une telle concentration qu'on en oublie le stress.

C'est dans les années 2000 que tu as décidé de te produire à nouveau en solo sous le nom de Rhea.

MdW – Oui, j'ai créé mon petit label personnel, qui s'appelle aussi Rhea, sur lequel j'ai publié quatre CD. Mon dernier album, Crescent, est aussi sorti en vinyle 180 grammes.

Rhea - Crescent / source : Mark de Wit
Rhea – Crescent (2013)
Les CD se vendent-ils si bien que ça ?

MdW – J'ai l'impression qu'il faut en sortir au moins un par an pour vendre correctement. Or je n'ai pas enregistré d'album en 2014. Du coup, les autres ne partent plus aussi bien. Pourtant, le public de ce type de festival est encore très attaché au CD. Il veut avoir l'objet physique en main. Je ne propose pas encore de téléchargement, mais c'est prévu. Dans quelques mois. Je me suis déjà inscrit sur Bandcamp.

Des projets ?

MdW – Oui, le B-Wave en novembre et les Cosmic Nights l'année prochaine. En outre, dès que j'ai un moment, je continue à enregistrer de la musique. Je développe actuellement deux idées. D'une part, je voudrais faire un disque fondé un peu plus sur les séquenceurs analogiques, mais avec des séquences complexes. D'autre part, je prépare un album de drones ou de dark ambient que j'aimerais publier en vinyle. Certains morceaux sont déjà enregistrés. Notre prestation de ce soir le sera aussi. Du reste, chaque artiste a prévu d’enregistrer son propre concert.