mardi 18 août 2015

Steiner & Paulus, les troubadours du XXIe siècle


Stephan Steiner et Albin Paulus font partie des musiciens les plus accomplis de la scène folk autrichienne. Membres de plusieurs formations, dont le réputé quatuor Hotel Palindrone, ils collaborent aussi régulièrement avec le pionnier allemand de la musique électronique Hans Joachim Roedelius au sein du groupe Tempus Transit, alliance étonnante entre instruments acoustiques et électroniques, entre les traditions les plus anciennes et les outils les plus sophistiqués. Authentiques troubadours des temps modernes, Steiner & Paulus maîtrisent un vaste répertoire, arrangent leurs propres compositions et jouent de tous les instruments, quand ils ne les fabriquent pas eux-mêmes. Ils expliquent tout lors d'une entrevue au More Ohr Less Festival, auquel ils participent régulièrement, soit pour jouer soit pour animer des ateliers musicaux.

 
Stephan "Stoney" Steiner & Albin Paulus / Photo S. Mazars
Steiner & Paulus – à gauche : Stephan « Stoney » Steiner, à droite : Albin Paulus

Lunz am See, le 8 août 2015

Albin, Stephan, d'où vous vient cette passion pour la musique : est-ce dans la famille ? Avez-vous suivi une formation ?

Albin Paulus – Je viens d'une famille seulement à moitié « musicale ». Ma mère joue du piano et pratique le yodel, mais mes parents n'ont jamais été musiciens professionnels. En revanche, nous avions l'habitude de nous asseoir ensemble le soir et de chanter en famille.

Albin Paulus avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Albin Paulus avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014
Stephan « Stoney » Steiner – J'aurais pu employer les mêmes mots qu'Albin. Ma mère jouait aussi très bien et très souvent du clavier, mais de moins en moins à l'époque où ma sœur et moi avons grandi. Pour nos parents, il était toutefois très important que nous soyons en contact avec la musique. Ils ont toujours tenté de stimuler notre intérêt. Je pense que ce fut également le cas pour Albin.

Albin – C'est vrai, mes parents m'ont toujours soutenu dans cette voie.

Vous souvenez-vous de votre histoire musicale ? Par quel instrument avez-vous débuté ? Quels autres instruments ont suivi ?

Stoney – J'ai commencé à suivre des cours de musique dès l'école primaire. Comme tous les petits Autrichiens, j'ai appris la flûte à bec. A partir de 9 ans, je me suis mis au violon, puis j'ai fait partie d'un chœur d'enfants.

Albin – Quant à moi, j'ai débuté à l'âge de 5 ans avec la guimbarde ! J'ai appris tout seul, en autodidacte. Les cours de flûte à bec n'ont commencé qu'un an plus tard, jusqu'à l'âge de 10 ans. Ont suivi, dans l'ordre, la clarinette, les claviers puis le saxophone à l'école de musique. Car à 16 ans, j'ai passé un concours d'entrée qui m'a permis d'intégrer une école spécialisée, la Musikhochschule de Hanovre, l'équivalent de votre conservatoire. En effet, même si ma famille est originaire de Vienne, nous habitions alors en Allemagne, à Brunswick, non loin de Hanovre.

Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014
Stoney – En fait, je me rends compte à présent que, de mon côté aussi, je n'ai pas débuté avec la flûte à bec mais, comme toi Albin, avec un autre instrument en autodidacte. A 4 ans, quelqu'un de ma famille – je ne me souviens plus s'il s'agissait de ma tante ou de ma grand-mère – m'a amené dans un magasin de jouets et m'a acheté le jouet de mon choix. J'ai pris un mélodica pour enfant. Il n'avait pas toutes les touches d'un vrai clavier, mais ça fonctionnait très bien. C'est donc le mélodica le premier instrument de ma « carrière musicale » ! Mon affinité plus tardive avec les accordéons ou les bandonéons vient probablement de cette première expérience.

De cette familiarité avec de tels instruments vient peut-être aussi votre intérêt pour la musique folk ?

Albin – J'ai plutôt hérité cela de mon père. Son expérience de la musique se bornait à plaquer trois accords sur une guitare de temps à autres. En revanche, il écoutait énormément de musique folk, surtout grâce à une émission de radio d'Allemagne de l'Est qu'on captait à Brunswick et qui diffusait des morceaux traditionnels de Hongrie, de Bulgarie et des pays de l'Est. J'ai trouvé cette musique fascinante à l'extrême. C'est la raison pour laquelle je me suis intéressé si tôt à la cornemuse. Avant 10 ans, j'essayais déjà d'en construire une moi-même avec des sacs en plastique.

Stoney au violon lors d'un workshop folk, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Stoney au violon lors d'un workshop folk, MOL 2015
Ce que tu fais encore aujourd'hui.

Albin – J'ai commencé à étudier la cornemuse très sérieusement à l'âge de 21 ans et, très vite, à concevoir divers instruments à partir de matériaux de récupération : des déchets, du matériel de construction, des bouts en plastique et même, à la manière des hommes des cavernes, des os, des roseaux, etc.

Stoney – Sylvain, je ne sais pas si tu es au courant, mais Albin mène un projet parallèle, Cantlon, spécialisé dans la musique de l'âge du fer, c'est-à-dire la grande époque des Celtes, depuis l'an 800 avant J.-C. jusqu'au début de notre ère.

Comment connaissons-nous encore cette musique ?

Albin – On n'en connait plus que les instruments. Certains ont été retrouvés lors de fouilles, d'autres sont représentés visuellement sur diverses œuvres picturales. Mais on ignore tout des mélodies.

Stoney – Oui, mais rien que cela nous donne déjà une bonne idée des techniques de jeu de l'époque. Dans le cadre de Cantlon, Albin a reconstitué lui-même pas mal d'instruments disparus, mais aussi des instruments qui existent encore de nos jours comme la lyre, la flûte de pan ou la krar.

Albin Paulus avec Hotel Palindrone, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Albin Paulus avec Hotel Palindrone, More Ohr Less 2015
Albin – La krar est encore utilisée en Afrique, tout comme la lyre, qu'on trouve aussi autour de la mer Baltique.

Vous maîtrisez un répertoire apparemment inépuisable. Cela ne peut venir que de connaissances solides en histoire de la musique.

Stoney – Nous avons étudié tous deux la musicologie. C'est d'ailleurs ainsi que nous nous sommes rencontrés. J'ai connu Albin alors qu'il n'était encore que clarinettiste, peu de temps avant l'acquisition de sa première cornemuse. Il faisait déjà preuve d'un grand intérêt pour la musique folk. Un camarade nous avait invités un soir à jouer de vieilles danses viennoises du début du XIXe siècle. C'est là que nous nous sommes croisés pour la première fois. Nous avons aussitôt découvert nos points communs. Nous avons surtout compris à quel point nous prenions du plaisir à jouer ensemble. Nous n'avons jamais cessé depuis. A présent, nous gravitons autour d'une véritable constellation de formations, Hotel Palindrone représentant le fil rouge de notre carrière.

Steiner & Paulus avec Roedelius et Heidelinde Gratzl, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Steiner & Paulus avec Roedelius et Heidelinde Gratzl, MOL 2014
J'ai eu la chance de voir Hotel Palindrone avant-hier sur la scène du More Ohr Less Festival. En dehors d'Hotel Palindrone, pouvez-vous citer les principaux groupes dont vous faites partie ?

Stoney – Eh bien, pour commencer, nous avons notre duo, Steiner & Paulus, mais nous jouons aussi de plus en plus souvent à trois avec Heidelinde Gratzl, l'accordéoniste qui nous accompagnait l'année dernière lors du concert de Tempus Transit. Malheureusement, elle n'a pas pu se libérer cette année. Il y a tellement de projets, c'est à peine croyable !

Albin – Ce sont des projets ouverts. Toutes les combinaisons sont possibles, mais seulement quatre d'entre eux ont une existence tangible, concrétisée par des sorties de CD et des concerts. L'un d'eux, Schikaneders Jugend, un trio cornemuse – vielle à roue – chalemie (l'ancêtre du hautbois), joue exclusivement de la musique populaire du XVIIIe siècle, que nous tâchons de reconstituer à partir des manuscrits, des représentations et des récits qui sont parvenus jusqu'à nous. Il nous arrive aussi de réimporter en musique folk de grandes œuvres classiques.

Albin Paulus & Stephan Steiner / source : www.albinpaulus.folx.org
Albin Paulus & Stephan Steiner (source : www.albinpaulus.folx.org)
Mozart et Haydn, par exemple, ont beaucoup entendu cette musique folk et ils la citent souvent dans leurs compositions. Les frontières entre les genres n'étaient pas aussi nettes qu'aujourd'hui, il y avait de nombreuses passerelles. La séparation entre musique populaire et musique savante est venue plus tard. Je collabore à plein d'autres groupes, notamment un ensemble de musique classique ancienne qui m'invite régulièrement à jouer de la guimbarde.

Stoney – De mon côté, je travaille avec la chanteuse Katrin Navessi, mi-Viennoise mi-Iranienne, et avec Harlequin's Glance, une formation folk-rock qui écrit aussi ses propres chansons. Mais bon : « folk » n'est qu'une étiquette, qui pour moi signifie surtout la tradition musicale occidentale, acoustique, mais qui peut aller jusqu'au courant folk américain de Tom Waits et Bob Dylan.

Et puis, vous l'avez cité, il y a Tempus Transit, votre projet commun avec Hans Joachim Roedelius. Comment vous êtes-vous connus ?

Albin – C'est Stoney qui l'a rencontré en premier.

Tempus Transit live @ More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Tempus Transit live @ More Ohr Less 2015

Stoney – J'ai grandi à Baden, près de Vienne, où Achim s'était installé. Baden est une petite station thermale bien tranquille qui accueille énormément de curistes. A l'époque, dès la fin de mes années de lycée, j'ai commencé à jouer dans la rue, dans la très jolie zone piétonne de la ville. Il s'agissait essentiellement d improvisations au violon. Ce ne serait plus possible de nos jours, les règles édictées par les municipalités sont de plus en plus strictes. Mais c'était alors permis, et ce fut pour moi une véritable chance, car la musique de rue a été la principale source de financement de mes études au conservatoire. Un jour, Achim passait par là. Il s'est arrêté et nous avons échangé quelques mots.

Stephan Steiner, Hans Joachim Roedelius & Albin Paulus, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Stephan Steiner, Hans Joachim Roedelius & Albin Paulus
C'est ainsi que tout a commencé. Je l’ai vu pour la première fois sur scène vers 1990 lors des Sezessionstage, un festival qui se déroulait dans les vieux bains municipaux de Baden, où il m’avait invité. De fil en aiguille, nous avons commencé à jouer ensemble, chez lui dans sa maison, et en studio. J’ai participé à quelques-uns de ses disques, comme Pink, Blue And Amber (1996) et Lieder vom Steinfeld (2003).

Albin – Nous adorons jouer avec Achim au sein de Tempus Transit. Achim apporte son expérience de la musique électronique. Tu connais l’album de Cluster, Zuckerzeit ? C’est un peu de là que nous partons. En réalité, nous jouons plus ou moins sa musique, que nous revisitons avec nos instruments acoustiques, lui-même revenant essentiellement au piano, avec une large part d’improvisation.

Hans Joachim Roedelius est une exception, même dans le domaine de la musique électronique, puisqu’il s’intéresse aussi à la musique ancienne.

Présentation du wobblephone chez Pierre, Lunz am See / photo S. Mazars
Le wobblephone (capture d'écran)
Albin – Et inversement, c’est lui qui m’a fait découvrir la musique électronique. A tel point qu’avec Petter Natterer [l’un des partenaires d’Albin et Stoney au sein d’Hotel Palindrone], nous avons fondé Biowobble, un duo électronique… sans instruments électroniques. Tu vois, encore une autre combinaison de musiciens ! Notre programme s’appelle, un peu ironiquement, « Ich kann nicht elektronik ». Peter se charge de la basse et du beatbox tandis que je joue de la cornemuse ou du wobblephone, un instrument de mon invention. J’adore cet instrument. J'aime la couleur, j'aime l'aspect, les matériaux. J'ai assemblé des profilés d'aluminium trouvés au Bricomarché avec des canalisations en PVC, et même un bouchon de bonde ! J'ai posté une vidéo sur YouTube. Depuis, plein d'amis qui l'ont vue partout dans le monde se sont mis à construire des instruments à partir de matériaux de récupération de ce type. Tout cela vient de l’influence directe d’Achim.

Albin Paulus & Stephan Steiner / source : www.albinpaulus.folx.org
Albin & Stoney (source : www.albinpaulus.folx.org)
L’un et l’autre, êtes-vous devenus musiciens professionnels ?

Albin – Oui. La naissance de ma carrière professionnelle remonte à mes premiers concerts de guimbarde aux côté d’orchestres classiques et folk. Ainsi, en 1993, j'ai été invité pour la première fois à jouer sur une énorme scène par le grand compositeur et chef d'orchestre autrichien Paul Angerer. Je n'avais aucune expérience, mais le cachet qui m’a été attribué était si colossal – du moins pour moi à l’époque – qu’il m’a permis de tenir 10 mois. Je me suis dit : « pourquoi chercher un autre job si je peux obtenir régulièrement de tels cachets ? » En plus, j’adorais ça. Je découvrais qu’on pouvait gagner de l’argent tout en se faisant plaisir. Jamais je n’aurais pu planifier une chose pareille.

Stoney – Je suis également professionnel. De mon côté aussi, je ne voyais pas du tout cela comme un objectif. Je n’y pensais pas en permanence. En même temps, quand on joue de la folk et qu'on étudie la musicologie, c'est souvent l’étape suivante. Tout s’est mis en place assez lentement. Après avoir étudié la musique sacrée dans les années 90, toujours au conservatoire de Vienne, je suis devenu chef de chœur. Ça m’a par la suite été très utile pour les arrangements. Surtout, j’ai commencé à animer des ateliers et des bootcamps de musique un peu partout en Europe. Dernièrement, environ 80 jeunes et adultes de toutes nationalités se sont retrouvés à l'occasion de l'un de ces camps en Slovénie.

En route pour l'atelier yodel avec Steiner & Paulus à Lunz am See / photo S. Mazars
En route pour l'atelier yodel avec Steiner & Paulus à Lunz
Avez-vous un genre ou une pièce de prédilection ?

Albin – Je joue tout avec plaisir. Même nos vieux morceaux un peu usés.

Stoney – Je raisonne plutôt en termes d’association d'instruments. J'aime le mélange de la guimbarde et du violon, et celui de la clarinette ou de la bombarde avec l'accordéon.

Albin – En effet, c'est une bonne manière de voir les choses.

Stoney – Nos vieux morceaux usés, comme tu dis, nous pouvons toujours les réarranger selon les associations d’instruments qui nous plaisent.

Hotel Palindrone live @ More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Hotel Palindrone live @ More Ohr Less 2015

Tout au long de ce 12e festival More Ohr Less, vous avez été très occupés par vos divers ateliers [l’atelier folk/danse pour Stoney, l’atelier yodel pour Albin]. Avez-vous seulement pu répéter avant votre concert avec Hotel Palindrone ?

Albin – Nous avons répété après ! Pour un autre concert ! Il faut dire que sur la Seebühne de Lunz, nous avons interprété le répertoire d’Hotel Palindrone que nous connaissons déjà très bien.

Stoney – A l’exception de La Manfredina & La Rotta, qui sont assez neuves dans notre programme, ainsi que le rappel, Kuturerbiak, un morceau composé par Albin.

Albin – C’est en effet notre dernier morceau en date, que nous avons joué à Linz en avril dernier. Le titre évoque la guimbarde, qui en 2012 a été élevée au rang de patrimoine mondial de l'Unesco.

Hotel Palindrone / photo : Julia Wesely
Hotel Palindrone (photo : Julia Wesely)
Hotel Palindrone joue partout ?

Albin – Partout dans le monde, oui. Nous nous produisons principalement dans les pays de langue allemande, l’Autriche, l’Allemagne et la Suisse, mais aussi ailleurs en Europe, dans différents festivals folks. En tout, nous avons joué dans 25 pays, y compris la Russie, et même une fois au Mexique et une fois en Malaisie.

Stoney – Et bien sûr aussi en France, régulièrement.

Albin – Oui, notamment à Saint-Chartier, en Berry, et depuis peu au Château d'Ars, qui est devenu la Mecque française de la musique folk depuis qu’il accueille les « Rencontres internationales des luthiers et maîtres-sonneurs ». Au début, l’événement accueillait jusqu’à 6000 participants. C’est devenu plus modeste avec les années.

Stoney – Il s’agit d’un point de rendez-vous très important pour le développement de la nouvelle scène folk et traditionnelle en France. Et d’une véritable foire de musique. Cornemuses, accordéons diatoniques, vielles à roue, chalemies, flûtes, percussions : une centaine de fabricants y exposent. C’est là que nous avons acheté ou commandé un grand nombre de nos instruments. C’est aussi là que j’ai eu mon premier contact avec la nyckelharpa. Si on veut découvrir la musique folk, c’est le lieu à visiter en premier.

Albin – Pour info, je joue de temps en temps avec un groupe français, l'Ensemble baroque de Limoges.

Hotel Palindrone / photo : Ian Smith
Hotel Palindrone (photo : Ian Smith)

Dernière question : êtes-vous déjà venus à Strasbourg ?

Albin – Non mais vraiment tout près, à Sasbachwalden, de l’autre côté de la frontière, en Forêt-Noire.

Stoney – Et deux ou trois fois à Fribourg-en-Brisgau. Christina Sanoll, la manager d’Hotel Palindrone, nous a cependant expliqué que ce n’est pas si simple de passer la frontière. Le marché français des tourneurs est très fermé. Il y a peu de contacts de part et d’autre du Rhin. Cela dit, ce serait une grande joie.

Albin Paulus & Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
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