lundi 21 mars 2016

Cosmic Nights 2016 : une identité forte


Après le planétarium de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme : les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et… un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra.

 

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016

Gand, le 19 mars 2016

Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour qui aime la Berlin School, la musique ambient et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Le speaker sur la chaire
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente, de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !

Rhea live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc, 100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public plus large vers la Berlin School ou l'ambient puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Cosmic Nights 2016 @ Gand
Je comprends le raisonnement : la division par trois du nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver ? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait promouvoir.

Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens, l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens. Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous le dôme du planétarium de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp

Defile Andante live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Defile Andante
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très prometteur, Music under the Stars, dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de Carl Deseyn.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp. Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30 minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité, extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique. Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture human vox, le tout avec un équipement réduit à quelques modules et à un clavier Roland.

Serge Devadder live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Serge Devadder
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées. La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons véritablement dans l'univers de la musique ambient proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.


Rhea & Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Rhea feat. Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016

Ann Van Canegem live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ann Van Canegem
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit, alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem. Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail, c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe, mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on peut se faire une idée du spectacle.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Premonition Factory
 Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak Overgaauw, musicien ambient connu sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme, hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une, ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste évasif. Tout comme sa musique.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016

La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra, composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête d'affiche !

Kleefstra/Bakker/Kleefstra live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Kleefstra/Bakker/Kleefstra
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights montre sans doute la voie à suivre. Si la musique ambient, si la tradition de la musique électronique des seventies doit survivre, ce n'est pas en évoluant : ce mot n'a aucun sens. C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir mainstream. Il s'agira probablement toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à leur tour reprendront le flambeau.