lundi 29 février 2016

Schallwelle Awards : Roedelius, révolutionnaire par hasard


Il n'y en a plus que pour Hans-Joachim Roedelius ! Et pas seulement sur ce blog. Les Schallwelle Awards s'y mettaient à leur tour en décidant de lui décerner cette année un Schallwelle d'honneur pour l'ensemble de son œuvre. Dans une compétition dominée par deux autres figures de la musique électronique, Tangerine Dream et Jean-Michel Jarre, au grand dam des musiciens plus modestes repartis bredouilles, l'hommage à Roedelius montre que les pionniers n'ont pas dit leur dernier mot. Achim est peut-être même l'un des artistes les plus actifs et les plus demandés du moment sur cette scène. On le retrouvera en avril au festival Resonate de Belgrade aux côtés de Squarepusher, puis dans les égouts de Vienne, dans le cadre du Dritte Man Tour.

 

Les trois côtés du trophée reçu par Hans-Joachim Roedelius aux Schallwelle Awards / photos : John Dylan Spooner
Triple portrait de Roedelius à la manière du célèbre portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne
photos : Alexandra Tolksdorf


Bochum, le 27 février 2016

Il manquait beaucoup d'habitués sous le dôme du planétarium de Bochum pour cette 8e édition des Schallwelle Awards. Pas de Winfrid Trenkler, resté en Suède, pas de Stefan Erbe, porté pâle, comme beaucoup d'autres. Et assez peu de ces musiciens amateurs qui pullulaient les années précédentes. Un effet du message critique posté sur Facebook quelques semaines avant l'événement par Kilian, le patron de SynGate Records ? Kilian regrettait la vampirisation de la cérémonie par les «gros». Comment donner leur chance aux jeunes artistes si des poids lourds comme Tangerine Dream ou… Pink Floyd (qui ne se déplacent d'ailleurs pas) sont nominés ? Promouvoir la nouveauté, les jeunes, n'était-ce pas l'objectif des Schallwelle Awards à l'origine ? Evidemment, on peut mettre cette critique sur le compte du dépit de ne jamais remporter de statuette, et il y a sans doute un peu de ça.

Tangerine Dream - Quantum Key (2015) / source : Amazon.comD'un autre côté, les nominations et le palmarès cette année semblent confirmer ce diagnostic. Parmi les concurrents, on pouvait trouver les noms de Kraftwerk, Nils Frahm, Art of Noise, Enya, New Order et Vangelis. Tangerine Dream (meilleur artiste et meilleur album allemands) et Jean-Michel Jarre (meilleur artiste et meilleur album étrangers) se sont partagé les trophées. Tangerine Dream remporte même le prix du Meilleur Titre avec Electron Bonfire, devant Zero Gravity, le morceau commun à TD et à Jean-Michel. (L'Allemagne bat donc la France 3-2 à la dernière seconde, comme le relève Thomas Gonsior, le co-présentateur de l'événement !) Nommés dans plusieurs catégories, parfois avec plusieurs disques, les «gros» ne laissent aucune chance aux artistes plus modestes (Uni Sphere, Moonbooter, Baltes & Erbe).


Jean-Michel Jarre sous le dôme du planétarium de Bochum / photo S. Mazars
Jean-Michel Jarre sous le dôme du planétarium de Bochum
Seulement voilà, il s'agissait d'un vote du public. Et cette fois, même le jury était composé de fans hardcore plutôt que de musiciens et de journalistes. Même non dénuée de pertinence, la critique oublie donc un point. Individuellement, chaque personne peut préférer tel obscur bricoleur plutôt que telle star internationale. C'est mon cas. Pour ne prendre qu'un exemple, j'ai éprouvé moins de plaisir à Electronica 1 de Jean-Michel Jarre qu'aux dernières trouvailles de Michael Brückner. Subjectivité des goûts et des couleurs. Inversement, le choix du plus grand nombre ne va pas résulter en une impossible addition des subjectivités, mais en un dénominateur commun, non plus subjectif, mais curieusement quantifiable et objectif. C'est pourquoi un tel vote reflètera plutôt la notoriété ou les chiffres de vente que la diversité des goûts. Sur une petite scène comme celle de la musique électronique traditionnelle, il est donc inévitable que les fans se retrouvent autour des artistes les plus fédérateurs du moment, TD et Jean-Michel Jarre. Et ce n'est pas une insulte aux petits, puisque même eux ne se sont mis à la musique qu'en suivant leurs traces. Dès lors, pourquoi exclure par principe les gros de la compétition ? Surtout si celle-ci veut attirer un public plus large et rayonner internationalement ?

Jean-Michel Jarre - Electronica 1 - The Time Machine (2015) / source : Amazon.com
Si les Schallwelle Awards voulaient rendre hommage à Jarre, c'était l'année où jamais : l'année de l'unique collaboration entre le pionnier français et le pionnier allemand Edgar Froese. C'est en Allemagne et en France qu'est née la musique électronique, a déclaré Jarre lors de la promotion d'Electronica 1. Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook), qui reçoit ce soir les statuettes en son nom, souligne à quel point il était important que l'Allemagne, forte de ses légions de musiciens électroniques, reconnaisse aussi Jarre, celui qui, dans ce domaine a vendu, et de loin, le plus de disques au monde. Chose faite à travers le double prix reçu aux Schallwelle Awards.


Tangerine Dream version 2016 : Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane / photo : Daniel Fischer
Tangerine Dream version 2016 : Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane (photo : Daniel Fischer)


Tangerine Dream triomphant de son côté dans les catégories nationales, c'était l'occasion pour Thorsten Quaeschning de préciser un peu où en était le groupe, réduit au trio Quaeschning / Ulrich Schauss / Yoshiko Yamane depuis la mort d'Edgar Froese en 2015. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'exemples de formations musicales qui survivent ainsi à leur fondateur et même à tous leurs membres historiques. Presque cinquante ans après la fondation de Tangerine Dream, voilà le groupe constitué de trois solides jouvenceaux repartis pour cinquante ans supplémentaires. L'année passée, une telle éventualité paraissait absurde. Mais la courte pige de Peter Baumann aux côtés de Schnauss et Quaeschning a rendu le projet un peu plus crédible. Ce soir, Thorsten affirme que c'est à la demande d'Edgar lui-même que les trois membres restants se sont résolus à poursuivre l'aventure des Quantum Years sans lui. Le maître, poursuit-il, leur a laissé une telle quantité d'esquisses et de pistes inédites qu'ils ont de quoi remplir des albums entiers. Le prochain contiendra encore 30 à 40% de matériel composé par Froese. Difficile, dans le choix des récompenses, de passer à côté de Tangerine Dream cette année.

Dream Control + Alien Voices live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Dream Control + Alien Voices live @ Schallwelle Awards
En revanche, la critique tombe juste lorsque le prix du Meilleur Espoir, précisément réservé aux jeunes artistes, disparaît pour fusionner avec celui de la (re)découverte. Ce qui est le cas désormais avec la nouvelle catégorie, le prix de la Découverte de l'année, attribué à Dream Control. Certes, Dream Control est bien un nouveau nom sur la scène électronique, mais il s'agit du duo formé par Steve Schroyder (ex-Tangerine Dream) et Bernd «Zeus» Held (ex-Birth Control, d'où le nom du groupe), autrement dit, de deux figures de la scène krautrock du début des années 70. Du coup, le jeune Fryderyk Jona, lui, n'est arrivé qu'en seconde position. Il aurait bien mérité un prix. Et en même temps, nombreux sont ceux dans l'assistance qui le découvrent précisément grâce à la cérémonie (moi compris, et je le recommande, après avoir écouté quelques-uns de ses morceaux sur Bandcamp).

En attendant, c'est aux vieux briscards de Dream Control qu'a été confié le premier concert de la soirée. On sent Steve Schroyder et Zeus Held désireux de mettre leur musique à la page, d'où cette omniprésence des beats techno sur une musique qui, sans eux, évoquerait plutôt le TD de la deuxième moitié des années 80. Choix sincère ou crainte du procès en archaïsme, ces dépoussiérages, de plus en plus répandus, m'ont toujours surpris, surtout devant un public que ne rebute nullement un bon vieux son rétro. Mais Steve est un bon ami du duo vocal Alien Voices, bien connu sur le circuit et qui intervient dès le troisième morceau. Avec leurs techniques de chant guttural et de chant diphonique, Kolja Simon et Felix Mönnich apportent aussitôt de la profondeur à un set qui jusqu'ici, évoquait plutôt un mur de sons.

Thau (Bernd-Michael Land, Frank Tischer) live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Thau live @ Schallwelle Awards
C'est l'un des mérites des Schallwelle Awards : chaque année, les mini-concerts qui accompagnent la cérémonie rendent compte du très large spectre couvert par cette « musique électronique » dont il est question ici. Ainsi, à l'autre extrémité du spectre par rapport à Dream Control, il y a Bernd-Michael Land. Couronné l'année passé Meilleur Artiste allemand, il forme avec Frank Tischer le duo Thau. C'est toute la magie des seventies que les deux hommes font revivre, le premier sur son système modulaire, le second au piano ou au Moog. Peut-on encore parler de musique électronique quand le son est si organique, si évocateur ? Après leur concert, j'interroge plusieurs spectateurs qui, d'emblée, préfèrent mettre en avant le côté réchauffé ou le manque d'originalité, et qui doivent attendre que j'exprime mon propre enthousiasme pour concéder qu'ils ont aimé eux aussi.

Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards
Avec des intervenants aussi bavards qu'aux Césars et des mini-concerts de moins en moins mini, les Schallwelle Awards s'éternisent de plus en plus tard dans la nuit. Les rangs sont bien plus clairsemés quand vient l'heure de l'hommage à Hans-Joachim Roedelius. Il a déjà beaucoup été question d'Achim sur ce blog. On ne reviendra pas sur sa biographie. Lui-même rappelle, avant de prendre place à son tour sur scène pour le troisième concert de la soirée, que ni son parcours rocambolesque à travers guerre et deux totalitarismes, ni son métier de kiné ne le destinaient à devenir un pionnier de la musique électronique, et même, le pionnier par excellence, puisqu'il a aussi contribué à lancer la carrière de certains autres, comme Tangerine Dream. C'est d'ailleurs au membre le plus frais de ce groupe, Ulrich Schnauss, qu'il incombe de faire l'éloge du vieux maître.

Schnauss juge qu'on aurait tort, comme de nombreux journalistes, de ne voir en la musique de Roedelius qu'une musique «légère» ou «insouciante». Elle reflète en réalité des émotions beaucoup plus profondes, et mêmes graves. Le malentendu réside dans le fait de croire qu'il faut de la légèreté pour exprimer la légèreté et de la gravité pour exprimer la gravité, alors que c'est l'inverse qui est vrai. Comment Roedelius parvient-il à faire écho à des émotions si complexes avec une musique si «insouciante» sans tomber dans le kitsch ? Peut-être sa vie terrifiante, hasarde Schnauss, lui a-t-elle appris à reconnaître le prix des belles choses, et leur fragilité. Derrière l'insouciance, c'est la mélancolie qu'il faut voir, derrière la légèreté, la sagesse. Roedelius a su développer un langage musical capable de nous rappeler que, même dans le monde d'aliénation où nous vivons, la possibilité du beau reste ouverte. Bel hommage d'un jeune musicien à son aîné, l'intervention pertinente d'Ulrich Schnauss fait chaud au cœur, tant il est rare d'entendre un artiste se réclamer du «beau», et non, comme nous en avons trop l'habitude de nos jours, du «neuf». J'aurai l'occasion d'en reparler.

Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards
Un piano et un iPad : il n'en faut pas plus à Hans-Joachim pour embarquer ensuite les derniers spectateurs dans son univers minimaliste. Aux rythmes effrénés, il préfère les nappes éthérées Aux séquences puissantes, les envolées flottantes. Ici encore, difficile de parler de musique électronique. S’il s’agit bien de sons de synthèse, générés par un logiciel, Animoog, Achim parvient sans effort à leur donner une substance, à leur insuffler la vie, comme s’il n’avait pas besoin de courant électrique. C’est qu’il n’a jamais voulu devenir un pionnier de la musique électronique. Tout ceci lui est arrivé par hasard.

Palmarès. Prix spécial : Hans-Joachim Roedelius. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : Quantum Key (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Electronica 1 : The Time Machine (Jean-Michel Jarre). – Meilleur morceau : Electron Bonfire (Tangerine Dream). – Découverte de l'année : Dream Control.