mardi 15 mars 2016

Volker Kuinke : un flûtiste dans le vent


Voici un musicien étonnant. Originaire de Moers près de Duisburg, désormais résident de Düsseldorf, Volker Kuinke s’est fait connaître comme le spécialiste régional de la flûte à bec. Si on le voit souvent dans des formations classiques ou baroques, notamment dans la petite église de Repelen où se produit chaque année BK&S, cet inconditionnel d’Eloy a aussi joué en 1998 sur l’un des albums de ses idoles, et collabore régulièrement avec une autre figure de la musique électronique, Klaus Hoffmann-Hoock. Aujourd’hui, avec son nouveau groupe Syrinx Call, il publie enfin un album centré sur la flûte, Wind in the Woods. Classique, électronique, un peu médiéval mais surtout rock, l’album, auquel a participé la chanteuse Isgaard, mélange les genres.

 

Syrinx Call, Volker Kuinke / source : syrinxcall.com
Syrinx Call, le nouveau groupe de Volker Kuinke, centré sur la flûte (source : syrinxcall.com)

Düsseldorf, le 12 mars 2016

Avant même de parler de Syrinx Call et de l’album, une première question : pourquoi la flûte ?

Volker Kuinke – C’est simple. A l’âge de 8 ans, j’ai trouvé une flûte sous le sapin de Noël. Mes parents s’étaient mis en tête qu’il était temps de m’en offrir une. C’est classique en Allemagne, beaucoup d’enfants reçoivent une flûte à bec à Noël. A l’époque, on trouvait une bonne flûte pour 20 DM, moins cher qu’un clavier ou un violon. Et c’est souvent l’instrument du débutant. Ma réaction n’a pas été très enthousiaste. Une flûte ! Qu’allais-je faire d’une flûte ? Je rêvais plutôt de guitare électrique ou de batterie.
Volker Kuinke / source : syrinxcall.com
Volker Kuinke (source : syrinxcall.com)
Pour moi, la flûte n’était utile que pour son bois, de quoi entretenir le feu dans la cheminée ! Mais nous n’avions pas de cheminée, et mes parents m’avaient déjà inscrit à l’école de musique à Moers. Je me trouvais devant le fait accompli, et que veux-tu, il m’a bien fallu accepter mon sort. Le premier cours fut terrible. J’étais entouré de trois autres élèves, des filles qui, contrairement à moi, avaient déjà quelques notions. Ça m’a tellement énervé que j’ai commencé à m’entraîner comme un fou, dans l’espoir de les surpasser. Quelques mois plus tard, j’y suis parvenu. Les cours m’ont toujours profondément ennuyé, mais je commençais à découvrir la formidable expressivité de l’instrument. Quand j’ai compris cela, j’ai décidé de m’intéresser aux autres instruments de cette famille. Il y a tout un univers au-delà de la banale petite flûte à bec soprano en do (on dit « en do » quand do est la note la plus basse que peut jouer l’instrument) : d’autres tessitures, alto, ténor, basse, que j’ai depuis lors toutes expérimentées. J’ai trouvé ça génial. C’est fou tout ce qu’on peut faire avec un instrument si simple !

Et c’est comme ça que tu as commencé ta collection.

VK – Mes premières flûtes n’étaient pas exceptionnelles. J’ai encore ma toute première quelque part. Les flûtes à bec qu’on utilise à l’école sont assez limitées, même si elles sont en bois – encore qu’on commence à trouver de bonnes flûtes en plastique. Mais il existe encore des facteurs de flûtes qui les fabriquent à la main. Celles-ci offrent une superbe dynamique, et on en tire des subtilités dont sont incapables les instruments fabriqués à la chaîne par des machines. Le facteur fabrique sur mesure, il est capable d’adapter la dynamique à l’interprète, d’adapter l’instrument à son souffle. Or, comme je dis souvent, la flûte est une image en miroir de ton âme, c’est à travers elle que tu exprimes tes sentiments. Toutes mes flûtes que tu vois là sont faites main.

Volker Kuinke / photo : Fabritz, Moers
Volker Kuinke (photo : Fabritz, Moers)

C’est intéressant, tu me parles de l’âme mais tu me désignes ton ventre !

VK – Mais oui ! C’est là qu’elle est ! Chaque personne a la sienne et, par conséquent, chaque musicien doit avoir un style unique, qu’on reconnait immédiatement. Regarde Frank Bornemann, le guitariste d’Eloy : je pourrais distinguer le son de sa guitare entre mille. C’est ce que j’essaie de faire avec mes flûtes.

Peux-tu m’en présenter quelques-unes ?

Volker Kuinke et sa flûte basse / photo : Doris Packbiers
La flûte basse
(photo : Doris Packbiers)
VK – Par exemple, j’ai ici une flûte soprano faite main en bois de buis. C’est un bois jaune qui pousse dans les Pyrénées. Déjà plus imposante : la flûte alto, qu’on rencontre souvent dans la musique baroque. Si tu entends une flûte à bec en musique classique, tu peux être sûr que c’est presque toujours une alto. Encore plus grande : la flûte ténor, exactement une octave plus grave que la soprano. Elle a un superbe timbre, très chaud et très doux. Et enfin la plus volumineuse, la flûte basse. Elle fait un coude pour permettre au musicien d’avoir un meilleur aplomb. On s’essoufflerait rapidement si elle était droite. C’est cette flûte qui intrigue le plus souvent les spectateurs lors des concerts. As-tu entendu Shambala, de Mind Over Matter ? C’est le premier album auquel j’ai participé, et c’est exactement cette flûte que j’ai utilisée dessus. Elle m’accompagne depuis plus de 25 ans. On l’entend aussi sur Ocean 2, d’Eloy.

J’ai même une Elody, une flûte électrique que je peux brancher à un ampli. Celui que j’utilise en concert est conçu pour guitare acoustique, et je peux te dire qu’il fait un son du tonnerre. Enfin, il y a une petite flûte que j’appelle «heavy metal», parce qu’elle explore une gamme de fréquences si élevées qu’elle en devient tonitruante. Et voici une autre flûte, également en buis, qu’on appelle flûte de voix, parce que, paraît-il, le son qui en sort est très proche des fréquences de la voix humaine. Je l’aime beaucoup, elle est pleine de secrets, elle évoque le brouillard. Chaque flûte à un autre timbre, un autre caractère. C’est très intéressant de pouvoir introduire ces différents caractères dans la musique.

Volker Kuinke et sa flûte électrique Elody / photo :
La flûte électrique Elody (photo : Doris Packbiers)
Je ne vois que des flûtes à bec.

VK – Je joue essentiellement de la flûte à bec, oui. Pas du tout de flûte de pan, et un peu de flûte traversière. Je l’ai étudiée pendant cinq ans, parce que je suis un fan absolu de Ian Anderson et que je voulais jouer comme lui, mais il se trouve que ça n’est pas mon élément. En tout, je dois avoir 35 flûtes, plus que Frank n’a de guitares !

A l’école de musique, tu as donc débuté par du classique, mais tu étais déjà un fan de rock, et d’un style bien particulier : le rock progressif.

VK – Oui, Pink Floyd et Eloy, bien sûr, mais aussi d’autres groupes allemands comme Streetmark, qui ont aussi pas mal utilisé l’électronique à leurs débuts, ou Ramses, un groupe de Hanovre dont je te conseille les deux premiers albums. Et sur tout ça, j’ai joué de la flûte. C’est cela qui m’a véritablement permis de débuter. A l’école, je me contentais de reproduire des morceaux classiques à l’oreille, mais à 12 ou 13 ans, j’ai essayé autre chose. J’ai mis Dawn, l’album d’Eloy qui venait de sortir en 1976, sur la platine, et j’ai joué sur le disque, d’abord en essayant de restituer à l’identique les solos de clavier de Detlev Schmidchen et les solos de guitare de Frank Bornemann. Ensuite, je me suis mis à improviser mes propres notes sur la musique. C’est à ce moment que j’ai compris que j’étais capable de jouer tout ce que je voulais.


Comment es-tu devenu guest musician sur les albums de Mind Over Matter et Eloy ?

VK – Quand une musique me transporte, j’éprouve le besoin viscéral de savoir qui se cache derrière. Ce fut d’abord le cas avec Eloy. Je devais absolument rencontrer Frank Bornemann. Mais c’était à la fin des années 70, au pic de leur carrière. Ils remplissaient les plus grandes salles, donc pas question de les alpaguer à la fin des concerts, comme aujourd’hui. Ils étaient totalement inaccessibles. J’ai donc désespérément tenté de prendre contact avec EMI, leur maison de disques, qui a fini par informer Frank qu’il y avait un type qui n’arrêtait de les bombarder de messages. Que faire de lui ? Un beau jour, j’ai reçu une lettre du management qui m’autorisait à rejoindre le groupe en coulisses après le concert à la Grugahalle de Essen en 1979. Quelle expérience ! J’étais plutôt intimidé, moi, le seul privilégié ! Tu comprends, ils étaient mes héros. J’ai gardé le contact avec Frank. Je lui ai rendu visite la même année à Hanovre, où il venait d’achever la construction des studios Horus. J’y ai assisté à la toute première production du studio à l’époque. Il s’agissait du groupe Serene, dont le batteur n’était autre que Jim McGillivray, le futur batteur d’Eloy sur Colours et Planets.

Mind Over Matter - Shambala (1997), Eloy - Ocean 2 (1998), Isgaard - Playing God (2012) / source : discogs.com
Quelques collaborations de Volker Kuinke avec Mind Over Matter, Eloy et Isgaard

Et figure-toi que c’est grâce à Frank Bornemann que j’ai connu Mind Over Matter. Un jour, je lui rends visite, et il me dit : « il faut absolument que tu écoutes la musique d’un type qui habite à deux pas de chez toi ». Il parlait de Klaus Hoffmann-Hoock, et le disque était génial. Je l’ai immédiatement contacté. Au milieu des années 90. Le groupe jouait souvent dans le petit planétarium d’Erkrath, près de Düsseldorf. Lors d’un concert, il y avait un flûtiste, il jouait bien, mais j’ai pensé qu’on pouvait faire mieux. Et puis le groupe s’est séparé peu de temps après. Quand Klaus s’est retrouvé seul avec son claviériste, j’ai proposé mes services de flûtiste. Il m’a invité dans son studio et m’a proposé de jouer une petite improvisation à la flûte basse sur le morceau Rainy Kathmandu [sur l’album Palace of the Winds – 1995]. J’étais pris de court, je n’avais rien préparé. Klaus m’a posé un casque sur les oreilles, m’a mis un petit effet de « hall » et a lancé la bande. Et cette prise unique s’est retrouvée sur l’album suivant, Shambala. Par la suite, j’ai régulièrement joué sur scène avec Mind Over Matter, notamment à Erkrath. Et un an plus tard, Frank m’a demandé de participer à Ocean 2. Jouer pour Eloy, tu n’imagines pas les portes que ça t’ouvre. On se fait connaître par d’autres gens, qui te sollicitent à leur tour.

Syrinx Call - Wind in the Woods (2015) / source : syrinxcall.com
Wind in the Woods (2015) (source : syrinxcall.com)
Parlons à présent de l’album. Que signifie le nom du groupe, Syrinx Call ?

VK – Ça vient de la mythologie grecque. Syrinx était une nymphe courtisée par Pan, le dieu des bergers. Pour lui échapper, elle s’est laissé transformer en roseau. Mais Pan l’a poursuivie et a soufflé de rage dans les roseaux. Il en est sorti un son. C’est ainsi, après avoir arraché les roseaux, que Pan a fabriqué sa célèbre flûte.

Est-ce un groupe ou un projet solo ?

VK – Il s’agit d’une collaboration de studio entre Jens Lueck, qui est musicien et producteur à Hambourg, et moi. Jens est aussi connu comme le producteur et le compositeur principal des albums de la chanteuse Isgaard. C’est en voyant un film sur l’Islande que j’ai découvert leur travail. La bande-son était superbe, très profonde. J’en avais la chair de poule. Là encore, je voulais savoir qui était derrière la musique. J’ai pris contact avec Jens sur Facebook. Comme par hasard, il était un grand fan d’Eloy. Du coup, exactement comme je te l’expliquais à l’instant, ma prestation sur Ocean 2 a beaucoup aidé : Jens m’a tout de suite proposé de participé au prochain disque d’Isgaard, Playing God (2012).

Volker Kuinke, Jens Lück, Isgaard / source : syrinxcall.com
Volker Kuinke, Jens Lueck, Isgaard (source : syrinxcall.com)
Entretemps, j’avais fait un nouvel album avec Klaus Hoffmann-Hoock, On the Wings of the Wind (2004), ainsi que la musique du DVD Traumreisen im Ballon (2012) de Volker Förster, un musicien de la scène électronique que Klaus m’avait présenté. Mais aucun de ces projets ne me correspondait à 100%. Je voulais faire quelque chose de plus centré sur la flûte et c’est vers Jens que je me suis tourné. Ça a très bien fonctionné. J’enregistrais toutes mes idées sur mon Iphone, je lui envoyais, et trois jours après, il renvoyait le titre achevé. A chaque fois, il avait réussi à produire précisément ce que j’avais imaginé. Isgaard a bien sûr contribué au chant sur six titres, et même ma femme Doris sur quelques autres. On entend les deux voix sur Minstrel’s Song. Quant à la récitation sur Des Kaisers Vermächtnis, elle est de Klaus Hoffmann-Hoock. En tout, six semaines de travail dans le studio de Jens à Hambourg, Art of Music. Le résultat, je trouve, est une combinaison assez originale de voix, d’instruments acoustiques et d’électronique, toujours autour de la flûte, qui reste le fil rouge. Depuis, nous avons eu de très bons échos dans la presse. Même les ventes ne sont pas mauvaises. Sur les mille exemplaires que nous avions fait presser, nous en avons écoulé 800. Pas énorme, mais pas mal pour un début.

Une suite est donc prévue ? Des concerts ?

VK – Nous envisageons de retourner en studio. En ce qui concerne la scène, nous attendons justement d’avoir plus de matériel. C’est difficile de tenir tout un concert quand on a qu’un seul album à son actif. Isgaard pourrait participer. Mais tout cela est encore très vague : das steht in den Sternen.

Volker Kuinke (photo : Fabritz, Moers)
(photo : Fabritz, Moers)
C’est encore dans les étoiles. Voilà une belle expression allemande qui nous amène à ta deuxième passion en dehors de la musique : les voyages en ballon. Y a-t-il un lien entre les deux univers ?

VK – Tu ne vois pas ? Le vent, bien sûr ! La flûte et le ballon ont tous les deux besoin de souffle. Beaucoup de gens sont surpris du mélange des genres. Ils se demandent comment on peut à la fois aimer voyager dans de si gros ballons et jouer sur de si petites flûtes.

As-tu déjà joué dans le ciel ?

VK – Oh oui ! Tu peux en avoir un aperçu sur Youtube dans Soundcouch. Cette émission est animée par un gars de Repelen, l’un des gagnants de Popstars en Allemagne, Markus Grimm. Et maintenant, c’est son tour d’aller interviewer de « jeunes » artistes. En général, il les fait assoir sur son canapé rouge. Pour ce numéro, nous avons placé le sofa devant le ballon, puis nous avons continué l’interview en l’air.

Veux-tu faire de la musique une activité à plein temps ? Quel est ton métier ?

VK – Je travaille à la bibliothèque de Repelen. Bien entendu, j’aimerais bien devenir musicien professionnel, mais je ne vais pas t’apprendre à quel point il est difficile de vivre de sa musique de nos jours. Pour cela, il nous faudrait vendre au moins 10 fois plus de disques.

Voire vendre vôtre âme.

C’est un risque. Il faut aussi avoir une maison de disque derrière capable d’assurer la promotion. En outre, je comprends maintenant qu’un passage en radio reste absolument indispensable. Internet est intéressant, mais insuffisant. Beaucoup de ceux qui ont eu l’opportunité d’entendre notre disque l’ont apprécié. Qui peut imaginer ce qui se passerait si plus de gens y avaient accès grâce à la radio ? Un exemple. Une station de Düsseldorf qui programme le soir une émission consacrée à ce genre de musique a diffusé huit de nos morceaux sur une heure complète. Deux jours plus tard, notre facteur sonne à la porte : il avait entendu l’émission, il m’a acheté un exemplaire immédiatement. Puis un autre le lendemain pour offrir. Il faut pouvoir mettre au moins un pied dans la porte, après, ce sera peut-être plus facile. Nous espérons passer dans Made in Germany, une émission de la WDR, l’importante radio de Cologne. A suivre. Si nous sommes diffusés, nous avancerons. J’ai confiance. La qualité de notre production est excellente.