vendredi 7 octobre 2016

Les riches heures de Harald Grosskopf


Son nom figure sur la pochette de plus d’une centaine de disques depuis le début des années 70. Il fait partie de cette grande famille krautrock et électronique qui se retrouvait à l’époque dans les légendaires studios de Dieter Dierks pour des jam sessions sous acide. Mais Harald Grosskopf a toujours été un peu à part. D’abord batteur improvisé de rock avec Wallenstein, il a travaillé avec Klaus Schulze, Manuel Göttsching et Ashra, et a même signé en solo, avec Synthesist, un classique de la musique électronique, lui qui découvrait à peine cet univers. Avide de succès, il n’a pourtant jamais voulu lâcher la batterie, contrairement à Schulze ou Chris Franke. Aujourd’hui, il profite de l’engouement nouveau pour sa génération pionnière. Invité partout, il a donné son premier concert solo il y a seulement trois ans, et a publié cette année un nouvel album, Naherholung. En 2017, il retournera sur scène avec Ashra. En attendant, venu assister à l’Electronic Circus Festival, il revenait avec humour sur les moments forts de sa carrière.

 

Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016

Detmold, le 1er octobre 2016

Harald, nous nous rencontrons si souvent et tu as chaque fois tellement de choses intéressantes à raconter que je me suis dis que ça valait le coup d’enregistrer tout ça.

Harald Grosskopf – Tu as raison. Figure-toi que je viens d’achever d’écrire mon autobiographie, mais je ne sais pas quoi en faire. Je ne vois pas un éditeur s’intéresser à la biographie d’un musicien, à moins de s’appeler les Rolling Stones, bien sûr. Peut-être vais-je la publier sur Internet ou en e-book. Je ne sais pas trop. Pour l’instant, je l’ai confiée à un ami pour recueillir au moins une première réaction. Mais il est loin d’avoir encore tout lu. Bien sûr, une traduction anglaise serait encore plus intéressante. Je m’y suis attelé récemment.

Hanovre en 1945 (maquette située au Nouvel Hôtel de ville) / photo S. Mazars
La maquette de Hanovre en 1945
Tu t’es lancé très jeune dans la musique. Comment était l’ambiance en Allemagne dans les années 60 ?

HG – A l’époque, l’Allemagne était en morceaux, divisée. Jusqu’à la fin des années 60, il est resté des traces de nazisme dans l’administration, la police, l’éducation. Les jeunes avaient du mal avec la génération de leurs parents. Beaucoup ont simplement refoulé. On n’en parlait pas, voilà tout. D’autres continuaient à justifier l’horreur. Notre génération, qui a grandit dans cette ambiance, ne s’en est pas tout de suite rendu compte. Pour ma part, j’ai eu un choc vers l’âge de 14 ans lors d’un voyage scolaire dans le camp de concentration de Bergen-Belsen près de Hanovre, où j’ai grandi. En arrivant, on voit d’abord les tombes : 5000, 10000, le compte n’en finit jamais. Tous les élèves ont été remués, certains parce qu’ils n’avaient aucune idée à cause de l’omerta dans leurs familles sur ce qui s’était passé 15 ou 20 ans plus tôt. Pour les autres, même en entendre parler n’avait pas suffi.

Harald Grosskopf (à gauche) avec les Stuntmen / source : www.haraldgrosskopf.de
Harald (g) en 1966 avec les Stuntmen
source : www.haraldgrosskopf.de
Ton intérêt précoce pour l’art a-t-il quelque chose à voir avec cette situation ?

HG – Pour nous, la musique était une évasion. Nous regardions vers l’Angleterre, vers les Etats-Unis. Les Beatles nous projetaient dans un monde totalement nouveau et nous voulions en faire partie. Connaître le même succès, les femmes, le relâchement. J’ai joué dans un groupe, les Stuntmen, qui imitait complètement les Beatles et tous les hits de l’époque. Au même moment, un peu plus loin au sud de la ville, ont débuté les Scorpions. L’un de mes camarades à l’école n’était autre que leur guitariste Rudolf Schenker. Nous étions même en maternelle ensemble ! Et je les ai accompagnés à la batterie plus d’une fois. Lui a eu par la suite cette carrière internationale. Quant à moi, je voulais aussi devenir artiste, il n’était pas envisageable de faire autre chose qu’un métier créatif. J’ai d’abord été trois ans décorateur, puis j’ai dû faire mon service militaire. Heureusement, il existait un service civil pour les gens comme moi qui refusaient la guerre. J’ai donc travaillé dans un hôpital, au bloc opératoire, où j’ai pu voir la maladie et la mort de très près. Ce fut une expérience existentielle, qui m’a décidé une fois pour toutes à me lancer dans la musique. Mais je ne savais pas encore trop de quelle manière. A l’époque, j’habitais dans une communauté libre, on fumait, on prenait du LSD. Puis un beau jour ont débarqué deux types qui cherchaient un batteur. Je suis reparti avec eux et ce furent mes débuts dans mon premier groupe professionnel : Wallenstein.

Harald Grosskopf à l'époque de Wallenstein / source : www.haraldgrosskopf.de
A l'époque de Wallenstein
source : www.haraldgrosskopf.de
Tu étais donc déjà batteur ? Avais-tu appris dans une école ?

HG – Pas du tout, à l’école on apprenait le skiffle ! Pour la batterie, je me suis débrouillé tout seul. J’ai choisi cet instrument, parce que j’étais paresseux et que je voulais atteindre un résultat aussi rapidement que possible. Tel était mon état d’esprit à l’époque. La batterie, c’était encore ce qui me paraissait le plus simple. Et puis, ça faisait de l’effet aux filles.

Wallenstein 1972 Jerry Berkers, Harald Grosskopf, Bill Barone, Jürgen Dollase / source : www.haraldgrosskopf.de
Avec Wallenstein en 1972
source : www.haraldgrosskopf.de
Raconte-moi un peu la période Wallenstein.

HG – Wallenstein s’était installé dans la région de Düsseldorf, encore plus à l’ouest, à Mönchengladbach. Tu en as peut-être entendu parler à cause de l’équipe de foot locale. Eh bien à l’époque, nous fréquentions toutes ses stars – Berti Vogts, Günter Netzer, qui a été champion du monde –, parce que ces gens-là venaient voir nos concerts. Et moi, je n’en avais jamais entendu parler, le foot ne m’intéressait pas. Mais eux me connaissaient. Je me rappelle plus d’une fois avoir été hélé dans la rue par un type au volant d’une Testarossa ou d’une Lamborghini, et c’était l’un d’entre eux.

Wallenstein est souvent associé à la scène krautrock.

HG – Oui, un peu. Mais nous, nous avions plus conscience de faire du rock classique, comme sur Mother Universe. Le mot « krautrock » avait été forgé pour décrier les imitations médiocres de la scène anglo-américaine en Allemagne. Et d’une certaine manière, ce terme n’était pas injustifié. Beaucoup n’ont fait que cela. En revanche, la scène électronique, alors embryonnaire, à laquelle j’ai commencé à participer un peu plus tard, n’a rien à voir avec cette notion. Des groupes comme Can n’ont jamais cherché à copier les Américains. C’est tout le contraire : ils ont tout de suite inventé un style unique. C’est pourtant ce qu’on appelle maintenant le krautrock : un peu d’électronique, un peu de guitare, de l’écho. Bon. Pourquoi pas.

Wallenstein - Blitzkrieg, Mother Universe, Cosmic Century / source : www.discogs.com
Les disques de Harald Grosskopf avec Wallenstein
Blitzkrieg (Pilz, 1972) / Mother Universe (Pilz, 1972) / Cosmic Century (Kosmische Musik, 1973)
Que s’est-il passé par la suite. Pourquoi n’avoir pas continué avec ce groupe ?

HG – Par frustration. Je ne sentais aucun esprit d’équipe. Cela contrastait avec les deux gars dont je venais de faire la connaissance et qui étaient complètement… relâchés, c’est le moins qu’on puisse dire : Klaus Schulze et Manuel Göttsching. A l’époque, nous partagions le même label, d’abord Ohr, puis Pilz. Et c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, dans les studios de Dieter Dierks, à Stommeln, qui en produisait à peu près tous les disques. Tu connais peut-être les sessions des Kosmische Kuriere qui s’y déroulaient. Tout y était tellement cool. On improvisait, on faisait n’importe quoi, alors qu’avec Wallenstein, on se critiquait sans cesse, chacun tirait la couverture à soi. Je voulais revivre l’esprit de ces sessions, que j’avais partagées avec ces gens de Berlin, et c’est ainsi que je me suis rapproché de cette nouvelle scène électronique. J’ai donc tout laissé tomber, sans perspective, sans rien.

Florian Fricke (DR)
Florian Fricke (DR)
On est alors en 1974. Là, je reçois un coup de fil de Florian Fricke, de Munich. Lui aussi était chez Pilz. Il avait appris que je venais de quitter Wallenstein et il me demandait de rejoindre Popol Vuh. J’ai mis ma batterie dans le coffre de ma petite Volkswagen et j’ai fais les 600 kilomètres qui me séparaient de Munich. Malheureusement, ça n’a pas fonctionné entre nous. La musique de Florian, le pianiste, et Daniel Fichelscher, le guitariste – lui-même excellent batteur – était très calme, trop calme ! Moi, je jouais de la batterie rock. Je jouais fort ! Je suis rentré très triste à la maison, parce que j’aimais beaucoup Popol Vuh. J’aurais pu m’adapter, jouer un peu plus jazz. Je ne l’ai pas fait, c’est dommage. J’étais jeune, sans expérience. Tout ce que je voulais, c’était jouer le plus fort possible. Même mes oreilles me le font regretter aujourd’hui. Je n’entends plus très bien certaines fréquences, celles de la voix humaine en particulier, notamment dans un environnement bruyant ou en voiture.

C’est donc la rencontre de Schulze et Göttsching à Stommeln qui a déclenché ton intérêt pour les instruments électroniques, c’est bien ça ?

HG – Non, pas encore. Les instruments ne m’intéressaient toujours pas, je restais avant tout un batteur. Mais j’aimais leur manière de créer, d’aborder la musique. Jusqu’au jour ou Winfrid Trenkler a passé Blackdance dans son émission Rock in à la radio. Dans un premier temps, je n’ai même pas su qu’il s’agissait d’un album de Klaus Schulze. Je connaissais seulement son premier, Irrlicht, qui ne me plaisait pas vraiment. Mais là ! La mélodie, les séquenceurs, le groove ! Je lui ai écrit et il m’a répondu par télégramme : « Passe donc à la maison ». Je l’ai donc rejoint chez lui, dans la lande de Lunebourg où il habitait à l’époque. J’ai d’abord poireauté quatre heures dans son salon parce Klaus avait l’habitude de dormir très tard. Il prenait son petit déjeuner vers seize heures. Mais quand nous sommes enfin descendus dans sa cave et qu’il a branché le séquenceur… j’en ai eu des frissons. Au bout d’un moment, j’ai commencé à taper sur le premier bout de plastique qui m’est tombé sous la main, et ça lui a plu ! Il m’a invité à participé à son prochain album, et c’est devenu Moondawn [1976].

Klaus Schulze - Moondawn, Body Love, X / source : www.discogs.com
Avec Klaus Schulze – Moondawn (Brain, 1976) / Body Love (Brain, 1977) / X (Brain, 1978)

Et Manuel Göttsching dans tout ça ?

HG – J’ai habité près de six mois chez Klaus dans l’espoir de partir en tournée avec lui, de poursuivre cette collaboration entre l’électronique et la batterie. Mais Klaus reste avant tout un musicien solo, capable de courtes associations, mais pas plus loin. Là encore, j’ai ressenti une grande frustration. J’attendais, j’attendais, et il ne se passait rien. Parfois, j’étais seul dans sa maison des semaines entières, isolé de tout, alors qu’il vadrouillait à droite et à gauche. Je me suis alors décidé à déménager à Berlin, où je savais retrouver Manuel. Quand j’habitais encore à Mönchengladbach, il m’avait déjà proposé de travailler avec lui. C’est ainsi que j’ai rejoint Ashra. Une de mes expériences les plus agréables. Avec Wallenstein, on devait rester discipliné, répéter régulièrement, travailler. Rien de tel avec Ashra. Parfois on se contentait de s’enfoncer dans le canapé et de bavarder. Au point que j’ai même émis un jour l’idée de sortir nos conversations en disque. On discutait tellement ! La musique, on ne s’en occupait qu’en studio. C’est en studio qu’ont été développées toutes les idées de Correlations [1979].

On en arrive à l’époque de ton premier album solo.

HG – Après Correlations, nous avons fait une belle tournée en France… et puis plus rien pendant des années. Une fois de plus, je revivais cette situation où je me demandais : « que faire maintenant ? ». C’est un de mes amis qui m’a suggéré de faire un album solo. Je n’étais pas convaincu. Les batteurs ne font pas d’albums solos. Mais il a insisté : « Fais donc un album de musique électronique ! » – « Mais je ne possède aucun instrument ! » J’avais ma batterie, un petit 8 pistes et c’est tout.

Ashra - Correlations, Belle Alliance, Tropical Heat / source : www.discogs.com
Avec Ashra – Correlations (Virgin, 1979) / Belle Alliance (Virgin, 1980), Tropical Heat (Navigator, 1991)

Et puis il ne s’agit pas seulement de posséder tel ou tel appareil. Encore faut-il savoir s’en servir. Etais-ce ton cas ?

HG – Pas du tout ! Je n’avais aucune idée. Je me souviens de ma première expérience du Minimoog dans les studios de Dieter Dierks au début des années 70. Je suis là, devant la bête, et j’ai beau appuyer sur tous les boutons, rien ne se produit. Puis je vois le bouton du volume. Je le pousse et… rien ne se produit. Pareil avec l’attaque, le délai. Rien. C’était trop compliqué pour moi, je me décourageais vite. Quand je me suis mis à mon album, je me suis à nouveau retrouvé seul devant des machines. Cette fois, j’en savais un peu plus, mais je dois dire que j’ai appris à m’en servir en même temps que j’enregistrais le disque. Il m’a fallu six semaines, plus quelques jours pour des parties de batterie additionnelles. C’est comme ça qu’est né Synthesist [1980].

Harald Grosskopf - Synthesist / source : www.discogs.com
Harald Grosskopf – Synthesist (Sky Records, 1980)
Es-tu en train de me dire que ce qui est devenu par la suite un classique de la musique électronique a été créé par un parfait débutant ?

HG – Mais oui ! De l’improvisation totale. Je ne savais même pas exactement ce que je faisais. Je ne suis pas claviériste. Je n’étais donc pas très sûr de moi. Le résultat ne paraîtrait-il pas horrible à d’autres oreilles que les miennes ? Ainsi, quand je suis allé voir Edgar Froese avec la bande master sous le bras pour lui faire écouter, il n’a absolument pas réagi. Il n’a pas dit un mot. Tu le connais. Il est assez distant. Mais sur le moment, ça m’a découragé. Plus jamais je n’enregistrerais d’album, c’était décidé ! A l’époque, j’en ai vendus 10 000, et jusqu’à aujourd’hui quelque chose comme 20 à 25 000. Selon les critères actuels, c’est beaucoup, mais pas pour l’époque. Les disques partaient plus facilement en ce temps là. Donc Synthesist était un échec à mes yeux. Jamais je n’aurais imaginé un tel succès par la suite. Winfrid Trenkler en a fait le générique de son émission, et bien plus tard, grâce à Internet, l’album a connu une seconde jeunesse. Surtout depuis cinq ans. La version CD parue au début des années 2000 était passée plutôt inaperçue, mais depuis la réédition en vinyle à New York, c’est le délire. « Classique », « culte », les superlatifs me tombent dessus. Maintenant, c’est Bureau B qui veut le republier.

Peux-tu me parler de son improbable couverture ?

HG – Au début, l’idée était de faire un truc un peu robotique. Je voulais dévoiler l’homme caché derrière la machine en posant derrière un masque chromé. Mais les moyens de l’époque ne nous l’ont pas permis. Il en restait plus que cette solution du maquillage argenté comme celui qu’on utilise au théâtre. C’est ce qu’on voit sur la couverture. Mais ça me démangeait horriblement et je n’avais pas le droit d’y toucher. Et la séance qui s’éternisait ! Les trois quarts des clichés ont fini à la poubelle tellement ils étaient laids. J’avais les yeux rouges comme dans un film d’horreur. Seules deux ou trois photos, presque par hasard, ont saisi ce qu’il fallait.

Lilli Berlin / source : www.discogs.com
Lilli Berlin (Fran Records, 1981)
Venons-en à ton moment Neue Deutsche Welle. On t’a vu au début des années 80 au sein d’un groupe un peu bizarre : il y a deux hommes, une femme...

HG – Ah, tu veux sans doute parler de Lilli Berlin. Comme toujours, je courrais après le succès. Je me rongeais les freins, j’étais prêt à tout pour percer. Cette femme [Uschi Lina] s’est pointée un jour dans le studio de Klaus Schulze à l’époque où je travaillais avec lui. Elle voulait absolument enregistrer un truc avec des instruments électroniques et elle voulait chanter. Nous lui avons expliqué un peu ce qu’on faisait, comment on travaillait, et nous l’avons auditionnée. Elle s’est mise à chanter. Mon dieu, mon dieu. Comment allait-on se débarrasser de cette bonne femme ? Nous étions sidérés à tel point c’était nul. Je suis retourné chez moi, mais elle avait mon adresse, mon numéro de téléphone, et elle m’a littéralement harcelé. Je ne sais pas dire non. Au bout d’un moment, j’ai accepté de lui faire faire un bout d’essai avec un copain musicien de Berlin. Voilà comment nous avons fondé Lilli Berlin. Contre toute attente, l’un des morceaux, Ostberlin-Wahnsinn [1982] est devenu un hit. Bon, il y avait un thème un peu politique, on se moquait de la Stasi.

C’est ce qu’on voit dans le clip.

HG – Nous l’avons tourné nous-mêmes directement devant le mur de Berlin, et développé dans un magasin de photos. Nous étions montés sur l’une de ces plateformes en bois édifiées à l’Ouest pour que les touristes puissent contempler l’Est par-dessus le mur. Chaque fois, le mur était rehaussé, et chaque fois, les plateformes suivaient. C’est moi également qui me suis occupé de tagguer le nom « Lilli Berlin » sur le mur en grandes lettres noires. Après ce succès inattendu, nous avons fait deux albums supplémentaires, mais jamais je n’ai pu m’habituer à cette horrible voix.

C’est pourquoi tu es revenu bien vite à la musique instrumentale.

HG – C’était l’objectif. Mais je ne possédais aucun instrument, je n’avais pas d’argent pour louer un studio. Et puis les ordinateurs n’en étaient qu’à leurs balbutiements avec le format Midi. Je n’ai pas connu ça avant 1989-1990.

Harald Grosskopf - oceanheart, Digital Nomad, Synthesist 2010 / source : www.discogs.com
Quelques disques d'Harald Grosskopf
Oceanheart (Sky Records, 1986) / Digital Nomad (AMP Records, 2001) / Synthesist 2010 (MellowJet Records, 2010)

Les ordinateurs ont-ils changé ta vie ?

HG – Absolument ! Après Synthesist, j’avais enregistré un deuxième album qui s’était encore plus mal vendu [Oceanheart, 1986]. Je n’arrivais tout simplement pas à travailler tout seul. Grâce à leur simplicité d’utilisation, les logiciels m’ont libéré, ils m’ont permis d’enregistrer enfin dans des conditions décentes.

Harald Grosskopf et Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf et Ashra live @ Berlin 2013
Les années 90 sont celles de ta rencontre avec Steve Baltes.

HG – Après mon départ de Berlin, je suis retourné vivre un temps à Mönchengladbach, où il habitait. C’est lui qui m’a appelé. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’un fan qui voulait seulement bavarder, mais j’ai tout de suite remarqué que ce gars-là avait de la bouteille. Il savait de quoi il parlait, il s’y connaissait en musique, et je dois dire que j’ai beaucoup appris de lui. C’est dans la même période que j’ai découvert la techno, notamment à Francfort avec Oliver Lieb, mais aussi au Festival jazz de Montreux. En 1994, la scène techno était à son apogée et moi, je la découvrais à peine. Probablement parce qu’à plus de 40 ans, j’étais déjà trop vieux pour fréquenter les clubs. En tout cas, je ne pensais pas moi-même intégrer cette scène un jour. J’avais trop de respect pour ces gens-là. Quand tu écoutes un type comme Oliver Lieb, tu te rends compte qu’il s’agit de très bons musiciens.

Inversement, ces gens savaient-ils qui tu étais ?

HG – Mais oui ! C’est ça le plus incroyable. Ils me connaissaient, ils connaissaient Ashra, Klaus Schulze. Des types de 22 ans venaient me déclarer à quel point notre génération avait influencé la techno. Je n’étais pas au courant de tout ça. Pour moi, cette période a été comme un nouveau départ.

Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf @ Electronic Circus Festival 2016

C’est ta période techno avec Steve et votre groupe, Sunya Beat.

HG – Pas tout de suite. Je voulais d’abord refaire un nouvel album solo, mais j’ai changé mes plans après avoir rencontré le guitariste et producteur Axel Heilhecker, par l’intermédiaire d’Helmut Zerlett [le célèbre musicien de télévision, qui accompagnait les talk-shows d’Harald Schmidt, l’équivalent allemand de David Lettermann]. Axel était prêt à produire mon disque, puis il m’a proposé d’y participer. J’aime toujours ce disque, c’est le premier Sunya Beat [1998], qui s’est bien vendu. Steve nous a rejoints pour la première tournée. On avait besoin de séquenceurs, et il est parfait pour ça.

C’est à peu près à cette époque que tu reprends aussi tes activités avec Ashra.

Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes - Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013 / photo S. Mazars
Ashra live @ Berlin UfaFabrik 2013
Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes
HG – Je ne pensais pas en entendre parler de sitôt. Manuel avait pris l’habitude de faire de si longues pauses. Jusqu’à ce coup de fil de Manuel, qui m’appelait… de Tokyo. Il me demandait si je pouvais le rejoindre pour jouer avec Ashra au Japon. Tout était prévu, mais il me prévenait un peu tard. Je devais m’envoler le lendemain pour l’Inde et y rester quatre semaines. Douze jours plus tard était programmé le premier des quatre concerts d’Ashra, deux à Tokyo, deux à Osaka. En plus, en revoyant toute la logistique des vieux concerts d’Ashra, au matériel à transporter, aux soundchecks interminables, j’ai failli refuser. Puis j’ai repensé à Steve Baltes, à ses samples et à ses compétences techniques. Son intervention était susceptible de régler tous nos problèmes. Il était d’accord, j’ai donc décidé de le présenter à Manuel. Celui-ci était méfiant, mais son scepticisme s’est vite dissipé quand il a vu le travail de préparation réalisé par Steve. Il avait reconstitué tous les morceaux sur ses instruments virtuels, retrouvé tous les sons originaux.

Oui, je sais de quoi Steve est capable.

HG – Les concerts au Japon ont été sensationnels. Nous pouvions improviser comme nous voulions, nous avions une totale liberté grâce à Steve. Je pense que nous n’avons jamais joué aussi bien ces morceaux sur scène qu’au Japon.

Harald Grosskopf - Naherholung / source : www.discogs.com
Harald Grosskopf – Naherholung (Little Marvin, 2016)
Quand remonterez-vous sur scène tous les trois ?

HG – Nous sommes invités en janvier à Hongkong !

Toi-même, tu es très demandé en solo un peu partout depuis quelques années.

HG – Oui, surtout depuis la réédition new-yorkaise de Synthesist dont je te parlais tout à l’heure. En 2013, à Londres, j’ai même donné mon tout premier concert en solo. Tu m’imagines, moi, seul sur scène derrière un clavier ? Bon, entretemps, je me suis familiarisé avec Ableton Live. J’ai essayé moi aussi de reconstituer mes anciens morceaux, aussi proches que possible des originaux. Depuis, j’ai aussi été invité au Brésil avec Roedelius, pour une conférence sur le krautrock, je suis monté sur scène à New York avec Axel, et la semaine dernière à Liverpool avec un nouveau collègue, Andreas Kolinski. C’est un producteur très doué, qui enseigne aussi la musique et les médias. Il a samplé tous mes morceaux dans le logiciel Traktor, de Native Instruments, qui lui a permis de les convertir en partitions. En notes si tu préfères. C’est dingue, non ?

Et en studio ?

J’ai publié en février 2016 un nouvel album sur iTunes, intitulé Naherholung. Je crois que ça veut dire « récréation » en français.