jeudi 6 octobre 2016

Ulrich Schnauss : regard sur la musique électronique, la technologie et Tangerine Dream


Originaire de Kiel, dans le nord de l’Allemagne, et désormais basé à Londres, Ulrich Schnauss n’a pas encore 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière derrière lui. Il fait même partie du club de plus en plus réduit de musiciens électroniques à avoir connu un succès international. Auteur d’une dizaine d’albums, il a aussi beaucoup mixé pour les autres, et sa musique, utilisée sous licence dans la pub, a permis de vendre des boissons en Grande-Bretagne, des voitures aux Etats-Unis, deux pays où il a beaucoup tourné. En 2014, il était appelé par Edgar Froese à rejoindre Tangerine Dream, l’un des groupes les plus marquants de sa jeunesse. Une collaboration hélas écourtée par la mort du maestro en janvier 2015. Depuis, Ulrich poursuit l’aventure TD aux côtés de Thorsten Quaesching et Hoshiko Yamane, et cette année, le trio est même remonté sur scène pour la première fois sans Edgar. Mais Ulrich Schnauss ne néglige pas pour autant sa carrière solo. Le 1er octobre, il participait ainsi au festival Electronic Circus à Detmold. Il publiera le 4 novembre un nouvel album, No Further Ahead Than Today.

 

Ulrich Schnauss 2016 / photo : Andre Pattenden
Ulrich Schnauss 2016 (photo : Andre Pattenden – Instagram @andrepattenden)

Detmold, le 1er octobre 2016

Ulrich, j’ai entendu ton nom pour la première fois lorsque tu as rejoint Tangerine Dream à la fin de l’année 2014 pour cette série de concerts australiens. Je sais en revanche que tu étais déjà un musicien reconnu depuis longtemps. Peux-tu me raconter un peu cette période ?

Ulrich Schnauss - Far Away Trains Passing By / source : www.discogs.com
Far Away Trains Passing By
(City Centre Offices, 2001)
Ulrich Schnauss – En effet, j’ai célébré mes vingt ans de carrière l’année dernière, en 2015. En tout cas, mes vingt ans de carrière discographique : mon premier disque est sorti en 1995. J’ai débuté dans le style drum’n’bass, la musique avec laquelle j’avais grandi, pour ainsi dire. Mais dès la fin des années 90, le genre m’est devenu de plus en plus ennuyeux, parce qu’une règle implicite exigeait que les morceaux estampillés drum’n’bass soient l’apanage des DJ.

Puis-je demander : quel style de drum’n’bass ? C’est aussi un genre très étendu.

US – La drum’n’bass atmosphérique. Oui, oui ! LTJ Bukem. J’ai même sorti autrefois un titre sur son label, Looking Good [Il s’agit de Zero Gravity publié en 2002 sou le nom Ethereal 77]. Mais au début des années 2000, j’ai commencé à me réorienter dans le style electronica. « Electronica », c’est cette forme contemporaine de la musique électronique fondée entre autres par Tangerine Dream.

Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today / source : iTunes
No Further Ahead Than Today
(Scripted Realities, 2016)
En 2001, j’ai publié mon premier album sous mon véritable nom – auparavant, je n’utilisais que des pseudonymes. C’est ce disque, Far Away Trains Passing By, qui m’a permis de percer, de connaître un succès international, surtout aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon où j’ai donné de nombreux concerts. Et depuis quinze ans, c’est cette direction que je poursuis.

Je ne suis pas familier avec ta discographie. Ce n’est pas une question facile, mais lequel de tes albums recommanderais-tu aux gens comme moi qui veulent découvrir ta musique ?

US – Tu as forcément déjà entendu ces musiciens qui te jurent que leur meilleur album, le plus beau, le plus authentique, est bien sûr le dernier. Bon. Eh bien je dois dire que je suis très satisfait de mon prochain album, No Further Ahead Than Today, qui paraîtra en novembre ! Maintenant, je peux aussi t’orienter vers l’album qui a eu le plus de succès, A Strangely Isolated Place, paru en 2003, qui est assez représentatif de mon style, si je peux dire.


Ulrich Schnauss & Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss et Roedelius live 2016
Ce soir, tu joueras en solo juste avant Hans-Joachim Roedelius. Tu as également prononcé son éloge lors des derniers Schallwelle Awards. Vous vous connaissiez ?

US – Oui, depuis plus de dix ans. Il fait partie des artistes dont j’ai remixé un morceau. Il s’agit du titre Lunz sur l’album du même nom. Le remix est paru en 2005.

Tangerine Dream ?

US – Je connais Edgar Froese depuis longtemps, depuis la fin des années 90, en fait. J’étais déjà un grand fan de Tangerine Dream bien avant de devenir moi-même musicien. Ils font partie de mes influences initiales. J’ai dû les entendre pour la première fois vers 1991 quand j’avais 13 ou 14 ans, mais évidemment pas leur production de cette période, plutôt leurs albums plus anciens. A l’époque, le groupe électronique anglais LFO venait de publier Frequencies, un album très important, légendaire, devenu aujourd’hui un classique absolu de la musique électronique. Sur la pochette, le groupe cite les artistes qui les ont le plus influencés : Yellow Magic Orchestra, Tangerine Dream, autant de noms dont un adolescent de 13 ans comme moi n’avait jamais entendu parler. Mais j’ai voulu en savoir plus et j’ai fini par écouter chacun d’entre eux. Quand j’en suis arrivé à Tangerine Dream, j’ai été immédiatement en phase. C’était la musique que j’avais en tête, celle que j’étais le plus susceptible de créer moi-même.

Mais comment as-tu rencontré Edgar ?

US – Par l’intermédiaire de son fils Jerome, qui s’intéressait comme moi à la drum’n’bass (nous étions tous Berlinois à l’époque. Son père n’a déménagé à Vienne qu’au milieu des années 2000). Jamais je n’aurais imaginé qu’Edgar me sollicite un jour pour participer à Tangerine Dream. Mais un jour, pendant l’été 2014, il m’a invité en Autriche. J’y suis allé pensant simplement rendre visite à un ami. Mais quand il m’a demandé de m’assoir au clavier et de jouer, j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Je tenais de Johannes Schmoelling ce genre d’histoires à son sujet. En général, quand Edgar veut recruter une personne dans son groupe, c’est exactement ce qu’il fait : il lui demande de prendre un instrument et d’improviser. J’en étais conscient, donc c’est les doigts tout tremblants que j’ai improvisé pendant une quinzaine de minutes. Et après, Edgar s’est approché en me disant : « Bienvenue au club » ou quelque chose comme ça.
Ulrich Schnauss, Edgar Froese 2014 / photo Bianca Froese-Acquaye
Ulrich Schnauss en conversation avec Edgar Froese, été 2014 (photo : Bianca Froese-Acquaye)

Pourquoi avoir décidé de poursuivre Tangerine Dream après la mort d’Edgar Froese en janvier 2015 ?

US – Pour répondre à cette question, il faut revenir un peu en arrière, quand il était encore en vie. Quand il m’a recruté, il avait en tête de refonder complètement le groupe une dernière fois. C’est une chose qu’il avait l’habitude de faire, comme tu le sais peut-être. Il suffit de comparer l’univers musical de Zeit et celui d’Underwater Sunlight, si radicalement différents, pour s’en rendre compte. TD a toujours connu un certain nombre de ces ruptures, et il voulait en marquer une toute dernière avec cette nouvelle ère, les « Quantum Years ». Nous avions commencé à préparer les nouveaux concerts, à enregistrer du matériel pour le prochain album. Et quand Edgar nous a quittés si tragiquement, la question s’est posée de savoir quoi en faire. Devons-nous tout enterrer, ou devons-nous essayer de perpétuer la vision d’Edgar ? Lui-même, alors qu’il était tombé malade, avait confié à son épouse, Bianca Acquaye, son désir que cette dernière phase de Tangerine Dream fleurisse même sans lui. Il y a donc un sens à finir ce que nous avons commencé, je pense. En même temps, je vois aussi cette démarche d’un œil critique. Ce n’est pas évident. Pour moi comme pour Thorsten, il s’agit d’un véritable défi. Mais les morceaux inachevés laissés par Edgar sont si bons qu’il serait dommage de les laisser disparaître dans les limbes. Ils méritent d’être publiés. Edgar lui-même mérite de pouvoir s’exprimer une dernière fois. De son côté, un artiste comme David Bowie a eu la chance d’achever son dernier album, de délivrer un dernier témoignage avant de mourir. C’est triste pour Edgar qu’il n’en ait pas eu le temps. C’est à nous de réparer ça.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live 2016. Visuels de Nat Urazmetova
On apprend presque tous les jours qu’il reste encore beaucoup de morceaux inédits de David Bowie. Est-ce aussi le cas pour Edgar ?

US – Absolument.

Dans quelle direction évolue ta musique en solo ?

US – Comment dire… d’après moi, il est important de comprendre que la musique électronique est travaillée par deux tendances profondes. Pour certains, la technique est au centre, jusqu’à conditionner en grande partie le résultat. D’autres perçoivent la technique, les instruments électroniques comme des moyens, mais considèrent que l’homme, le musicien, reste au centre. Tangerine Dream incarne évidemment cette seconde tendance, Kraftwerk la première. Selon moi, Kraftwerk et Tangerine Dream racontent à eux deux toute une histoire bipolaire de la musique électronique. D’un côté, on a le Mensch-Maschine, de l’autre quelqu’un comme Edgar, qui déclarait : « La technique en elle-même ne m’intéresse pas du tout, seulement ses possibilités ». C’est une différence abyssale.

Mais oui ! D’ailleurs, cette différence est perceptible dans leurs œuvres elles-mêmes. Tangerine Dream n’a jamais joué une note de cette musique froide et robotique souvent associée à l’électronique. Pour moi, ils ont toujours composé une musique incroyablement expressive et romantique.

US – C’est exactement ça. Et mon travail suit très fortement cette tradition romantique. C’est peut-être la raison pour laquelle ça a si bien fonctionné entre Edgar et moi. Nous avions en commun cette exigence.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Et pourtant, Edgar a longtemps collaboré avec les fabricants. C’est dire s’il a aussi contribué à la technologie. Est-ce aussi ton cas ?

US – Pas vraiment, en tout cas pas en ce qui concerne le hardware. En revanche, dans la mesure où j’utilise beaucoup de logiciels, j’échange avec les éditeurs à la moindre occasion, je leur explique mes besoins en tant que musicien. De leur côté, ils me montrent ce qui est faisable ou pas.

Quels logiciels ? Par exemple ce soir sur scène.

US – Ah, c’est toujours un peu différent sur scène et en studio. Sur scène, je me sers d’Ableton Live, comme beaucoup d’autres. Donc rien d’original, et pour cause : Ableton est un très bon logiciel. Non qu’il t’autorise énormément à jouer véritablement en direct. Mais il te permet de fractionner ta propre musique en petites mosaïques remodulables à l’infini, chaque fois de manière différente. Du coup, aucun concert ne ressemble au précédent, et tu es aussi libre d’improviser s’il t’en vient l’envie. Tu n’es pas à ce point dépendant d’une piste playback qui t’impose tel break à tel moment. Si tu le souhaites, tu peux laisser se développer un passage un peu plus longtemps un soir, un peu moins le lendemain.

En studio, Logic me sert de plateforme, et le reste provient de divers plug-ins. Je regarde avec grand intérêt ce que les petites firmes développent dans leur coin, et pas forcément les gros comme Native Instruments ou Arturia. Pour moi, le meilleur émulateur analogique est l’œuvre d’un Norvégien. Sa marque s’appelle Memorymoon. Il s’agit de plug-ins bon marché, quelque chose comme 40$ la pièce, mais absolument formidables. Que te citer d’autre… Soundtoys est un peu plus connu. Tiens, il existe aussi une petite firme qui s’appelle Admiral Quality et qui ne vend que deux produits : un super synthétiseur analogique et un filtre non moins remarquable.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Es-tu aussi du genre à collectionner les instruments vintage ?

US – Jusqu’à très récemment, j’en possédais beaucoup, parce que j’ai longtemps travaillé exclusivement sur de vrais instruments. Mais depuis trois ans, je n’ai cessé de nourrir une véritable passion pour les logiciels. En conséquence, j’ai vendu plusieurs pièces, par exemple mon Yamaha CS-80 et mon Oberheim 8 Voice. Mais j’en ai conservé d’autres, comme le Waldorf Wave et le Voyetra 8 d'Octave Plateau, qui reste mon synthétiseur polyphonique analogique préféré du début des années 80.

Quels sont les projets de Tangerine Dream ?

US – Nous réfléchissons pour le moment au meilleur moyen de distribuer le prochain album. Peut-être aurons-nous besoin d’une plateforme un peu plus importante que celle dont nous disposons actuellement avec Eastgate. Pendant vingt ans, Edgar a publié tout son travail sur sa plateforme personnelle, TDI puis Eastgate. Mais ce système avait ses limites. Il ne permettait d’atteindre qu’un public restreint. Nous voulons faire du prochain disque le testament d’Edgar : il mérite d’être exposé à un public plus large. Nous sommes donc actuellement en contact avec plusieurs compagnies, nous tâchons de repérer celles qui pourraient être intéressées.

Tangerine Dream version 2016, Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane / photo : Daniel Fischer
Tangerine Dream version 2016 (photo : Daniel Fischer)
Si j’ai bien compris, l’album est déjà baptisé : Quantum Gate. Que ferez-vous de votre session de 2015 avec Peter Baumann [membre de TD de 1971 à 1977] ? S’agissait-il d’un projet sans lendemain ?

US – Peter est venu nous voir à plusieurs reprises. Nous n’avons pas eu qu’une seule session avec lui. Le problème, c’est qu’il ne peut plus vraiment produire de musique par lui-même. Nous nous en sommes rendu compte quand il était là. Il s’est arrêté trop tôt, il n’a pas suivi l’évolution technologique. Même son dernier album [Machines of Desire, le premier depuis 1983, paru chez Bureau B au printemps] a été réalisé par un autre. Je dois le dire franchement, j’ai moi-même fait beaucoup de ghostwriting à la fin des années 90, mais c’est quelque chose que je ne peux plus faire aujourd’hui. Je préfère vraiment collaborer avec des artistes qui travaillent eux-mêmes plutôt qu’avec un nom de façade. Cela dit, il faut voir comment les choses évolueront. Peut-être devrions-nous attendre que Peter se remette à flot. Quand il pourra refaire de la musique, alors nous pourrons envisager une collaboration plus poussée.

Ce que vous faites est quand même absolument inédit. Rends-toi compte : chaque membre de Tangerine Dream est aujourd’hui plus jeune que… Tangerine Dream !

US – Oui, c’est vrai. C’est vrai. Mais j’ajouterais une citation de Peter Baumann, justement. Un jour, Peter a dit : « Tangerine Dream n’est pas un groupe, c’est une idée. Par conséquent, Tangerine Dream peut poursuivre son aventure encore cent ans ».