lundi 20 mars 2017

Robert Schroeder : la musique vient du cœur, non des électrons


Après Froese, Göttsching, Roedelius, Schulze ou Mergener, Robert Schroeder rejoint la liste très fermée des pionniers de la musique électronique célébrés par les Schallwelle Awards. Son nom mériterait de figurer à ce glorieux palmarès même s'il n'avait fait qu'un seul album : le premier, Harmonic Ascendant, paru en 1979 sur le label de Klaus Schulze Innovative Communication. Avec ce disque, Robert Schroeder réhabilitait la figure du musicien qui, dans le champ de la musique électronique, avait trop tendance à s'effacer derrière celle du technicien. A Bochum, sous le dôme du planétarium, il revient sur la genèse d'Harmonic Ascendant, et raconte comment il a lui-même fabriqué ses premiers instruments. Son 36e album, Velocity, vient de sortir chez Spheric Music.

 

Robert Schroeder / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder dans son studio d'Aix-la-Chapelle, manipulant un synthétiseur modulaire de sa création.
(source de toutes les photos : Robert Schroeder - www.news-music.de)


Bochum, le 18 mars 2017

Robert Schroeder 1976 First Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le premier synthé créé par Robert Schröder (1976)
Comment es-tu venu à la musique ?

Robert Schroeder – Ma musique vient du cœur. Je n'ai aucune formation musicale. Je n'ai même aucune formation en musique électronique. Mes premiers synthétiseurs, je les ai construits moi-même ; le tout premier en 1975. A l'époque, les synthés du commerce étaient bien trop chers. Un Moog ne partait pas à moins de 3000 Marks. Mais je m'intéressais à la chose car j'étais fan de Klaus Schulze et je voulais moi aussi composer de la musique. Alors que faire ? J'ai décidé de fabriquer mes propres machines. Rien d'extraordinaire là-dedans. Beaucoup d'autres groupes de l'époque, comme Kraftwerk, construisaient eux aussi leurs appareils. Pour moi, ce n'était pas si mal. Je pense que ça explique en partie le succès rencontré. Tout le monde achète les mêmes instruments, or les mêmes instruments produisent forcément les mêmes sons. Alors que si tu construis ton propre matériel, tu inventes du même coup ton propre son. A cette époque, c'était important.


Robert Schroeder 1977 Second Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le deuxième synthé (1977)
Ça explique aussi pourquoi tu as attendu si longtemps avant de publier ton premier album.

RS – Comment ça ? Il ne s'est écoulé que quatre ans. Et puis il a bien fallu construire tous ces instruments !

Justement, d'où tenais-tu les connaissances nécessaires ?

RS – En allant à la bibliothèque, en empruntant et en lisant quatre volumineux manuels d'électronique. J'y ai beaucoup appris. Attention, je ne parle pas de livres spécifiquement dédiés aux synthétiseurs. Il n'y avait rien de tel. C'étaient des livres d'électronique très généralistes. Comment faire fonctionner un transistor ? Comment confectionner un circuit imprimé ? Ce genre de choses. Grâce à eux, j'ai inventé ma propre méthode pour construire un synthétiseur. Avec le temps, bien sûr, j'ai aussi fini par en acheter : un Minimoog, un PPG (que j'ai revendu depuis), un Roland XP 60. J'ai même de vieux appareils Syco. Tu connais ? C'est l'un des plus anciens fabricants au Japon. Ils n'ont sorti qu'un seul vrai synthétiseur. J'ai participé à sa fabrication avec Isao Tomita et un troisième consultant américain dont le nom m'échappe. Hélas, l'appareil n'a pas eu le succès escompté.

Robert Schroeder 1979 Fourth Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le quatrième synthé (1979)
D'accord, mais comment as-tu fait par la suite pour faire publier ton travail ? Il a bien fallu que tu rencontres Klaus Schulze et les gens du label Innovative Communication.

RS – Mon fils venait de naître. Il s'appelle Klaus en hommage à Schulze. Ce dernier est même devenu son parrain. J'étais un grand fan. A l'issue de son concert à la Grugahalle de Essen en 1978, je l'ai carrément appelé de loin : « Aimerais-tu être le parrain de mon fils ? » Il a trouvé l'idée sensationnelle. Et c'est ainsi que j'ai rencontré Klaus Schulze ! Comme tu vois, mon fils a joué un rôle très important dans cette rencontre. Plus tard, Schulze est venu me rendre visite à la maison, à Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il a découvert à la fois mes synthétiseurs et ma musique. Il a immédiatement adoré. Or, coïncidence fort opportune, il venait de créer sa maison de disques, Innovative Communication. Aussi mon premier album est-il aussi le tout premier publié par IC.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder – Harmonic Ascendant (1979, IC)
Nous parlons bien sûr d'Harmonic Ascendant, un jalon incontournable de la musique électronique.

RS – Un classique ! On me le dit souvent. Mais le disque doit beaucoup au violoncelle de Wolfgang Tiepold, un excellent instrumentiste qui a aussi joué chez Klaus Schulze [notamment sur Dune (1979) et Trancefer (1981)]. J'ai eu recours à de vrais instruments : un violoncelle, une guitare, un piano ; les instruments acoustiques d'un côté, mes synthétiseurs fabriqués maison de l'autre.

J'adore la succession : la guitare d'abord, puis le piano, puis l'intervention du séquenceur.

RS – L'escalade, oui. Cette structure te rappellera peut-être un peu Tubular Bells, de Mike Oldfield. Encore un artiste que j'adorais.

Robert Schroeder, octobre 1980 Floating Music / source : Robert Schroeder
Octobre 1980, lors de l'enregistrement de Floating Music (IC)

Il y en a eu d'autres ?

RS – Can, Pink Floyd. Can était dans une veine plus expérimentale. Ce qui m'a inspiré chez eux, ce sont bien sûr leurs propres inventions. Par exemple cet instrument à cordes très imposant qu'ils ne manipulaient pas comme une guitare, mais comme un glockenspiel, à l'aide de gros maillets. Voilà un bon exemple d'instrument fait maison, mais déjà électronique. Ils pouvaient le brancher, l'amplifier. Pareil chez Emerson, Lake and Palmer, avec leur orgue, ou chez Deep Purple, que j'ai découvert bien avant d'entendre la moindre musique électronique, avec Jon Lord, leur claviériste, grand spécialiste de l'orgue Hammond. Ainsi, je me suis éloigné peu à peu du rock et rapproché de la musique électronique, poussé par mon double goût pour le clavier et pour l'expérimentation. Pourvu qu'il y ait ce côté expérimental. On peut faire ça avec la guitare, du reste. Tu te souviens peut-être de ce vieux groupe, The Flock ? Une fois, ils n'ont pas hésité à jouer de la guitare au moyen d'une tige en fer. Les sons totalement inédits, c'est ça qui m'a toujours le plus passionné.

Robert Schroeder Aachen Studio 2010 / source : Robert Schroeder
Le studio d'Aix-la-Chapelle en 2010
Je ne connais malheureusement pas tes derniers disques. Le plus récent doit être New Frequencies vol. 1 en 2010.

RS – Oh, avec ça, j'ai voulu explorer une direction complètement différente. C'est une série un peu à part. Ne pense pas qu'il s'agit là de mon nouveau style. Ce n'est que l'un d'entre eux. Je continue ainsi à produire de la « Robert Schroeder Music », la musique électronique que tu connais. New Frequencies s'inscrit dans un projet dance music. Enfin, je pratique le genre chillout, un peu plus calme, conçu pour les clubs et la relaxation. Par exemple le disque Club Chill.

Quel genre a le plus de succès ?

RS – J'ai souvent changé de nom en fonction du style musical. Peut-être connais-tu mon duo Double Fantasy avec le guitariste Charly Büchel ? Nous n'avons publié qu'un album, à la fin des années 80, mais il a connu un succès international. Plus de 200 000 exemplaires sont partis dès la première année. Il a même atteint les charts américains.

Double Fantasy - Universal Ave / source : Robert Schroeder
Double Fantasy – Universal Ave. (1986, IC)
Ce style de musique aurait pu et dû devenir mainstream. Apparemment, tu y es presque parvenu. Selon toi, pourquoi cela ne s'est-il pas produit ?

RS – Ça a surtout marché aux Etats-Unis. A l'époque, on a même parlé de l'aube d'un nouveau genre musical : Californian Dreaming. Et puis il y a eu ces problèmes avec Innovative Communication. Nous avions un contrat pour six albums. Le premier a connu cet immense succès du jour au lendemain. Mais la maison de disques ne m'a rien reversé. Pas un centime, malgré notre contrat. Je les ai poursuivis en justice, ça a duré dix ans. Au bout du compte, j'ai perdu mon procès, et j'ai dû leur payer une fortune. L'horreur.

Robert Schroeder Aachen Studio 1984 / source : Robert Schroeder
Le studio d'Aachen en 1984
Oui, mais ce n'était plus Klaus Schulze, le patron, si ?

RS – Non, non, Klaus Schulze a toujours été super. Après lui, il y a eu l'ère Michael Weisser, de Software, mais il n'était qu'associé. Le vrai directeur était Mark Sakautzky, à qui Schulze avait cédé la firme [en 1983]. Ce fut un vol pur et simple. Il a tout volé à Klaus. Tu sais, ce type était un homme d'affaires, nous n'étions que des musiciens. Nous nous sommes fait arnaquer, voilà tout. Du coup, le projet Double Fantasy a été tué dans l'œuf. Finito !

Robert Schroeder @ Spheric Music / source : Robert Schroeder
Quelques disques de Robert Schroeder parus chez Spheric Music et qui illustrent ses genres de prédilection :
New Frequencies vol. 1 (2010) / Club Chill vol. 1 (2011) / Slow Motion (2013)

Désormais, tu travailles avec Spheric Music, la petite maison de disques de notre ami Lambert Ringlage.

RS – Ah, Lambert ! Un gars formidable ! Je l'ai rencontré en 2005. Il savait que j'avais quitté le circuit. Depuis 1998, j'avais arrêté toute activité musicale à cause de ce procès perdu qui m'avait coûté non seulement beaucoup d'argent, mais aussi toute envie de faire de la musique. Et puis un jour, j'ai reçu un coup de téléphone de Lambert. C'est lui qui m'a convaincu de revenir, et de rejoindre son label. C'est ce que j'ai fait. Je n'ai pas regretté mon choix. Un gars formidable, vraiment.

Robert Schroeder Cologne Live 1990-03-03 / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder live @ Cologne 1983
T'arrive-t-il de te produire sur scène ?

RS – Rarement, du moins ces derniers temps. Je suis en négociation pour participer au festival Electronic Circus en septembre à Detmold. Mais je ne sais pas encore si je vais accepter. Il y a une raison. Mes concerts mobilisent une importante logisitique. Je ne joue pas seul, il y a des danseurs, un guitariste, un batteur, un important lightshow. Ça coûte beaucoup d'argent, et on ne peut pas se le permettre dans une salle au public clairsemé, comme c'est le cas aujourd'hui. L'Electronic Circus attire autour de 300 personnes chaque année : c'est encore trop peu, car ils n'invitent pas que moi : il y a quatre ou cinq groupes, et chacun veut être payé. Pour que ça fonctionne, il faudrait qu'ils se limitent à une tête d'affiche et une ou deux premières parties.

Robert Schroeder Bochum Live 2011-03-12 / source : Robert Schroeder
Live @ Bochum 2011
Et as-tu pensé aux applications ?

RS – Les applis non, les logiciels, oui. Ces dernières années, j'ai beaucoup travaillé sur ordinateur, mais je souhaite revenir aux vrais instruments de musique. Leur dynamique est meilleure. Les ordinateurs ont tendance à applatir le son. Et puis, les presets sont archi-connus. De nos jours, tout le monde peut acheter un synthé bon marché. Par conséquent, sans surprise, tout le monde fait exactement la même musique. Ce n'est pas bon. Où est l'originalité ? Chacun devrait créer quelque chose de spécial.

Tu as entendu comme moi : 500 nouveaux disques rien que pour l'année 2016, et encore, dans un segment très spécifique de la musique électronique. C'est énorme. Du coup, je ne suis plus très sûr d'apprécier la musique électronique. Elle est de plus en plus dépendante du fonctionnement des machines.

RS – Hmmm, ça a toujours été le cas. Toujours.

Robert Schroeder / source : Robert Schroeder

Certes, mais les ordinateurs sont devenus si simples qu'ils parviennent presque tout seuls à produire une musique à peu près « décente ». Décente, mais sans âme. Ce n'est plus toi qui crée ta musique,…

RS – … c'est le type qui a programmé les presets. Exact. Où est l'intérêt ? Vois-tu, nous sommes des musiciens. Nous pouvons encore jouer [il mime le geste de la main sur un clavier]. Quand tu travaille avec des presets, tu t'empares du labeur d'autres gens. Ça ne m'a jamais plu. Je me souviens encore des premiers samples de batterie. Ils avaient été réalisés par Phil Collins. Voilà un musicien qui consacre toute une semaine à un seul son, et le monde entier peut se l'approprier en claquant des doigts. Or le résultat ne sera jamais aussi bon que Phil Collins. Phil Collins, lui, est bon. C'est lui qui a fait les sons originaux. Nous devons réapprendre à nous coller à nos instruments. Réapprendre à chercher nous-mêmes nos sons. Ce n'est qu'ainsi qu'un artiste se distingue d'un autre.

Robert Schroeder Oberhausen Live 1981-03-21 / source : Robert Schroeder
Schroeder live @ Oberhausen 1981
Connais-tu la nouvelle génération ? Par exemple, Kebu, ce Finlandais qui a joué tout-à-l'heure ?

RS – Non. J'ai appris son existence aujourd'hui. De même que celle de la plupart des nominés. Mais c'est très bien ainsi. Kebu, voilà au moins un musicien qui sait jouer avec ses dix doigts ! Je connais bien Ulrich Schnauss, il a su se faire un nom. Pourtant, je trouve sa musique très inégale. Parfois, je la trouve inaudible, parfois remarquable.

Et de ton côté ? Dirais-tu que tu as trouvé ton son ? As-tu un style ?

Robert Schroeder - Velocity / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder – Velocity (2017, Spheric Music)
RS – Je ne dirais pas que j'ai un style, mais des éléments de style. Par exemple, je recours souvent aux chœurs, ceux du PPG notamment, que j'utilise depuis fort longtemps. Encore aujourd'hui. C'est une sorte de signature. Une autre composante serait la manière dont j'arrange ma musique, dont je compose mes morceaux. J'aime les escalades : accumuler les pistes, accumuler les pistes… puis silence ! J'adore ! Ça me donne toujours des frissons. Ça, c'est mon style. Je l'ai emprunté directement à Klaus Schulze, spécifiquement à son album Timewind.

Robert, j'espère que tu seras sur scène en septembre à Detmold, et j'espère qu'on pourra voir tes fameux synthés.

RS – Je les ai chez moi, ils fonctionnent toujours très bien. Si je joue, tu les verras, sois-en sûr !

Robert Schroeder 1979 / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder en 1979