dimanche 19 mars 2017

Schallwelle Awards : où va la musique électronique ?


Quatre ans après Peter Mergener, Robert Schroeder, un autre représentant de cette « seconde génération » de la Berlin School, était à l’honneur à la cérémonie des Schallwelle Awards. Son premier album, Harmonic Ascendant, paru en 1979, est resté une référence pour le genre. Il démontrait que la musique électronique n’est pas toujours mécanique et sans âme, qu’elle est aussi pleine de chaleur, de vie et de drame. Un autre romantique, Ulrich Schnauss, clôturait la compétition, dominée comme l’an passé par Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream.

 

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Les Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum


Bochum, le 18 mars 2017

Pas moins de 500 nouveaux albums étaient présélectionnés cette année au titre de l’édition 2016 des Schallwelle Awards. Un record, même si, à en croire le docteur Alfred Arnold, fan absolu et membre du jury, ce chiffre s’explique par un élargissement du périmètre des genres musicaux considérés. En dehors de l’incontournable Berlin School, le jury cette année n’a pas hésité à aller chercher les artistes dans les genres les plus éclectiques : ambient, dub, pop etc. Toujours co-présentateur de la cérémonie aux côtés de Sylvia Sommerfeld, le journaliste Thomas Gonsior avoue n’avoir pas pu tout écouter, mais « presque tout ». Aveu plus inattendu : une vaste majorité n’est pas à la hauteur. Un tel jugement n’a rien de facile au sein d’un milieu si restreint où tout le monde se connaît. On ne veut blesser personne. Ainsi Sylvia se confond-elle en excuses parce qu’il n’y a qu’un gagnant dans chaque catégorie. Elle supplierait presque les perdants de ne pas lui garder rancune. Son état d’esprit résume peut-être celui de cette Allemagne merkelienne qui se damnerait plutôt que de prêter le flan au soupçon de discrimination. L’intention est louable, mais dans le cas de la musique, ne vaut-il pas mieux dire la vérité à un musicien médiocre plutôt que de le voir se fourvoyer ? Quitte à y mettre les formes : la brutalité des émissions de téléréalité, le goût pour l’humiliation des candidats éliminés représentent l’écueil inverse, tout aussi détestable que le « tout le monde a gagné ».

Le critère du bien en art

Sylvia Sommerfeld, Thomas Gonsior @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia Sommerfeld et Thomas Gonsior
Pendant ce temps, la qualité de toute cette musique reste la question tabou. Comment juger ? Le fonctionnement des Schallwelle est simple. Il s’agit d’un double vote : vote du public (sur Internet), vote du jury. Chacun s’exprime selon ses goûts, et la magie du vote se charge de transformer cet agrégat de subjectivités en une somme chiffrée, quantifiable, objective. Imparable. Mais si la vérité de tel ou tel artiste, c’est le nombre de suffrages obtenus aux Schallwelle, la même logique commandera de considérer que c’est aussi le nombre de hits sur YouTube, celui de likes sur Facebook et en dernière analyse, les chiffres de ventes. Au bout du compte, c’est donc le marché qui décide qui est un grand artiste et qui ne l’est pas. D’instinct, cette idée nous rebute. Un seul exemple nous confirmera nos soupçons : Boney M a vendu plus de disques qu’Edgar Froese. Alors ? Il existe bien un critère de jugement quelque part.

Or nous n’aimons pas juger. Peut-être parce que nous ne sommes pas sûrs de notre propre jugement, ou que celui de l’autre nous intimide, mais surtout parce que nous partageons tous cette crainte d’être pris en flagrant délit de discrimination. Juger, c’est déjà distinguer. C’est pourquoi nous nous réfugions tous derrière nos goûts. Qui n’a pas prononcé les phrases suivantes : « Tout ça, c’est une affaire de goûts », « Chacun ses goûts », « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas » ? Eh bien moi, j’aime discuter. Ce relativisme passe pour le comble de la tolérance alors qu’il ne fait que renforcer en chacun le dogmatisme : « j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai proclamé mon opinion à la face des autres, je n’ai pas à écouter la leur ». Comment le relativisme me permettrait-il d’accorder le moindre crédit à l’opinion d’autrui ? C’est l’idée même de vérité objective qui s’effondre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des points de vue.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
En revanche, l’idée de discussion n’a de sens que si j’envisage mon opinion comme potentiellement imparfaite, lacunaire, voire fausse. J’accepte la possibilité d’une opinion plus autorisée que la mienne. On comprend bien qu’il ne s’agit pas ici de faire jaillir une hypothétique objectivité de la confrontation ou de l’addition d’opinions également vraies ou fausses. Au contraire, cette perspective postule qu’il existe quelque chose comme une vérité objective, en dehors de toute opinion et de tout point de vue. Le danger qui guette cette manière de penser s’appelle le dogmatisme. Une opinion prétend se confondre avec la vérité objective. C’est pour conjurer le retour de toutes les logiques inquisitoriales que nous avons proclamé le relativisme. Or nous remarquons que lui aussi mène au dogmatisme, et même bien plus sûrement, car il fait de chacun de nous des inquisiteurs. Ce faisant, il détruit l’idée même de débat public.

Dans le milieu qui nous occupe, la question pourrait se poser de la manière suivante : y a-t-il quelque chose comme de la bonne musique ou tout est-il relatif ? C’est là qu’une autre tentation nous guette. Certains artistes avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter concèdent que tout n’est pas relatif. Mais pour refonder l’idée d’une certaine qualité objective de la musique, ils se réfugient une fois de plus derrière ce qui est quantifiable : le mixage, le mastering, toutes choses qui dépendent entièrement du matériel et non du musicien : de son talent, de son inspiration, de sa virtuosité. Je leur parle « musique », ils me répondent « son ». Là encore, le débat a glissé imperceptiblement de la qualité de la musique à celle de la prise de son.
Sylvia Sommerfeld, Stefan Erbe @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia et son vieil ami Stefan Erbe
Il arrive que le même homme cumule les deux casquettes : musicien et ingénieur du son. Je ne nie pas qu’il soit possible de juger ainsi le travail du second, mais dans l’affaire, on n’a toujours pas parlé du premier. J’affirme que la qualité de la musique et celle du mixage sont indépendantes. Si cela n’était pas vrai, apprécier la musique de rue et les vieux disques qui craquent serait une impossibilité logique.

J’ai écouté un certain nombre des artistes et des disques nominés. Or il n’y a jamais rien à redire sur le mixage. Ces gens – je ne parle pas seulement des grands noms – savent manifestement ce qu’ils font. Mais leur musique a-t-elle une âme ? Tel est le critère à retenir. Et c’est à l’aune de ce critère qu’on peut juger le palmarès de cette nouvelle édition des Schallwelle Awards.

Les Schallwelle entre enracinement et appel du grand large

Cette édition, la neuvième, fait prendre conscience du chemin parcouru. L’esprit familial des débuts tend à se dissiper. La première fois que j’ai assisté à la cérémonie, en 2013, il y avait foule, et les petits artistes grouillaient autour des stands de disques et se pressaient dans les travées. C’est qu’ils avaient encore de bonnes chances de gagner un trophée. Suivant une évolution amorcée l’année dernière, les grands noms ont, cette fois encore, trusté toutes les premières places. Cette évolution est sans doute volontaire, et probablement justifiée. L’association Schallwende, promotrice de l’événement, souhaite internationaliser les Schallwelle Awards, gagner en crédibilité.

Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning

Tâche difficile, au milieu de tous ces artistes et labels microscopiques qui, d’une part, méritent une grande considération compte tenu des pépites qu’ils continuent à produire ici et là, mais qui d’autre part entretiennent tous les clichés nuisibles à l’image de marque du genre (les rêves, les étoiles, la science-fiction). On se souvient de la polémique engagée l’année dernière par Kilian Schlömp-Uelhoff, le patron de SynGate Records. La hache de guerre semble enterrée : SynGate a même eu droit cette année, pour la première fois, à son propre stand. Il n’en reste pas moins que la grande famille de la musique électronique « traditionnelle » n’était pas au complet, loin s’en faut. Seuls les fidèles BK&S ou Tommy Betzler font désormais le déplacement alors qu’ils ne sont pas nominés.

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Pari risqué pour la manifestation. Le danger serait de s’arrêter au milieu du gué : se couper de la base sans avoir encore atteint les grands. Car ceux-ci ne se déplacent pas encore. Certes, côté allemand, Tangerine Dream et Loom étaient au rendez-vous, mais ces deux formations ne bénéficient plus de l’aura mondiale d’Edgar Froese. Sa mort a interrompu une phase ascendante, dont témoignaient la BO du jeu GTA et le revival autour du film Sorcerer de William Friedkin. Ulrich Schnauss en a conscience. Selon lui, Tangerine Dream réfléchit actuellement à une nouvelle manière de publier sa musique, peut-être sur de nouvelles plateformes plus dans l’air du temps. Sans cela, la fanbase du groupe pourrait bien se réduire à cette scène Schallwelle / Berlin School sans commune mesure avec son passé grandiose. C’est pourquoi le prochain disque, le sans cesse repoussé Quantum Gate, pourrait bien être le premier depuis longtemps à ne pas paraître chez Eastgate.

Yello @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Dieter Meier et Boris Blank : Yello
Il est certain qu’en nommant Jean-Michel Jarre, Vangelis ou même Enigma (souvenons-nous de Pink Floyd l’année dernière), Sylvia Sommerfeld et ses amis ne s’attendaient pas forcément à les voir débarquer au planétarium. Dieter Meier et Boris Blank, les deux compères de Yello, nommés dans la catégorie Artiste international de l’année, se sont contentés d’un message enregistré. Jean-Michel Jarre, vainqueur comme l’année passée dans les deux catégories internationales (artiste et disque), était une nouvelle fois représenté par Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook). Sylvia et Matthias lui remettront ses trophées plus tard, comme en novembre dernier à l’occasion d’un concert de Jarre à Münster.

Et à la fin, c’est toujours Tangerine Dream qui gagne

Jean-Michel Jarre - Oxygène 3
Jarre fait toujours l’unanimité, semble-t-il. Pourtant, difficile de percevoir ce qui distingue ses dernières livraisons – les deux Electronica et Oxygène 3, l’album récompensé ici – de n’importe quel morceau électronique en vogue sur le marché mondial de nos jours. J’ai déjà dit que la nouveauté ne devrait pas être recherchée pour elle-même. Mais quel dommage de voir Jarre courir après de plus jeunes et de moins doués que lui ! C’est propre, c’est bien fait, c’est fort. Mais les autres peuvent en dire autant. Où est l’âme ? Comme n’importe quel produit de consommation, la musique électronique se mondialise, car elle est de plus en plus dépendante de ses conditions de production. Les machines sont tellement performantes qu’à la limite, elles seraient capables de composer sans l’aide de l’humain. C’est un véritable piège pour l’artiste, dans un environnement où tout le monde, y compris (et c’est dommage) ceux qui n’ont rien à prouver, cherche à se distinguer par le degré d’originalité de son équipement. « Suis-je toujours à la pointe du progrès ? », « Suis-je toujours le roi de l’expérimentation ? » C’est tout le débat autour de la musique expérimentale : l’exotisme de l’équipement peut coïncider avec la qualité de l’inspiration, mais il ne la cause pas. On peut expérimenter sur un simple piano. On peut aussi faire de belles choses sans innover pour un sou.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Kebu live @ Schallwelle Awards

Les mêmes sons, les mêmes rythmes et donc les mêmes travers se retrouvent lors du premier concert de la soirée, signé Kebu, un musicien finlandais ovationné après son set. Ses deux rappels, le thème de Streethawk de Tangerine Dream, et celui de Midnight Express de Giorgio Moroder, n’y sont pas étrangers. Même succès, et pourtant mêmes défauts chez Tigerforest et Sasa Tosic, les gagnants des catégories Découverte de l’année et Meilleur Espoir, à nouveau séparées pour cette édition.

Tangerine Dream @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Tangerine Dream semble vouloir se détacher de cette philosophie en revenant à l’improvisation. Telle était la grande obsession d’Edgar Froese à la fin de sa vie, raconte le très en verve Ulrich Schnauss. D’après lui, le fondateur de TD projetait de rendre entièrement transparente la création musicale sur scène. Il prévoyait de grands écrans montrant les gestes de chaque membre du groupe. Pour l’instant « nous en sommes loin, tempère Ulrich. Nos sets se divisent toujours en trois couches à peu près d’égale importance : un tiers correspond aux pistes de playback dont nous avons encore besoin. Le second tiers est piloté par Ableton Live. Le dernier tiers correspond aux solos joués en direct ».
Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today
Tangerine Dream et Ulrich Schnauss sont les vainqueurs de la soirée côté allemand. Le second pour son album No Further Ahead Than Today, les premiers au titre d’Artiste national de l’année : un prix régulièrement remporté par TD, souligne Sylvia (elle pourrait ajouter Picture Palace music, ce qui fait que Thorsten Quaeschning monte souvent sur scène pour recevoir un trophée).

Espérons que les prévisions de Schnauss se réaliseront. Même si Tangerine Dream n’est plus Tangerine Dream sans Edgar, le trio semble assez solide pour composer de très belles choses à l’avenir (le duo, devrait-on dire, car Hoshiko Yamane ne participe pas à l’écriture, comme elle le confirme à demi-mot – elle parle mal allemand – au micro de Thomas Gonsior). C’est à Ulrich, justement, que revient l’honneur de clôturer la cérémonie avec le second mini-concert de la soirée, véritable plongeon dans l’univers tour à tour joyeux ou mélancolique du dernier membre en date de TD. Schnauss s’appuie sur des cordes suaves et atmosphériques, aux antipodes des accents bruitistes et des rythmes cassés de son complice Thorsten. Ces deux-là sont faits pour s’entendre, à l’image de deux autres duos célèbres : Roedelius / Moebius et Rother / Dinger. Un hippie et un punk, un romantique et un tourmenté. Le romantique, ici, c’est Schnauss.

Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards

Robert Schroeder, le romantique

La filiation avec Robert Schroeder, autre grand romantique, est évidente. Schnauss cite d’ailleurs Harmonic Ascendant comme une référence de la musique électronique. Avec Peter Mergener et Klaus Hoffmann-Hoock, notamment, Robert Schroeder fait partie de la « seconde génération » de la Berlin School, celle qui a émergé sur le label Innovative Communications de Klaus Schulze. Harmonic Ascendant, le premier album de Schroeder (et le premier disque IC) fut un grand succès public à sa sortie. Il est resté une pierre angulaire du genre, un classique, au même titre que Departure from the Northern Wastelands de Michael Hoenig, et qu’une bonne demi-douzaine d’albums de TD. Il était donc normal que les Schallwelle Awards lui rendent hommage un jour ou l’autre. Et c’est Klaus Hoffmann-Hoock qui s’est chargé de l’éloge du lauréat. C’est également lui qui a lu le message d’amitié de Winfrid Trenkler, malheureusement retenu en Suède. Robert Schroeder était le choix numéro un de Trenkler. L’ancien animateur avait souvent diffusé sa musique dans l’émission Schwingungen.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant
Je ne dirai rien du petit discours de Robert Schroeder lui-même, car il recoupe l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder. Je dirai simplement que, pour ce qui le concerne, je partage très largement le sentiment général.

Palmarès. Prix spécial : Robert Schroeder. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : No Further Ahead Than Today (Ulrich Schnauss). – Meilleur Album international : Oxygène 3 (Jean-Michel Jarre). – Découverte de l'année : Tigerforest. – Meilleur espoir : Sasa Tosic.