samedi 11 août 2018

More Ohr Less 2018 : quinze ans de dévouement à l’art


Hans-Joachim Roedelius a placé la 15e édition de son célèbre festival, More Ohr Less, sous le signe du dévouement : Hingabe. Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli les festivaliers pour un premier week-end, les 28 et 29 juillet, avant de migrer à Lunz am See pour un second week-end, du 3 au 8 août. Le festival faisait ainsi son grand retour sur la scène qui l’avait vu naître. Etaient également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, mais aussi les flamboyants pianistes Harald Blüchel et Arnold Kasar, ainsi que le célèbre producteur Thomas Rabitsch. Avec son Slow Club et dans une scénographie ambitieuse, ce dernier rendait hommage à l’une des plus grandes stars de la chanson autrichienne, Hansi Lang, disparu il y a dix ans.

 

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius, de retour à Lunz am See pour la 15e édition du festival More Ohr Less

Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2018 / Lunz am See (Autriche), du 3 au 5 août 2018

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
En 2014, j'avais entrepris une série d'interviews des pionniers allemands de la musique électronique pour Trax Magazine. Après Edgar Froese, j'avais projeté de poursuivre avec Hans-Joachim Roedelius, cofondateur du Zodiak Club de Berlin en 1968, puis du groupe Cluster. Quelle meilleure opportunité de rencontrer le maître que le festival dont il est le promoteur depuis 2004, More Ohr Less ? J'avais déjà entendu parler de cette manifestation, et de sa localisation dans un petit village de montagne, en Autriche, au bord d'un lac. C'est donc à Lunz am See que nous nous sommes rencontrés, fin juillet 2014. Mais quitte à passer des heures sur l'autoroute, autant assister à tout le festival. J'avais de grandes espérances. Elles ne furent pas déçues. Depuis, je n'ai pas manqué une seule édition. L'année dernière, j'ai même eu l'occasion de participer pour la première fois au festival, lors du panel de discussion sur le thème Geschenk des Augenblicks. Cette année, la 15e édition avait pour thème Hingabe : le dévouement, ou l'abnégation.

Nadja Schmidt, Claudia Schumann / photo S. Mazars
Nadja Schmidt, Claudia Schumann
C'est justement par un panel de discussion présenté par Rosa Roedelius que s'ouvrait le festival à Baden, le 28 juillet dernier, dans le cadre du musée Arnulf Rainer. Outre votre serviteur, Hans-Joachim Roedelius avait invité la psychiatre et artiste Claudia Schumann, qui apportait un point de vue clinique et pratique à la notion de Hingabe, mais aussi sa belle-fille Nadja Schmidt, membre de la section autrichienne de l'ICAN, l'institution qui a obtenu le prix Nobel de la paix 2017 pour son engagement en faveur du bannissement des armes nucléaires. Je ne développerai pas ici la teneur des discussions. Ma contribution au thème du dévouement fera l'objet d'une prochaine publication sur ce blog.





Hans-Joachim Roedelius, LUkas Lauermann / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius, Lukas Lauermann
Immédiatement après, Roedelius entrait en scène sur un piano Bösendorfer, accompagné par le violoncelliste Lukas Lauermann, un fidèle du festival. Au programme : les notes pensives d'Achim, quelques textures électroniques issues de son iPad, et les longues plaintes de violoncelle que Lukas Lauermann accumulait cette fois au moyen de boucles. Une technique qu'il pratique, dit-il, depuis plusieurs années, mais qu'il utilise pour la première fois lors du festival More Ohr Less.

Carl Michael von Hausswolff, Christopher Chaplin, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff, Christopher Chaplin, Hans-Joachim Roedelius

Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
L'attraction de cette première journée suit immédiatement. Il s'agit d'une improvisation électronique à trois, entre Roedelius, Christopher Chaplin et le Suédois Carl Michael von Hausswolff, qui avait dirigé l'année passée le More Ohr Less Brainstorming Orchestra. A l'origine, Achim avait eu l'idée de tirer parti des locaux très particuliers du musée Arnulf Rainer pour amener le public à écouter de la musique tout en admirant les toiles du peintre contemporain. Le musée a en effet été aménagé en 2009 dans d'anciens thermes du début du XIXe siècle, construits dans un style néoclassique. Cette année, y sont exposées des séries de toiles géométriques d'Arnulf Rainer.

Carl Michael von Hausswolff / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff
Mais c'est à Anselm Mueller, l'indispensable responsable logistique du festival, que l'on doit la physionomie finale du concert. Lorsqu'Achim lui a suggéré l'idée, Anselm lui a en effet demandé s'il souhaitait que les musiciens se succèdent ou qu'ils jouent… en même temps. C'est cette dernière configuration qui a finalement été retenue. Tandis qu'Achim demeure derrière son piano, dans la salle principale, Christopher Chaplin et Carl Michael von Hausswolff prennent place dans deux salles adjacentes, leurs instruments disposés au fond même d'anciennes pièces d'eau.

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Plus qu'à une nième improvisation électronique, c'est à une véritable expérience immersive multimédia que sont invités les spectateurs, qui peuvent ainsi déambuler d'une salle à l'autre, entre les différentes sources sonores et les tableaux d'Arnulf Rainer. Ces derniers entrent d'ailleurs en parfaite harmonie avec les textures et les sons abstraits des trois musiciens. Le public semble apprécier, notamment une invitée de dernière minute, Bianca Acquaye, la veuve d'Edgar Froese, venue spécialement de Vienne pour rendre visite à son ami Achim.

Les discussions se poursuivent le lendemain autour du thème Hingabe. Christine Roedelius, l'épouse d'Achim, et leur fille Rosa, y apportent toutes deux leur contribution.

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Harald Blüchel

Cette deuxième journée, la dernière à Baden, s'achève par un concert au piano d'Harald Blüchel, qui avait déjà fait sensation l’année précédente au festival. Blüchel fut une immense star de la scène transe dans les années 90, sous le pseudonyme de Cosmic Baby,  Il a mixé dans les clubs du monde entier, ses hits ont été repris dans toutes les boîtes d’Europe et d’Amérique du Nord.

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Mais c’est un milieu qu’il a quitté peu à peu, pour plusieurs raisons. Les magouilles financières et les arnaques dont sont souvent victimes les artistes n’y sont pas étrangères. Blüchel raconte ainsi comme Gabi Delgado, de DAF, parvint à le manipuler à ses débuts, en lui faisant miroiter monts et merveilles : « concentre-toi sur ton art, je m'occupe du reste ». Ses amis l’enjoignirent à se méfier, à bien lire les petits caractères du contrat de distribution mirobolant qu’il s’apprêtait à signer, mais le jeune Harald pensa simplement qu’ils étaient jaloux. Comment un jeune artiste ambitieux pourrait-il renoncer à une telle opportunité ?

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Ensuite, Harald, n’a jamais été uniquement un musicien de musique électronique. Enfant, il a reçu une solide formation de pianiste. Et c’est au piano qu’il est revenu au milieu des années 2000. S’il fut un grand fan de DAF et de Tangerine Dream, son véritable héros a toujours été Beethoven. Aujourd’hui, bien qu’il ne répugne pas à revenir à l’électronique, comme nous le verrons dans la suite du festival, son instrument de prédilection reste donc le piano. Pour lui, il s’agit ainsi d’un authentique retour aux sources. Ses envolées inspirées, ses arpèges en constante évolution font de lui une sorte de romantique minimaliste. Hans-Joachim n’hésite pas à l’appeler le «nouveau Beethoven», et c’est vrai qu’il lui ressemble un peu. Pour se rendre compte de son talent et se faire une idée du style qu’il a déployé à More Ohr Less, on peut regarder ce concert, diffusé sur Radio Eins le 24 janvier 2018.

L'Obersee, au sud de Lunz am See / photo S. Mazars
L'Obersee, au sud de Lunz am See

Cette année, le festival effectuait son grand retour sur la scène aquatique de Lunz am See, qui l’avait accueilli depuis ses débuts en 2004 et jusqu’à l’édition 2015. Après ce premier week-end à Baden, les festivaliers avaient ainsi quartier libre à Baden, puis à Lunz, après une transhumance en caravane de 1h45 de l’une à l’autre, le mercredi 1er août. Pour les uns, c’était assez de temps pour profiter du minigolf ou du sauna, pour d’autre, d’aller patauger aux thermes de Bad Vöslau, au pied même de la source qui donne son nom à la Vöslauer, l’équivalent local de notre Evian, ou encore d'aller découvrir les merveilles architecturales de la Basse-Autriche. A Lunz, c’était l’occasion de monter enfin jusqu’à l’Obersee, superbe lac situé à plusieurs heures de marche, à plus de 1000 mètres d’altitude.

Sans compter les Wienerschnitzel, déclinés ici ou là en burger (c’est le cas à Bas Vöslau), les délicieux Marillenknödel (quenelles fourrées aux abricots) de Christl Fuchs, la gentille voisine des Roedelius qui n’hésite pas à cuisiner des quantités astronomiques de nourriture pour les festivaliers, ou encore les succulents Kaiserschmarrn (pâte à crêpes, raisins, sucre vanillé) de Johannes Dallhammer, le chef du Rehberg, excellent restaurant situé sur les hauteurs de Lunz, environné de paisibles vaches.





Leo Hemetsberger / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
Mais dès le vendredi soir, ce sont les musiciens qui remettent le couvert. Sans crier gare, le docteur Leo Hemetsberger monte le premier sur scène peu avant 19h00. Comme l'année passée à Baden, il s'adonne à un exercice stimulant, mêlant discussion philosophique et musique. Commentant les différentes significations du concept de Hingabe, citant Aristote comme Khalil Gibran, Montaigne comme Confucius, Leo ponctue son intervention d'agréables morceaux de Hang et de Gubal. En passant, le philosophe rappelle que si le collectif a toujours primé sur l'individu dans toute l'histoire de l'humanité, la modernité nous invite aujourd'hui à penser le contraire : c’est l'individu qui prime. Mais que peut bien alors signifier «se donner» (sich hingeben) dans une relation amoureuse ?

King Consti, Leo Hemetsberger / photo S. Mazars
King Consti, Leo Hemetsberger
Son intervention devait être suivie d'une prestation d'un mystérieux rappeur, King Consti. Ce dernier n'est autre que son fils Constantin, âgé de 10 ans. Le garçon rappe un texte écrit en collaboration avec son père sur le thème du festival. Pas du tout impressionné par le public, Consti séduit sans difficulté l'auditoire par la fluidité de son flow. Si Consti parvient à mieux maîtriser son souffle, parfois trop irrégulier, il ne devrait plus rien avoir à envier à Cro, la star du genre dans le monde germanique.

Hans-Joachim Roedelius, Martin Ploderer / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius et le maire de Lunz Martin Ploderer
Après cette riche introduction, le journaliste musical Klaus Totzler, à qui il incombe d'animer le festival à Lunz, invite Hans-Joachim Roedelius à monter sur scène en compagnie du maire, le souriant Martin Ploderer, tout heureux d'accueillir à nouveau More Ohr Less dans son village. C'est l'occasion de rappeler quelques épisodes de la biographie rocambolesque de Roedelius, son enfance dans la guerre, sa jeunesse derrière le rideau de fer, son rôle majeur dans l'émergence de la scène électronique allemande, et enfin, son histoire d'amour avec l'Autriche et la fondation du festival. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus, je me permets de renvoyer à mon compte-rendu de l'hommage rendu à Roedelius en 2015 à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin. Les germanophones peuvent aussi lire Roedelius – Das Buch, l'autobiographie du maître, publiée en 2016. Une traduction anglaise est à l'étude.

Liunze Brass / photo S. Mazars
Liunze Brass
Le Liunze Brass, l'orchestre de cuivres local, dirigé par Otmar Leitner, investit la scène dans la foulée. Les musiciens jouent quelques standards, mais aussi une petite surprise. Le dernier morceau est en effet une adaptation pour cuivres d'un morceau d'Achim, Die andere Blume, extrait de l'album Lustwandel (1981). En quittant la scène, Otmar demande encore à Achim s'il a bien reconnu le titre. Et c'est vrai qu'il est presque méconnaissable.


Wiener Glüh'n - Rudolf Gratzl, Heidelinde Gratzl / photo S. Mazars
Wiener Glüh'n
Dans le soleil couchant, Heidelinde Gratzl (accordéon) et son frère Rudolf (chant, piano, clarinette) succèdent au Liunze Brass au bord de l'eau. Heidelinde et Rudi ne nous sont pas inconnus. En 2016, ils avaient déjà donné un récital de chansons viennoises devant un public hilare. Cette fois, le frère et la sœur alternent mélancolie et bonne humeur. La jolie voix perchée de Heidelinde contraste avec celle, rocailleuse et ironique, de son frère. Je ne comprends pas un mot des paroles, chantées en dialecte wienerisch, mais compte tenu des rires dans l'auditoire, j'imagine qu'il doit s'agir de quelques grivoiseries ou de commentaires bien sentis sur certaines personnalités locales.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
More Ohr Less Brainstorming Orchester
L. Lauermann, H. Blüchel, T. Story, H.-J. Roedelius, A. Kasar, C. Chaplin, T. Rabitsch

Lukas Lauermann, Harald Blüchel / photo S. Mazars
Lukas Lauermann, Harald Blüchel
Jusqu'à présent, les artistes n'ont pas eu beaucoup de temps pour s'exprimer. C'est que le programme de la soirée est encore chargé. La nuit est tombée lorsque Hans-Joachim Roedelius apparaît enfin derrière ses instruments de musique. Le public s'apprête à assister à la nouvelle improvisation du More Ohr Less Brainstorming Orchester. Outre Achim, on retrouve deux participants de l'année précédente : les incontournables Tim Story et Christopher Chaplin. Pris par d'autres projets, Carl Michael von Hausswolff a dû quitter l'Autriche au début de la semaine. Il n'est pas de la partie. En revanche, Thomas Rabitsch, Lukas Lauermann et Arnold Kasar ont rejoint le line-up cette année. Mais aussi Harald Blüchel, de retour derrière un instrument électronique, en l'occurrence un clavier Nord Stage 3.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Lauermann, Story, Roedelius
Contrairement à l'année précédente à Baden, les participants ne jouent pas immédiatement tous ensemble. Ils se succèdent, l'un après l'autre, aux côté d'Achim, seul personnage en permanence sur scène. Ce n'est qu'à la fin, que tous seront réunis pour une session commune. Tim Story et Lukas Lauermann sont les premiers à accompagner Achim. Leur prestation n'est pas sans rappeler celle de 2015 à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin : autour de quelques notes de piano archi-célèbres de Roedelius, Tim brode des nappes éthérées sur son Kurzweil, tandis que Lukas enrobe le tout de longues plaintes de violoncelle. C'est le meilleur de ce que la musique ambient peut offrir.

Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Christopher Chaplin

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Roedelius, Chaplin
L'ordre d'apparition des musiciens n'est pas dû au hasard. Après Tim, changement radical : c'est au tour de Christopher Chaplin d'accompagner le maître. Le set est plus électronique – Achim lui-même délaisse un temps le piano pour ses applis –, mais aussi plus nerveux. Christopher et sa Bass Station de Novation ne sont pas étrangers à ce brusque sursaut d'énergie. De retour d'une mini-tournée en Chine, Christopher Chaplin a développé son univers. Toujours friand de bips et de clics, il semble revenir progressivement, sinon à l'harmonie, du moins à la tonalité. La collaboration des deux hommes n'a que peu avoir avec leur premier album en duo, King of Hearts (publié en 2012 : une antiquité !), mais elle possède cette même puissance évocatrice, cette même vivacité. Bien que l'électronique domine, on se dirige ici plutôt vers une nouvelle forme de musique contemporaine.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar / photo S. Mazars
Roedelius, Kasar
Retour au calme et à l'harmonie avec le pianiste Arnold Kasar. L'année dernière, Kasar et Roedelius ont publié le disque Einfluss sur le prestigieux label Deutsche Grammophon. Avec Tim Story et Christoph H. Müller, Arnold est probablement l'un des musiciens les plus intéressants avec lesquels Roedelius collabore en ce moment. Quelques séquences au piano, de riches textures envoûtantes : sur scène, leur improvisation rend parfaitement l'humeur du Lunzer See at night. Je crois reconnaître un morceau tiré d'Einfluss : le remarquable Rohstoff, assemblage d'une séquence planante au piano et d'instruments à vent.

Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Lorsque Thomas Rabitsch entre en scène, derrière son imposant Minimoog, Achim cesse de jouer. Rabitsch n'interprète qu'un seul morceau, dans un esprit très différent des autres musiciens entendus jusqu'à présent. Ses racines rock sont évidentes. Ses solos de Moog ressemblent parfois à ceux de Rick Wakemann : autant dire que le Moog est un instrument riche et très envahissant, ce qui explique pourquoi Roedelius n'a pas senti le besoin de l'accompagner.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Blüchel, Roedelius
Harald Blüchel, dernier à rejoindre Hans-Joachim sur scène, commence par une composition déjà entendue à Baden, mais cette fois, il ne se contente pas du piano. Peu à peu, le musicien altère le timbre caractéristique du clavier pour en faire une texture électronique. Les arpèges à la Bach qu'il jouait jusqu'à présent, se transforment ainsi, sans en changer une seule note, en séquence à la Tangerine Dream. Magie des filtres. Magie de l'électronique. Blüchel est un apport de premier plan au More Ohr Less Brainstorming Orchester. Le duo qu'il forme avec Achim est prometteur. Pourrait-il être concrétisé en studio ?

Tim Story / photo S. Mazars
Tim Story
Tandis qu'Harald reste collé à sa séquence, tous les musiciens reviennent sur scène l'un après l'autre pour une ultime improvisation à sept. Très éloigné des drones agressifs et monotones entendus l'année passée, le morceau, à la fois abstrait et coloré, renoue avec l'harmonie. Il reflète assez bien la personnalité de chacun des musiciens. Difficile de savoir qui fait quoi sur scène, mais l'apport de chacun est essentiel. A partir des arpèges d'Harald, l'improvisation évolue en composition bruitiste, avant l'introduction d'un beat discret par Tim Story. A partir de là, n'était l'instrumentation 100% électronique, on aurait vraiment l'impression d'assister à une jam session de jazz. Sans doute le morceau le plus riche et le plus abouti joué par le Brainstorming Orchester depuis les débuts du festival.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchester

Peter Plos, Stefanie Sternig / photo S. Mazars
Peter Plos, Stefanie Sternig
La soirée n'est pas encore finie. Peter Plos et Stefanie Sternig, déjà vus à Lunz en 2015, présentent leur nouvelle performance. A l'époque, je n'avais pas été très emballé par le concept du duo. Cette fois encore, j'apprécie le travail de Plos derrière ses consoles, mais j'ai du mal à saisir le sens des pas de danse de Stefanie Sternig. Danseuse classique, elle ne nous offre à voir son talent que par intermittence. Le reste du temps, elle semble se débattre avec ses cheveux à tel point que, s'il fallait baptiser la performance, je trouverais particulièrement adapté quelque chose comme : «Where's my f***ing Comb?!».

Harry Jen / photo S. Mazars
Harry Jen
Un set mixte de DJ et de VJ clôt la soirée jusqu'au bout de la nuit. Le DJ, Harry Jen, est un habitué du festival. Je rencontre en revanche pour la première fois le vidéaste, Arjaan Auinger. Ce dernier est un ingénieur du son et designer vidéo assez réputé à Vienne, semble-t-il. Hélas, j'ai peu à dire sur le show puisqu'à minuit passé, il s'agit d'aller rejoindre la pizzeria Chez Pierre sur les hauteurs de Lunz. Mais contre toute attente, Pierre est déjà fermé, la faute à un malentendu entre lui et Achim. La soirée s'achève donc autour d'une modeste bouteille de schnaps de pin sur le pas de la porte de l'hôtel Zellerhof. On aurait pu rêver mieux pour célébrer le succès de cette riche journée musicale, mais au final, ce rassemblement de sans-toit sera l'une des plus belles nuits de festival.

Arjaan Auinger / photo S. Mazars
Arjaan Auinger
La journée du samedi devait en revanche débuter sous les plus sombres auspices. Une série de catastrophes est en effet à l'origine de plusieurs bouleversements de programme. Malade, le fabuleux guitariste Diego Mune, que j'avais eu la chance de découvrir lors de l'édition 2014, ne peut pas assurer la première partie. Quant au tromboniste Clemens Hofer, affecté par un deuil, il ne peut non plus venir assister Rosa Roedelius dans sa performance du soir.

Michael Rosen / photo S. Mazars
Michael Rosen
Heureusement, le DJ Michael Rosen, qui devait assurer la fin de soirée, accepte au pied levé d'ouvrir le bal. Pas question, donc, d’effrayer le public avec un set de DJ trop rythmé ou trop dansant. Rosen opte pour des sonorités plus ambient. Mais rien n’y fait, le public, encore familial en ce début de soirée, venu en grande majorité pour écouter le concert en hommage à Hansi Lang, prend la fuite assez rapidement. Des enfants se bouchent les oreilles. Ce set aurait été parfait pour clore la nuit. Michael a bien du mérite de rester sur scène près d’une heure et demie. Il faut en effet qu’il tienne jusqu’à la nuit tombée, car le spectacle consacré à Hansi Lang, avec ses vidéoprojections, a besoin de l’obscurité complète.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Le concert du Slow Club en hommage à Hansi Lang (1955-2008)

Hansi Lang fut l’une des gloires de la chanson autrichienne des années 80 aux années 2000. En 1980 sortait son premier single, Keine Angst, un tube instantané. Par la suite, Lang devait chanter aussi bien en allemand qu’en anglais, et se lança également dans une carrière d’acteur. En 2004, en compagnie de Thomas Rabitsch et Wolfgang Schlögl, il fondait le Slow Club, un supergroupe connu pour ses reprises du répertoire américain. C’est en août 2008 qu’il donna son dernier concert… à Lunz, lors de la cinquième édition du festival More Ohr Less. Quelques jours plus tard, il succombait à un AVC alors qu’il écoutait, tranquillement couché sur un canapé, le mix du second album à paraître du Slow Club. Il y a pire, comme mort, pour un artiste, fait remarquer quelqu’un.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Ce soir, dix ans après la mort de Lang, le Slow Club se reforme pour lui rendre un hommage très particulier. Autour de Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl et Andy Bartosh (le guitariste du groupe en live), ce sont pas moins de trois chanteurs, Birgit Denk, Tini Kainrath et Roman Gregory, qui reprennent ensemble ses chansons et les standards du Slow Club. De son côté, l’acteur Johannes Krisch lit des passages de la biographie du chanteur, à la première personne. Hansi Lang lui-même est présent sur scène, à travers des extraits de vidéos de ses concerts, parfaitement synchronisés avec les musiciens. Une prouesse technique qui enchante le public, venu très nombreux. Hansi Lang est quasiment un inconnu en France, mais il a toujours une armée de fans hardcore dans son pays.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Je ne connaissais pas cet artiste, mais il faut reconnaître qu’il savait chanter avec beaucoup de tact les classiques américains. Les passages vidéo filmés à Lunz sont aussi particulièrement émouvants. On reconnaît immédiatement le Lunzer See en arrière plan. Ce type de concerts virtuels marche très fort en ce moment, notamment dans le monde anglo-saxon. Avec des moyens plus modestes, la troupe à Rabitsch et les techniciens du festival ont réalisé une belle performance. Je peux donc comprendre l’enthousiasme des spectateurs. Ceux-ci ne sont pas venus seuls : la télévision autrichienne a également fait le déplacement. Quelques semaines plus tôt, l’ÖRF avait même filmé les répétitions du Slow Club. C’est l’occasion, pour Johannes Krisch, Thomas Rabitsch, et Hans-Joachim Roedelius, de répondre aussi aux questions des journalistes.

Hansi Lang, Niclas Anatol / photo S. Mazars
Hansi Lang par Niclas Anatol
 Malheureusement, à peine le dernier rappel était-il achevé, que le public se précipitait vers la sortie, ignorant qu’une vente aux enchères de portraits d’Hansi Lang par l’artiste Niclas Anatol devait se dérouler juste après. Grâce aux efforts de Leo Hemetsberger, commissaire-priseur improvisé, l’un des tableaux trouva preneur. Nul doute que les trois seraient partis, si les fans étaient restés !

Rosa Roedelius / photo S. Mazars
Rosa Roedelius

Immédiatement après, Rosa Roedelius entre en scène dans une nouvelle performance. Pour pallier l’absence de Clemens Hofer, Christopher Chaplin assure l’illustration musicale. Tandis que Rosa déclame un texte et arpente la scène aquatique, donnant leur sens aux objets qu’elle y a disposés depuis le début du festival, Christopher commence par divers bruitages inquiétants avant d’enchaîner sur des chœurs grandioses. Comme le résume si bien Tim Story : «First, some strange noises, and then some Aaaaaahs !». En réalité, la bande-son de Christopher rappelle un peu, du moins dans sa structure, le travail qu’il a effectué sur son surprenant nouvel album, Paradise Lost (Fabrique Records). S’éloignant un peu des drones de son premier disque, Christopher signe là une véritable œuvre de musique contemporaine.

Arnold Kasar / photo S. Mazars
Arnold Kasar
La soirée s’achève cette fois chez Pierre qui, à plus de minuit rallume son four à pizza pour nourrir les festivaliers jusqu’au bout de la nuit. Il manque, bien sûr, les musiciens des années précédentes, Albin Paulus et Stephan Steiner, notamment.

Et pourtant, pas question de faire la grâce matinée le lendemain dimanche. A 11 heures, après la messe, Hans-Joachim Roedelius et Arnord Kasar investissent l’église du village pour un dernier concert. Il s’agit d’une petite présentation de leur album, Einfluss. En fait, ils s’adonnent à des variations sur certains thèmes du disque. Plus jeune de trente ans que son aîné, Kasar est un pianiste de formation. Mais aujourd’hui, tout se passe comme s’il laissait à Roedelius la vedette. Achim, qui n’a jamais appris à lire la musique, fait preuve d’une incroyable dextérité, notamment sur le morceau Rolling. On en vient à espérer une suite à cet album, qui a déjà plus d’un an.

Arnold Kasar, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Arnold Kasar, Hans-Joachim Roedelius
Achim Roedelius est un artiste très important dans l’histoire de la musique. Sans lui, la scène électronique allemande n’aurait peut-être pas vu le jour. Et sans cette dernière, où serait la musique électronique ? Féru de technologie – il n’a pas mis bien longtemps à adopter les applis, l’iPad et les réseaux sociaux –, c’est aussi un homme de goût, qui aime les belles choses. D’où son retour paradoxal au piano, à la musique classique, aux racines de la culture européenne. Il est un pont entre les générations et entre les cultures, comme en témoigne son festival More Ohr Less. Si cette édition, quelque peu chaotique en raison des imprévus de dernière minute et des difficultés logistiques de sa double localisation, a fait la part belle à la musique électronique, cela n’a pas toujours été le cas. Tous les genres musicaux ont pu, un jour ou l’autre, s’exprimer à More Ohr Less. Achim a déjà en tête le thème du prochain festival. Et j’en serai.

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius