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jeudi 25 septembre 2014

Le retour de Zanov, le pionnier français


Pierre Salkazanov, alias Zanov enregistrait son premier album, Green Ray, en 1976. Quasi simultanément, Jean-Michel Jarre produisait son Oxygène. C’est dire si Zanov fait partie des pionniers français de la musique électronique. En seulement trois albums, entre 1976 et 1982 (dont deux chez Polydor), il avait su imposer un style très personnel, à la fois rêveur et méthodique. Et puis plus rien. Les aléas de la vie. Plus de trente ans après son dernier opus, il revient avec Virtual Future, un nouvel album fidèle à son univers, et se prépare activement pour de prochains concerts. Zanov est de retour. Telle est la musique dont bruissent ces temps-ci les réseaux sociaux.

 

Zanov aujourd'hui, dans son studio / photo : Ninou
Zanov aujourd'hui, dans son studio (photo : Ninou)

Entre Lyon et Strasbourg, 18-23 septembre 2014

Qu'est ce qui t'a poussé vers les synthés et la musique électronique ?

Zanov – J’ai commencé le piano à l’âge de 6 ans, à la manière ancienne. En essayant juste d’exécuter ce qui était écrit sur la partition, sans goût, sans émotions. Je recevais juste des coups de règle sur les doigts quand je faisais des fautes, et une barre de chocolat à la fin du cours quand je n’avais pas été trop mauvais. Au bout de quelques années, j’avais fini par détester le piano. A 17 ans, j’ai acheté ma première guitare électrique, qui était pour moi le symbole de la liberté. J’ai joué dans un petit groupe, mais je ne suis jamais devenu un bon guitariste. Puis, les sons de la guitare ont commencé à m’ennuyer aussi. J'ai commencé à imaginer qu’il serait possible de créer des sons et de composer avec des moyens électroniques. A l’époque, mon seul instrument était un radio transistor qui émettait des sifflements et des bruits bizarres entre les stations, que j’essayais de contrôler. Un peu plus tard, j'ai profité d'un voyage en Angleterre pour visiter les boutiques de musique. Dans l'une d'elles, j’ai rencontré Serge Ramsès, qui m'a fait découvrir le monde des synthétiseurs. De retour en France, j’ai immédiatement acheté mon premier appareil, le VCS3. Ça a changé ma vie de musicien, en me donnant l’opportunité de briser les limites de la musique conventionnelle.

Ta formation scientifique et ton métier t'ont-ils aidé ? Qu'exerçais-tu exactement comme activité ?

Zanov – J’ai commencé par expérimenter et étudier en profondeur la synthèse sonore. J’ai lu de nombreux livres sur le sujet, y compris sur la perception et l’esthétique. J’ai vite compris que, pour jouer et composer de la musique électronique, je devais maîtriser les techniques, afin de les appliquer sans réfléchir, et de me laisser guider par la beauté des sons et les émotions. Je n’aurais rien compris de tout cela sans ma formation scientifique et ma curiosité. J’étais ingénieur informatique et je faisais de la conception d’ordinateurs dans une unité de Recherche et Développement. Je pense que cela m’a donné une aptitude à comprendre et maîtriser le monde des sons.

Le jeune Zanov / photo : Ninou
Le jeune Zanov (photo : Ninou)
Comme disais Jarre à l'époque, le synthétiste est à la fois musicien (il joue d'un instrument) et luthier (il crée ses propres sons, sinon ses propres instruments). Etait-ce ton cas à l'époque ?

Zanov – Tout à fait. Le synthétiseur analogique fonctionne avec des signaux électriques qui sont générés et modifiés par des modules de traitement, le signal final étant transformé en son. Selon le principe même du synthétiseur, tout signal peut soit représenter un son qui entre dans un module pour être traité, soit représenter une commande qui dit au module comment il doit traiter le son qui entre. Mais le génie du synthétiseur modulaire consiste en ce qu'une telle commande peut à son tour être traitée par des modules, être modifiée par d’autres commandes et donc devenir extrêmement complexe. Dans les limites des capacités du synthétiseur, on peut littéralement connecter tout avec tout. A chaque fois, on obtiendra un instrument différent qui réagira de façon particulière. On peut alors considérer qu’un réglage à peu près fixe définit un nouvel instrument et, à partir de là, en jouer principalement à partir du clavier, comme un instrument conventionnel. Mais on peut aussi en jouer en modifiant les réglages. Ce sont alors les potentiomètres, les interrupteurs et les changements de câblage qui permettent de jouer. Et dans ce cas, le synthé devient beaucoup plus qu'un simple instrument. Ce n'est même plus comparable. Certains réglages peuvent devenir extrêmement sensibles, au point que le simple fait de bouger très légèrement un potentiomètre peut modifier totalement un son. Pour pouvoir contrôler en temps réel, il faut donc savoir à tout moment quel module, quel signal, quel réglage provoquent tel caractère du son de sortie.

Zanov – Green Ray (1976) / source : Pierre Salkazanov
Zanov – Green Ray (1976)
Ton premier disque, Green Ray, semble révéler une certaine familiarité avec les pionniers Allemands.

Zanov – A mon retour d’Angleterre, j’ai bien sûr découvert les musiques électroniques existantes depuis Pierre Henry et Pierre Schaeffer jusqu'à Klaus Schulze. Mais ce qui m’a le plus touché, c’est Tangerine Dream, et en particulier l’album Ricochet. En dehors de Ricochet, je n'ai jamais écouté d'autres albums plus d’une seule fois, le plus souvent par curiosité. Mon problème, c’est que je suis un très mauvais auditeur, car je n’écoute pas la musique, je l’analyse pour essayer de comprendre comment les sons sont fabriqués, comment les compositions sont structurées. Je n’ai donc plus la disponibilité pour me laisser prendre par les émotions, sauf lorsque je compose moi-même.

On peut lire ici ou là que Green Ray n'a été composé qu'à l'aide d'un seul instrument, un VCS3. Est-ce exact ?

Zanov – C’est vrai. Un VCS3 et un magnétophone TEAC 4 pistes. Pour ne pas perdre en qualité de son, je n’ai pas fait de re-recording. Comme c’est de la stéréo, j’ai donc enregistré live la partie principale en continu sur deux pistes, et les autre sons en discontinu sur deux autres pistes. J’ai dû trouver des astuces pour utiliser à fond les capacités du VCS3. En plus des différents réglages pour chaque partie de chaque morceau, j’ai dû trouver les moyens de pouvoir passer d’un réglage au suivant très rapidement. Donc j’ai dû répéter et répéter. Je n’ai pas compté le nombre d’essais que j’ai fait avant d’arriver à l’enregistrement final. Et en même temps, j’ai beaucoup appris.

Tu as donné tes premiers concerts très vite, dès 1977. Mais dans ces conditions, comment joue-t-on une telle musique sur scène ? Un seul homme ne peut tout faire en même temps !

Zanov – Apres avoir composé Green Ray, j’ai acquis deux autres synthés, un ARP 2600 avec un séquenceur, et un synthétiseur harmonique RMI. Mes concerts ont été réalisés sur ces synthés, plus un second ARP 2600 qu'on m'avait prêté. Je pouvais tout faire en même temps grâce à trois techniques. La première consistait à élaborer des commandes très complexes – avec des modules qui rebouclent sur d’autres modules – qui permettaient de faire évoluer un son sur une durée assez longue. Ensuite, j’avais enregistré sur le 4 pistes deux sons par tranches de dix minutes, que je pouvais jouer via la table de mixage. Le magnétophone devenait un instrument à part entière. Enfin, comme je ne fais rien de compliqué au clavier, je peux utiliser mes mains pour les potentiomètres. En fait, le clavier lui-même fonctionne comme un module du synthétiseur : je l’utilise aussi pour contrôler des sons et pas seulement pour jouer des notes. Comme je le disais, il faut maîtriser à fond la technique pour être en mesure de l’oublier au moment de jouer. Ce qui exige un long temps de préparation et de répétitions.

Zanov en concert en 1978 / photo : Christian Piednoir
Zanov en concert en 1978 (photo : Christian Piednoir)
On parle souvent de la mauvaise fiabilité des synthés sur scène à l'époque. As-tu connu des mésaventures ? Si oui, comment t'en es-tu sorti ?

Zanov – Faire un concert avec ces appareils, c’est prendre un gros risque. Il faut une dose d'inconscience. J’ai eu la chance de ne connaître que des problèmes mineurs que j’ai su contourner. Le plus difficile était d’arriver à installer et à régler tous les synthés pour que tout soit prêt au début du concert. Ce qui me prenait environ quatre heures.

Comment a évolué ta manière de travailler par la suite ?

Zanov – L’album Moebius a été réalisé avec les synthés dont je viens de parler : VCS3, ARP 2600, séquenceur ARP, RMI Harmonic Synthesizer. Ce dernier était un synthé très original et très intéressant : le seul qui permettait alors de faire de la synthèse additive. On pouvait construire les sons en réglant le niveau des seize premiers harmoniques avec un potentiomètre linéaire par harmonique, ce qui permettait de construire des sons impossibles à faire avec la synthèse soustractive. Par la suite, j’ai complété mes instruments avec un Korg polyphonique PS 3300. Il me fallait un maximum de réglages accessibles en temps réel, mais avec la polyphonie, je n’avais pas beaucoup de choix. C'est avec ce set que j’ai réalisé en 1978 le troisième album, In course of Time, toujours enregistré en 4 pistes. Je suis passé au 8 pistes juste après pour préparer le suivant, qui n’a jamais vu le jour mais a donné naissance à Virtual Future. Mon équipement 8 pistes était un TEAC 38 avec des extensions Dolby (pour atteindre 90dB de dynamique) et une console de mixage Tascam M50. Bien sûr j’avais mon home studio, une pièce complètement isolée dans mon appartement, accessible de jour comme de nuit (mais pas trop fort la nuit !).

C'est Polydor qui a publié tes deux premiers disques. A l'époque, donc, un jeune musicien inconnu, loin du mainstream, pouvait sans problème attirer l'attention d'une importante maison de disques. Comment cela s'est-il produit ?

Zanov – En 1976, j’avais réalisé mes premières compositions. Mais comme je ne connaissais personne dans le milieu du show-biz, j’ai actionné les seuls liens que j’avais alors, c'est-à-dire les boutiques ou j’avais acheté mon VCS3 et mon TEAC. J’ai donné une cassette au vendeur. Quelques semaines plus tard, il m’a appelé pour me dire qu’un producteur était intéressé par ma musique. Je l’ai invité dans mon petit studio et lui ai fait écouter Green Ray, que je venais juste d'achever. Je lui ai fait une cassette et encore quelques semaines plus tard, il m’a fait savoir que si je signais avec lui, il me décrocherait un contrat avec Polydor pour la production et la distribution. J’ai signé en décembre 1976.

Zanov – Moebius (1977) / source : Pierre Salkazanov
Zanov – Moebius (1977)
Dès le deuxième album, Moebius, tu as introduit des morceaux plus courts et plus rythmés. As-tu bénéficié d'une exposition à la radio à l'époque ? Etait-ce un objectif ?

Zanov – Polydor m’avait vivement suggéré d'ajouter au moins deux titres plus courts afin d'en tirer également un disque 45 T. J’en ai composé une douzaine puis, avec mon manager, on en a choisi deux pour le 45 T, qui devaient également figurer sur l’album 33 T. Effectivement, ça a boosté les passages en radio.

Plus généralement, quels médias français parlaient à l'époque de musiques électroniques ?

Zanov – A l’époque, il n’y avait aucun media français spécifiquement dédié à la musique électronique, aucun magazine spécialisé, aucune radio libre. Il fallait donc compter sur les medias généralistes. J’ai fait l'objet de plusieurs petits articles dans les journaux et dans les trois magazines rock de l’époque : Rock & Folk, Rock en Stock et Best.

Zanov – In Course of Time (1982) / source : Pierre Salkazanov
Zanov – In Course of Time (1982)
Sais-tu combien de disques tu as vendus depuis le début de ta carrière musicale ?

Zanov – C’est une bonne question dont je ne connais pas la réponse. Mais j’ai quand même quelques éléments. J’ai appris je ne sais plus comment que Green Ray s'était vendu à plus de 20 000 exemplaires. Apres Green Ray, mon manager a eu quelques différends avec Polydor, qui a alors décidé de ne respecter le contrat qu'a minima pour Moebius, en tirant 3000 albums. Enfin, j’ai dû attendre la fin de mon contrat avec mon manager pour publier In Course of Time [sorti finalement en 1982]. La production et la distribution en ont été faites par un label en France, SFPP, et un autre au Canada, Solaris, mais je n'ai jamais eu le temps de suivre ce qui s’est passé ensuite. Donc je n’ai aucune info.

On n'avait plus entendu parler de toi sur la scène musicale depuis trente ans. Qu'as-tu fait tout ce temps ?

Zanov – En 1983, suite à l’évolution de ma vie privée, je n’avais plus assez de temps pour continuer la création musicale sérieusement. Or je ne voulais pas faire de la musique de façon marginale. J'ai donc pris la décision très difficile de faire une très longue pause. En même temps, peut-être dans l'espoir de me faire accepter à moi-même ma propre décision, je me suis promis de reprendre dès que la vie m'en redonnerait l’opportunité. Depuis 1976, je partageais mon temps entre mon job d’ingénieur dans la journée et ma musique une partie de la nuit et tout le reste du temps. Comme au travail, on raccourcissait mon nom en m’appelant « Salka », j'avais choisi la deuxième partie de mon nom, « Zanov », comme nom d'artiste. J’étais et je suis toujours la combinaison de ces deux faces. Pendant trente ans, j’ai continué à faire de la musique dans ma tête, et c’était parfois difficile de ne pas pouvoir concrétiser. Mais, grâce à la promesse que je m’étais faite, je savais que ces jours reviendraient. Entretemps, mon job d’ingénieur m’accaparait de plus en plus, j’ai acquis toujours plus de responsabilités, et ma famille a grandi. Voilà ce que j’ai fait pendant trente ans.

Et qu'est-ce qui t'a poussé à revenir ?

Zanov – Retrouver cette deuxième part de moi-même.

Zanov aujourd'hui, dans son studio / photo : Ninou
Zanov aujourd'hui, dans son studio (photo : Ninou)
Parlons de Virtual Future. Comment est né cet album ?

Zanov – En 1979, j’avais commencé à penser à un nouveau projet, Nous reprenons notre avenir, qui combinait intimement musique, texte et vidéo. Les textes avaient été écrits par un scénariste qui exprimait de manière poétique mes idées sur la réflexion humaine face au monde. Les textes en français, parlés et filtrés au vocodeur, partageaient leurs paramètres avec les sons de la musique. Pour la vidéo, l’idée était la même : faire une synthèse qui permettrait à la vidéo de partager ses paramètres avec le son. Pour cela, je passais tous mes week-ends dans un studio vidéo de Paris qui mettait à ma disposition un synthétiseur vidéo analogique Spectron de EMS (la marque qui a conçu le VCS3). Au bout d’un an, je maîtrisais le synthé vidéo et j’avais déjà créé quelques parties pour valider mon concept. Deux problèmes m’ont contraint à suspendre mon projet. D'abord, la fermeture du studio, qui m'a interdit l'accès au synthétiseur vidéo. Ensuite, je n'ai jamais pu aboutir à un mixage correct pour la voix. Lorsque la voix était musicalement satisfaisante, elle n’était plus suffisamment compréhensible, et lorsqu’elle devenait compréhensible, le résultat n’était pas suffisamment musical. Pendant ma longue pause, je me suis fait à l’idée de devoir laisser tomber les textes et revoir la musique en conséquence. Au début 2014, j’ai numérisé les bandes avec Pro Tools. Il y avait quatre pistes pour la musique et quatre pistes pour les textes. J’ai supprimé les textes, et comme ils occupaient une place importante, j’ai composé de nouvelles parties pour recréer l’ambiance sonore qui existait avant. Ces compléments et modifications ont été produits avec un Arturia Origin. J’ai passé de longues heures pour le mixage final, qui exprime mon ressenti d’aujourd’hui, un peu différent de celui d’il y a trente ans. Donc Virtual Future a été réalisé à 80% sur mes synthés vintage de l’époque (VCS3, ARP 2600, séquenceur ARP, RMI Harmonic Synthesizer, Korg PS 3300) et à 20% sur l’Arturia Origin.

Tu t’es donc converti aux nouveaux instruments informatiques ?

Zanov – Pour ce qui est de l’enregistrement, la vie est beaucoup plus simple avec Pro Tools qu’avec un magnétophone. J’ai une grosse configuration iMac pour ne pas avoir de problème de latence, bien que je n’utilise pas de plugins, sauf pour baliser les niveaux pendant la phase de mastering. En revanche, je ne peux pas utiliser les synthés virtuels, car je dois pouvoir manipuler beaucoup de paramètres en temps réel, et j’ai besoin de sentir les potentiomètres sous mes doigts. C’est aussi impossible pour moi que de jouer du clavier sur un écran tactile pour un pianiste.

Le jeune Zanov / photo : Ninou
Le jeune Zanov (photo : Ninou)
Est-il vraiment possible de percevoir une différence de timbre entre un vieil instrument analogique et son émulation logicielle ?

Zanov – Ça dépend de ce qu’on compare. Le problème du numérique est que les formes d’ondes générées sont trop parfaites et reproduisent mal les défauts de celles générées en analogique, qui présentent d’ailleurs des défauts différents pour chaque modèle de synthé. En musique, ce qui est trop parfait n’est pas humain et a du mal à déclencher des émotions. Les gens d’Arturia ont bien étudié ce problème. Pour l’oscillateur de leur Minimoog, ils ont mis au point un algorithme qui restitue, à la pointe de la dent de scie, des oscillations très proches de celles du vrai Minimoog. Je pense qu’en écoutant finement le son brut de ces deux oscillateurs, on doit à peine entendre la différence, mais je n’ai pas fait l’expérience. C’est en partie sur cette innovation qu’Arturia a construit sa notoriété. Donc plus les sons sont simples, plus on devrait entendre la différence entre le numérique et l’analogique. Mais lorsqu’il s’agit d’une composition électronique qui combine des sons qui se superposent et évoluent, enrichis de surcroît par des effets variés, je pense qu’il devient très difficile de savoir si la source est analogique ou numérique. Essaie de trouver dans Virtual Future les sons faits avec mes synthés vintage et ceux faits avec l’Arturia Origin, je pense que ça ne sera pas aisé.

En 1976, tu as été l'un des pionniers en France. A l'inverse, plus de trente ans après, t'es-tu a ton tour laissé influencer par les nouveaux courants de la musique électronique ?

Zanov – En fait, comme je le disais, j’écoute très peu de musique. Bien sûr, j’entends beaucoup de choses autour de moi, mais ce n’est pas vraiment de l’écoute. Je n’ai pas suivi ce qui se passait dans le domaine de la musique électronique. J’ai mon propre style, celui que je ressens. Il a dû évoluer avec l’âge, mais en tout cas, je n’ai pas cherché à changer. Pour moi, un morceau de musique est un morceau de vie, avec des sons, des rythmes, des mélodies qui naissent, qui bougent, qui se transforment et qui meurent. Mes sons sont tous créés par moi. Je n’utilise jamais de presets. Je les combine pour créer des phases attendues ou inattendues, plus ou moins stables, plus ou moins longues, et j’essaie de structurer chaque morceau comme une histoire, sans me soucier des conventions musicales.

Entretemps, le marché de la musique a complètement changé. Comment as-tu décidé d'assurer la production, la distribution et la promotion de ton disque ?

Zanov – Il y a deux ans, j’ai voulu savoir ce que devenait Zanov sur le web. En faisant un coup de Google, je fus très surpris de voir que j’avais toute la première page. D’autre part, en tant qu’informaticien, je connais bien la puissance d’Internet. J’ai donc décidé de me lancer moi-même, en m’appuyant sur tous ceux qui m’apprécient et dont une partie attendait mon retour. Je sais également, car j’ai de nombreuses connaissances dans le milieu professionnel informatique, que ma musique plaît aussi hors du monde de la musique électronique. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour remercier tous ceux qui aiment ma musique et qui me soutiennent en la faisant connaître autour d’eux. Pour me produire, j’ai créé mon propre label, simplement appelé Zanov Music, qui me permet d’être distribué en CD par Amazon.fr ici et par CDBaby.com de l’autre côté de l’Atlantique. L’accès à tous les sites de distribution numérique est quant à lui très facile : il suffit de passer par un seul distributeur intermédiaire. J’ai choisi CDBaby. Pour la promotion, je commence à utiliser Internet, ce qui nécessite quelques investissements, mais ça reste raisonnable. En particulier, j’utilise StoryAmp pour les Etats-Unis, mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en France. J’ai créé mon site web, www.zanov.net, dont je gère moi-même la forme et les contenus, en m’appuyant sur les outils de l’hébergeur Hostbaby.com. J’ai encore pas mal de choses à faire pour la promotion, et c’est vrai que pendant ce temps, je fais moins de musique, mais ce n’est que temporaire. J’utilise les outils du web pour suivre ce qui se passe, Google Alerts et Google Analytics. Les autres outils important sont Facebook, sur lequel j’ai créé la page Zanov il y a trois mois, et Reverbnation, très utilisé aux Etats-Unis. C’est beaucoup de travail, surtout au début, pour la mise en place, mais en contrepartie, je ne subis pas de contraintes susceptibles de me déplaire.

Zanov – Virtual Future (2014) / source : Pierre Salkazanov
Zanov – Virtual Future (2014)
Qui est responsable du design et de la couverture ?

Zanov – Pour moi, la couverture du CD est très importante. Elle devait être esthétique, traduire les émotions qu’exprime ma musique, être reconnaissable et impeccablement réalisée. Plus secrètement, je voulais qu’elle reprenne les idées du texte de Nous reprenons notre avenir que j’avais laissé tomber. J’ai travaillé avec une agence de communication lyonnaise, « Du bruit au balcon », en collaborant étroitement avec le graphiste pour que le résultat corresponde à mes attentes. La couverture devait apporter une valeur ajoutée à ceux qui achètent le CD et paient donc plus cher que le téléchargement.

Es-tu de retour pour de bon ? Quelle est la prochaine étape ?

Zanov – Je vais d’abord acquérir d’autres synthétiseurs. Mais à ce stade, je suis déjà confronté à un gros problème. En effet, au-delà de l’Arturia Origin, je n’ai pas encore trouvé un modèle suffisamment adapté à mon usage. Ensuite, je vais composer l’album suivant tout en préparant en même temps le nécessaire pour faire des concerts. Je situe ça dans un an environ. J’espère combler mon public encore de nombreuses années.


vendredi 16 mai 2014

Alpha Lyra et MoonSatellite, étoiles françaises

 

Alpha Lyra et MoonSatellite. Christian Piednoir et Marc Perbal : ces deux noms sont déjà bien connus des fans français de musique électronique. Le 10 mai, Ron Boots les accueillait tous les deux aux Pays-Bas à l’occasion de l’édition 2014 de son festival E-Day, une première pour Alpha Lyra et MoonSatellite, qui se produisaient ainsi pour la première fois à l’étranger, devant un public nouveau, majoritairement allemand et néerlandais. Les deux musiciens en profitaient pour présenter leur nouveau disque, Live in Nancy 2013, pour raconter leurs aventures, souvent partagées, et décrypter les arcanes de la scène électronique française. Interview croisée dans un hôtel de Best, près d’Eindhoven, la veille du concert.


MoonSatellite et Alpha Lyra @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
MoonSatellite et Alpha Lyra présentent leurs disques, E-Live 2014

Best, le 9 mai 2014

Christian, racontes- moi ta première rencontre avec la musique électronique.

Christian Piednoir (Alpha Lyra) – C’était en 1975, avec Rubycon, de Tangerine Dream. Le même jour, j’avais acheté Inventions for Electric Guitar, de Manuel Göttsching, le tout après avoir lu leurs critiques dans des magazines comme Rock&Folk et Best, qui parlaient de toutes ces musiques nouvelles. Puis vint Klaus Schulze. J’ai eu Timewind entre les mains dès sa sortie en 1976. C’est parti comme ça. Après, j’ai embrayé avec tout ce qui le concernait, Irrlicht, Picture Music, toutes les nouvelles sorties.

Mais qu’est-ce qui t’a donné envie d’en faire autant ?

Christian – J’ai toujours été un peu bidouilleur. J’aimais déjà trafiquer des sons sur des magnétophones. J’ai fini par acheter un des premiers synthés monophoniques sortis dans le commerce, un Kawai : le premier synthé monophonique « grand public » prétendument bon marché. Je me souviens avoir tout de même déboursé 2400 francs, sachant qu’à l’époque, cette somme représentait pour moi un mois et demi de travail d’été. Je l’avais commandé chez Montparnasse Musique dès que j’en avais entendu parler. La livraison a pris un temps fou ! Mais, c’est sûr, le Kawai 100f n’avait en terme de prix rien à voir avec les Korg ou les Moog de l’époque. C’est ainsi que je me suis lancé, avec le Kawai et deux magnétophones, un pour l’écho, l’autre pour l’enregistrement. Un fonctionnement finalement très proche de Schulze sur scène à l’époque.

MoonSatellite @ Nancy 2013 / photo : Christian Piednoir
MoonSatellite @ Nancy 2013
photo : Christian Piednoir
Pour résumer, tu es un enfant de la « german connection ». Quant à toi, Marc, ce n’est pas du tout la même histoire !

Marc Perbal (MoonSatellite) – Non pas tout à fait ! Pour moi, tout a commencé avec Jean-Michel Jarre. J’étais jeune et j’étais sensible aux grands tubes de variété. Mes parents possédaient un vinyle sur lequel figuraient Popcorn et d’autres morceaux du même genre. Au collège, j’ai écouté Vangelis, et les fameuses compilations Synthétiseur. C’est comme ça que j’ai rencontré la musique de Kraftwerk aussi. Un jour, j’ai acheté un petit synthé. Mon but était simple. Je voulais jouer des reprises de Jarre. Puis à mon tour, j’ai découvert Klaus Schulze. Et là, il s’est passé un truc. J’ai compris qu’il y avait autre chose dans la musique. C’était au début des années 2000. Je me suis alors familiarisé avec Tangerine Dream et tous les Allemands, alors que pendant très, très longtemps, j’étais resté scotché à Jarre. Aujourd’hui, je ne conserverais qu’Oxygène et Equinoxe.

Christian – Pour moi ce sont aussi les deux premiers les deux meilleurs. C’était quand même très novateur.

Christian, en ce qui te concerne, la « german connection », ce n’est pas seulement de la musique, ce sont aussi des rencontres et des gens. En fait, tu es un artiste découvert sur Internet, par un Allemand.

Christian – Oui, on peut dire que je fais partie de la génération MySpace. Le site est tombé en désuétude, mais à l’époque, je m’y connectais tous les jours. Ça fait bien un an que j’ai arrêté. C’est Robert Schroeder qui m’a découvert. Il avait décidé de consacrer une compilation à des artistes dont il appréciait le travail sur MySpace, des gens pas très connus, en général. Il avait entendu sur le réseau des extraits de mon premier CD, et en 2007, je crois, il m’a contacté. Nous étions trois Français à figurer sur cette compilation, éditée par Spheric Music et intitulée Dreams of MySpace volume 1. Ça n’a pas marché, et le second volume n’a jamais vu le jour.

Tu es tout de même resté dans le circuit, puisque c’est Bernd Scholl qui, par la suite, a sorti deux de tes disques.

Christian – Ça c’est fait par l’intermédiaire de Bernd Kistenmacher, quand il est venu jouer à la Boule noire à Paris, un concert organisé par le Cosmiccagibi, l’association d’Olivier Bégué. On a passé un très bon moment avec Bernd, et dans la conversation, je l’ai convaincu de donner mes CD à Bernd Scholl pour savoir s’il voulait bien les sortir sur son label MellowJet. Bernd Scholl m’a répondu favorablement. Il a publié Music For the Stars II et Spacefish. Le dernier, From Berlin to Paris, devait aussi sortir sur MellowJet en 2013. Malheureusement, cela n'a pas pu se faire, et j’ai fini par publier moi-même le disque en mai, trop tard, cependant, pour le concert de Nancy.

Marc, tu disais que tu as d’abord commencé par des reprises de Jarre. Il y a quelques années, tu as même réenregistré intégralement Oxygène, c’est bien ça ?

Marc – Oui, ça c’était en 2007-2008, à l’occasion des trente ans du disque, que Jean-Michel Jarre venait de ressortir avec quelques variations. C’est cette version que j’ai reproduite.

Mais à quand remonte ton premier véritable disque, avec tes propres compositions ?

Marc – Vers la même époque. Je me suis investi à fond dans cette cover d’Oxygène, au point qu’elle m’a permis de découvrir vraiment les potentialités de mes machines. Avant, il faut bien le dire, je bricolais. Or c’est aussi à ce moment que j’ai eu une révélation, avec Timewind, de Klaus Schulze. Dans la foulée de la cover, j’ai donc décidé de composer pour la première fois mes propres morceaux. Finalement, c’est en essayant de reproduire fidèlement du Jarre que j’ai appris à maîtriser les machines, mais dès lors que j’ai su m’en servir pour composer, je me suis plutôt retrouvé à faire des développements à la Klaus Schulze.

Dans ta production, tu sembles distinguer les morceaux courts, « jarresques », fondés sur une structure classique en couplet et refrain, et les titres plus longs et plus progressifs.

Marc – Quand tu joues pendant vingt ans du Jarre, dès que tu te mets à composer toi-même, tu fais automatiquement du Jarre. Forcément, tu reproduis ce que tu écoutes tout le temps. Et en effet, ça signifie une alternance couplet / refrain, du phaser partout, etc. Or curieusement, dès que j’ai composé mes premiers titres et que je les ai soumis à mon entourage, on me reprochait de ne faire que de longues intros qui ne décollaient jamais. Par la suite, la découverte de Schulze m’a conforté, car c’est exactement ce qu’il faisait. Plus je me suis imprégné de sa musique, moins j’ai enregistré de titres à la Jarre. . Tout ce que j’avais publié au début sur Jamendo, c’était de cet acabit. Ça ne vaut pas grand-chose, puisque c’est du copié-collé. Donc oui : il y a une vraie distinction. Je suis plus dans une démarche de création aujourd’hui.

Alpha Lyra @ Nancy 2013 / photo : Marc Perbal
Alpha Lyra @ Nancy 2013 (photo : Marc Perbal)
Et toi Christian, comment composes-tu ? Quelle est la part de réflexion, d’improvisation ?

Christian – Le processus de création m’échappe en partie, comme souvent chez un artiste. Il relève de l'ordre de l'inconscient, je pense. A la base, c’est de l’improvisation : deux ou trois accords qui sonnent bien, un bon son. Sur les logiciels, je m’amuse avec les presets, je trouve un son qui m’inspire, je le retravaille et c’est parti ! Sur les instruments analogiques, je travaille moins les sons. Je m’en sers pour élaborer des séquences, mais surtout des nappes, jouer trois quatre accords, un soupçon de mélodie et une ambiance. Je brode ensuite à la manière d’un peintre qui va ajouter de petites touches au pinceau. Je dis cela parce que je fais de la peinture (abstraite, en grand format). Je suis aussi photographe. Tous les arts sont liés. Je m’exprime indifféremment par la photo, la musique et la peinture. L’écriture aussi, un peu.

Marc, de quels instruments disposes-tu dans ton Magnetic Studio ?

Marc – Je dispose de stands numériques, où j’ai rangé mes tout premiers synthés. La majorité sont tout de même des synthétiseurs à modélisation analogique censés permettre les expérimentations sonores. J’ai un stand analogique où là, en effet, on retrouve les réels synthés des années 70 du type Moog. Mais je travaille comme Christian : l’improvisation d’abord. Ensuite, j’élabore un petit concept, parce que ça fait bien ! Sinon, c’est très intuitif. Si j’ai trois heures devant moi, j’allume les synthés et je vois ce qui se passe. Le son est primordial. Je travaille aussi bien avec les sons d’usine, d’ailleurs. Après, j’habille le tout avec des séquences, des effets, etc.

J’ai cru comprendre que tu jouais de l’orgue aussi.

Marc – En amateur ! J’ai étudié l’orgue un an, j’ai fait du solfège, mais je n’ai pas de réelle formation musicale. Quand je me suis aperçu qu’il me faudrait des années pour jouer les morceaux d’orgue que j’aimais, découragé, je suis revenu au synthétiseur.

Christian – Moi non plus, et je le regrette. J’aurais aimé être capable de transcrire ma musique sur une partition, avoir des notions d’harmonie. Je fais tout à l’oreille. Il m’est arrivé de présenter mon travail à des gens qui sont vraiment musiciens, et ils me disent : « Ah là non, ça ne va pas ! On n’a pas le droit de faire ça ». Mais pourquoi se priver, si le résultat traduit ma sensibilité et sonne bien ? Klaus Schulze non plus n’a pas de formation musicale.

Marc – En même temps, c’est justement cela qui nous permet cette approche intuitive, aussi.

Alpha Lyra répète pour le E-Day
(photo Marc Perbal)
La musique et les instruments représentent-ils pour vous un gros investissement ?

Christian – C’est un budget, oui ! Mais je n’ai jamais eu à faire de sacrifices. En général, nous achetons plutôt d’occasion. Nous avons quelques possibilités de bon prix.

Marc – J’achète plutôt du neuf. Mais j’accumule tout. Je n’ai jamais rien revendu. Je ne tirerai rien d’un appareil d’occasion, de toute manière.

Comment expliquez-vous qu’un nombre aussi élevé de fans de musique électronique finissent tôt ou tard par s’y mettre à leur tour ?

Christian – C’est que c’est très tentant ! Quand on achète un synthé, on entre dans le mythe du musicien sur scène avec tous ses boutons. Je ne peux pas m’empêcher de m’émerveiller chaque fois que je pénètre dans mon propre studio. La semaine dernière j’avais tout préparé en mode scène, comme ce sera le cas demain. Il faisait nuit, et quand je suis entré dans le studio, c’était magique : tout clignotait, les leds, les séquenceurs. J’ai eu encore ce petit frisson ; le même que lorsque j’allais aux concerts de Klaus Schulze.

Marc – C’est exactement ça. Même sur scène. On a beau avoir le trac, une fois qu’on s’entoure de nos instruments, on s’isole dans un bulle, un petit cocon. Cinquante ou mille spectateurs ne peuvent plus rien y changer.

Au sein de la scène électronique traditionnelle actuelle, presque aucun musicien n’est professionnel. Et vous ? Que faites-vous dans la vie ?

Christian – Je suis photographe. Principalement photographe animalier pour une société spécialisée dans les animaux de compagnie : les poissons et la vie aquatique, ou les nouveaux animaux de compagnie, mais pas les chiens et les chats. Je suis aussi journaliste. J’écris pour la presse spécialisée et les enseignes animalières. Et je suis associé dans une entreprise d’édition qui publie cinq magazines trimestriels sur les poissons, les bassins de jardin, les oiseaux. Nous avons un catalogue d’une centaine de titres de livres, toujours dans le même domaine.

Marc – Je suis professeur des français au collège, mais j’ai une formation de prof de philo.

MoonSatellite @ Nancy 2013 / photo : Christian Piednoir
MoonSatellite @ Nancy 2013
photo : Christian Piednoir
Tes élèves connaissent-ils tes activités musicales ?

Marc – Certains réussissent à me trouver sur Internet. Moi-même, je n’évoque jamais le sujet. Quand j’avais des terminales, quelques-uns achetaient mes CD. Mais ils sont plutôt branchés David Guetta. Et quand ils écoutent nos trucs, évidemment ils trouvent ça sympa, mais tu ne sais jamais quelle est la part de flatterie. Pour eux, ça ne bouge pas assez, de toute façon.

Christian – Oui, c’est vrai. Mon fils me demande régulièrement de décoller un peu. Je suis assez tenté d’explorer ce domaine-là. J’ai une boîte à rythme. Bon. Je ne l’ai encore jamais essayée. Mais le jour où je collerai une boîte à rythme sur un de mes morceaux, ce sera une grande première ! Il faut que je tente un truc bientôt.

Marc – J’ai déjà essayé de faire du Guetta. Mais je n’y arrive pas, ce n’est pas ma sensibilité.

Christian – Tu vas voir demain, Marc ! Je vais te fais du Guetta, moi. Avec un doigt, comme aux Guignols de Canal+ !

Marc – Mais quand tu demandais pourquoi les fans s’y mettent de plus en plus, c’est aussi parce que les instruments se sont beaucoup démocratisés. Les synthés sont moins chers ; mais surtout, grâce à l’informatique, tout a été numérisé. Avec des boucles et des samples, n’importe qui peut faire un morceau. Ça ne représente peut-être pas un véritable travail de création, mais en tout cas, ça fonctionne.

Puisqu’on parle des élèves qui « googlisent » ton nom, que signifie ton pseudonyme artistique : MoonSatellite ?

Marc – Il fallait bien trouver un nom de scène. J’y ai réfléchi avec mon cousin, et celui-là nous a plu. MoonSatellite évoque le monde du rêve, l’espace, la Lune, quelque chose de planant, comme un satellite en orbite. C’est une musique cosmique, ne l’oublions pas.

Christian – Alpha Lyra, c’est un peu pareil. Il s’agit de l’étoile la plus brillante du ciel boréal. Pourquoi avoir choisi celle-là ? Parce qu’elle fait partie de la seule constellation qui implique un instrument de musique, la lyre. Je suis très cosmique moi aussi, passionné d’astronomie depuis mon plus jeune âge. J’ai été animateur en astronomie en camp de vacances, donc j’ai quelques notions. En plus, « Piednoir », ce n’est pas terrible comme nom de scène, même si ça passe à l’étranger. Je voulais enfin différencier mon nom d’artiste de mon nom pro, qui est relativement connu dans le milieu de la photo animalière.

Alpla Lyra - From Berlin to Paris / source : www.alpha-lyra.net
Marc, tu es passé de Jarre aux Allemands, de Paris à Berlin. Quant à toi, Christian, tu as fait le chemin exactement inverse sur ton dernier disque, From Berlin to Paris [mai 2013].

Christian – Oui. La genèse de la musique électronique, c’est l’Allemagne ! Au commencement, il y a cette scène berlinoise du début des années 70. J’ai voulu partir de là et revenir à Paris, capitale de la culture européenne où je suis né. Tout se tient. Il me semblait évident de commencer par un hommage à la musique berlinoise. Le CD s’ouvre donc sur une séquence typique de cette veine. Ce n’est qu’après que je commence à revenir à mon style propre, un peu perché. Du Alpha Lyra à 100%.

MoonSatellite - Low Life / source : moonsatellite.volutes-abstruses.com
Et toi, Marc ? Est-ce que Low Life aussi, c'est du MoonSatellite à 100% ? Y a-t-il un style MoonSatellite ?

Marc – Oui, ça sonne MoonSatellite. J'ai effectivement un son, mais en même temps, comme je le dis toujours, je m'inscris vraiment dans un héritage, je n'invente rien. Je n'ai pas l'impression d'avoir renouvelé complètement le genre, pas le moins du monde ! Je m'inscris dans une continuité avec ma sensibilité à moi, voilà tout.

Christian – C'est sûr, on n'a rien inventé.

Ce que vous me dites là n’est pas banal. Beaucoup d'artistes sont mal à l'aise à l'idée d'être perçus comme des héritiers, et préfèrent mettre l’accent sur leurs côtés innovants. Or dans ce domaine, les Froese et les Göttsching seront toujours loin devant. Les vrais précurseurs, ce sont eux. Mais, précisément : ils ne peuvent être précurseurs que parce qu’il y a des fans derrière qui cultivent leur héritage et qui jouent le même style. S’il y a un style, c’est bien parce qu’il y a une scène qui se développe. Un seul artiste ne fait pas un style. Et si ce style survit, c’est bien parce qu’il se transmet entre générations.

Marc – Absolument. Quand on me dit que ma musique « sonne Jarre », ça ne me dérange pas du tout, puisque je viens après.

Christian – Comme moi : Schulze est mon mentor.

Mais votre actualité, c’est la sortie, dès demain, juste à temps pour le E-Day, de ce disque que vous avez réalisé en commun, Live in Nancy 2013. Que s'est-il passé à Nancy en 2013 ? Vous avez joué ensemble ?

Christian – En effet, l’année dernière, nous avons donné un concert à Nancy, chez Marc. Je précise qu’en ce qui me concerne, je ne suis pas de la région. J’habite depuis 27 ans à Bergerac, dans la région de Bordeaux. Nous n’avons pas joué ensemble. Le concert consistait en deux prestations séparées, à deux reprises, une le samedi soir et une le dimanche après-midi [9 et 10 mars 2013]. Chacun se produisait environ 1h15, avec light show. Dommage qu’on n’ait rien filmé, parce que c’était assez joli, d'après les témoignages. De la scène, nous ne pouvions rien en percevoir. Nos concerts de demain reprendront certaines bases du live de Nancy.

Marc – Pour situer rapidement ces deux jours de concert, j’ajoute que j'étais président de l'association des amis de l'orgue de la basilique Notre-Dame-de-Lourdes de Nancy. Nous cherchions à financer les réparations et l'entretien de l'orgue. J’avais adoré jouer live lors de mon précédent show à Nantes en 2011, avec Patch Work Music. C’était d’ailleurs mon premier vrai concert, puisqu’auparavant, je n’interprétais que du Jarre. Donc j'avais proposé à l'association : « Trouvez-moi une salle, je joue un truc et toutes les entrées, tous les bénéfices seront pour l’orgue ». Au départ, je pensais m’engager dans un spectacle intimiste et informel. Jusqu’au moment où on m’a demandé qui était en première partie. Je n’avais rien prévu de tel ! Donc j'ai proposé à Christian… surtout parce que j'avais peur qu'on me colle une première partie qui ne me plaise pas. Dès lors, c’est devenu  un vrai projet, très pro.

Alpha Lyra & MoonSatellite - Live in Nancy 2013 / source : FB
Christian – Nous nous sommes investis et nous avons investi. Nous avons acheté les lasers spécialement pour l'occasion.

Cela nous mène à votre rencontre. C’est la musique qui vous a rapprochés ?

Christian – Nous sommes tous les deux membres de l’association Patch Work Music, que Marc évoquait à l’instant, depuis 2009-2010. C’est dans ce cadre que nous nous sommes rencontrés. L'association existe depuis bien plus longtemps, mais elle n’a été relancée qu’à cette époque, sous l’impulsion de Bertrand Loreau et Olivier Briand, qui lui ont insufflé une vraie dynamique. Par exemple, c’est à eux qu’on doit l’organisation de la récente Synth Fest à Nantes [18-20 avril 2014].

Comment se porte la scène française ?

Christian – Il y a des soucis, on va dire. En France, nous avions jusqu’à présent deux associations, le Cosmiccagibi d’Olivier Bégué en Gironde, et Patch Work Music, de Bertrand Loreau et Olivier Briand, à Nantes. Ce sont tous des amis de très longue date, mais ça n’empêche malheureusement pas les rivalités. En 2004, pourtant, quand Olivier Bégué avait lancé son festival de musique électronique à Libourne – le projet s'appelait Close Encounters of Electronic Music –, il avait invité toute la scène nantaise : Olivier Briand, Bertrand Loreau, Lionel Palierne…

Donc il y a quand même quelques concentrations de musiciens. J'avais plutôt le sentiment d'un éclatement en France.

Christian – Oui, il y a une « école nantaise », encore qu’il s’agisse d’un grand mot. Les styles de Bertrand Loreau et Olivier Briand sont très différents. Patch Work Music a réussi à bien développer les ventes de disques. Ils ont monté un réseau avec Groove, Spheric Music etc. Donc les disques des artistes PWM partent maintenant à l'étranger. C'est un avantage certain. Du côté du Cosmiccagibi, les ventes de disques de la scène française sont assez anecdotiques. En revanche, ils sont plus orientés vers Klaus Schulze, Ashra, Kistenmacher. Ils distribuent désormais aussi Manikin Records. Du coup, PWM reproche un peu à Olivier Bégué de ne vouloir promouvoir que les Allemands. C’est vrai qu'il y a toujours eu cette rivalité entre Nantes et Libourne. Par la suite, ce fut au tour de PWM d’organiser des concerts à Nantes, à l'initiative d'Olivier Briand. Le premier, en août 2010, nous a réunis, lui et moi. C’est ce show qui a donné Spacefish, le CD et le DVD publiés par MellowJet. L'année suivante, c'était MoonSatellite et Frédéric Gerchambeau. Et enfin, en août 2012, Jean-Christophe Allier et ElectroLogique, le groupe de Jean-Michel Maurin et Frédéric Hébrard.

Marc – Tous ces concerts avaient pour but de faire découvrir les artistes PWM.

Christian – Or, depuis peu, il y a une troisième association en France, qui est en train de grandir : Synthétique Association, avec des artistes comme Florent Lelong.

Marc – Ce n’est pas la même sensibilité. Florent, à mes yeux, est plus dans la variété grand public.

Christian – Oui, ce que nous faisons, nous, est mieux adapté à l'Allemagne ou aux Pays-Bas. Mais bon, ils y croient et c’est ce qui compte. Et puis, Jean-Philippe Hellio, le président de Synthétique Association, est enthousiaste, et il bouge. Si on pouvait fédérer les trois associations, ce serait l'idéal.

Alpha Lyra @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
Alpha Lyra @ E-Day 2014
Comment vous expliquez-vous le peu d'intérêt des médias traditionnels pour ce genre de musique ?

Marc – Des raisons économiques, sans doute. A priori, les majors ne jugent pas ce genre rentable.

Comment vous êtes-vous retrouvez à l’affiche du E-Day ?

Christian – L’année dernière, je suis allé frapper à la porte de Ron Boots. Je lui envoyé un lien vers le concert de Nancy, et il s’est montré intéressé. Puis il nous a proposé de nous produire au mois de mars dernier à Eindhoven avec lui et son groupe, MorPheuSz. Mais la date a été annulée.

Marc – L'église était régulièrement louée pour diverses manifestations. Mais comme la dernière s’est mal passée, le responsable a décidé de bannir tout nouveau rassemblement dans son enceinte à l’avenir.

Christian – La manifestation qui l’avait échaudé, c’était un Salon du livre ! En tout cas, on se retrouve au E-Day à la place. C’est encore mieux. Je considère ça comme un honneur. Nous percevons même un cachet. Bref, nous sommes sur un nuage.

Marc – Je le prends aussi comme un honneur. Du coup, j’espère qu’on va assurer et qu’on n’aura pas de problème technique.

MoonSatellite @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
MoonSatellite @ E-Day 2014
Et après le concert, quels sont vos projets ?

Christian – J’ai un CD qui est presque terminé. Je ne sais pas encore quand il sortira. Peut-être fin 2014.

Marc – Je travaille aussi sur mon prochain disque. J’aimerais bien le publier en 2015.

Christian – Aucune autre prestation live n’est prévue pour le moment. C'est un problème que je soulève depuis un certain temps : quand on est artiste, on ne peut pas s'occuper en permanence d'aller chercher des dates, de manager, de tourner. D'où l'intérêt des maisons de disques. Donc le vœu secret, ce serait que Marc et moi profitions du E-Day pour trouver un label. Pourquoi pas Groove ?

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