mardi 25 juin 2013

Broekhuis, Keller & Schönwälder : rencontre avec trois fans, musiciens et producteurs de musique électronique

 

Le trio BK&S compose, publie et interprète depuis près de 20 ans de la musique électronique dans la lignée des grands ancêtres que sont Klaus Schulze, Tangerine Dream, mais aussi Jean-Michel Jarre. La formation, composée de deux Allemands, Detlef Keller et Mario Schönwälder, et d’un Néerlandais, Bas Broekhuis, est aussi le cœur du label berlinois Manikin Records, entièrement dédié à ce genre. Les trois hommes profitaient d’un concert luxembourgeois pour parler boutique.


Mario Schönwälder, Detlef Keller, Bas Broekhuis / photo S. Mazars
Mario Schönwälder, Detlef Keller, Bas Broekhuis
Roodt-sur-Syre, Luxembourg, 8 juin 2013

Comment définissez-vous votre musique ?

Detlef Keller – Nous faisons de la musique électronique. Plus exactement, comme le disait si bien Klaus Schulze, nous faisons de la musique avec des moyens électroniques.

A côté de ce terme de « musique électronique », on entend souvent parler de kosmische Musik ou de Berlin School. De quoi s’agit-il ?

Mario Schönwälder – Toutes ces notions désignent un type de musique apparu au début des années 70. Mais ce sont surtout des concepts marketing, très utiles pour les magasins de disques. Ils permettent aux vendeurs de savoir dans quel rayon ranger les disques.
DK – Que sont la new age, la techno ou la trance, sinon des mots très différents conçus bien souvent pour parler de la même chose ?
MS – Oui, mais les frontières ont tendance à s’effacer. Nous faisons de la musique électronique plutôt traditionnelle, avec des influences modernes. Du coup, il n’est pas très aisé de trouver le bon rayonnage en ce qui nous concerne. On pourrait dire que nous jouons de la berliner Schule, mélangée avec des éléments de chillout, d’ambient et de trance, voire de world music.
DK – On nous a même dit un jour que notre façon d’improviser au piano relevait d’une démarche jazz.

Comment avez-vous découvert cette musique ? Qu’en avez-vous pensé à l’époque ?

DK – J’ai commencé à écouter cette musique vers 1975-1976. Tangerine Dream et Klaus Schulze étaient de ceux qui la pratiquaient alors. Puis vint Jean-Michel Jarre. Ce son m’a tout de suite plu, et j’ai très vite eu envie d’en faire autant. Mais au départ, je n’avais aucune intention de publier ma musique. J’ai commencé à jouer pour moi, jusqu’à ma rencontre avec deux idiots heu… [rires] avec ces deux amis, qui m’ont demandé de participer à leur aventure.
Bas Broekhuis – J’ai appris la musique tout seul. J’ai d’abord découvert Kraftwerk, dont l’approche m’intéressait, mais sans plus. C’est vraiment quand j’ai entendu pour la première fois Klaus Schulze et Tangerine Dream que je me suis dis : « bon, maintenant, à mon tour ! » J’ai commencé à acheter du matériel, un premier synthétiseur, puis un autre et encore un autre.
MS – Pour ma part, j’ai suivi un chemin plus détourné. Vers 1974-1975, c’est par le biais de Pink Floyd que j’ai véritablement découvert les synthés. J’ai lu quelque part que Tangerine Dream avait commencé ses expériences exactement au point où Pink Floyd les avait arrêtées. C’est très vrai. Après avoir beaucoup écouté Pink Floyd, Manfred Mann et tous ces groupes progressifs aux claviers omniprésents, j’ai découvert Jean-Michel Jarre, dont le premier opus m’a littéralement renversé. Par la suite, j’ai eu la chance d’entendre Klaus Schulze et Ashra à la radio berlinoise. Une nuit, la station diffusait un disque de Tangerine Dream, un groupe dont je ne connaissais alors rien du tout. Je crois que c’était Stratosfear [1976]. J’étais complètement fasciné. Dès le lendemain, je me suis précipité chez un disquaire, prêt à acheter n’importe quel 33 tours estampillé TD. Et je suis rentré à la maison avec Zeit [1972]. C’était encore une autre expérience. Mais j’ai attendu longtemps avant d’avoir seulement l’idée de faire moi-même de la musique. Jusqu’au début des années 80, je n’ai été qu’un consommateur, un grand consommateur, avant de devenir à mon tour musicien. Comme je ne disposais d’aucun matériel bien à moi, j’ai d’abord joué sur des instruments qu’on me prêtait. En fait, je ne « jouais » pas vraiment, c’était plutôt de l’expérimentation.

Vous travaillez ensemble depuis bien longtemps maintenant. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

MS – En 1992, j’avais besoin d’un batteur pour une session à Berlin. J’ai fait passer une annonce dans un petit fanzine néerlandais. Et Bas a répondu.
BB – J’ai emporté avec moi mon set de batterie électronique et un octapad. Je me suis dis que ça pourrait être intéressant. Nous avons joué, et ça a aussitôt fonctionné entre nous, musicalement et humainement. Et puis un jour, nous avons vu ce type à l’un de nos concerts, qui semblait apprécier notre musique. Et après…
DK – C’était le 6 novembre 1993 [à Gelsenkirchen]. Il pleuvait. [bâillements et ronflements des deux autres]. J’étais attablé avec deux Hollandais. Il se trouve qu’ils connaissaient bien Bas. J’ai donc eu l’occasion de lui donner une cassette et il a publié mon premier disque, The Story of the Clouds, sur son label de l’époque, Audio Works. J’ai revu Bas et Mario à Berlin l’année suivante [où ils donnaient un concert au Planetarium am Munsterdamm, le 27 août 1994]. Après le concert, nous nous sommes retrouvés au pub.
MS – Nous avions alors prévu un autre concert au Planetarium, le 22 septembre suivant. Un guitariste devait nous accompagner, mais il venait de nous faire savoir qu’il ne serait pas disponible ce soir-là. Or nous voulions absolument conserver la forme d’un trio. Cependant, l’idée d’un troisième claviériste nous semblait plus appropriée que celle d’un guitariste. La réponse de Detlef fut :
DK – « Bonne idée ! »
MS – Nous lui avons dit : « nous le connaissons déjà ! » Detlef a répondu :
DK – « Qui ? »
MS – « Toi ! »
DK – « Mauvaise idée ! ». C’est que, jusqu’alors, je n’avais encore jamais joué en public. Ou peut-être une fois. En tout cas, je n’avais jamais envisagé de faire partie d’un groupe.
MS – Nous lui avons immédiatement remis un CD : « Voici le programme que nous allons jouer le 22 septembre. Exerce-toi dessus. »

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Pas de laptop sur scène : Broekhuis, Keller & Schönwälder règlent leur matériel – Roodt-sur-Syre, Luxembourg, juin 2013

C’est à peu près à cette époque que les ordinateurs ont commencé à prendre le pouvoir. Le début des années 70 avait vu l’avènement des synthétiseurs aux côtés des instruments conventionnels. Les années 80 ont été marquées par le triomphe des synthés numériques sur les synthés analogiques. Avec la décennie suivante, c’est un nouveau débat qui s’annonce : matériel contre logiciel, hardware vs software. Où vous situez-vous dans cette discussion ?

BB – Je suis un inconditionnel du hardware. J’aime être entouré par du matériel, avoir l’opportunité de pousser et tourner des boutons. Je ne nie pas pour autant l’intérêt des logiciels. Si je veux développer rapidement un morceau que j’ai en tête, ou me faire une idée d’un projet, j’en utilise volontiers. Mais pas sur scène.
DK – Déjà dans les années 80, le Commodore 64 puis l’Atari ont montré leurs capacités en studio. Mais en concert, je préfère moi aussi me servir de vrais claviers.
MS – Je fais partie de ceux qui ne fermeront jamais définitivement la porte à la présence sur scène d’un ordinateur, d’un laptop. Si je m’abstiens, c’est parce que la dynamique de notre formation l’exige. J’utilise volontiers des plug-ins pour créer de nouveaux sons même si, comme mes deux collègues, j’adore par dessus tout manipuler des potentiomètres. J’apprécie les avantages des deux mondes, et je veux pouvoir en profiter.
DK – Oui, c’est sûr, il faut savoir distinguer plusieurs situations. Le laptop comme outil d’appoint sur scène, c’est évidemment acceptable. Mais comme séquenceur… c’est déjà plus contestable. Le travail me paraît trop prémâché. Sur scène, le public a le droit de voir la musique en train d’être jouée. Je ne veux pas qu’il se dise en me voyant que je consulte mes mails ou que je surfe sur Internet. Qui peut dire ce qui se passe sur scène quand un musicien commence par s’asseoir devant un écran d’ordinateur ?
MS – Un journal berlinois formulait ce même reproche à l’encontre de Tangerine Dream dès 1987 ! C’est sûr que l’effet sur le public peut être bizarre. A moins d’en faire un élément de style. Je pense à nos quatre collègues de Düsseldorf. Chez eux, ça passe. Si je vais à un concert de Kraftwerk, je sais que je vais vivre un événement multimédia. Ce qu’ils font vraiment sur scène a, du coup, moins d’importance.
DK – D’ailleurs, il nous arrive aussi d’utiliser des séquenceurs préprogrammés, comme le Schrittmacher de Manikin Electronics. Mais il y a une différence énorme avec un logiciel. Après tout, n’importe quel laptop dispose d’un lecteur CD. S’il suffit d’appuyer sur « play » pour se produire en live alors…

Vous consacrez beaucoup de temps à la musique. Etes-vous des musiciens professionnels ou bien travaillez-vous par ailleurs dans l’industrie musicale ?

MS – Clairement, je ne peux pas vivre de cette musique. J’occupe un emploi parfaitement normal à côté, dans le service administratif d’une université [l’Université libre de Berlin], donc sans le moindre rapport avec la musique.
BB – Je suis ingénieur en chef dans une petite compagnie aux Pays-Bas [SolMateS, à Enschede]. Je conçois des équipements industriels et des circuits programmables high-tech. La musique n’est qu’un hobbie. J’en fais uniquement pour mon plaisir.
DK – Ce plaisir n’a pas de prix. Je travaille moi aussi dans une entreprise d’équipements industriels qui développe des outils d’automatisation [IFM, à Essen]. La musique est une sacrée compensation.

Pourtant, depuis plus de vingt ans, vous gérez aussi la maison de disques Manikin Records. Pourquoi avoir subitement décidé de fonder un label en 1992 ?

Manikin Records / photo S. Mazars
Le stand Manikin, prêt pour le concert au Luxembourg
MS – J’ai décidé de fonder Manikin lors de l’hiver 1991-1992. J’avais envie d’une maison de disques qui donne toute sa place à la musique que j’aime. Je venais de me séparer du label Musique Intemporelle de Bernd Kistenmacher et je voulais en même temps commencer quelque chose de nouveau. Le fait de diriger mon propre label m’autorise aujourd’hui une totale indépendance. Je décide quoi et quand publier. C’est une sorte de « trip égotique », oui, on peut le dire. Et depuis vingt ans, je suis entouré d’une petite équipe extraordinaire. Une toute petite équipe : Thomas Fanger, qui est chargé du site et des vidéos, Gerd Wienekamp, qui s’occupe du mastering en studio, Frank Rothe, qui gère la technique et le mixage lors des concerts, et nous trois. Ces six personnes, voilà le cœur de Manikin. Aucun de nous ne vit au même endroit, nous n’avons pas de bureau pour nous réunir, nous travaillons à distance. Chacun sait ce qu’il a à faire, chacun peut compter sur les autres. C’est à peu près comme ça que ça fonctionne.
DK – Surtout, nous privilégions la qualité sur la quantité.
MS – C’est vrai, nous ne publions que trois ou quatre CD ou DVD par an. Du coup, dans les festivals, les gens qui viennent à notre stand achètent souvent aveuglément. Le label Manikin est pour eux gage de qualité. En être arrivé là après vingt ans me rend particulièrement fier.

Vous vendez des CD. Mais est-il aussi possible de télécharger les disques Manikin ?

DK – Nous sommes distribués sur la plupart des portails de téléchargement. CD Baby, iTunes, Amazon MP3, Napster.
MS – Une très large part du catalogue Manikin est disponible au téléchargement. Pas tout, car certains artistes nous ont quittés. Des questions de droits peuvent expliquer aussi que l’un ou l’autre CD épuisé ne soit pas en ligne. Tout de même, aujourd’hui, ce sont plus de cinquante références qui sont téléchargeables, dont la quasi-totalité du répertoire de BK&S.

Quant aux disques physiques, les gravez-vous à la demande ? Combien d’exemplaires de votre dernier album, Red, avez-vous pressés ?

MS – Mille. Nous les avons fait fabriquer en amont. C’est ce qui nous distingue de certains autres labels de mêmes dimensions. Nous ne gravons pas de CD-R, nous faisons presser de véritables disques.
DK – En outre, le design Manikin est très soigné : que des digipacks, à la finition de haute qualité. Ce n’est évidemment pas la solution la plus avantageuse en termes de coûts, mais ça donne une identité propre aux disques que nous publions.
BB – On reconnaît tout de suite un disque Manikin sur un stand.
MS – Oui, à l’époque, les disques Innovative Communication [le label fondé par Klaus Schulze en 1979] avaient eux aussi leur propre style, très caractéristique. Nous suivons le même principe.

A part les plateformes de téléchargement pour les versions dématérialisées, avez-vous un distributeur dans le reste du monde ?

MS – Nous en avons plusieurs, essentiellement des sites de vente en ligne. En Angleterre [Synth Music Direct], aux Pays-Bas [Groove Unlimited], en Pologne [Generator.pl], CD Baby aux Etats-Unis, même en Espagne [Diskpol]… mais pas encore en France. Ça pourrait changer [clin d’œil]. Nous avons des amis très motivés en France, avec qui nous sommes en contact sur les réseaux sociaux.

BK&S : Orange, Blue, Red (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Orange, Blue, Red, les trois premiers disques de la "série des couleurs" publiés chez Manikin

Qu’avez-vous publié en dernier ? Quels sont vos projets ?

MS – L’album Red, que nous allons interpréter ce soir en entier, est notre avant-dernier CD. Le dernier est un EP qui regroupe les meilleurs passages de notre précédent concert au Luxembourg en 2010 [Eglise de Betzdorf, le 25 juin 2010].
DK – Red fait partie d’une « série des couleurs », que nous avons entamée avec Orange [2007] et poursuivie avec Blue [2009]. Dans chaque cas, le dernier morceau introduit la couleur suivante. Le prochain sera donc Green. Red nous accompagne depuis le début de l’année dernière. Nous l’avons joué lors de notre tournée américaine [4-13 mai 2012], puis en Allemagne.
MS – Nous l’avons joué le 17 mai à Bruxelles, et maintenant ici, au Luxembourg.
DK – La série n’est pas près de s’arrêter. Entre les primaires et les composites, il y a plus de 16 millions de couleurs, ce qui nous laisse de la marge ! Au début de l’année 2014, nous aurons notre prochain concert de Repelen. Depuis 2005, nous donnons chaque mois de janvier un concert en l’église de Repelen, dans ma ville de Moers. Comme d’habitude, nous serons accompagnés par Thomas Kagermann (violon) et Raughi Ebert (guitare). Ce sera notre dixième concert sur place. L’occasion de publier un best-of des meilleurs morceaux depuis 2005.
MS – Non, attends une minute. C’est le concert lui-même qui sera un best-of. Cette série a déjà donné lieu à divers CD jusqu’à 2009. Nous n’avons encore rien publié de nos performances de 2010 à 2013. Ce sont des extraits de ces prestations que j’aimerais d’abord réunir – sur un simple ou un double, rien n’est encore décidé. En tout cas, le disque sera prêt pour cette date.

D’autres artistes, voire de nouveaux artistes, sont-ils aussi au programme ?

MS – Rainbow Serpent travaille actuellement en studio. Avec Frank Rothe, je poursuis le projet Filterkaffee. Un second album devrait sortir, sur lequel nous ne travaillerons qu’avec des instruments analogiques. Beaucoup de séquenceurs, mais pas de batterie. J’ai aussi réussi à convaincre Steve Baltes de publier chez Manikin le concert qu’il a donné en mars au planétarium de Bochum. Là aussi, on retrouvera ce mélange de musique électronique traditionnelle et ultracontemporaine. Fanger & Schönwälder préparent par ailleurs Analog Overdose 5. Tels sont, pour l’heure, les projets. J’ajoute qu’en septembre 2014, les vingt ans de BK&S seront célébrés par un concert à Berlin… Et Detlef collabore toujours avec Thomas Kagermann. Bref, nous avons beaucoup, beaucoup d’idées, mais peu de temps, et des moyens limités. Quand on presse des CD, il faut aussi les financer. Nous procédons à un préfinancement qu’il faut calculer avec le plus grand soin.

Avez-vous déjà pensé à sortir un single, à placer un titre dans les charts ?

Fanger & Schönwälder : Earshot (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Fanger & Schönwälder : Earshot
MS – Figure-toi que Fanger & Schönwälder viennent de publier un EP autour d’un concert aux Pays-Bas [lors du festival E-Live à Oirschot, le 27 octobre 2012]. L’un des morceaux, Mopho Me Babe, pourrait justement avoir sa chance sur le marché du single. Il a déjà fait l’objet de plusieurs remix : un club mix, un ambient mix. Le travail de Keller & Kagermann manifeste également un fort potentiel pour les clubs. C’est une musique très rythmée, sur laquelle il est même possible de danser. Ces titres pourraient nous servir d’étalons, de modèles pour des projets futurs. Il nous reste encore à approcher ce monde des DJs. Produire 500 vinyles ne nous posera aucun problème, mais il vaudrait mieux savoir à l’avance comment les introduire dans ce cercle-là. Or, avec un job à côté, quand tu ne peux y consacrer que le soir ou les week-ends, ce n’est pas si aisé. Mais enfin, nous nous améliorons sans cesse. Peut-être de telles opportunités se présenteront-elles bientôt.
DK – Le problème majeur de ce genre de musique en général est la diffusion sur les ondes. Sans connexions dans le milieu, sans passage radio, il restera difficile de faire plus que ce que nous faisons actuellement. Pour l’instant, nous sommes une petite famille. Nous aimerions de tout cœur l’élargir. Mais pour passer à la radio, il faut faire du mainstream, en somme, il faut faire ce qui passe déjà à la radio, car les diffuseurs se méfient de ce qu’ils ne connaissent pas déjà. Du coup, peu d’entre eux s’intéressent à ce type de musique, ou alors de très petits, de très localisés. Je produis l’une de ces émissions, Ad Libitum, depuis plus de 2 ans, dans ma région. Mais pour le moment, ça reste très confidentiel.


jeudi 2 mai 2013

Killerpilze live @ La Java, Strasbourg, Grell Tour, 24 avril 2013


Destiné à promouvoir Grell, le cinquième album des Killerpilze, le Grell Tour passait cette année par la France. Avant Lyon (Ninkasi Kao) le 25, Bordeaux (I.Boat) le 26, Paris (Glazart) le 27 et Lille (La Péniche) le 28, le groupe allemand se produisait à La Java, à Strasbourg, le 24 avril 2013. Après onze ans de carrière, ce boys band que tout destinait à rester éphémère, s’est mué en une solide et durable entreprise familiale.


Strasbourg, le 24 avril 2013

Depuis leur première apparition en France, en 2007, les Killerpilze sont toujours revenus chez nous, même après le silence de deux ans consécutif à la rupture d’avec Universal. Cette année, l’étape strasbourgeoise est l’une des plus modestes. Le bar La Java est déjà presque plein avec à peine plus de 80 spectateurs. Ils seront environ cinq fois plus nombreux à Lyon, Bordeaux et Paris, et une centaine sur la Péniche, à Lille. Le groupe de Dillingen an der Donau, en Bavière, peut compter sur ce noyau dur de fans, à majorité féminine, qui a grandi avec eux. Evidemment, en comparaison du public allemand bien plus important, mais aussi légèrement plus masculin, notamment à Cologne le 6 avril, on peut craindre que les Killerpilze peinent à renouveler leur public en France. Pour en avoir le cœur net, un seul moyen : interroger les spectatrices. Et en effet, sur une dizaine d’entre elles, une seule n’est pas une fan de la première heure. Mais on peut aussi voir ces chiffres comme la preuve d’une fidélité sans faille, socle irréductible sur lequel viendront s’agréger dans le futur d’autres inconditionnels. Cet attachement se manifeste notamment par la présence très active du fan club français, organisateur à chaque concert d’une séance de meet&greet avec le groupe. A Strasbourg, les garçons sont couverts de cadeaux. Quelqu’un a même eu l’idée de leur apprendre de nouveaux mots en français, que Jo s’empressera de répéter sur scène. « Wesh, bien ou bien ? » ou « Strasbourg, c’est ouf ! » feront désormais à jamais partie de son vocabulaire dans la langue de Momolière.

Killerpilze à Strasbourg, 24 avril 2013 / photo S. Mazars
Benni, Jo, Fabi et Mäx déchaînés
C’est un comité réduit qu’accueille Strasbourg à La Java. En plus de Mäx et des frères Halbig, les Killerpilze sont accompagnés de Benni Beininger, leur fidèle bassiste de session, David Schlichter, le frère de Mäx, qui s’occupe du merchandising, Florian Böde Böhlendorf, le tour manager attitré du groupe, et Marcus Wimmer, l’ingénieur du son, un autre fidèle. Soit une petite famille de sept personnes. Une fois encore, la comparaison avec le concert de Cologne est éclairante. Devant 80 personnes comme devant 800, les Killerpilze donnent tout. Ils dégagent la même énergie, la même joie, évidente et communicative, d’être là. C'est bien connu, tous les groupes jurent toujours leurs grands dieux qu'ils n'ont jamais joué devant un public aussi « amazing ». Pourtant, Jo, Mäx et Fabi ne feignent pas leur enthousiasme. Leurs visages s'éclairent chaque fois que le public, pourtant étranger, reprend en chœur les paroles en allemand. A Strasbourg comme à Cologne, quand vient le moment de la chanson Erster Zug nach Paris, Mäx, très satisfait de son petit effet, modifie systématiquement le dernier refrain en « Erster Zug nach Köln » ou « Strassburg » en fonction de la ville visitée. C’est sans doute cette prévenance tranquille à l’égard du public qui caractérise le mieux le jeune guitariste. Jo, lui, dégage sur scène une puissance et un charisme incontestables. Quant à Fabi, assis derrière ses fûts, c’est sa concentration qui le distingue. On le sens très attentif aux autres, comme s’il était le véritable chef d’orchestre de la soirée.

Le nouveau single Nimm mich mit, en ouverture, ainsi que la très belle chanson Die Stadt klingt immer noch nach uns, qui évoque l’attachement des garçons à leur chère ville de Dillingen, rendent compte d’emblée de la haute tenue, musicale et poétique, du nouvel album. Avec Grell, ce sont bien sûr les disques de la période Killerpilzerecords qui sont les plus joués ce soir. Les explosifs Ferngesteuert et Springt hoch font partie des rares rescapés de l’époque Universal, tout comme Un premier matin, le titre en français sur lequel il aurait été impensable de faire l’impasse. Ein bisschen Zeitgeist, l’avant-dernier opus, aurait peut-être mérité une place plus importante. Mais Komm komm.com, l’une des seules chansons encore véritablement punk de l’album, est interprétée dans une version alternative beaucoup plus rock et mélodieuse, qui montre à quel point les Killerpilze ont évolué depuis leurs débuts. Ce boys band surmédiatisé, qu’on aurait pu croire condamné d’avance, comme tant d’autres, au destin éphémère d’étoile filante, célèbre en 2013 sa onzième année d’existence. Une telle longévité est exceptionnelle. Quelques artistes, comme Robbie Williams ou Justin Timberlake, ont mené une belle carrière en solo après être passés par un boys band. Mais, précisément, il a bien fallu qu’ils quittent leurs formations respectives pour en arriver là. Liés à l’adolescence, les boys bands ont quelque chose d’éphémère par nature. Passé un certain âge, les thèmes de leurs chansons finissent par devenir inimaginables. Les Killerpilze ont réussi leur transition. Le boys band s’est mué en groupe de rock, tout en conservant son nom et son identité. Certaines de leurs chansons les plus anciennes ne feront plus partie de leur répertoire en concert, voilà tout. Il faudrait mener l’enquête : ce parcours a tout l’air d’un cas unique au monde.

Setlist : Nimm mich mit. – Drei. – Studieren. – Die Stadt klingt immer noch nach uns. – Atomic. – Ego. – Rendez-vous. – Erster Zug nach Paris. – Grell. – A.W.I.T.M. – Am Meer. – Jubel und Staub. – Ferngesteuert. – Sommerregen. – Es geht auch um Dich. – Komm komm.com (Akustik-Version). – Himmel (Teil 2+3). – [Rappels] Jäger. – Lauf. – Un premier matin. – Springt hoch.


lundi 29 avril 2013

Killerpilze, la vie sans Universal


Anciens poulains de l’écurie Universal, déjà bien connus en France, les Killerpilze mènent désormais leur carrière eux-mêmes sous le label Killerpilzerecords, qu’ils ont fondé en 2008, sitôt leur contrat avec la major échu. Publié le 1er mars dernier, Grell est déjà leur troisième album autoproduit. Dans la foulée, le groupe entamait une tournée, le Grell Tour, et donnait, le 24 avril à Strasbourg, le premier de ses cinq concerts prévus en France. Jo, Mäx et Fabi en profitaient pour parler de l’évolution de leur style et évoquer leur avenir dans la jungle de l’industrie musicale outre-Rhin.


Killerpilze : Maximilian Schlichter, Johannes Halbig, Fabian Halbig / source : myspace.com/killerpilze
Mäx, Jo et Fabi, les Killerpilze aujourd'hui


Strasbourg, le 24 avril 2013

Les Killerpilze ont débarqué en France en 2007, deux albums sous le bras et surtout cette chanson en français, Un premier matin, adaptée de leur single Ich kann auch ohne Dich. L’une des rares bluettes – et piège à midinettes – d’un répertoire résolument punk, énergique et hargneux. C’est probablement cette identité punk, donc « anti-système », qui persuada les pontes d’Universal de signer le groupe en 2005. Quant à l’âge inhabituel de ses membres – le batteur, Fabi, avait alors 13 ans, – il permettait de capitaliser sur le succès de Tokio Hotel, l’autre boys band allemand, qui s’est fait connaître chez nous seulement quelques mois avant eux. La même histoire se répète souvent. Il s’agit avant tout d’exploiter l’artiste jusqu’à la corde, avant de le jeter et de passer à autre chose. C’est exactement ce qui se produisit en 2008, lorsque les Killerpilze apprirent que la maison de disques avait décidé de ne pas renouveler leur contrat. Pour autant, il ne faudrait pas nous fourvoyer dans une critique sans nuance des majors, simplement parce qu’elles n’ont que le business en tête. Si tout est affaire d’image, rien ne permet d'en conclure que tout ce que produisent ces multinationales est forcément « calibré » voire médiocre. Seulement, la musique n’est plus le critère déterminant de leurs choix. On peut le regretter, mais on peut aussi louer Universal d’avoir permis aux trois garçons de sortir de l’anonymat. Depuis, ils se sont en effet constitué un solide répertoire, artistiquement crédible. Réduits à leurs seules forces en 2008, ils ont patiemment refait surface, poursuivant albums et tournées. Jusqu’à ce Grell, qui montre que le talent était bien là dès le départ. Aujourd’hui, les Killerpilze sont récompensés. Ils commencent à retrouver la faveur des médias en Allemagne, au point que leur exposition dans les prochaines semaines pourrait rivaliser avec celle qu’ils ont connue du temps ou toute une armée à Universal s’occupait de leur com’. Comment ont-il réussi un tel tour de force ? Ils nous l’expliquent.

Killerpilze : du punk labellisé au rock indé


Si en 2010, Lautonom exploitait encore le même registre punk que les deux albums estampillés Universal, le disque suivant, Ein bisschen Zeitgeist (2011), témoignait déjà d’une impressionnante progression, et marquait surtout l’introduction d’un astucieux mélange de métal et d’électronique dans une musique de plus en plus éloignée de ses racines punk. Grell poursuit cette prise de distance, pour se tourner vers un style pop-rock plus accrocheur. Mais la dernière piste, Himmel, en trois parties introduites au piano solo, ouvre encore de nouvelles perspectives, une fantaisie que les Killerpilze n’auraient jamais pu se permettre chez Universal. L’examen des paroles de leurs chansons révèle des progrès encore plus manifestes. Comme d’autres, les Killerpilze ont beaucoup parlé d’amour, de séparation et, compte tenu de leur âge à l’époque, de la vie lycéenne. Jo et Mäx concèdent tous les deux que leur quotidien est resté une source d’inspiration majeure. Mais les textes de Grell arborent un ton encore plus personnel, à la manière d’un journal de bord. Mäx indique ainsi que sa chanson, Erster Zug nach Paris, rapporte des événements authentiques. De même, le personnage de David, dont il est question au début, n’est autre que son frère, qui s’occupe d’ailleurs de déballer le merchandising au moment où nous discutons. Les Killerpilze expriment ainsi une relation plus directe, moins métaphorique, de leurs textes avec leur propre expérience. Cette manière d’évoquer des événements précis, de désigner des personnes par leur vrai nom, rappelle en fait un autre style : le rap. Rien d’étonnant à cela : pour l’aider dans son travail de parolier, Jo est allé solliciter l’ancien rappeur Curse, réputé en Allemagne pour la qualité de ses textes. Il est clair que les paroles de Himmel, qui racontent un deuil, n’ont absolument plus rien à voir avec les trivialités des deux premiers disques. Florian « Böde » Böhlendorf, le tour manager, se laisse aller à la confidence : à l’époque, le groupe fut approché par l’Institut Goethe, qui voyait en Tokio Hotel et Killerpilze un bon moyen de promouvoir la langue allemande à l’étranger. S’il est vrai que ces formations germanophones ont pu inciter quelques fans à choisir allemand en première langue au collège, les responsables de la vénérable institution culturelle n’avaient probablement jamais entendu le fameux refrain de la chanson Ich hasse dich : « Fick dich ! Harschloch ! », sur le premier album. Même la superbe pochette de Grell, au design déclinable à l’infini, trahit cette volonté de s’éloigner de cette image brouillonne et crasseuse de punk. Les Killerpilze aspirent aujourd’hui à un certain classicisme, et ils y parviennent fort bien, comme le prouve la vidéo du single Nimm mich mit, mise en ligne le 15 février sur Youtube.




Comme l’expliquent Jo et Mäx, ces progrès sont le résultat d’un travail planifié. Musicalement, la formation classique des trois garçons leur a permis de se débrouiller seuls. A l'inverse, conscients de leurs lacunes en matière de textes, et de ne pas savoir comment s’y prendre, ils ont eu l’intelligence de se tourner vers ceux qui savaient. Peu d’artistes, même plus âgés, peuvent se prévaloir de cette capacité à identifier leurs faiblesses et à y remédier. Pourtant, on peut avoir tout le talent du monde, encore faut-il connaître le marché, savoir comment promouvoir son œuvre. Or, en quelques années, la bande est devenue un parfait exemple d'autoproduction réussie. Lors de la fondation de Killerpilzerecords, précise Jo, le groupe n’a pas engagé de personnel. Les trois garçons se sont bel et bien retrouvés livrés à eux-mêmes. A l’époque, cette situation leur a d’ailleurs inspiré Drei, le premier single tiré de Lautonom. Depuis, poursuit Jo, ils bénéficient tout de même du soutien de Südpolmusic, une agence munichoise qui s’occupe essentiellement des intérêts de groupes bavarois. La présence de Florian Böhlendorf à leurs côtés témoigne quant à elle de la fidélité du promoteur Sparta Booking. Par ailleurs, alors que le succès médiatique des débuts aurait pu leur monter à la tête, aucun des trois jeunes musiciens n’a plaqué le lycée pour le groupe, comme le souligne Fabi : lui-même a débuté en 2008 une carrière d’acteur au cinéma, qui reprend d’ailleurs cette année à la télévision, dans un épisode de la version munichoise de Tatort. Mäx poursuit des études musicales qui lui permettent aujourd’hui d’écrire aussi pour les autres. De son côté, Jo a intégré une filière de communication. Autant de compétences que les trois garçons peuvent mettre à profit pour leur groupe. Jo n’est pas peu fier de dévoiler qu’il se charge lui-même, tout seul, de tout le travail promotionnel. C’est lui qui, dès le mois de décembre, divulguait sur Soundcloud les deux premiers morceaux du futur album, en intégralité. Egalement lui qui multiplie depuis les teasers autour du nouveau disque ou de la tournée, non seulement sur Youtube, avec la publication de courtes vidéos promotionnelles savamment espacées, mais également sur Tweeter, Facebook et même MySpace. L’hyperactivité sur les réseaux sociaux, le dialogue permanent avec les communautés de fans dans le monde entier, via Facebook ou Instagram, constituent quelques-uns des aspects de ses interventions.

Les Killerpilze pour la première fois à Rock am Ring ?


Killerpilze lors d'un concert à Cologne, 6 avril 2013 / photo S. Mazars
Jo et Mäx entourent Benni, leur fidèle bassiste de session
Si Jo, Mäx et Fabi revivaient un jour les mêmes succès qu’à leurs débuts avec Universal, ils ne le devraient cette fois qu’à cette persévérance, mais aussi à leurs fans. Sans atteindre les chiffres de ventes de leurs prédécesseurs, Lautonom et Zeitgeist ont quand même continué à figurer dans les charts en Allemagne. En cas de succès de Grell, le groupe envisage-t-il de signer à nouveau avec une major ? Jo ne ferme pas la porte, même s’il avoue à quel point il serait difficile de renoncer à l’indépendance que leur procure aujourd’hui leur label. Depuis sa fondation, les Killerpilze se font plaisir. Ils ne sont plus tenus de se plier aux caprices de tel ou tel gros bonnet. En attendant, aussi bien que n’importe quelle campagne de promotion, ils poursuivent ce qu’ils savent encore faire le mieux : la scène. Depuis l’année dernière, ils ont même leur propre festival. Organisé par le journal local dans leur ville de Dillingen, en Bavière, Rock im Donaupark donne sa chance aux nouveaux talents de la région, le tout sous le patronage des trois garçons. Jo ajoute aussitôt que leur rêve serait de participer à Rock am Ring, le plus important festival de rock en Allemagne. Inscrits au concours cette année, ils attendaient encore le résultat du vote à leur arrivée à Strasbourg. Se produire devant des milliers de festivaliers, dont les oreilles ne leur seraient pas d’emblée acquises comme celles de leur public, constituerait un véritable défi, mais aussi une excellente opportunité de conquérir de nouveaux fans. Leur répertoire, bonifié à chaque nouvel album, ajouté à leur onze années d’expérience, devraient rendre la tâche aisée.

[mise à jour du 25/05/2013 : en même temps que la finale de la Ligue des champions se jouait aujourd'hui à Bochum celle du concours Rock am Ring. Résultat : les Killerpilze participeront bien au festival cette année, le 7 ou le 8 juin.]


mardi 19 mars 2013

Schallwelle Awards, Zeiss Planetarium, Bochum, 16 mars 2013


Depuis 2009, les Schallwelle Awards récompensent les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique et leurs œuvres, dans plusieurs catégories. Cette année, la cérémonie se déroulait pour la troisième fois au Zeiss Planetarium de Bochum, l'endroit idéal pour faire connaissance avec les figures de ce genre incontournable en Allemagne, et écouter les séquences planantes des deux artistes invités à se produire pour l'occasion.


Bochum, le 16 mars 2013

Le Zeiss Planetarium de Bochum / photo S. Mazars
Le Zeiss Planetarium de Bochum
« Musique électronique ». Le champ d’une telle expression est immense. En Allemagne, elle a une signification très particulière. Alors que les synthétiseurs en étaient encore à leurs balbutiements, la musique électronique y est apparue très tôt, à la fin des années 60, presque en même temps que la scène rock, elle-même tardive outre-Rhin. Expérimentation, improvisation, bruit étaient les maîtres mots de ce mouvement au départ très influencé par le psychédélisme, aux limites du rock, du jazz, de la musique contemporaine, parfois de la musique tout court. D’abord péjorative, l’appellation krautrock, venue de Grande-Bretagne, a servi à identifier cette scène à ses débuts. A l’époque, les artistes concernés préféraient eux-mêmes le terme de kosmische Musik. Ce qui explique sans doute pourquoi un certain nombre d’entre eux abandonnèrent si volontiers leurs instruments conventionnels au profit des synthétiseurs, tandis que les autres persistaient dans l’avant-garde ou rebasculaient dans le rock progressif. Kraftwerk et Tangerine Dream sont les noms les plus célébrés de cette période, les premiers pour leurs rythmes minimalistes et robotiques, les seconds pour leurs séquences chatoyantes et hypnotiques. Autour d’eux, des dizaines d’artistes, de groupes ou de projets, désormais considérés comme pionniers de la musique électronique. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui leur influence sur la techno, la pop, jusqu’à l’ambient ou la house minimaliste traditionnellement associées aux Etats-Unis, en somme : sur toutes les musiques électroniques contemporaines. Au début des années 70, Giorgio Moroder ne s’initia-t-il pas aux synthétiseurs à Munich ? A la fin de la même décennie, Brian Eno n’effectua-t-il pas un véritable pèlerinage à Berlin ?

Mais si tous s’accordent bien sur cette paternité, peu savent que cette scène est encore bien vivante de nos jours. La techno n’a pas remplacé la Berlin School, du nom, forgé bien plus tard, de ce genre initié par Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Ce n’est qu’en matière d’exposition médiatique qu’on peut à juste titre parler de substitution. Car chaque décennie a vu de nouvelles générations d’artistes poursuivre dans cette voie, indépendamment de toute considération commerciale. Au cours des années 2000, le développement d’Internet a même permis à cette scène de prendre conscience d’elle-même, à tel point que l'elektronische Musik n’a jamais rassemblé autant d’artistes. Ces derniers ont beau utiliser le dernier cri de la technologie, ils s’en servent moins pour pratiquer le genre de musique qui se trouve bénéficier aujourd’hui de la faveur des médias, que pour entretenir ce riche héritage. Par ailleurs, beaucoup des pionniers sont encore en activité. Evidemment, certains ont viré au new age, à la relaxation, voire à la musique d’ascenseur ou de documentaires Cousteau. D’autres ont tenté, sans succès, d’imiter à leur tour les artistes qu’ils avaient eux-mêmes influencés. Tangerine Dream est passé à autre chose. Kraftwerk capitalise sur son passé. Mais, fidèle entre les fidèles, Klaus Schulze exploite toujours la même veine. Si bien qu’aujourd’hui, tout en pouvant être assimilée à une niche, l’elektronische Musik réunit une vaste famille, largement au-delà des frontières de l’Allemagne. Les Schallwelle Awards lui sont consacrés.

La musique électronique entre créativité et rentabilité


By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons
Winfrid Trenkler en 1974
C’est de l’initiative du musicien Stefan Erbe et de l'association Schallwende, présidée par une passionnée, Sylvia Sommerfeld, que sont nées ces distinctions, attribuées par un jury de professionnels de la musique et des médias. Au départ, il s’agissait surtout de poursuivre l’œuvre du journaliste Winfrid Trenkler, qui offrait aux auditeurs de son émission radiophonique, Schwingungen, sur la WDR, la possibilité de dresser chaque année un palmarès de leurs artistes préférés. L’émission, sous de multiples incarnations, existe depuis 1984, mais Trenkler, aujourd’hui âgé de 70 ans, est actif à la radio depuis le début des années 70. Il fut l’un des premiers à attirer l’attention du public allemand sur ses propres artistes. Grâce à lui, mais aussi à d’autres journalistes, DJ ou producteurs, des genres comme le krautrock, le rock progressif et la musique électronique, pas forcément très accessibles au premier abord, bénéficièrent d’une assez large exposition : chroniques dans les revues spécialisées, passages réguliers à la radio, voire à la télévision, nombreux festivals… Ainsi, le concert de Tangerine Dream et Nico donné en la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 reçut à l’époque les honneurs d’une diffusion en direct et en intégralité sur France Inter. Difficile d’imaginer une telle initiative dans la rédaction d’un grand média de nos jours. L’ambiance était alors à la curiosité et à la créativité tous azimuts. Des labels comme Ohr en Allemagne ou Virgin en Grande-Bretagne ont pris des risques insensés pour promouvoir des artistes dont le potentiel commercial n’était pas immédiatement perceptible. Mais ils n’eurent pas à s’en plaindre. Chez Virgin, Richard Branson a publié à l’époque les disques les plus marquants de Mike Oldfield, Gong et Robert Wyatt. Il ne s’est pas non plus trompé en réservant une place de choix aux Allemands : Tangerine Dream, Faust, Can ou Ashra. Ce n’est qu’après avoir cédé aux sirènes du punk et renouvelé entièrement son catalogue que Virgin perdit paradoxalement son influence et redevint une maison de disques lambda.

Car ces artistes ont vendu des disques. Un grand nombre d’entre eux ont même pu vivre largement de leur musique. Au Zeiss Planetarium ce soir-là, c’est ce que fait remarquer Winfrid Trenkler à Peter Mergener tout en lui remettant le prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Peter Mergener est inconnu du grand public en France. Pourtant, il a écrit, avec son groupe, Software, quelques-unes des plus belles pages de la musique électronique des années 80 : une musique à la fois atmosphérique et discrète, très éloignée des productions au synthé qui saturèrent le marché à l’époque et qui nous font bien sourire aujourd’hui. Le nom de Peter Mergener rejoint ainsi celui de Johannes Schmoelling (un ancien de Tangerine Dream), Klaus Schulze, Ashra et Winfrid Trenkler au palmarès de ces Schallwelle Awards. Comme chaque année, cette édition 2013 est aussi l’occasion de récompenser des formations plus récentes, aussi bien allemandes qu’étrangères. Initié par Johannes Schmoelling et Jerome Froese (le fils du fondateur de Tangerine Dream, Edgar Froese), le projet Loom fait évidemment l’unanimité avec son album Scored. La relève semble aussi assurée avec le jeune Belge Evert Vandenberghe alias Nisus, honoré d’un Prix du Meilleur Espoir. Pour que la cérémonie ne se résume pas à une liste de noms, la remise des prix est entrecoupée de deux mini-concerts qui permettent au public, en particulier les non-initiés, de se faire une idée du genre de musique encouragé depuis tant d’années par Winfrid Trenkler et aujourd’hui par les organisateurs de l’événement. Les impressionnantes animations projetées sous la coupole du planétarium constituent un accompagnement parfait pour les compositions de Thomas Lemmer et Steve Baltes, les deux artistes invités pour l’occasion. Le premier donne un aperçu de son style très personnel, entre chillout et house. Mais son set commence et s’achève avec une improvisation au piano que n’aurait pas reniée Klaus Schulze. Steve Baltes est plus connu. Cette figure de la trance, avec le groupe Deep Voices, accompagne aussi Ashra en concert depuis 1997. Ce soir, Steve s’éloigne pourtant de ses productions habituelles. Pendant trois quarts d’heures, tandis que se déploient sous la coupole les orbites de Jupiter et de ses satellites, puis les phases de la Lune, il donne à entendre un remarquable mélange de cette kosmische Musik la plus radiante et des sonorités électroniques les plus contemporaines.

 

Les premiers signes d’un revival ?


D’ailleurs, après le deuxième concert, alors qu’il reçoit son prix, Peter Mergener ne peut s’empêcher de déplorer que si peu de monde écoute encore ce type de musique aujourd'hui. Selon lui, il suffirait que les auditeurs potentiels puissent simplement y avoir accès, comme dans les années 70, pour qu’elle s’impose à nouveau comme un standard. La prestation de Steve Baltes ce soir-là ne lui donne pas tort. Les fans de Daft Punk, comme ceux de M83, s’y seraient retrouvés. Quelques signes laissent entrevoir le début d’un frémissement médiatique en ce sens. La passion nouvelle pour les instruments vintages, de même que le développement, par des sociétés comme Native Instruments en Allemagne ou Arturia en France, de logiciels d’émulation musicale à destination du grand public, attirent à nouveau les regards des plus curieux en direction de cette scène pléthorique. Se produire avec un Minimoog en concert relève du dernier chic. Des artistes comme Air ou Daft Punk ont toujours affecté un style rétro. Chez Daft Punk, la filiation se ressent surtout sur la bande originale de Tron : Legacy, où l’on retrouve par moments les envolées de séquenceurs typiques de la Berlin School. La reprise par Coldplay de la chanson de Kraftwerk Computer Love, en 2005, tout comme la collaboration de Klaus Schulze avec Lisa Gerrard trois ans plus tard, sur l’album Farscape, témoignent de ce même regain d’intérêt. Les artistes et les fabricants ne sont pas les seuls concernés. Le public suit. Kraftwerk reste une référence incontournable dans tous les festivals de musique électronique du monde. Ces habitués des charts n’ont pourtant atteint qu’une seule fois la première place. Cette performance, jamais accomplie avec les classiques The Man Machine ou Computer World, ne fut possible que grâce à Tour de France, probablement le disque le plus faible de leur discographie, mais aussi le plus récent. Le 9 mars 2013, soit une semaine seulement avant les Schallwelle Awards à Bochum, Klaus Schulze plaçait à son tour, pour la première fois de son immense carrière, l’un de ses albums dans les charts allemands : le dernier, Shadowlands, qui atteignait alors la 96e position.

Restent les médias. En France, jusqu’à présent, seuls les spectateurs de la chaîne binationale Arte avaient accès à la scène électronique allemande, au travers de documentaires ou de sujets diffusés régulièrement dans le cadre de l’émission Tracks. Mais le 15 décembre 2012, c’était au tour de France 3, sur son antenne Champagne-Ardenne, de consacrer tout un documentaire de 52 minutes au célèbre concert de Tangerine Dream à la Cathédrale de Reims en 1974. Le silence serait-il enfin rompu ? Quoi qu’il en soit, il incombe désormais aux artistes de cette scène riche et bouillonnante de défricher les territoires encore inexplorés de la musique électronique, dont les immenses possibilités ne se limitent certainement pas aux rythmes binaires du bigbeat ou de la dance.

Palmarès. Prix spécial : Peter Mergener. – Meilleur Artiste allemand : Picture Palace Music. – Meilleur Artiste international : VoLt. – Meilleur Album allemand : Loom, Scored. – Meilleur Album international : Glenn Main, Ripples. – Prix de la (re)découverte : Sankt Otten. – Meilleur Espoir : Nisus.

>> Interview de Peter Mergener
>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe


samedi 9 mars 2013

Between Borders live @ Heinrich Spoerl Fabrik, Düsseldorf, 3 mars 2013


Formé à Düsseldorf en 2009, Between Borders s’est d’abord fait remarquer dans la rue avant d’attirer l’attention de grandes marques de hi-fi et de participer à leurs campagnes de publicité. Après un premier disque publié en septembre 2012, le groupe germano-australien préparait déjà le suivant, dont il venait présenter le premier clip, Water, dans le cadre de la Heinrich Spoerl Fabrik de Düsseldorf. Mais qui sont ces jeunes musiciens ?

 

Between Borders : Julian Benner, Ben Yates, Oliver Vogel, Lukas Heerich / source : myspace.com/betweenbordersmusic
Between Borders : Julian Benner, Ben Yates, Oliver Vogel, Lukas Heerich

Düsseldorf, le 3 mars 2013

La projection du clip de Between Borders à la Spoerl Fabrik / photo S. Mazars
La Heinrich Spoerl Fabrik
A la fois bar et restaurant, la Heinrich Spoerl Fabrik est l’un des hauts lieux du quartier branchés de Pempelfort, dans le nord de Düsseldorf. Accessible seulement par une arrière-cour, elle a été fondée sur le site d’une usine désaffectée, endroit rêvé pour accueillir toutes sortes de manifestations et de happenings. Ce soir, dans le coin lounge du bar, le groupe local Between Borders donne un concert gratuit, soit une dizaine de chansons, entrecoupées par la projection sur grand écran, dans la cour, de la première vidéo extraite du prochain album. Si Between Borders chante en anglais, ce n’est pas par choix stratégique, mais parce que son chanteur et guitariste, le charismatique Ben Yates, 26 ans, est lui-même Australien. En décidant de s’installer en Allemagne, cet ancien athlète a aussi abandonné le triathlon au profit de la musique. L’association avec le guitariste du cru Julian Benner, complétée par la suite avec le bassiste Oliver Vogel et le batteur Lukas Heerich, donne à la formation sa physionomie actuelle. Le groupe occupe aujourd'hui ce territoire à la frontière entre l’ombre et la lumière, entre un anonymat relatif et une célébrité qui ne l'est pas moins. Une période où tout semble possible mais où la moindre inattention peut renvoyer dans les limbes de la confidentialité. Between Borders s’est d’abord produit dans la rue, aux entrées des supermarchés, avant de poster régulièrement des démos sur sa page MySpace. Inspirées et raffinées, les chansons électro-pop – l’un des deux guitaristes n’est jamais loin d’un Moog – jouées à cette époque leur permettent de remporter tous les concours auxquels ils participent.




Mais c’est véritablement l’association avec Tro/Entertain, en 2010, qui va permettre aux Between Borders de prendre leur envol. Le label, lui-même établi à Düsseldorf, s’est fait une spécialité du rapprochement entre les artistes et les marques [1]. Tro place ainsi l’une des chansons du groupe, le futur single Free, auprès d’une grande marque de hi-fi, Bose, qui en fait aussitôt la bande originale de la campagne de pub de son nouveau SoundDock 10. En 2011, un autre concours, organisé par Vodafone, permet à Between Borders d’assurer la première partie du rappeur Clueso le 10 juin au Air Berlin Hangar de Düsseldorf, devant 5000 spectateurs. Le spot de Bose, la publication sur Youtube de la vidéo de Free en novembre, puis la sortie sur les plateformes de téléchargement, le 23 février suivant, du premier EP, Asymmetrical EP, permettent pour la première fois à Ben Yates et ses amis de se faire remarquer en dehors des frontières de l’Allemagne. En Australie, bien sûr, mais aussi en Grande-Bretagne, où Free passe à la télé, et… en Russie, où Between Borders finit même par aller jouer, le 13 avril à Saint-Pétersbourg et le 14 à Moscou. Le mois suivant, c’est au tour de Denon de choisir une chanson de Between Border, Morning Call, pour accompagner le lancement de son nouvel ampli. Le premier album, Asymmetrical Edged Wonderland, a été publié le 12 septembre dernier, après deux ans de travail. Chansons travaillées et accrocheuses, inventives et alertes : les quatre garçons ont délivré un travail extrêmement solide. Pourtant, dès le mois de janvier 2013, le groupe annonçait sur sa page Facebook être déjà en train d’achever le second opus en studio.

Between Borders à la Heinrich Spoerl Fabrik, 3 mars 2013 / photo S. Mazars
Between Borders à la Heinrich Spoerl Fabrik
Tous les morceaux joués à la Heinrich Spoerl Fabrik sont donc totalement inédits. Tandis que la moitié des convives sont restés dans l’arrière-cour pour finir leurs bières, l’autre moitié se presse dans le bar exigu pour découvrir les dernières chansons des enfants du pays. Plein d'autodérision, Ben lance même un « We love you Düsseldorf ! », alors qu’il est clair qu’il connaît à peu près tout le monde. Asymmetrical Edged Wonderland reposait beaucoup sur les volutes de guitares imbriquées et sur la démultiplication des voix, le tout saupoudré d’une pointe de synthétiseurs eighties. Le nouveau disque semble explorer le même territoire, même s’il sonne plus électronique que son prédécesseur. C’est que Between Borders utilise ce soir une boîte à rythmes, pour pallier l’absence de son batteur Lukas Heerich, qui habite Paris et qui n’a pas pu se libérer pour l’occasion.
Raketenstation, Insel Hombroich / photo S. Mazars
Le lieu du tournage du clip
Quant à la vidéo, projetée sur grand écran dans la cour pendant l’entracte, elle illustre le probable futur premier single, Water. Le film a été réalisé par un spécialiste de la pub et du clip, le jeune Tim Neiser, ancien élève de la New York Film Academy revenu au bercail. Tim est un habitué de la Heinrich Spoerl Fabrik. La vidéo a d’ailleurs en partie été tournée sur place, mais aussi sur le très étrange site d’Insel Hombroich, au sud-ouest de Düsseldorf, centre d’art contemporain fondé sur une ancienne base de missiles de l’Otan. Un choix parfait pour ce titre aux élans dramatiques, qui permettra peut-être à Ben Yates et à Between Borders de percer comme ils le méritent.





[1] Tro et sa stratégie feront l’objet d’un prochain message.

lundi 4 février 2013

Eloy live @ Gloria-Theater, Cologne, 23 janvier 2013


Le 23 janvier, le groupe de rock progressif Eloy donnait à Cologne le premier d’une série de trois concerts, probablement les derniers avant longtemps. Au cours de plus de deux heures trente de spectacle, devant un millier de fans, les Allemands déroulaient leur longue et riche histoire, en une sélection savamment équilibrée de leurs chansons les plus emblématiques.


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Eloy : Hannes Folberth, Steve Mann, Michael Gerlach (masqué), Frank Bornemann, Bodo Schopf et Klaus-Peter Matziol

Cologne, le 23 janvier 2013

A l’origine, les trois concerts d’Eloy en janvier 2013 n’auraient jamais dû avoir lieu. Après les festivals à la Loreley et à Burg Herzberg en été 2011, Eloy devait partir en tournée dans toute l’Allemagne dès le printemps suivant. Mais un accident immobilisa Frank Bornemann et la tournée fut reportée à l’automne. Le concert à Cologne, prévu à l’origine le 26 mars, fut reprogrammé le 1er octobre. Le public se pressait déjà dans la salle lorsque le groupe au grand complet monta sur scène. Mais ce n’était pas pour jouer. Nouvelle annulation ! Frank était tombé malade et ne pouvait plus chanter. C’est la voix brisée, à peine audible, qu’il promettait alors de revenir au plus vite. Date fut prise le 23 janvier. Or un concert isolé aurait signifié une grosse perte. En effet, le leader d’Eloy tient absolument à reproduire sur scène toutes les nuances et les atmosphères des chansons telles qu’elles ont été conçues en studio. Pas question de renoncer à un solo simplement parce qu’il faut d’abord assurer la partie rythmique. D’où la présence sur scène de deux guitaristes, Frank lui-même, et le britannique Steve Mann, qui rejoignit le groupe pour la première fois en tournée en 1994. Deux claviers sont également nécessaires, le discret Michael Gerlach, et un revenant, Hannes Folberth, compagnon de route d’Eloy entre 1980 à 1985. Son jeu et ses sonorités, si caractéristiques des synthétiseurs analogiques, ont fait beaucoup pour le son d’Eloy à l’époque. Sans oublier, le batteur très heavy, Bodo Schopf, et le bassiste, le très décontracté Klaus-Peter Matziol.
Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Frank et «Matze»
« Matze », qui joue avec un médiator, est tout simplement l’un des meilleurs bassistes de rock au monde. Trois choristes viennent s’ajouter à la formation : Anke Renner et Tina Lux, deux collègues de longue date, et une soliste, que Frank vient de découvrir, Alexandra Seubert. Soit entre six et neuf personnes sur scène, plus les roadies en coulisses. En outre, tout ce petit monde n’est pas évident à réunir. Frank est le dernier de la bande à habiter Hanovre. Steve Mann vit à cheval entre la capitale de Basse-Saxe et la Grande-Bretagne. Michael vit et travaille à Berlin. Bodo, batteur de session à Stuttgart, tourne continuellement avec d’autres groupes. Matze est l’un des dirigeants de la Peter Rieger Konzertagentur, l’un des plus gros promoteurs de concerts d’Allemagne, à Cologne. Quant à Hannes Folberth, il exerce le métier de psychothérapeute à Fulda. Chacun doit pouvoir se libérer de ses obligations. Or chaque concert demande des répétitions intensives. C’est pourquoi trois dates furent programmées, le 23 janvier à Cologne, le 24 à Bielefeld et le 25 à Mannheim, après lesquelles Frank pourra enfin se consacrer à La Vision, l’Epée et le Bûcher, son opéra-rock sur Jeanne d’Arc.

Deux heures trente pour résumer plus de quarante ans de carrière


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Ouverture
La nuit des masques
C’est le visage recouvert d’un masque vénitien que Frank Bornemann apparaît sur scène pour l’ouverture de ce concert fleuve, une succession de nappes de synthé planantes très floydiennes. La comparaison n’est plus de mise dès que retentissent les premiers riffs ciselés de Child Migration. Colours, l’album dont est extrait le morceau, avec sa collection de titres plus courts, est toujours l’un des plus cités en concert. C’est encore le cas ce soir. Silhouette, l’autre single, suivra une demi-heure plus tard. Puis Illuminations, l’un des chefs-d’œuvre d’Eloy. Entre la basse omniprésente, la démultiplication des guitares, les envolées de synthés atmosphériques, les breaks incessants et surtout, « un vrai début et une vraie fin », comme disait Fish autrefois, Illuminations est sans doute la chanson de rock progressif ultime. Celle qu’il faut écouter en premier si on souhaite s’initier au genre. Tout y est : les paroles, la structure, le mixage. Chaque extrait de Colours suscite d’ailleurs l’approbation bruyante du public. La vraie surprise reste sans doute l’apparition des trois choristes en robe de bure pour Horizons. Une idée de mise en scène de Frank, qui préfigure peut-être ce qu’on verra sur scène à Orléans dans La Vision, l’Epée et le Bûcher.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Horizons
Les choristes en robe de bure
Mis à part le mal-aimé Performance (1983), ainsi que les albums de transition, Ra (1988) et Destination (1992), qui n’ont d’ailleurs jamais été suivis de tournées, Eloy revisite avec bonheur l’ensemble de sa discographie depuis Power and the Passion (1975) jusqu’à Visionary (2009). Si les albums antérieurs ont été écartés, c’est qu’ils étaient conçus pour un personnel plus réduit. La moitié des musiciens n’auraient rien eu à faire sur scène. Les titres extraits du diptyque Planets (1981) / Time to Turn (1982) sont très applaudis. De même que The Apocalypse, la pièce majeure de Silent Cries and Mighty Echoes (1979), le plus gros succès commercial du groupe à ce jour. Mais en comptant les rappels, c’est bien sûr Ocean (1977) qui se taille la part du lion. Les trois quarts du disque figurent au programme. Steve et Frank se régalent sur le double solo de guitare de Poseidon’s Creation. Outre Ocean et Colours, les deux autres disques les plus visités ce soir ne sont autres que le deux derniers, Ocean 2 et Visionary : le signe d’une extraordinaire vitalité, mais aussi celui d’un certain talent à fondre chaque titre dans le suivant, sans qu’il soit possible de distinguer ceux de la période classique des plus récents. C’est que, si le son d’Eloy a évidemment évolué au cours des décennies, chaque album a su conserver suffisamment d’ingrédients du précédent pour conférer au groupe ce style si caractéristique, mais dont l’origine reste en définitive très mystérieuse. Est-ce ce mélange de puissance et d'atmosphère ? La basse de Klaus-Peter Matziol ? Les chœurs féminins ? Le vocoder ? Les dialogues entre la guitare et le clavier ? Même Ra, avec ses pads synthétiques, ses lignes de basse préprogrammées et ses horribles falsetto, « sonne » Eloy. Frank Bornemann doit avoir conscience de tous ces ingrédients, car un seul disque à ce jour les cumule tous : le dernier. C’est sans doute cette fidélité à un son qui explique en retour la fidélité de ses fans.


Eloy, une exception sur la scène progressive ?


Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Michael Gerlach enfin visible derrière Frank Bornemann
A ce titre, le concert fait prendre conscience de la singularité d’Eloy sur la scène progressive. Le passage aux années 80 a souvent été considéré comme fatal aux formations art rock de la décennie précédente. On dit souvent que Pink Floyd et Roger Waters ont signé avec The Wall ce qui restera le plus gros succès du rock progressif, mais aussi le chant du cygne du genre, avant d’être emportés par les querelles intestines entre Waters et Gilmour. Certains groupes disparaissent ou retombent dans l’anonymat, balayés par la vague punk, puis la vague pop. D’autres ne survivent précisément qu’en se convertissant aux nouvelles modes. Genesis, avec Abacab (1981), et Yes, avec 90125 (1983), embrassent définitivement le mainstream. Leur succès entraîne rapidement les autres à les imiter. En 1986, la reformation de Pink Floyd se fonde sur les mêmes bases, avec le même succès. Même le folk-rock de Jethro Tull ne résiste pas aux sirènes de la nouveauté sur Under Wraps (1984). Ce mouvement de fond touche toute l’Europe, Machiavel en Belgique, Goblin en Italie. Pour avoir entraîné Genesis et Yes dans la « trahison », Phil Collins et Trevor Rabin deviennent rapidement les têtes de Turc des fans de la première heure. Pourtant, les chiffres de vente ne leur donnent-ils pas raison ? Si le succès est un objectif légitime, comment leur reprocher d’avoir mené leurs groupes respectifs jusqu’au sommet ? En revanche, si on considère ces deux formations dans la perspective de leur influence dans l’histoire du rock, alors il est bien évident qu’on préfèrera toujours citer Selling England by the Pound plutôt qu’Abacab, Close to the Edge plutôt que 90125. C’est en cela que se distingue Eloy. Au début des années 80, entre ces géants qui sont passés à autre chose et les vieilles gloires comme King Crimson ou Camel qui, au contraire, perdent leurs fans, Frank Bornemann et ses amis parviennent toujours à placer régulièrement leurs disques dans les charts, sans avoir rien trahi de leur style.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - The Apocalypse
Matze et Alexandra Seubert
C’est pourquoi Follow the Light, extrait de Metromania (1984), s’insère si harmonieusement dans le programme, au milieu des classiques des années 70. Il s’agit même de l’un des points culminants du concert, où Frank démontre qu’il n’a rien perdu de sa puissance vocale. Comment a-t-il fait pour garder sa voix inchangée depuis Power and the Passion ? Utilise-t-il des filtres ou des trucages ? Se livre-t-il à un entraînement intensif ? « Mais non ! C’est bien ma voix, assure-t-il. Si elle n’a pas évolué, c’est justement parce que je la sollicite si peu ». Alors que Matze, dont on croirait ce soir qu’il vient juste de sortir du bureau pour participer au concert, reste un bassiste très technique, Frank effleure sa guitare à l’émotion. Il a peu pratiqué ces dernières années. De-ci de-là, on le devine parfois insatisfait de son jeu, notamment lors du dialogue entre la guitare et la voix d’Alexandra Seubert sur The Apocalypse. Notre musicien n’en exécute pas moins à la perfection le superbe solo du dernier morceau, The Bells of Notre Dame, avant de revenir clôturer le spectacle, dans une atmosphère plus intimiste, sur les quelques mesures de Thoughts, l’ultime piste de l’ultime album.

Eloy à Cologne, 23 janvier 2013 - Thoughts
Frank Bornemann, bien entouré
Un tel perfectionnisme, une telle générosité laissent augurer de grands moments en France, lorsque l’opéra-rock autour de Jeanne d’Arc sera enfin achevé. Mais pour l’heure, on ne peut s’empêcher de craindre d’avoir assisté pour la dernière fois, peut-être, à un concert de ce groupe fabuleux qu’est et restera Eloy.

Setlist : Namasté. – Child Migration. – Paralysed Civilization. – Mysterious Monolith. – Age of Insanity. – The Apocalypse. – Silhouette. – Poseidon's Creation. – Time to Turn. – The Sun-Song. – Horizons. – Illuminations. – Follow the Light. – Awakening Of Consciousness. – The Tides Return Forever. – Ro Setau. – Mystery. – [Rappels] Decay of Logos. – Atlantis' Agony at June 5th -8498, 13 p.m. Gregorian Earthtime. – The Bells of Notre Dame. – Thoughts.