Né en 1957 à Philadelphie, Tim Story fait partie de ces artistes inclassables, à mi-chemin entre la musique expérimentale, la musique électronique et l’avant-garde. Si en solo, son répertoire s’ancre principalement dans l’ambient music, Story révèle un tout autre visage en collaboration. Partenaire régulier du pionnier allemand Hans Joachim Roedelius, il participe régulièrement à son festival, More Ohr Less, organisé à Lunz am See en Autriche. Cette année, les deux hommes se retrouvaient à nouveau sur scène pour une réinterprétation d’un de leurs premiers disques, Lunz, paru en 2002. Tim Story en profitait pour dévoiler son actualité : la sortie de Lazy Arc, un nouvel album très attendu avec Roedelius, mais aussi celle de Snowghost Pieces, sa toute première collaboration avec l’autre facette de Cluster, Dieter Moebius.
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| Tim Story à Lunz am See, lors de la 11e édition du festival Mohr Ohr Less, 2 août 2014 |
Lunz am
See, le 1er août 2014
Puisque nous sommes
ici, à Lunz am See à l’occasion du festival More Ohr Less, commençons par
évoquer Hans Joachim Roedelius et votre rencontre.
Tim Story – Nous
nous connaissons depuis très longtemps : 1983 ! A cette époque, je
venais de publier deux disques en Europe sur un petit label norvégien, Uniton
Records, et deux autres au Japon. Cette année-là, j’ai pensé que je pourrais
quitter mon job et voyager trois mois en Europe, rien que pour faire de la
musique. J’avais déjà écrit à Joachim. Je crois même que je lui avais envoyé
certains de mes morceaux, parce que j’étais déjà un grand fan de cette scène
expérimentale et électronique allemande, surtout Can et Cluster, mais aussi Joachim
en solo, notamment son disque Selbstportrait
[1979]. Je crois que je me sentais lié à lui d’une certaine manière. J’étais
tout jeune, la petite vingtaine. J’ai dû mentionner mon désir de visiter l’Europe ;
il m’a carrément proposé de venir le voir. J’ai passé du temps dans sa famille.
Sa fille Rosa n’avait alors que sept ans. A présent, je fais un peu partie de
la tribu.
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| Tim Story & Hans Joachim Roedelius live @ More Ohr Less 2014 |
TS – Comme
Joachim, je suis un autodidacte. Mais je ne suis pas un performeur comme lui ou
un improvisateur. J’aime composer, j’aime fabriquer la musique. Mais je n’ai
pas de formation technique. Je n’ai jamais fréquenté d’école de musique. Simplement,
j’ai toujours aimé le son, la technologie, les synthés. Quand j’ai commencé, on
avait encore des magnétophones 4 pistes. Mais quand j’affirme que je suis
autodidacte, je dois aussitôt préciser que ça ne rend pas les choses
nécessairement plus faciles. D’un côté, on est libre parce qu’on n’a pas à
penser en termes techniques, à respecter des règles qu’on ne connaît pas de
toute manière, comme l’harmonie ou tel accord qui ne va pas avec tel autre, etc.
Mais d’un autre côté, le manque de bases limite les possibilités. Pour dire
cela, je me fonde sur la comparaison avec mon frère aîné. Nos parents n’ont
jamais été artistes professionnels, mais ils aimaient la musique et nous
faisaient écouter les classiques. A cinq ans, j’ai découvert Le Sacre du printemps de Stravinsky. Ma mère
était pianiste, elle jouait Debussy. Il y a toujours eu de la musique à la
maison. Mon frère, lui, a étudié très sérieusement, fréquenté une école de
musique, composé pour des fanfares. Moi, j’étais plutôt timide, je passais du
temps dans la cave à enregistrer des morceaux électroniques. Un jour, il a
écouté et m’a dit qu’il n’aurait jamais imaginé assembler des sons de cette
manière. Il a puisé sa force dans sa connaissance musicale, j’ai puisé la
mienne dans l’ignorance des règles et des attentes qui s’y rattachent. Si on
suit les règles, un certain accord en commande un autre et ainsi de suite,
jusqu’au moment où on converge fatalement vers une seule et unique direction.
De mon côté, j’étais libre de développer ce que je voulais.
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| Story / Roedelius – Lunz (2002) |
TS – Je commence
bien sûr par improviser, mais je retravaille beaucoup, jusqu’à aboutir à une
composition ciselée. D’ordinaire, je pars de quelque chose qui m’intéresse, une
succession d’accords, un rythme prometteur. A partir de là, je commence à
imaginer les autres parties, les autres instruments. Sur Lunz, j’ai procédé exactement comme ça. A chaque mélodie de piano
de Joachim, j’ai proposé un contrepoint.
Comme beaucoup
d’autres musiciens de musique expérimentale ou électronique, tu multiplies les
collaborations. Pour quel motif ?
TS – Les
collaborations me permettent d’explorer des registres qui me resteraient
inaccessibles en solo. Récemment, je me suis embarqué dans une combinaison qui mêle
instruments électroniques et orchestraux : piano, violoncelle, hautbois. Une
sorte de musique pour chambre noire, très mélancolique. J’aime en particulier
travailler avec Joachim. Il nous arrive d’échanger des fichiers, mais le plus
souvent, nous nous retrouvons dans le même studio, comme pour le nouvel album, Lazy Arc, qui est sorti hier. Nous avons
travaillé ensemble dans mon studio aux Etats-Unis, mais aussi à Lunz. Il y a deux ou trois semaines,
j’ai aussi publié un disque chez Bureau B avec son ancien compère de Cluster, Dieter
Moebius : Snowghost Pieces. Auparavant,
chacun de nous avait déjà un peu participé au travail de l’autre. J’avais contribué
à son disque Blotch [2010] sur un
morceau. Cette fois, il s’agit de notre première véritable collaboration.
Ce doit être plus
bruyant qu’avec Roedelius !
TS – Oui, oui,
beaucoup, et très rythmé aussi. J’aimerais beaucoup entendre ton opinion. C’est
une musique très chargée, dense, bruyante, mais pas chaotique. Assez ordonnée,
finalement. Pour te donner une idée, nous avons inséré de nombreuses boucles à
partir de sources très étranges, comme le clic d’un appareil photo, des portes
qui claquent ou des chaises qui tombent, transformés en rythmes. Dieter a
affecté au bruit d’une balle un effet de zip assez saisissant. En général, les
boucles sont rares dans mon travail. Mais Snowghost
Pieces en est le dernier exemple.
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| Moebius / Story / Leidecker – Snowghost Stories (2014) |
TS – « Musique
concrète », oui. Nous autres, anglophones, utilisons aussi le terme
français. Notre troisième larron est Jon Leidecker, qui a notamment collaboré
avec Matmos et Negativland. Jon est un artiste de collages qui vient de San
Francisco. Pour lui, transformer des sons naturels en musique est une façon
habituelle de travailler. Quelques-uns des comptes-rendus du disque déjà parus
évoquent une ambiance d’usine à jouets. C’est vrai que nous avons multiplié les
sons amusants. En revanche, nous les avons intégrés à un ensemble plus ordonné
qu’il n’y paraît. Ce n’est pas que du bruit au hasard.
Tu disais aimer la
technologie. Quels outils utilises-tu ?
TS – Je suis un
grand usager de l’informatique, mais beaucoup moins pour composer que pour
manipuler et modifier le son. Je ne séquence pas. En revanche, je fais beaucoup
de processing. Pour le reste, je
travaille toujours un peu à l’ancienne. Pro Tools me sert de station
d’enregistrement. En concert, j’utilise le logiciel Atmosphere, de
Spectrasonics. Demain, tu entendras beaucoup de sons développés à l’aide cet
outil. Mais à la maison, je préfère combiner le software et le hardware.
J’associe par exemple le logiciel Omnisphere [le successeur d’Atmosphere] à mon
Kurzweil K2600, à mon MemoryMoog ou à des synthés analogiques. J’aime
par-dessus tout les plugins dans ProTools. Je les utilise énormément pour
former et déformer le son. J’aime prendre des sons acoustiques, comme le
violoncelle, et leur faire subir toutes sortes d’altérations électroniques,
parfois très légères, si bien qu’ils conservent la respiration et la vie de
l’instrument joué par l’être humain, mais acquièrent en plus ce feeling presque
extraterrestre.
Dans la mesure où un
musicien électronique travaille souvent par superposition de calques difficiles
à reproduire quand il est seul sur scène, sauf à jouer presque tout en playback,
je me suis souvent demandé s’il prenait réellement plaisir à ce type de
performance.
TS – Non, ce
n’est pas marrant ! Pas du tout ! Je crois qu’il faut vraiment repartir
de cette distinction entre performeurs et compositeurs. Parfois, les deux se
retrouvent dans la même personne. Je me situe plutôt du côté des seconds. J’aime
créer, transformer, remanier, tordre les sons. Je suis clairement moins à
l’aise dans la performance. Comme tu le disais, tu ne peux pas tout faire, tout
seul. Demain, lors de notre concert avec Joachim, nous jouerons tous les deux
en direct, lui au piano et moi au synthé, sans piste de playback, précisément
pour la raison que tu invoques. Nous souhaitons jouer live même si le résultat paraîtra
en conséquence plus simple, moins riche. La dance
music, c’est un peu ça : un son énorme et un type qui joue avec un
doigt assis dans un fauteuil, sans qu’il soit possible de savoir s’il joue
vraiment quoi que ce soit, si tout est préenregistré ou s’il se contente de
manipuler un simple et unique filtre. Je trouve ça très frustrant, alors que le
travail en studio autorise tant de possibilités. On peut construire des choses extrêmement
sophistiquées. En concert, c’est plus dur. Spécialement pour quelqu’un comme
moi qui ne joue pas souvent, parce qu’il faut inventer tout sur scène en direct.
Mon unique show en solo est visible sur Youtube [Tim Story était
invité à participer à l’AMBIcon 2013 aux côtés de Steve Roach et Robert Rich,
notamment], soit une heure complète de musique un peu spacey des années 80. On peut m’y voir très affairé.
Tu viens d’utiliser
le qualificatif spacey pour désigner
ta musique. Or tu n’ignores pas que les journalistes adorent les genres et les
classifications. Ambient, space music, krautrock : où te situes-tu par rapport à ces notions ?
TS – Quand mes premiers
disques sont sortis, ils se sont retrouvés un peu partout, aussi bien dans les
bacs « électronique » qu’« avant-garde » ou « jazz »,
et même « classique ». Comme cette musique n’avait pas de nom, les journalistes
ont bien dû en inventer un, ce qui est une situation géniale, très gratifiante
pour un musicien. Mais quand j’ai commencé à explorer les atmosphères plus
calmes de l’ambient, j’ai aussitôt
atterri dans la catégorie new age, qui
constitue à mes yeux une véritable poubelle conceptuelle. Ça m’a d’autant moins
plu que je me fais un devoir de composer des morceaux courts et bien bâtis. Des
petits jams ou des miniatures classiques, pour ainsi dire. Alors se retrouver associé
à ce genre insensé, là, non ! Ça m’énerve. Je me retrouve plus dans le
concept d’ambient, que je perçois
comme plus neutre. Quant au krautrock : j’ai souvent entendu Joachim et
Dieter en interview dire qu’ils ne se sentaient pas du tout concernés par cette
étiquette, mais bon, puisqu’on la leur collait, pourquoi pas ? Certains
des comptes-rendus de Snowghost Pieces
dont je parlais invoquent précisément cette notion de krautrock. Oui, il y a ce
groove, oui il y a cette ambiance. C’est probablement une étiquette commode
pour comprendre de quoi on parle, mais je ne pense jamais à ça quand je
compose. Je ne me dis jamais : « Tiens ! Aujourd’hui, je vais
faire un morceau ambient, ou un truc krautrock ».
TS – Toutes
sortes de choses : Miles Davis, du jazz, Debussy, Can, Cluster, Stereolabs,
de la musique pop, la musique du Bulgarian Women’s Choir, Mahavishnu Orchestra,
Roxy Music.
T’intéresses-tu aussi
à des artistes proches de ton propre univers ?
TS – Ça arrive. J’ai
toujours apprécié la musique électronique et les gens qui y excellent, quelle
que soit leur génération. Par exemple Oneohtrix Point Never ou Boards of Canada.
Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs venus à la musique électronique parce
qu’ils aimaient Joachim. Cluster exerce une grosse influence sur cette jeune
génération. C’est très bien. A l’inverse, beaucoup de musiciens de mon époque
ont progressivement dérivé vers une musique plus new age, plus mollassonne, alors que de mon côté, j’ai l’impression
de devenir de plus en plus bruyant !
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| Tim Story et Hans Joachim Roedelius pendant le soundcheck, More Ohr Less Festival 2014, Lunz am See |


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