Geschenk des Augenblicks –
Gift of the Moment. Tel est le titre qu’Hans-Joachim
Roedelius a choisi pour l’un de ses disques dans les années 80. Quand il m’a
indiqué vouloir en faire le thème de son prochain festival More Ohr Less, nous
nous sommes demandé comment l’expression pourrait être traduite en français.
Rien de mieux que « Cadeau du moment » ne nous est venu à l’esprit.
« Cadeau du moment », « Cadeau du moment présent » ou
encore, plus amusant, « Présent du présent » font l’affaire, à
condition de saisir qu’il ne s’agit pas de partir à la recherche d’un
quelconque « Cadeau du jour » comme il existe des « plats du
jour », mais bien de comprendre le moment présent lui-même comme cadeau. Voici
les réflexions que ce thème m’a inspirées et que Hans-Joachim Roedelius m’a
permis de partager avec les festivaliers.
Baden (Autriche), le 11 juin 2017
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| Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984) |
L’expression
Geschenk
des Augenblicks (cadeau de l’instant) entretient un rapport étroit avec une
autre expression plus ancienne, qui nous vient du poète Horace et que nous
connaissons tous :
Carpe diem.
Carpe diem, quam minimum credula postero.
« Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain. » De nos jours, nous
aurions plutôt tendance à interpréter l’expression comme suit :
« Jouis du moment présent, sans te soucier du lendemain ». Traduite
ainsi, elle sonne comme un manifeste à la fois hédoniste et individualiste. Il
s’agit d’éviter le stress, les soucis, la douleur, et donc aussi les relations
un peu trop compliquées. Que nous conseille ce manifeste ? La vie est
courte. Saisissez la moindre opportunité et tirez-en le meilleur parti. Réalisez
vos propres désirs, et non ceux que les autres ont prévu pour vous. Ne vous
laissez pas détourner de vos rêves par les convenances, par votre père, par le
qu’en-dira-t-on. Au bout du compte, nous finissons par entendre « Fais ce
que tu veux et ne te sens responsable de rien ».
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| Hans-Joachim Roedelius dans les rues de Baden |
Or, si nous y prêtons attention, nous constatons que les
gourous de la société de consommation et les firmes multinationales ne nous
disent rien d’autre. « Etre soi-même » (Yves Rocher), « Do
it », ordonne Nike, « Ton parfum, tes règles du jeu », clame
Hugo Boss. L’abondance qu’ils nous offrent est un excellent moyen d’atteindre
le confort. Sans aucun doute. Mais dans ces conditions, comment le mot
« jouir » ne deviendrait-il pas un synonyme de
« consommer » ? Est-ce vraiment ce à quoi Horace nous
invitait ?
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| Harald Blüchel & Roedelius |
Plus qu’une invitation à la jouissance,
Carpe diem est une invitation à la sagesse, à apprécier ce qui se
trouve ici, maintenant, sous nos yeux. « Le sage est celui qui parvient à
habiter le présent » et qui ne s’imagine pas « que tout ira mieux
quand [il] aura changé de ceci ou cela, de chaussures, de coiffure, d’amis, de
mari, de femme, de maison » (Luc Ferry). Le
Carpe diem ne saurait être plus étranger à nos mots d’ordre
consuméristes contemporains. Horace n’écrit pas dans une perspective
individualiste qui n’existait pas à l’époque. Il ne faut donc pas s’étonner
qu’un point de vue individualiste demeure incapable d’interpréter la locution
horatienne autrement que comme l’une de ces maximes contemporaines de coaching
ou de développement personnel. Le consumérisme qui les sous-tend est bien
obligé de nous persuader que tout va mal et que tout ira mieux demain. A
condition d’acheter ses produits, de recourir à ses services. L’objectif est
tout aussi noble : c’est le bonheur. Mais il repose ici sur le postulat
que le bonheur est d’abord quelque chose qui se produit. Or Horace ne nous invite
pas à produire, mais à cueillir : il s’agit d’apprécier quelque chose qui
est déjà là.
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| La pleine lune au-dessus de Baden, More Ohr Less 2017 |
Il a fallu attendre la modernité pour que cette perspective individualiste
s’impose, et avec elle toutes les tentatives d’accomplissement du paradis sur
terre. L’individualisme n’a que faire des joies simples. Pourquoi devrais-je
m’en contenter si mon voisin possède plus que moi ?
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| MOL Brainstorming Orchestra |
La perspective individualiste oublie pourtant que l’être
humain, l’être vivant, même, est celui qui tisse des liens. Nous ne sommes pas
des individus, nous sommes des personnes. L’individu est isolé, la personne est
liée. La modernité a bien essayé, et avec un certain succès, de faire de nous
les simples rouages d’une machinerie productiviste. C’est cela un
individu : un rouage destiné à remplir une certaine fonction et, à ce
titre, remplaçable. En tant que personnes, nous n’avons pas des fonctions mais
des rôles, parce que nous sommes liés à telle personne plutôt que telle autre. C’est
bien à ce titre que nous sommes irremplaçables. L’exemple le plus
évident : les parents pour leurs propres enfants. La personne est plus
grande que l’individu : elle est l’individu, plus ce réseau invisible de
liens qu’elle tisse autour d’elle. L’individu, lui, se réduit à son enveloppe
charnelle.
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| Klaus Becker |
Or, selon que nous nous sentons individu ou personne, nous
n’allons pas « jouir du moment présent » de la même manière. Si mon
existence se réduit à ma vie biologique, alors je ne peux profiter de rien si
je suis handicapé, trop faible ou simplement trop âgé. L’hédonisme est refusé
aux impotents. La jouissance est interdite aux impuissants. C’est peut-être ce
qui explique notre obsession de la performance, notre quête de la jeunesse
éternelle. Car la vie biologique est tout ce qui nous reste si nous n’avons
plus de liens. A l’inverse,
Carpe diem
s’adresse à des personnes. Parce que l’homme tisse des liens, il est aussi
l’être capable d’amour. L’amour est un élan qui me pousse vers l’autre, où
l’autre, dans toute son imperfection d’être réel, peut ne pas correspondre à mon
idéal. Dans cette perspective, l’amour n’est qu’un cas particulier de l’
amor fati, de cet amour de notre sort
auquel Horace nous invite. Or cette faculté ne dépend pas de notre état
physique. Elle me permet de profiter du monde tel qu’il est, c’est-à-dire tel
que je suis moi aussi. Même si je suis vieux, même si je suis impotent.
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| Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2017 |
Tout ceci n’a de sens que si nous acceptons qu’il y a
effectivement une part de bien en ce monde, en dépit des injustices qui nous
révoltent et des drames qui nous affligent. Mais d’où vient ce bien ? Pour
un croyant, la réponse est évidente : C’est un cadeau. Un chrétien
dirait : un don de dieu. Qu’en est-il si nous ne sommes pas
croyants ? Alors la réponse n’est pas aussi évidente. Alors il nous
revient, à nous autres les humains, de décider qu’il existe quelque chose comme
« le bien ». Mais cette décision a quelque chose d’arbitraire, de mal
fondé. Nous sommes libres, nous pourrions penser autrement. Et de fait, rien ne
nous garantit que l’homme, laissé à son autonomie, dans l’immanence, choisira
le bien :
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| Symposium Geschenk des Augenblicks |
« Nous n'avons absolument pas besoin d'une
transcendance pour inventer les règles du jeu qui vont nous permettre de ne pas
nous entr'égorger, nous entre-voler, nous entre-cocufier (…). En revanche, nous
en avons besoin, peut être même d'une manière urgente, pour expliquer, non pas
les règles de la coexistence, mais les raisons de l'existence. Considérons-nous
que la vie est suffisamment bonne pour qu'on ait le droit d'y appeler d'autres,
à qui on ne peut évidemment pas demander leur avis ? Certains auteurs, qui se
déclarent [pourtant] hédonistes, disent très clairement
qu'il ne faut pas faire d’enfants parce que la
vie n'est pas si rose. » (Rémi Brague)
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| DJ Michael Rosen |
Ces gens-là ne pourraient être plus éloignés de l’esprit du
Carpe diem. Pour eux, le présent n’est
pas un cadeau, c’est une malédiction, un poison. Seul l’avenir compte. Inversement,
considérer le présent comme un cadeau ne conduit nullement à l’indifférence
envers l’avenir. Au contraire, ce n’est que si le présent est un cadeau qu’on
peut envisager d’y introduire de nouveaux êtres humains. Tant il est vrai qu’il
n’existe aucune marque plus profonde de confiance en l’avenir que le fait de
mettre au monde des enfants.
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| Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 |