Pour leur 11e saison,
Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, irremplaçables fondateurs du festival Electronic
Circus, avaient prévu deux têtes d’affiche : la légende Harald Grosskopf
et l’infatigable Thorsten Quaeschning, qui incarne à lui seul la scène Berlin
School depuis qu’il a pris la tête de Tangerine Dream. Une formation espagnole,
Audiometria, et une irlandaise, Tiny Magnetic Pets, assuraient la première
partie.
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| Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 |
Detmold, le 29 septembre 2019
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| Tiny Magnetic Pets |
Je ne savais rien d’Audiometria, la formation invitée à ouvrir
cette 11e édition de l’Electronic Circus. Je n’en sais toujours pas plus,
puisque, retardé par le trafic sur les autoroutes allemandes, j’ai intégralement
manqué leur prestation. Heureusement, comme le festival lui-même avait du
retard, j’étais là à temps pour découvrir les Dublinois de Tiny Magnetic Pets,
un groupe actif depuis 2010. Je n’ai pas été séduit par l’électro-pop dansante
de Paula Gilmer (chant), Seán Quinn (synthés) et Eugene Somer (percussions et séquenceur).
Le trio explore un filon si saturé, que seules des chansons vraiment extraordinaires
permettraient de se démarquer et d’emporter l’adhésion. Mais aucun titre ne
surnage vraiment. Le groupe a pourtant joué l’un des deux morceaux coréalisés
avec Wolfgang Flür (ex-Kraftwerk) sur leur dernier album,
Deluxe/Debris (2017). Mais il faut croire qu’un
featuring prestigieux n’y change rien. L’identité
visuelle rétro à base de Space Invaders, d’art soviétique, d’imagerie eighties et,
bien sûr, de synthés analogiques-comme-on-n’en-fait-plus, montre elle-même ses
limites. C’est un segment également exploité jusqu’à la corde.
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| Harald Grosskopf |
Harald Grosskopf est l’un des personnages les plus
attachants, et les plus intéressants, de cette immense scène allemande dont il
est l’un des pionniers ; il fut dans tous les bons coups dans les années
70 (Wallenstein, Schulze, Ashra, YOU : ça fait beaucoup !). Très occupé
par divers projets parallèles, il donnait ici à voir l’un de ses rares concerts
en solo. Pour ma part, c’est la première fois que je le vois derrière des
synthés plutôt que derrière sa batterie. Il est toujours le batteur d’Ashra au
côté de Manuel Göttsching. Mais depuis l’année dernière, il est très occupé par
son projet commun avec l’ancien de Kraftwerk Eberhard Kranemann,
Krautwerk. L’engouement pour cette scène
est telle que les deux hommes ont été invités, en mai dernier, à jouer à
Shenzhen, en Chine, dans le cadre du Tomorrow Festival.
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| Harald Grosskopf + Andreas Kolinski live @ Electronic Circus 2018 |
Harald célèbrera bientôt les 40 ans de son album référence,
Synthesist, paru en 1980. Il semble qu’il
n’ait pas voulu attendre jusque là pour publier
Synthesist Reloaded, un album de remixes qui témoigne de son
immense influence sur les musiciens électroniques plus jeunes. L’album a été
réalisé en collaboration avec un jeune (né en 1964 tout de même) musicien et
ingénieur du son, Andreas Kolinski. Ce dernier l’avait déjà aidé sur l’album,
Naherholung, dont nous avions parlé lors
de notre interview il y a deux ans.
Tous deux ont l’occasion de parler en public de leur
collaboration, puisque, depuis l’édition 2017, le festival organise de petites
interviews publiques des musiciens en tête d’affiche. Thorsten Quaeschning et
Harald Grosskopf prennent donc place tour à tour à côté d’Ecki Stieg, l’animateur
de l’émission Grenzwellen sur Radio Hannovre, grand spécialiste de l’exercice. Harald
Grosskopf, avec humilité, n’hésite pas à exposer tout ce qu’il a appris musicalement
auprès de son cadet, et en retour, s’étonne presque du respect qu’Andreas lui
témoigne, à lui qui « ne connaît rien à la musique ». Andreas Kolinski
explique pourquoi : « Harald, la musique, il la sent ».
Le concert débute par quelques mots d’Harald en hommage à
Udo Hanten, disparu il y a quelques semaines et avec lequel il avait collaboré
au sein de YOU. Il n’oublie pas de rappeler également la mémoire de
Klaus-Hoffmann-Hoock, avant de débuter son set par un morceau inédit, un
work in progress qui n’a pas encore de
nom : rythmé, entêtant, mais très porté sur l’atonalité, un peu comme les
derniers morceaux de Manuel Göttsching. Suit une nouvelle version de son titre le
plus célèbre,
So Weit, so Gut, ouverture
de
Synthesist et générique, pendant
de nombreuses années, de l’émission
Schwingungen
de Winfrid Trenkler. J’ai surtout été impressionné par le troisième morceau,
que je n’ai pas réussi à identifier : longue introduction faite de nappes
assez inquiétantes, suivie d’une excellente séquence autour de laquelle Harald
donne son meilleur aux percussions.
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| Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars |
Je suis presque sûr que Thorsten Quaeschning n’avait plus
rien publié avec Picture Palace music depuis
Remnants en 2013, tant la gestion de la succession de Tangerine
Dream l’accapare. Ecki Stieg lui a même demandé s’il trouvait encore le temps
de dormir. Mais il est de retour cette année avec une nouvelle bande originale,
cette fois d’un film américain. Une fiction américaine ! Les Allemands
prennent très au sérieux la reconnaissance de l’un des leurs aux Etats-Unis,
comme en témoigne l’interview avec Ecki. Le film s’appelle
[Cargo], c’est le premier long métrage d’un certain James Dylan et
ça raconte l’histoire d’un type qui se réveille dans un container à côté d’un
téléphone portable et qui n’a que 24 heures pour réunir une rançon de 10
millions de dollars. La BO
est sortie en CD et en vinyle.
Thorsten Quaeschning est un artiste étonnant. On ne sait
jamais à quoi s’attendre avec lui. J’avais un peu peur, car ma dernière expérience
de Picture Palace music au planétarium de Bochum avait été éprouvante : un
mur de son inaudible, joué beaucoup trop fort, dans lequel l’auditeur ne
pouvait jamais pénétrer. En outre, Picture Palace music a toujours eu une
identité musicale hésitante. Les fréquents changements de personnel n’y ont pas
peu contribué. Cette fois, Thorsten Quaeschning s’est entouré de sept musiciens :
un batteur, un guitariste, un second clavier, une violoncelliste et trois
violonistes, dont Hoshiko Yamane, sa complice de Tangerine Dream.
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| Thorsten Quaeschning |
A l’origine, Picture Palace music s’était fait une
spécialité d’accompagner en live la projection des classiques allemands du
cinéma muet. C’est un peu au même genre de spectacle que nous assistons. Le
film est projeté intégralement à l’écran, mais sans la bande-son, comme un muet !
Autrement dit, si nous avons vu
[Cargo], nous
ne l’avons pas entendu. A la place, nous avons écouté Thorsten et sa bande
rejouer la bande originale synchronisée. Disons le d’emblée : le show ne m’a
pas donné envie de voir le film mais je recommande sans hésiter la bande
originale. Depuis qu’il travaille avec Ulrich Schnauss (aussi bien au sein de
Tangerine Dream qu’à l’occasion de leur très bon album
Synthwaves), Thorsten Quaeschning semble moins réticent à revisiter
le son TD du temps de la splendeur. Les cordes, qui interviennent tard, m’ont même
fait penser à l’ouverture de
Zeit. Son
léché, intensité dramatique à son comble, séquences grandioses à la Chris Franke (comme sur le
titre
Wanderbaustelle) : tous
les ingrédients sont là pour séduire les fans de toujours et conquérir un
nouveau public.

Encore faut-il que celui-ci se montre. Harald Grosskopf n’a
pas pu s’empêcher de remarquer que le public semble plus clairsemé d’année en
année, de même que les crânes des visiteurs. J’avais déjà émis des doutes sur
la stratégie de Frank Gerber de programmer des groupes dance/pop dans l’espoir
d’attirer un nouveau public. Or ce que j’avais soupçonné se produit. L’Electronic
Circus offre bien un nouveau public à ces groupes, mais le public habituel de
ces derniers, lui, ne vient pas et, du coup, ne s’ouvre pas à la scène qu’Electronic
Circus prétend promouvoir. « Si nous ne programmons que les vieux groupes
ou de la Berlin School,
disait en substance Frank, le festival mourra ». Peut-être, mais tout
dépend du motif qui a présidé en premier lieu à la fondation du festival :
s’agit-il d’organiser un festival quel qu'il soit, ou s’agit-il de promouvoir un certain genre de musique électronique,
celui qui fut inventé par Tangerine Dream, Kraftwerk et cie ? Dans le second cas,
pourquoi programmer de la pop ? Dans le premier, pourquoi ne pas
franchement programmer
que de la pop ?
Le succès financier du festival serait peut-être assuré, mais dans ce cas, ce ne serait qu'un festival pop de plus. Si le public semble vieillissant en Allemagne,
ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde. C’est, du moins, l’expérience d’Harald
Grosskopf. Lors de son concert en Chine, le public n’avait pas plus de 25 ans
de moyenne d’âge. « On n’est jamais prophète en son pays »
résume-t-il, fataliste. Ailleurs, ces gens sont absolument dans le coup ! Alors
pourquoi pas en Europe ?
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| Frank Gerber, Hans-Hermann Hess |
Et si ce n’était qu’un problème d’image ? Les
festivals, les labels, les artistes, y sont tous plus ou moins pour quelque
chose. Je vous invite à visiter les sites Internet (Cue Records, Groove), à
considérer les supports de com’ (affiches des festivals, flyers, logos, couvertures
de disques) : l’ imagerie « planètes et astronautes » ou « zen
et relaxation », les choix esthétiques peu attrayants, le côté Jean-Michel
Jarre champêtre : rien de tout cela n’est de nature à attirer un public
plus jeune, alors que, de toute évidence, ce public existe, n’attend qu’une
chose et ne le sait pas encore : qu’on lui colle un casque sur les
oreilles avec
Rubycon à plein volume !