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dimanche 30 septembre 2018

Electronic Circus 2018 avec Harald Grosskopf et Picture Palace music


Pour leur 11e saison, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, irremplaçables fondateurs du festival Electronic Circus, avaient prévu deux têtes d’affiche : la légende Harald Grosskopf et l’infatigable Thorsten Quaeschning, qui incarne à lui seul la scène Berlin School depuis qu’il a pris la tête de Tangerine Dream. Une formation espagnole, Audiometria, et une irlandaise, Tiny Magnetic Pets, assuraient la première partie.


Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018

Detmold, le 29 septembre 2019

Tiny Magnetic Pets live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Tiny Magnetic Pets
Je ne savais rien d’Audiometria, la formation invitée à ouvrir cette 11e édition de l’Electronic Circus. Je n’en sais toujours pas plus, puisque, retardé par le trafic sur les autoroutes allemandes, j’ai intégralement manqué leur prestation. Heureusement, comme le festival lui-même avait du retard, j’étais là à temps pour découvrir les Dublinois de Tiny Magnetic Pets, un groupe actif depuis 2010. Je n’ai pas été séduit par l’électro-pop dansante de Paula Gilmer (chant), Seán Quinn (synthés) et Eugene Somer (percussions et séquenceur). Le trio explore un filon si saturé, que seules des chansons vraiment extraordinaires permettraient de se démarquer et d’emporter l’adhésion. Mais aucun titre ne surnage vraiment. Le groupe a pourtant joué l’un des deux morceaux coréalisés avec Wolfgang Flür (ex-Kraftwerk) sur leur dernier album, Deluxe/Debris (2017). Mais il faut croire qu’un featuring prestigieux n’y change rien. L’identité visuelle rétro à base de Space Invaders, d’art soviétique, d’imagerie eighties et, bien sûr, de synthés analogiques-comme-on-n’en-fait-plus, montre elle-même ses limites. C’est un segment également exploité jusqu’à la corde.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf
Harald Grosskopf est l’un des personnages les plus attachants, et les plus intéressants, de cette immense scène allemande dont il est l’un des pionniers ; il fut dans tous les bons coups dans les années 70 (Wallenstein, Schulze, Ashra, YOU : ça fait beaucoup !). Très occupé par divers projets parallèles, il donnait ici à voir l’un de ses rares concerts en solo. Pour ma part, c’est la première fois que je le vois derrière des synthés plutôt que derrière sa batterie. Il est toujours le batteur d’Ashra au côté de Manuel Göttsching. Mais depuis l’année dernière, il est très occupé par son projet commun avec l’ancien de Kraftwerk Eberhard Kranemann, Krautwerk. L’engouement pour cette scène est telle que les deux hommes ont été invités, en mai dernier, à jouer à Shenzhen, en Chine, dans le cadre du Tomorrow Festival.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf + Andreas Kolinski live @ Electronic Circus 2018
Harald célèbrera bientôt les 40 ans de son album référence, Synthesist, paru en 1980. Il semble qu’il n’ait pas voulu attendre jusque là pour publier Synthesist Reloaded, un album de remixes qui témoigne de son immense influence sur les musiciens électroniques plus jeunes. L’album a été réalisé en collaboration avec un jeune (né en 1964 tout de même) musicien et ingénieur du son, Andreas Kolinski. Ce dernier l’avait déjà aidé sur l’album, Naherholung, dont nous avions parlé lors de notre interview il y a deux ans.

Harald Grosskopf - Synthesist Reloaded (2018) / source : discogs.com
Tous deux ont l’occasion de parler en public de leur collaboration, puisque, depuis l’édition 2017, le festival organise de petites interviews publiques des musiciens en tête d’affiche. Thorsten Quaeschning et Harald Grosskopf prennent donc place tour à tour à côté d’Ecki Stieg, l’animateur de l’émission Grenzwellen sur Radio Hannovre, grand spécialiste de l’exercice. Harald Grosskopf, avec humilité, n’hésite pas à exposer tout ce qu’il a appris musicalement auprès de son cadet, et en retour, s’étonne presque du respect qu’Andreas lui témoigne, à lui qui « ne connaît rien à la musique ». Andreas Kolinski explique pourquoi : « Harald, la musique, il la sent ».

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Le concert débute par quelques mots d’Harald en hommage à Udo Hanten, disparu il y a quelques semaines et avec lequel il avait collaboré au sein de YOU. Il n’oublie pas de rappeler également la mémoire de Klaus-Hoffmann-Hoock, avant de débuter son set par un morceau inédit, un work in progress qui n’a pas encore de nom : rythmé, entêtant, mais très porté sur l’atonalité, un peu comme les derniers morceaux de Manuel Göttsching. Suit une nouvelle version de son titre le plus célèbre, So Weit, so Gut, ouverture de Synthesist et générique, pendant de nombreuses années, de l’émission Schwingungen de Winfrid Trenkler. J’ai surtout été impressionné par le troisième morceau, que je n’ai pas réussi à identifier : longue introduction faite de nappes assez inquiétantes, suivie d’une excellente séquence autour de laquelle Harald donne son meilleur aux percussions.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Je suis presque sûr que Thorsten Quaeschning n’avait plus rien publié avec Picture Palace music depuis Remnants en 2013, tant la gestion de la succession de Tangerine Dream l’accapare. Ecki Stieg lui a même demandé s’il trouvait encore le temps de dormir. Mais il est de retour cette année avec une nouvelle bande originale, cette fois d’un film américain. Une fiction américaine ! Les Allemands prennent très au sérieux la reconnaissance de l’un des leurs aux Etats-Unis, comme en témoigne l’interview avec Ecki. Le film s’appelle [Cargo], c’est le premier long métrage d’un certain James Dylan et ça raconte l’histoire d’un type qui se réveille dans un container à côté d’un téléphone portable et qui n’a que 24 heures pour réunir une rançon de 10 millions de dollars. La BO est sortie en CD et en vinyle.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music Cargo / source : discogs.com
Thorsten Quaeschning est un artiste étonnant. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui. J’avais un peu peur, car ma dernière expérience de Picture Palace music au planétarium de Bochum avait été éprouvante : un mur de son inaudible, joué beaucoup trop fort, dans lequel l’auditeur ne pouvait jamais pénétrer. En outre, Picture Palace music a toujours eu une identité musicale hésitante. Les fréquents changements de personnel n’y ont pas peu contribué. Cette fois, Thorsten Quaeschning s’est entouré de sept musiciens : un batteur, un guitariste, un second clavier, une violoncelliste et trois violonistes, dont Hoshiko Yamane, sa complice de Tangerine Dream.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
A l’origine, Picture Palace music s’était fait une spécialité d’accompagner en live la projection des classiques allemands du cinéma muet. C’est un peu au même genre de spectacle que nous assistons. Le film est projeté intégralement à l’écran, mais sans la bande-son, comme un muet ! Autrement dit, si nous avons vu [Cargo], nous ne l’avons pas entendu. A la place, nous avons écouté Thorsten et sa bande rejouer la bande originale synchronisée. Disons le d’emblée : le show ne m’a pas donné envie de voir le film mais je recommande sans hésiter la bande originale. Depuis qu’il travaille avec Ulrich Schnauss (aussi bien au sein de Tangerine Dream qu’à l’occasion de leur très bon album Synthwaves), Thorsten Quaeschning semble moins réticent à revisiter le son TD du temps de la splendeur. Les cordes, qui interviennent tard, m’ont même fait penser à l’ouverture de Zeit. Son léché, intensité dramatique à son comble, séquences grandioses à la Chris Franke (comme sur le titre Wanderbaustelle) : tous les ingrédients sont là pour séduire les fans de toujours et conquérir un nouveau public.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Encore faut-il que celui-ci se montre. Harald Grosskopf n’a pas pu s’empêcher de remarquer que le public semble plus clairsemé d’année en année, de même que les crânes des visiteurs. J’avais déjà émis des doutes sur la stratégie de Frank Gerber de programmer des groupes dance/pop dans l’espoir d’attirer un nouveau public. Or ce que j’avais soupçonné se produit. L’Electronic Circus offre bien un nouveau public à ces groupes, mais le public habituel de ces derniers, lui, ne vient pas et, du coup, ne s’ouvre pas à la scène qu’Electronic Circus prétend promouvoir. « Si nous ne programmons que les vieux groupes ou de la Berlin School, disait en substance Frank, le festival mourra ». Peut-être, mais tout dépend du motif qui a présidé en premier lieu à la fondation du festival : s’agit-il d’organiser un festival quel qu'il soit, ou s’agit-il de promouvoir un certain genre de musique électronique, celui qui fut inventé par Tangerine Dream, Kraftwerk et cie ? Dans le second cas, pourquoi programmer de la pop ? Dans le premier, pourquoi ne pas franchement programmer que de la pop ? Le succès financier du festival serait peut-être assuré, mais dans ce cas, ce ne serait qu'un festival pop de plus. Si le public semble vieillissant en Allemagne, ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde. C’est, du moins, l’expérience d’Harald Grosskopf. Lors de son concert en Chine, le public n’avait pas plus de 25 ans de moyenne d’âge. « On n’est jamais prophète en son pays » résume-t-il, fataliste. Ailleurs, ces gens sont absolument dans le coup ! Alors pourquoi pas en Europe ?

Frank Gerber, Hans-Hermann Hess @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Frank Gerber, Hans-Hermann Hess
Et si ce n’était qu’un problème d’image ? Les festivals, les labels, les artistes, y sont tous plus ou moins pour quelque chose. Je vous invite à visiter les sites Internet (Cue Records, Groove), à considérer les supports de com’ (affiches des festivals, flyers, logos, couvertures de disques) : l’ imagerie « planètes et astronautes » ou « zen et relaxation », les choix esthétiques peu attrayants, le côté Jean-Michel Jarre champêtre : rien de tout cela n’est de nature à attirer un public plus jeune, alors que, de toute évidence, ce public existe, n’attend qu’une chose et ne le sait pas encore : qu’on lui colle un casque sur les oreilles avec Rubycon à plein volume !