Mind Over Matter et Cosmic
Hoffmann resteront parmi les noms les plus estimés de l'histoire de la musique
électronique. Aux commandes, Klaus
Hoffmann-Hoock, artiste autodidacte originaire de Duisbourg, qui a su
développer un style hybride mêlant guitares, machines et instruments
traditionnels. En plus d’une carrière musicale très riche, Klaus Hoffmann-Hoock
collectionne toutes sortes d’appareils vintage, comme le mellotron (l’ancêtre
des samplers), dont il est devenu l’un des plus grands spécialistes mondiaux. Il
est ainsi à l’origine du Memotron, version numérique de son glorieux aîné, que
pratiquent aujourd’hui des musiciens aussi différents que Jarre, Deep Purple,
Rick Wakeman, Justice ou Noel Gallagher. Rencontre à Oirschot, lors du E-Live
Festival organisé par Ron Boots.
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| Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013 |
Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013
Comment as-tu découvert
la musique électronique ?
Klaus Hoffmann-Hoock
– Dans les années 60, l’Allemagne était submergée par les groupes
anglo-saxons. Quand un jeune voulait faire de la musique, ou bien il apprenait
le piano, ou bien il tentait d’imiter les Beatles. Mais au début des années 70,
nous avons connu le raz-de-marée du space rock planant, lié à l’apparition des
premiers synthétiseurs. En 1969, j’ai fondé mon premier groupe, puis j’ai joué
de la guitare dans une formation qui s’appelait Impuls et qui suivait cette
direction. Nous assurions la première partie de groupes comme Nektar ou UFO,
qui utilisaient des instruments comme le mellotron ou le minimoog. A l’époque,
c’était à la mode. Emerson Lake & Palmer avait popularisé le minimoog.
Quant au mellotron, on l’entend déjà dans certains titres des Beatles, chez
Pink Floyd, mais surtout chez Genesis et évidemment sur cette chanson des Moody
Blues [Nights in White Satin]. C’est
justement lors d’un concert de Genesis que j’ai découvert le son si
extraordinaire de cet instrument. J’ai aussitôt voulu en acheter un à mon tour.
Le prix m’a immédiatement dissuadé. C’était si cher que seuls les artistes poids
lourds pouvaient s’offrir ce type d’appareil. J’ai attendu 1973 avant
d’acquérir mon premier minimoog. Puis j’ai récupéré d’occasion le mellotron de
Klaus Schulze, qui ne s’en servait plus. Ce n’est qu’à ce moment, vers 1974-1975, que j’ai découvert la musique
purement électronique, avec Tangerine Dream et Klaus Schulze.
Tu es devenu un grand
amateur de synthétiseurs vintage. Pourtant, contrairement à d’autres musiciens subjugués
au même moment par la découverte des machines, tu n’as jamais abandonné la
guitare. Elle est même devenue ta marque de fabrique.
KHH – Pour moi,
la space music relève d’une démarche un peu différente de la musique
électronique. Il s’agit encore de rock. Donc en effet, à côté des synthétiseurs,
mais surtout du mellotron, qui a pris une place très importante dans ma vie,
j’ai toujours continué à jouer de la guitare, notamment sur scène, parfois à la
grande surprise du public fan d’électronique. Quand à cette marque de fabrique…
c’est lors d’un concert qu’on me l’a fait remarquer. Quelqu’un m’a dit :
« Je ne savais pas que tu jouais aujourd’hui, mais j’ai tout de suite
reconnu ta guitare ». « C’était si mauvais ? », ai-je
répondu. Je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un compliment. En fait, je
n’ai rien développé consciemment. C’est même plutôt accidentel. Quand j’ai
débuté la guitare, personne ne m’a appris. J’ai donc inventé une manière de
placer les doigts parfaitement incorrecte. Puis j’ai fini par suivre de
véritables cours. Ça a duré quelques mois avant que le professeur ne vienne me
voir et me dise : « Je ne peux plus rien pour toi. Tu es déjà
conditionné par ta propre manière de jouer ».
Quand ta carrière
discographique a-t-elle vraiment débuté ?
KHH – A la fin
des années 70, j’avais déjà publié quelques disques sur un label de rock
allemand avec le groupe Alma Ata. Mais en 1982, avec deux amis, nous avons pu signer notre premier
contrat avec la maison de disque EMI, pour laquelle nous avons enregistré un
single [Weltraumboogie], une sorte
d’expérience space-rock disco. Le disque a fait un flop monumental, mais après
des années, il a fini par devenir l’objet d’un véritable culte. Si bien qu’une
compagnie britannique vient de le rééditer en vinyl.
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| Le premier album de Mind Over Matter |
C’est alors que naît
ton projet le plus connu, Mind Over Matter qui, lui aussi, est un peu
« culte » et qui a définitivement achevé de te classer parmi les
figures importantes de la scène électronique dite « classique ».
KHH – En effet,
après ce single, j’ai décidé de changer totalement de direction. J’ai voulu poursuivre
avec les claviers, sans renoncer à ma guitare ni aux instruments acoustiques
que j’ai pu découvrir ça et là au cours de mes voyages. En 1986, j’ai donc fondé
Mind Over Matter, et notre musique a aussitôt attiré l’attention d’Innovative
Communication. Comme IC était un label spécialisé en musique électronique,
fondé de surcroît par Klaus Schulze et dirigé à l’époque par Michael Weisser,
nous avons tout naturellement fini par être associés à ce courant. En 1987,
nous avons publié le premier de nos neuf disques pour IC, Music for Paradise. Mais ce n’est que deux ans plus tard que nous
nous sommes pour la première fois produits en concert, à Anvers, en Belgique. C’est
là que nous avons eu l’idée de mélanger musique et danse : une formule qui
nous a réussi et que nous avons retenue pour la plupart de nos shows
ultérieurs, notamment en Allemagne. Quant à la musique elle-même, eh bien, nous
avons pris les pistes de nos albums comme base de travail, mais dans des
interprétations toujours très libres.
A la fin des années
90, tu t’es également lancé en solo, sous le nom de Cosmic Hoffmann.
Pas exactement. Cosmic Hoffmann était en fait le nom de
l’éphémère formation responsable du fameux single chez EMI en 1982. Je n’aurais
jamais pensé avoir à ressusciter cette appellation. Mais ce n’est pas un projet
solo. C’est plutôt le résultat de ma rencontre, en 1998, avec le musicien Stephen
Parsick, comme moi passionné d’instruments vintage. Mind Over Matter ne s’est
pas arrêté pour autant. Nous avons continué à tourner jusqu’à la fin de la
décennie. Depuis les années 2000, le projet est en stand-by, mais j’envisage
une reformation.
En revanche, c’est
bien en solo que tu multiplies parallèlement les collaborations avec certains
des artistes majeurs de la scène électronique dite
« traditionnelle ».
KHH – Oui. On
apprend rapidement à connaître tout le monde dans ce milieu, et à développer
des affinités. L’une des premières figures avec laquelle j’ai eu l’occasion de
travailler n’est autre que Ron Boots, l’organisateur de ce festival. Nous avons
fait plusieurs disques ensemble au début des années 90. Le plus souvent, il
m’est arrivé d’accompagner d’autres formations, sur scène ou en studio, aussi
bien à la guitare qu’aux claviers. Il y a eu le Belge Patrick Kosmos, que nous
avions rencontré à Anvers et qui s’intéresse aussi beaucoup à l’Asie, mais
aussi Harald Grosskopf, Peter Mergener, Mario Schönwälder, plus récemment Ian
Boddy et David Wright. Je dois en oublier.
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| Fanger & Schönwälder : Earshot |
Il se trouve que ton
dernier disque est une collaboration avec Fanger & Schönwälder.
KHH – Il a été
enregistré ici-même, à Oirschot, l’année dernière, d’où le titre : Earshot. Ron Boots avait invité Thomas
Fanger et Mario Schönwälder à l’édition 2012 d’E-Live. Ils m’ont demandé si je
ne voulais pas les accompagner sur scène. J’ai dit oui. Ils m’ont alors envoyé
deux titres qu’ils avaient enregistrés en prévision du concert. Je les ai
travaillés chez moi à la guitare, mais une fois sur place, quelques heures
avant de monter sur scène, il n’y avait plus deux mais trois titres, puis
quatre ! J’ai dû improviser sur la majeure partie du concert.
La routine, en
quelque sorte !
KHH – En effet,
on peut dire ça ! Sur le disque, nous avons cependant ajouté deux pistes
réalisées après coup en studio. L’une d’elles fera vraisemblablement l’objet
d’une version single, qui sera commercialisée sous forme dématérialisée.
Ah ! Nous y
sommes ! A propos de dématérialisation, que penses-tu des dernières
évolutions du marché de la musique ?
KHH – Je n’ai
rien contre la musique à télécharger, bien que j’aie vécu l’époque ou le CD –
je veux dire l’objet – était la pièce centrale de ce marché. La vente
dématérialisée est à la fois un support de promotion et un moyen de réduire les
coûts. Mais si tu me parles de téléchargement gratuit, alors je ne suis plus
d’accord. La musique est le fruit d’un travail, celui du musicien. Elle a un
coût. Il faut rémunérer le musicien au même titre que le boulanger qui te donne
ton pain chaque matin.
Comment expliques-tu
le relatif affaissement de l’intérêt du public pour la musique électronique
« traditionnelle » ?
KHH – Dans les
années 70, les radios diffusaient ce type de musique, il y avait une presse
magazine spécialisée assez riche… Bien au-delà du cas de notre seule musique
électronique, du reste. Dans tous les domaines, de nouveaux genres
apparaissaient sans cesse, et chaque radio, chaque publication avait sa
spécialité, rock, jazz, classique. En fait, pour chaque segment, il y avait
forcément un diffuseur, un journal pour en parler. Donc il y avait forcément
des fans. Mais à partir des années 80, sous la pression de la concurrence, le
nombre de courants représentés dans les médias n’a cessé de diminuer, comme
dans un entonnoir, au profit d’une optimisation maximale qui explique qu’aujourd’hui,
à tout moment du jour ou de la nuit, la même musique standardisée passe en
boucle partout. Mais il ne faudrait pas croire que ce problème soit uniquement le
fait des medias. Si ces derniers ont fini par arrêter de rendre compte de tel
ou tel courant musical, c’est parce qu’en amont, les maisons de disques
elles-mêmes s’en sont progressivement détournées. Autrefois, les labels, même
les plus gros, n’hésitaient pas à produire des artistes débutants, à lancer des
genres inconnus. Eux aussi pouvaient représenter une large palette de styles
très variés. Mais la logique du marché les a poussés à délaisser ces aventures
au profit des seules valeurs sûres.
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| Cosmic Hoffmann |
N’y a-t-il pas tout
simplement trop de musique ? A elle seule, la berliner Schule, avec ses centaines
d’artistes, représente une scène tellement énorme, qu’on finit par atteindre
les limites, temporelles et financières, des capacités du public à écouter et à
acheter.
Tu as raison. Or ce phénomène est précisément lié à
l’intrusion des machines dans la création musicale. Aujourd’hui, tout le monde,
sans formation, sans bases, peut devenir musicien. N’importe qui peut
bidouiller un album à la maison et le publier sur n’importe quelle plateforme
sans avoir jamais donné le moindre concert de sa vie. La situation était
exactement l’inverse à nos débuts. Avec Impuls, nous avons énormément tourné
mais jamais enregistré d’album. Or c’est la scène qui nous a permis de
développer notre propre style, de nous démarquer de nos influences. C’est très
important, si tu ne veux pas être condamné à imiter les autres. Tangerine Dream
et Klaus Schulze sont importants parce qu’ils ont su innover en leur temps. Où
en serions-nous s’il n’y avait que des suiveurs ?
Quels sont tes
projets ? Tu parlais d’une éventuelle reformation de Mind Over Matter.
KHH – En fait, je
ne voudrais pas trop m’avancer. Depuis plusieurs années maintenant, je suis
accaparé à plein temps par la création de banques de sons pour diverse marques.
Il faut croire qu’après plusieurs décennies de passion pour le mellotron, j’ai
acquis une sorte de réputation de spécialiste. C’est ainsi que, dans le courant
des années 2000, j’ai soumis à la firme berlinoise Manikin Electronic l’idée
d’une version numérique de l’instrument. J’avais déjà été sollicité par une
marque étrangère, mais ils avaient malheureusement raté leur processeur. Et
Manikin a réussi. Ça a donné le Memotron, dont Mario Schönwälder a sans doute été
le premier à pouvoir profiter.
C’était donc
toi !
KHH – Mais oui !
J’ai même eu l’opportunité d’en faire une démonstration publique ici-même il y
a quelques années [Nous sommes attablés dans le bar attenant à la salle de
concert, et Klaus me désigne la table voisine].
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| Klaus Hoffmann-Hoock au mellotron |
Il existe aussi des
logiciels qui émulent le mellotron, comme le M-Tron de GMedia. Qu’en penses-tu ?
C’était moi également ! Le Memotron a représenté un
travail considérable. J’ai accumulé un nombre incalculable de bandes, mais pour
ce faire, j’ai d’abord dû les retrouver, c’est-à-dire collecter une trentaine
d’appareils originaux, dans le meilleur état de conservation possible, notamment
le MkII de 1965. Ensuite, j’ai transféré chaque son note par note, en
conservant toutes les caractéristiques et les limitations des instruments
d’époque, mais en veillant bien à nettoyer l’ensemble. Parce qu’il ne faut pas
exagérer. On peut être puriste et reconnaître qu’un mellotron, ça vieillit
plutôt mal. Les bandes s’usent très rapidement, le son est souvent parasité. Le
Memotron permet désormais de reproduire à la perfection tous les timbres
originaux, des fameux chœurs de Genesis aux cuivres de Tangerine Dream. Oui, je
pense que je serai occupé encore un moment avec ce genre d’activités.