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samedi 11 juin 2016

More Ohr Less 2016 : le chaos et l’ordre


Greffée sur une manifestation plus large organisée dans la ville de Baden, à 20 kilomètres au sud de Vienne, la 13e édition de More Ohr Less s’est distinguée par son ambiance à la fois familiale et internationale. Autour de Hans-Joachim Roedelius, les fidèles Tim Story, Thomas Rabitsch et Christopher Chaplin y ont côtoyé, entre autres, la joueuse de thérémine américaine Dorit Chrysler, le chanteur viennois Ernst Molden, le trio classique Allegria e Pazzia mais aussi quelques figures familières comme Christoph H. Müller et le groupe Schmieds Puls. Présenté pour la première fois par Ecki Stieg, célèbre animateur de l’émission Grenzwellen à Hanovre, le festival avait cette année pour thème Wandel (le « changement »). De quoi inspirer les concerts, les performances, les installations et les débats tout au long de ces six jours.

 

More Ohr Less 2016 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee / photo S. Mazars
More Ohr Less 2016 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee

Baden (Autriche), du 2 au 7 juin 2016

Le 13e festival More Ohr Less aurait pu ne jamais voir le jour. Reprogrammé en catastrophe à 150 kilomètres de son emplacement original, deux mois avant la date prévue, il s’annonçait sous de sombres auspices. Mais par miracle, tous les artistes invités ont pu se libérer en dernière minute. Et si Baden bei Wien n’est pas Lunz am See, la petite ville – où habite la famille Roedelius – abrite quelques décors dont le charme peut rivaliser avec la nature enchanteresse de Lunz. Il y même une scène aquatique !

Roedelius et Mischa Kuball @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Mischa Kubal
Le festival proprement dit débute à la Haus der Kunst par une conférence de l’artiste allemand Mischa Kuball autour du thème Wandel. Cet éminent professeur de la Kunsthochschule de Cologne, qui s’est fait une spécialité de l’usage de la lumière sur les bâtiments publics, présente quelques-unes de ses dernières créations, avant de rejoindre Roedelius sur scène pour le premier concert de la soirée. Comme d’habitude ces dernières années, Achim, le pionnier de la musique électronique, laisse les électrons, les consoles, les câbles et les boutons en plastique à son accompagnateur, quel qu’il soit, pour se concentrer sur son instrument favori : le piano.

Roedelius et Jurij Novoselic @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Jurij Novoselic
Après Mischa Kuball, c’est au tour du saxophoniste Jurij Novoselic de venir dialoguer avec Achim, toujours sous les virevoltants jeux de lumière de Florian Tanzer. Jurij et Achim entament une véritable conversation musicale, fondée sur les compositions immortalisées dans des albums comme Lustwandel ou Piano Piano, mais surtout Lunz et Inlandish avec Tim Story. Si l’ambiance est plutôt sereine ou nostalgique, le croate y ajoute une touche d’humour, plaquant, en parfaite harmonie, les quatre notes du thème de James Bond au moment le plus inattendu.

Contrairement aux années précédentes, où les soirées débutaient tôt pour s’achever un peu avant minuit, le festival a dû adapter son rythme à celui des activités nocturnes de Baden : 20h à 22h, pas plus tard, car il faut libérer les lieux ! La première soirée s’achève donc par une courte performance de Rosa Roedelius, accompagnée par El Habib Diarra. L’artiste, originaire du Sénégal (déjà présent en 2014 pour un concert de tam-tam inoubliable), anime cette année un atelier de percussions. Mais une première expédition à Vienne m’empêche d’y assister. Je n’ai évidemment rien compris à la performance de Rosa, mais l’accompagnement musical envoûtant, signé Aaron Roedelius, son fils, laisse présager de belles choses à l’avenir.

Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius
Il n’existe pas à Baden, comme à Lunz am See, de pizzaiolo français prénommé Pierre, prêt à ouvrir ses portes aux festivaliers jusqu’au petit matin. La fête continue ainsi dans l’un ou l’autre restaurant de la ville. C’est l’occasion, ici, de déguster un schnaps fait maison, et là, de découvrir l’étrange réinterprétation à la grecque de l’incontournable spécialité locale, le wienerschnitzel ; mais aussi d’admirer la dextérité de l’épouse d’Achim, Christine Martha, au coaster flip & catch, le jeu du sous-bock, qui la verra triompher d’une dizaine de ces sous-verres en carton sous l’œil admiratif des convives.

Et quand les restaurateurs à leur tour invitent gentiment ce petit monde à quitter prestement les lieux, on peut encore se retrouver dans le jardin des Roedelius, véritable Jardin au fou où attendent d’autres breuvages et d’autres amusements, comme cette partie de ping pong tournante qui voit la victoire de Christine et de son fils Camillo. Revanche ! Et Achim n’est jamais le premier à déclarer forfait. Ce sont bien souvent les plus jeunes les premiers fatigués.

Ernst Molden @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ernst Molden
A l’image de More Ohr Less depuis sa fondation, la deuxième soirée fait une fois encore le grand écart entre les genres. Quel rapport, en effet, sinon l’authenticité, entre la chanson viennoise traditionnelle d’Ernst Molden d’un côté, et de l’autre, la musique électronique la plus pointue de Roedelius et Mueller ? Archiconnu en Autriche, où il a placé plusieurs titres au sommet des charts ces dernières années, Ernst Molden reste difficile à apprécier hors des frontières de l’Autriche, en raison de la double barrière de la langue, puisqu’il s’agit de chansons non seulement en allemand, mais en wienerisch, le dialecte viennois. Mais dans le cadre idyllique du petit kiosque à musique du Kurpark, à Baden, peu importe la langue.


Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Reflets dans un verre d'or : Hans-Joachim Roedelius avec Christoph H. Müller

Christoph H. Müller @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Christoph H. Müller
Dans ce même parc, dédié à Mozart, Beethoven et Strauss, et où règne encore l’ambiance des jours de gloire des Habsbourg, la collaboration entre Roedelius et Christoph Mueller (co-fondateur du Gotan Project), prend une nouvelle dimension. C’est le premier temps fort du festival. Les deux hommes ont publié en septembre 2015 l’album Imagori, joué sur scène à Lunz et à Berlin la même année. Pendant plus d’une heure et demie, ils revisitent les solides compositions du disque, tout en présentant deux nouveaux morceaux, annonciateurs d’un second opus alléchant.


Tim Story a mis plusieurs mois à préparer son installation, The Roedelius Cells, présentée au Kunstverein de Baden dès le lendemain. Fouillant dans les heures d’enregistrement de ses sessions avec Roedelius (il n’est parfois pas inutile de laisser tourner la bande quand on improvise !), il a sélectionné ici et là quelques échantillons de Roedelius au piano pour mieux les réassembler, les recomposer, les réordonner. Ainsi, Tim Story a-t-il inversé le processus chronologique habituel composition/interprétation, puisque l’interprétation précède ici la composition.

The Roedelius Cells par Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
The Roedelius Cells
Mieux : les morceaux ainsi reconstitués ont subi par la suite un nouvel éclatement, puisque Tim Story les a à nouveau divisés en huit canaux. Le spectateur est ainsi invité à prendre place au centre d’un dispositif de huit haut-parleurs, chacun diffusant une section seulement de l’ensemble. La désactivation de l’une ou l’autre des enceintes permet d’ailleurs de se faire une idée de la patience qu’a dû nécessiter un tel travail. Tim avoue même avoir cassé les oreilles de sa famille pendant le mixage. Un tel processus créatif, assez laborieux, doit en effet être assez ennuyeux à entendre. D’où, peut-être, ces touches d’humour glissées ici et là – exclamations des musiciens, bruitages du studio – parmi les centaines d’échantillons qui ont servi de briques de construction à ces Roedelius Cells.

Ce n’est que du piano, dira-t-on, mais ce n’est déjà plus du piano : ce que montre très bien la Cell Five, où la suppression systématique de l’attaque rend l’instrument méconnaissable. En outre, la version stéréo, éditée sur CD juste à temps, permet de distinguer les coupes (notamment sur le premier morceau). Ce n’est que du piano et pourtant, c’est déjà de la musique électronique. Aucun de ces morceaux n’a été joué en direct, puisqu’il s’agit d’une reconstruction entièrement fondée sur les samples. Story a littéralement peint la musique touche par touche sur son logiciel, ce dont témoigne la couverture du disque. Avec les Roedelius Cells, il a donc fait exploser les genres. On ne peut qu’espérer qu’il poursuive l’exploration de cette voie prometteuse.

The Roedelius Cells par Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Tim Story et ses Roedelius Cells

La soirée se poursuit au Kunstverein en compagnie de la comédienne Michou Friesz qui, comme l’an passé, prête sa voix à une lecture de poèmes de Roedelius tandis que ce dernier les illustre au piano. Achim nous offre un moment particulièrement émouvant avec ce poème en forme d’hommage à sa chère Autriche, le pays qui l’a accueilli au moment où il en avait besoin.

Roedelius et Michou Friesz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et Michou Friesz
La journée du dimanche est consacrée au symposium sur le thème Wandel. Animé par Ecki Stieg, il réunit Helmut David, Ursula Ungerböck, Martin Kainz, Leo Hemetsberger et Claudia Schumann : rien que des habitués de More Ohr Less, et autant d’intellectuels dans des domaines aussi variés que la philosophie, la médecine, la pédagogie ou la biologie. La discussion n’est pas toujours aisée à suivre pour les non germanophones, mais Christopher Chaplin et Tim Story resteront sagement assis (presque) jusqu’à la fin. Ne voulant pas commettre de contresens sur ce qui a été dit, je préfère livrer ici les réflexions que m’ont inspirées les intervenants.

Ursula Ungerböck, Leo Hemetsberger, Helmut David, Ecki Stieg, Claudia Schumann, Marin Kainz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Panel de discussion autour du thème Wandel. De gauche à droite :
Ursula Ungerböck, Leo Hemetsberger, Helmut David, Ecki Stieg, Claudia Schumann, Marin Kainz






Quelques réflexions sur le thème Wandel


[passer et poursuivre la lecture du compte-rendu]

Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius
Depuis deux siècles, nous avons la certitude, non plus de vivre dans le temps cyclique de nos ancêtres, mais dans un temps fléché, tourné vers l’avenir. Quand bien même nous savons que les sociétés traditionnelles connaissaient elles aussi des transformations, nous les considérons comme plus ou moins figées alors que nous pensons, de notre côté, vivre dans des sociétés évolutives. Ce sentiment n’est pas infondé : il a pour lui la force de l’expérience. Il s’est bien passé quelque chose au tournant du XIXe siècle (deux à trois siècles plus tôt, diront certains, du moins dans l’histoire des idées). Un processus est bien à l’œuvre, qui n’existait pas auparavant. Il ne s’agit pas d’un changement modeste, comme on change de voiture, de job ou de politique économique. C’est Le Changement, intransitif, avec un grand L.


Ecki Stieg @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Ce changement a d’abord été pensé, conceptualisé, avant de devenir effectif. Toute la pensée moderne, de Machiavel aux Lumières, est une pensée du changement, une pensée de l’émancipation de l’homme, dirigée contre l’idée du bien telle que conçue dans la loi antique ou le commandement chrétien. Il faut partir, non de ce qui devrait être, mais de ce qui est, dit Machiavel. Si à une certaine époque, il a pu sembler légitime d’exiger de l’homme la vertu, cette époque est révolue, dit Montesquieu, car les progrès du commerce et des sciences ont rendu la vertu inutile. En effet, le progrès fut d’abord conçu comme le moyen d’échapper enfin à la fatalité, au dénuement de l’état de nature, source évidente des grands tourments du passé : catastrophes naturelles, épidémies, famines. La maîtrise de la nature, désirée depuis Descartes, devait donc nous affranchir de la nécessité, tandis que la société d’abondance devait nous délivrer de la guerre (on ne se bat pas le ventre plein, croit savoir cette philosophie. Nous savons aujourd’hui, avec René Girard, que le conflit humain trouve sa source dans une rivalité d’abord sans objet).

La technique est rapidement devenue le deus ex machina chargé de résoudre tous les problèmes. En dernière analyse, elle est le moteur de ce Changement. Nous vivons encore dans ce processus. Il conditionne notre quotidien, il est une habitude de pensée. Il ne viendrait à personne l’idée de le remettre en cause. Il représente le mouvement contre l’immobilisme, le progrès contre la réaction. « Ne pas avancer, c’est reculer ». A lire les slogans de campagne des candidats à n’importe quel poste politique, tout le monde prétend incarner le changement, y compris les sortants.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars


Considérer tout changement comme positif en soi, voilà qui va bien plus loin que le simple émerveillement, parfaitement légitime, face à telle ou telle réalisation de l’homme (de la science, de la technologie, etc.). Ce faisant, nous nous livrons à ce que Leo Strauss appelait la confusion des faits et des valeurs. Ce qui arrive, c’est ce qui est bon, et inversement. Tel est la thèse du déterminisme historique. Or, dire qu’un événement se produit ne nous dit encore rien sur sa valeur.

Mozart Tempel / photo S. Mazars
Mozart Tempel
C’est à cette incapacité à juger, à ce fatalisme historiciste, que nous devons en grande partie la physionomie si meurtrière du XXe siècle. Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, on aurait pu croire qu’il n’était plus possible de louer inconditionnellement le progrès technologique, tant sa responsabilité était grande dans la boucherie des tranchées. Et en effet, la mise en cause post-moderne de la technique est née à cette époque. Mais dans l’ensemble, le progrès technologique a échappé jusqu’à nos jours à la critique, qui se concentre plutôt sur la responsabilité de l’homme.




Helmut David @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Helmut David
Les uns font comme si il était possible de séparer les bonnes technologies des mauvaises : oui aux hôpitaux ; non à l’énergie nucléaire ; et au pétrole ; et au gaz de schiste ; sans penser que les progrès que nous approuvons dépendent en grande partie de ceux que nous condamnons. L’ambition de nourrir la terre entière, de guérir toutes les maladies, d’introduire l’électricité, les sanitaires et Internet dans tous les foyers, est à ce prix. La médecine de pointe et même l’action humanitaire sont gourmandes en énergie. Autrement dit, même le spectre de la guerre ne peut être écarté, puisque, si l’abondance peut être atteinte grâce à l’énergie, la source de conflit ne fait que se déplacer de la pénurie alimentaire à la pénurie énergétique.

D’autres proclament alors la technique axiologiquement neutre. Ce n’est pas la technique qui est bonne ou mauvaise, disent-ils, c’est son usage par l’homme. Ils ont bien compris qu’il n’est pas possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais ils oublient que la technologie n’est pas seulement un ensemble d’outils disponibles qui nous seraient tombés du ciel. Comme tout phénomène, elle a obéi à un certain mode d’apparition au monde. Son développement a mis et met toujours en jeu un mode de production très spécifique et nécessite un certain type d’organisation sociale, que nous pourrions résumer sous le vocable de capitalisme, avec toutes les conséquences que nous connaissons en termes d’exploitation de l’homme par l’homme.

Der Lauscher dans le Kurpark de Baden / photo S. Mazars
Der Lauscher dans le Kurpark de Baden / photo S. Mazars

Selon Ivan Illich, toute innovation technologique finit inévitablement par atteindre un « seuil de contre-productivité » au-delà duquel ses effets indésirables l’emportent sur les effets bénéfiques. A travers l’exemple des transports, il a été l’un des premiers à mettre en évidence cet effet réversif du progrès technologique. Celui-ci a d’abord fait et fait toujours à juste titre notre fierté : nous avons compressé les distances à tel point qu’il est désormais moins adéquat de les mesurer en kilomètres à parcourir qu’en durée du trajet. Le développement des transports, l’accroissement de la vitesse devaient briser nos attaches, nous rendre plus égaux et plus libres.

Ursula Ungerböck @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ursula Ungerböck
Plus égaux ? Même les plus pauvres, qui voyaient autrefois leur horizon borné à la trentaine de kilomètres autour de leur village, peuvent désormais voyager jusqu’au bout du monde. Or, de leur point de vue, la distance ne se mesure ni en kilomètres à parcourir, ni en durée du trajet, mais en prix du billet. Aucune distance, ni aucune durée n’est plus hors de portée. L’argent l’est toujours.

Plus libres ? On a tracé des voies de chemin de fer, des routes, des couloirs aériens, construit des trains, des voitures, des avions. Si bien que nous passons beaucoup de temps dans des gares, des parkings et des aéroports, et suivons tous des routes tracées par d’autres hommes. Aujourd’hui, rares sont ceux qui s’aventurent encore hors des sentiers battus. Notre univers, loin de s’élargir, s’est rétréci. Partout où nous nous trouvons, nous ne voyons plus la nature, mais l’homme, ou la nature transformée par l’homme. Nous voyageons plus loin, mais dans un nombre toujours plus réduit d’endroits, qui eux-mêmes ont tendance à se standardiser : partout la même architecture mondiale, les mêmes hôtels, voire les mêmes gens. Emancipé de la nature, l’homme se retrouve par ailleurs assujetti à d’autres hommes : ceux qui contrôlent ces moyens de transport.

Dans le métro de Vienne avec El Habib Diarra, station Karlsplatz / photo S. Mazars
Dans le métro de Vienne avec El Habib Diarra, station Karlsplatz

Le progrès technologique a pour conséquence de produire toujours plus d’artefacts, de multiplier autour de nous les objets manufacturés (et désormais machinofacturés). Dès lors, nous vivons une artificialisation croissante du monde. Une première limite au progrès technologique pourrait donc être conçue comme l’aboutissement de ce processus : l’artificialisation intégrale du monde, dont la station spatiale ou l’astronef nous fournissent un bon exemple. A bord : un îlot de vie ; au-delà de ses cloisons étroites : la mort instantanée. Du graissage des machines, de la révision du moindre boulon, de la compétence du mécanicien, dépend donc rien moins que l’alternative de la vie et la mort. Quelle place, dans ces conditions, pour le débat démocratique ou les conflits de valeurs ? Aurait-on l’idée de confier le destin d’un tel appareil à une assemblée de citoyens élus, aussi bien intentionnés et intelligents fussent-ils ?

Les ruines du Rauhenstein vue du Rauheneck à Baden / photo S. Mazars
Dans la nature : les ruines du Rauhenstein vue du Rauheneck à Baden
Loin de favoriser la liberté, le progrès commande de plus en plus la seule compétence technique. La liberté ne peut se concevoir que pour des hommes déjà à l’abri de la nécessité. Si leur survie elle-même est en jeu, comme à bord de notre astronef, alors ils retombent automatiquement sous l’empire de la nécessité, où la liberté n’a pas de sens. Seul ce qui doit être fait (et qui a été scientifiquement établi) peut être fait… comme dans l’état de nature dont la technologie prétendait nous extraire. Tel est le paradoxe.



L'installation interactive de Julian Roedelius / photo S. Mazars
L'installation interactive de Julian Roedelius
Ce raisonnement à la limite a beau être fictif, ou promis à un futur très éloigné, des ambitions de ce type nous sont déjà familières. Aujourd’hui, c’est bien la technologie qui conditionne le plus nos existences au rythme de n’importe quel nouveau produit mis sur le marché. L’invention et surtout la démocratisation (toujours cet alibi de l’égalité) de l’ordinateur personnel, d’Internet, du téléphone portable, de Facebook, de l’IPad, bientôt des drones, bouleversent notre quotidien bien plus sûrement et plus radicalement que n’importe quelle délibération démocratique. Celles-ci devraient être seules légitimes à déterminer notre avenir. Mais ce sont surtout les capitaines d’industrie comme Steve Jobs et Mark Zuckerberg qui en décident.





Marin Kainz @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Martin Kainz
On l’a vu : chaque fois qu’une industrie se propose de nourrir le monde, ou de guérir toutes les maladies, elle raisonne alors en termes de nécessité, et non de liberté. Les choix ne sont pas pléthore, puisqu’il s’agit de la survie, et même de la survie de l’espèce humaine tout entière. Toute question morale, éventuellement objet d’une opposition de valeurs, est ainsi transformée en problème scientifique qui ne souffre aucune discussion. Les problèmes scientifiques n’ont que des solutions, ils ne se prêtent pas à la discussion démocratique.

Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
L’ennui, c’est que ce qui nous semble légitime à bord de l’astronef, envahit tout le champ de l’existence. La technique, disais-je, est devenue le deus ex machina chargé de résoudre tous les problèmes ; ceci, non seulement par le développement technologique, mais également par la technicisation de toutes les autres disciplines. C’est le moment où l’art politique, fondé sur la prudence depuis Aristote, cède la place à la science politique. C’est le moment où apparaissent les sciences sociales, dont on attend qu’elles trouvent les équations mathématiques capables de prévoir, puis de gérer et éventuellement corriger les comportements humains. Les totalitarismes du XXe siècle, comme la technocratie contemporaine, sont fondés sur de telles certitudes scientifiques.

Le Beethoven Tempel dans le Kurpark / photo S. Mazars
Le Beethoven Tempel dans le Kurpark de Baden

L’industrie n’est pas seule en cause. Car même les ONG les plus hostiles à Monsanto ou aux laboratoires pharmaceutiques n’en livrent qu’une critique superficielle. Ce qu’elles en condamnent, c’est la cupidité et le pouvoir, mais elles partagent l’essentiel : la même ambition planétaire. Toute mise en cause des « puissants » en général (les industriels, les capitalistes, mais aussi les politiques ou simplement les riches) manque quelque chose dans son indignation. C’est la faiblesse de la critique de la domination. Incapable de remettre en cause la technologie elle-même, puisqu’elle est plus que jamais progressiste, elle s’en prend aux profiteurs du système, réels ou imaginaires, et divise à nouveau le monde en deux, les innocents d’un côté, les coupables de l’autre, avec toutes les conséquences potentiellement génocidaires d’un tel manichéisme.

Claudia Schumann @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Claudia Schumann
Car la technique n’est pas un instrument de domination dirigé contre les damnés de la terre. Il n’est même pas sûr qu’elle réponde encore à sa mission émancipatrice première. Dès les années 50, Hannah Arendt notait ainsi que, si l’on continuait à produire continuellement des automobiles, c’était moins pour assurer l’équipement de tous (objectif atteint depuis longtemps), que pour maintenir l’emploi dans le secteur automobile. Jacques Ellul parlait quant à lui d’ « autonomisation de la technique ». Voici ce qu’il écrivait dans Le Système technicien :
Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
« Nous avons l'habitude, logique et scolaire, de considérer que l'on commence par poser des problèmes avant d'arriver à la solution. Dans la réalité technique il faut inverser l'ordre : l'interdépendance des éléments techniques rend possible un très grand nombre de solutions pour lesquelles il n'y a pas de problème. La Recherche & Développement produit continuellement de nouveaux procédés pour lesquelles l'utilisation est ensuite découverte. On s'aperçoit, quand on a l'instrument, qu'on peut l'appliquer à telle ou telle situation. Et bien entendu, le coût considérable de la R&D fait que l'on doit trouver des applications utiles à ce qui est découvert. Dès lors, la solution précède le problème. Dans ces conditions il n'y a nulle part de place pour insérer une finalité quelconque. »
Autrement dit, le changement est devenu un processus automatique qui ne nous attend pas. Autrefois, tout changement pouvait avoir des conséquences cataclysmiques. De nos jours, c’est dans sa dynamique même qu’il trouve sa stabilité. Le changement est la stabilité de nos sociétés, si bien qu’il devient presque inconcevable de seulement l’enrayer. Mais pourquoi devrions-nous l’enrayer ?

Les ruines du Rauhenstein à Baden / photo S. Mazars
« Tout processus automatique est un processus de ruine » : les ruines du Rauhenstein à Baden

Incontestablement, le changement dont nous parlons a permis à l’homme une amélioration inédite de ses conditions d’existence. Mais les résultats prodigieux, indéniables, du progrès en matière de santé, d’équipement, de bien-être, ne doivent pas faire oublier qu’il ne saurait pas ne pas y avoir de limite au progrès. Une seconde limite, radicale, étant l’impossibilité matérielle de poursuivre une croissance infinie dans un monde fini.

Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Les seuils de contre-productivités sont partout atteints. Dans l’exemple d’Illich, le luxe que représentaient autrefois les nouveaux moyens de transports est devenu aujourd’hui une nécessité pour beaucoup : depuis que la vitesse a permis de séparer les quartiers d’emplois des quartiers d’habitation, il faut prendre le train ou posséder une voiture, avec toutes les dépenses qui vont avec. En médecine, la généralisation des antibiotiques a eu pour conséquence la multiplication des souches bactériennes multi-résistantes, si bien qu’il semble que ce progrès considérable n’aura finalement bénéficié qu’à quelques générations d’humains. La croissance elle-même profite à un nombre toujours plus réduit de privilégiés, laissant sur le bord de la route des populations de plus en plus nombreuses.

Le Beethoven Tempel dans le Kurpark / photo S. Mazars
Beethoven Tempel
Or ce sont les laissés-pour-compte qui sont aujourd’hui accusés de leur propre sort, dans un mélange de cynisme et de rhétorique néo-darwinienne : « Ils n’ont pas su prendre le train de la croissance », « ils ont loupé le coche de la mondialisation », « ils n’ont pas su s’adapter ». Le progrès technologique était censé mettre fin à la misère en adaptant toujours plus la nature aux besoins de l’homme, et voilà que c’est à l’homme qu’on demande de s’adapter aux besoins du progrès technologique.





Rudolf Gratzl et Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
La place Bellevue au-dessus du Beethoven Tempel
Contrairement à un préjugé tenace, toute critique du changement n’est pas mue par des affects réactionnaires. Il ne s’agit pas, comme on l’entend parfois, de « revenir au Moyen Age ». Il s’agit de comprendre que le progrès peut aussi avoir un effet réversif, au point de menacer ses propres conditions d’existence, voire les conditions de toute vie sur Terre, comme en témoignent de manière assez spectaculaire la pollution, la menace nucléaire et le changement climatique. Aussi, la critique n’est-elle pas obligatoirement motivée par un prétendu dolorisme catholique hostile à tout désir de bien-être. Ceux qui continuent à vénérer le changement pour le changement ne font, finalement, que se résigner à la dynamique spontanée de nos sociétés. Si nous devons mettre en cause nos certitudes progressistes, ce n’est certainement pas parce que nous voudrions que les hommes souffrent à nouveau, meurent jeunes ou grelottent dans des cavernes, mais parce que nous aimerions, au contraire, que ce progrès... se poursuive.




 [suite du compte rendu]

Rudolf Gratzl et Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Rudolf et Heidelinde Gratzl
Retour à la musique, quand les festivaliers sont invités à rejoindre les hauteurs du Kurpark, sur la pittoresque place Bellevue qui surplombe le temple de Beethoven. Là, un petit pique-nique les attend, agrémenté d’un concert de chansons viennoises. Là encore, on peut ne rien comprendre au dialecte, mais la bonne humeur communicative de Rudolf Gratzl (chant, clarinette) et sa sœur Heidelinde (accordéon) contribuent au succès du spectacle, y compris auprès de quelques touristes asiatiques qui passaient par là. Car, contrairement à la Haus der Kunst, la place Bellevue, le kiosque à musique et la scène aquatique du Doblhoff Park sont ouverts au tout venant. En outre, la chanson comique accompagnée d’accordéon n’est pas totalement dépaysante pour un Français. Ne retrouve-t-on pas la même ambiance dans les guinguettes parisiennes ?

Grosse affluence le soir venu à la Haus der Kunst pour la troisième participation consécutive de Schmieds Puls à More Ohr Less. Le trio, emmené par la charismatique Mira Lu Kovacs, attire désormais son propre public. S’ils m’enthousiasment un peu moins chaque année, les Schmieds Puls sont décidément des musiciens très doués, emmenés par une chanteuse au magnétisme incontestable. Et quelle voix ! Le succès qu’ils semblent enfin rencontrer dans leur pays est amplement mérité.

Schmieds Puls @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Schmieds Puls @ More Ohr Less 2016

Le lundi, c’est au tour de la scène aquatique du Doblhoff Park d’accueillir More Ohr Less, jusqu’à la fin du festival. Inutile d’insister sur la prestation de Roedelius et Tim Story : les deux complices reprennent les plus beaux morceaux de leurs collaborations passées. Tout le monde connaît : c’est romantique, c’est évocateur, c’est coloré… et trop court !

Tim Story et Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Tim Story et Hans-Joachim Roedelius
Le café qui fait face à la scène cesse de servir à 22h, comme le rappelle à plusieurs reprises le maître de cérémonie. Idéal dans ce rôle, Ecki Stieg, fait un remarquable travail de timing : on est loin du chaos de l’année passée ! C’est le métier qui parle. Ecki a interviewé les plus grands, y compris en France. A ce sujet, alors qu’il se souvient de sa rencontre avec Serge Gainsbourg, il ne peut s’empêcher de raconter les premiers mots de celui qui était déjà devenu Gainsbarre : « Salut, tu es Allemand ? Enchanté, je suis juif, ha ha ha ! »







Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Le show de Thomas Rabitsch & co se révèle plus contrasté : si le célèbre producteur viennois sait composer des morceaux captivants, et maîtrise le Minimoog comme personne, ses invités, en revanche, ne sont pas toujours à la hauteur. Même son fils Joseph, excellent pianiste mais piètre chanteur, s’obstine à miauler des ritournelles embarrassantes. Déjà vu, déjà entendu, paresseux : telle est l’impression dominante. On regrette que Thomas ne soit pas venu avec toute sa famille, comme en 2014, où le père, la fille et les deux fils avaient électrisé le public.

DJ Peter Kruder @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
DJ Peter Kruder
Avant de céder la place au DJ Peter Kruder, Hans-Joachim Roedelius remonte brièvement sur scène avec sa femme Christine pour rendre un dernier hommage à David Bowie, l’ami disparu trop tôt le 10 janvier dernier. Le couple, marié depuis plus de 40 ans, interprète Tonight, une chanson originellement chantée en duo avec Tina Turner, et qui, dans leur bouche, prend une dimension mi-joyeuse, mi-nostalgique. Une fan américaine de Roedelius, ayant fait exprès le voyage depuis l’Ohio, son premier en Europe, avouera même avoir versé une petite larme en entendant leur version.

Hans-Joachim et Christine Martha Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim et Christine Martha Roedelius interprètent Tonight, de David Bowie

Allegria e Pazzia @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Allegria e Pazzia
C’est toute la magie de More Ohr Less : cette fois, l’un des temps forts fut un reggae co-écrit par Iggy Pop. Et dès le lendemain, le classique devait reprendre la main avec le trio Allegria e Pazzia, composé de la saxophoniste Michaela Reingruber, de la pianiste Iren Seleljo et du chanteur d’opéra (tessiture basse) Wolfgang Bankl. Ce dernier arrivait juste de Strasbourg, où il jouait encore dans Das Liebesverbot de Richard Wagner quelques jours auparavant à l’opéra du Rhin. Dès le deuxième morceau, on sait qu’il se passe quelque chose sur scène et les conversations animées du café laissent place au silence d’une assistance tout à coup plus attentive. Tout ça grâce à un petit numéro de Michaela Reingruber au saxophone. Fermez les yeux, et il sera bien difficile de déterminer de quel instrument il s’agit !

Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
Christopher Chaplin vient enfin d’achever l’enregistrement de son premier album solo, Je suis le ténébreux, construit autour du mystère de la pierre tombale Aelia Laelia, érigée à Bologne au XVIe siècle. L’album sortira en octobre, promet Michael Martinek, le patron du label Fabrique qui a produit le disque. Sur scène, dos au public, très droit dans sa position de chef d’orchestre, Christopher génère de saisissantes textures électroniques tout en conduisant Claudia Schumann, Hans-Joachim et Christine Roedelius, chargés de réciter le texte latin de la pierre tombale (un texte sur lequel les philologues s’arrachent encore les cheveux).

De jour en jour, on sentait la pression accabler de plus en plus Christopher Chaplin. S’il tournait le dos au public, ce n’était pas seulement pour des raisons de mise en scène. Mais le trac lui va décidément très bien. Il contribue à accentuer la tension dramatique qui règne sur scène. Comme si, le temps d’un concert, Christopher Chaplin avait su faire resurgir la magie des alchimistes dans notre monde technicisé et désenchanté. On attend avec impatience l’album, mais surtout un concert dont le format permettra d’en vivre sur scène l’intégralité.

Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Je suis le ténébreux : Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016

Dorit Chrysler @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Dorit Chrysler
On reste dans le mystère avec l’Américaine Dorit Chrysler, chanteuse et virtuose du thérémine, sans doute l’un des plus anciens instruments électroniques, mis au point en 1919 et qui présente la particularité de se jouer littéralement par imposition des mains. C’est le mouvement de ces dernières qui altère la fréquence et l’intensité du son à travers les antennes de l’instrument. Si les parties chantées convainquent moins une partie du public, Dorit Chrysler montre toutefois à quel point le thérémine sait s’adapter à différentes ambiances, et pas seulement aux thèmes de science-fiction auxquels il est souvent associé.



Ecki Stieg @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Il revient au maître de cérémonie Ecki Stieg de conclure le festival, non seulement par les traditionnels remerciements, mais aussi en chanson. Car Ecki est aussi un chanteur remarquable, comme le laissait supposer son look rock’n’roll, et comme le démontre définitivement son interprétation a capella de Big Louise de Scott Walker.

Wandel était le thème de cette 13e édition, et tout s’est passé comme si celle-ci l’avait incarné dans son déroulement même. Le déménagement brutal, l’incertitude, la prise de risque, même la météo capricieuse n’ont pas empêché le succès final du festival. Finalement, ce sont les Roedelius Cells qui résument le mieux l’ensemble de ces six jours : n’a-t-il pas fallu l’impulsion de Tim Story pour faire surgir l’ordre au milieu du chaos ?

Roedelius @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Roedelius et son Schallwelle Award
Tout processus automatique est un processus de ruine, écrivait Hannah Arendt. Laissé à lui-même, le changement tend au chaos. Seule l'intervention de l'homme peut créer un univers ordonné. Or la liberté a quelque chose d’indéterminé : elle peut mener la création aussi bien vers le chaos que vers l’ordre. Ainsi, pour créer un univers simplement vivable, il ne suffit pas de faire ce que nous voulons, mais de faire ce qui est juste.

La carrière entière de Roedelius illustre cette idée. Les premiers albums de Kluster furent peut-être les plus libres, les plus chaotiques, et, à ce titre, les plus novateurs. Ils furent les plus bruyants, mais certainement pas les plus beaux. C’est grâce à un travail et une discipline dont peu d’artistes sont capables, que Hans-Joachim Roedelius a su évoluer du bruit des origines aux superbes pièces de piano qui appartiennent aujourd’hui au monde.

Roedelius et Tim Story @ More Ohr Less 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius et Tim Story


vendredi 14 août 2015

More Ohr Less 2015 : un compte-rendu subjectif

 

Du 5 au 9 août 2015, le pionnier de la musique électronique Hans Joachim Roedelius et toute son équipe investissaient à nouveau la scène aquatique de Lunz am See, en Autriche, à l’occasion de la douzième édition du More Ohr Less Festival. Au programme : concerts, performances, lectures, conférences, dîners et ateliers autour du thème Forever Now. Une fois encore, le plus grand éclectisme régnait. La musique électronique, très présente avec les habitués Tim Story, Christopher Chaplin ou Christoph H. Müller, partageait ainsi la vedette avec le jazz du Harri Stojka trio, la pop de Schmieds Puls, la soul de la jeune violoncelliste Mela, la folk ou même le yodel d’Hotel Palindrone. Le caractère informel du festival, l’ambiance familiale, l’allégresse des participants : tout a contribué à la réussite de cette édition, aussi bien sur scène qu’en coulisses. Car ce festival unique au monde n’est pas qu’une succession d’artistes sur une affiche, c’est aussi un état d’esprit, singulier et étonnant, que seul un journal personnel et subjectif saurait traduire.


More Ohr Less 2015 : la bannière du festival imaginée par Christian Ludwig Attersee
More Ohr Less 2015 : la bannière du festival imaginée par Christian Ludwig Attersee


Lunz am See, du 2 au 9 août 2015

J-3 à J-1 avant More Ohr Less

Chez Pierre à Lunz am See / photo S. Mazars
Chez Pierre à Lunz am See
Dimanche 2 août

Même si la date officielle de l’ouverture du festival avait été fixée au 5 août, un certain nombre de participants ont déjà défait leurs bagages à l’hôtel du village ou dans les nombreuses maisons d’hôtes des environs. Sans surprise, on les retrouve le soir venu «Chez Pierre», le pizzaiolo français qui a retapé un vieux chalet sur les hauteurs et y a installé son restaurant il y a trois ans. L’occasion d’apprendre que Rosa, la fille de Joachim, travaille encore au concept de la performance qu’elle doit présenter six jours plus tard ; ou d’évoquer, avec le compositeur américain Tim Story, la disparition récente (le 20 juillet) de Dieter Moebius, compagnon de longue date de Roedelius au sein de Cluster, et celle, plus ancienne, d’Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream.

Tim Story sur le Lunzer See / photo S. Mazars
Tim Story sur le Lunzer See

Tim Story se souvient d'une anecdote récente : « Je rendais visite à Michael Rother et Dieter Moebius à Forst, dans la vieille ferme qui servait autrefois de studio à Harmonia, le supergroupe de Roedelius, Moebius et Rother, où ce dernier habite toujours. Les deux hommes évoquaient Qluster avec un Q, le duo que Roedelius venait de fonder après la séparation de Kluster / Cluster en 2010. Achim épuisait ainsi la dernière consonne disponible pour changer encore le nom de son groupe. C'est alors qu'ils m'ont proposé de rejoindre leur nouveau trio, qu'ils voulaient baptiser Qarmonia ! » Un projet évidemment farfelu, mais en attendant, Story reste l’un des rares musiciens à avoir collaboré séparément avec ces deux monuments que sont Roedelius et Moebius.

Lundi 3 août
Hans Joachim Roedelius, l'initiateur du festival / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius, l'initiateur du festival

Arrivés en début d'après-midi, Achim Roedelius et son épouse installent aussitôt divers instruments dans une salle de leur hôtel prévue pour accueillir les répétitions. La direction de l'établissement contrôle strictement les décibels de peur de mécontenter les clients qui ne sont pas là pour le festival. Quelques yodels trop vigoureux lors d'un atelier de chant provoqueront même quelques jours plus tard une mini crise diplomatique. Même un festival intimiste comme le More Ohr Less connaît son lot de complications logistiques. Les bouleversements du programme en raison de la mort de Dieter Moebius, la préparation du menu et des places des convives lors du dîner d'ouverture, la location de chambres pour les invités de dernière minute, rien n'est laissé au hasard, ni personne sur le bord de la route. C'est ainsi que toute l'équipe se mobilise pour aller chercher le musicien Andy Walsh, qui doit participer à l'atelier de folk du lendemain, mais qui s'est perdu quelque part à 50 kilomètres de Lunz. Le trajet est l'occasion de faire connaissance avec ce sympathique Irlandais, venu spécialement de Dublin. Andy s'adapte aussitôt à la couleur locale. A peine arrivé, il entonne le Schnitzel Boogie, l'ode d'Ariel Pink's Haunted Graffiti au Wienerschnitzel, la spécialité locale, dont les paroles laissent cependant soupçonner d'autres degrés de lecture. Finalement, après une nuit chaotique au camping local, Andy sera logé dans le sauna de l'hôtel, transformé à la hâte en chambre improvisée.

Atelier folk avec Stephan Steiner et Katharina Rogalli / photo S. Mazars
Atelier folk avec Stephan Steiner et Katharina Rogalli
Mardi 4 août

Les participants au premier atelier, dédié à la musique folk, se retrouvent dans le hall de l'hôtel. Les présentations sont faites par Florian Tanzer, l'un des hommes-clés de la team Roedelius (sous le pseudonyme de Luma.Launisch, il est le responsable des lumières durant toute la durée du festival). L'animateur de l'atelier n'est autre que Stephan « Stoney » Steiner, musicien multi-instrumentaliste, grand connaisseur des traditions musicales occidentales depuis le Moyen Age et membre, entre autres, de Tempus Transit, un groupe déjà vu l'année passée. Il est accompagné de la ravissante Katharina Rogalli, violoniste talentueuse et professeur de musique à Vienne. Le lieu du premier atelier est plus ou moins choisi au hasard. Pourquoi ne pas monter sur les hauteurs ? Stephan conduit son van jusqu'à l'orée de la forêt, installe quelques bancs à l'ombre d'un chalet isolé, et le petit groupe commence à jouer. Au programme, folk et mazurkas. Les morceaux appris aujourd'hui seront présentés au public le lendemain.
Quelques sites notables du More Ohr Less Festival à Lunz am See / source : Google Maps
Quelques sites notables du More Ohr Less Festival à Lunz am See

Jour 1 – mercredi 5 août : Lunz Kulinarisch

Roedelius et le Liunze Brass / photo S. Mazars
Cette année, la team Roedelius a choisi d'inaugurer le festival, non sur la Seebühne, la scène aquatique du Lunzer See, mais sur une terrasse construite directement au-dessus de l'eau. Quand vient l'heure de rejoindre la scène, située à 500 mètres de là, c'est à pied qu'Achim Roedelius – tel le joueur de flûte de Hamelin mais animé d'intentions plus louables – entraîne le public, accompagné tout du long par le Liunze Brass, le brass band du cru. Sur scène, le groupe jouera même un petit morceau composé par Achim pour l'occasion.






Le Mittersee / photo S. Mazars
Le Mittersee
Le Lunzer See n'est pas le seul lac des environs. Situé à 608 mètres d'altitude, il est entouré de petits chemins forestiers. L'un d'eux mène au Mittersee (767 m) puis plus au sud à l'Obersee (1113 m, au-dessus des nuages).

Martin Kainz / photo S. Mazars
Martin Kainz
Le premier intervenant de la soirée, Martin Kainz, directeur de recherche au Wassercluster de Lunz (sous le patronage de l'université de Vienne), est justement venu parler de l'eau. Son équipe étudie la composition chimique du lac, et sa population de poissons. Même à Lunz, le réchauffement climatique est une réalité. Conséquence, un poisson allogène comme le brochet, désormais à l'aise dans les eaux du lac, fait le vide autour de lui. Martin Kainz lance un appel à la responsabilité de chacun. « Savez-vous combien de litres d'eau nécessite la production d'un simple expresso ? » lance-t-il au public. La réponse ? « 140 litres ! » Il ne s'agit pas seulement de l'eau tirée de la machine à café, mais aussi de celle que la production, le conditionnement, le transport et la distribution du café nécessitent.

Harri Stojka Trio / photo S. Mazars
Harri Stojka Trio
Ce n'est pas Harri Stojka, sans doute le guitariste de jazz le plus renommé d’Autriche, issu d'une grande famille tsigane, qui va détromper le docteur Kainz, auquel il succède directement sur scène. Harri et son trio (guitare – contrebasse – guitare) alternent rythmes endiablés et morceaux plus lents mais, même sur ces derniers, le guitariste finit inévitablement par ajouter un torrent de notes, comme si ses doigts ne lui répondaient plus, comme s’ils étaient agités d’une vie propre.

Harri Stojka / photo S. Mazars
Harri Stojka
Après cette démonstration de dextérité, le duo électro Jaeyn (Nicole Jaey & Harry Jen) se montre plus serein. Alors que la nuit tombe, quelques pads discrets et la voix romantique de Nicole Jaey assurent une ambiance nettement plus feutrée. Nicole n’est pas la seule chanteuse à jolie voix et à joli minois du festival. De toute évidence, Achim et les organisateurs ont un faible pour ce profil, il est vrai très attrayant.

Jaeyn / photo S. Mazars
Jaeyn (Nicole Jaey & Harry Jen)
De quoi ouvrir l’appétit des festivaliers, comme le thème de cette première journée, Lunz kulinarisch, y invitait. Soupe de poisson à la crème rouillée, quiche au fromage et sa sauce à l'oignon braisé, puis une spécialité autrichienne, la poitrine de cochon farcie sur son lit de choucroute : le chef de la Seeterrasse n’a pas ménagé ses efforts. Le tout animé par le Flow Bradley Band, un trio blues qui joue beaucoup trop fort mais qui a la particularité de chanter aussi bien en anglais qu'en Wienerisch, le pittoresque et très imagé dialecte viennois. C'est ce que mes charmantes voisines de table tentent de m'expliquer en essayant de couvrir les guitares tonitruantes. Et dire que je croyais que c’était de l’anglais ! En tout cas, le restaurant est plein. Même le Français Pierre et sa femme Anna ont fermé leur pizzeria pour venir profiter du dessert.

Jaeyn / photo S. Mazars
Jaeyn
C'est alors que débute le malentendu. Car Stoney, Katharina et les participantes de l'atelier folk, persuadés que la fête se poursuivait chez Pierre, sont déjà en chemin. Quelqu'un en avise l'intéressé :
« Pierre ! Il y a des musiciens qui sont montés chez toi, tu es au courant ?
— Hein ? Mais les aftershow chez moi ne commencent que demain ! Bon ben on va quand même ouvrir, alors !... Mais ne comptez pas sur moi pour faire des pizzas toute la nuit ! » Ce qu'il fera quand même les trois nuits suivantes. Et Pierre de se dépêcher de filer vers son chalet.



Musique folk jusqu'au bout de la nuit chez Pierre / photo S. Mazars
Musique folk jusqu'au bout de la nuit chez Pierre

Il est déjà près de minuit et la magie commence dès que je m’approche à mon tour du bâtiment. Du dehors, on perçoit déjà les notes d’une vieille chanson folk en provenance de la salle à manger. A l’intérieur, les musiciens sont là, attablés depuis longtemps, déjà ivres de musique. Les quelques privilégiés qui ont compris qu’il se passait quelque chose ce soir-là chez Pierre se retrouvent projetés hors du temps. Ce pourrait être une taverne du Moyen Age. Tandis que Pierre laisse une bouteille de son meilleur vin à ses convives, ces derniers assistent à un tourbillon de chants, de danse et de musique de près de trois heures sans interruption. Ces musiciens extraordinaires connaissent et maîtrisent un répertoire apparemment inépuisable. Stoney me fait même l’amitié de lancer une superbe interprétation de la Manfredina, une danse traditionnelle italienne que Tempus Transit avait interprétée à l’église l’année précédente et que je voulais absolument entendre à nouveau. A notre retour à l’hôtel, Andy et moi nous promettons d’être plus « raisonnables » le lendemain. Promesse d’ivrogne.

Jour 2 – jeudi 6 août : Lunz Instruktiv

Atelier yodel avec Albin Paulus / photo S. Mazars
Atelier yodel sur le lac avec Albin Paulus (en bleu)
Après un premier plongeon dans le lac, cette journée débute sérieusement avec un nouvel atelier. Albin Paulus, le partenaire de Stoney, lui aussi multi-instrumentiste, vient d’arriver pour animer ce workshop consacré au yodel, le célèbre chant traditionnel des Alpes autrichiennes. Rendez-vous a été pris devant la Seeterrasse, mais Albin et Stoney ont envie de faire un tour sur le lac. Qu’à cela ne tienne, la petite troupe louera trois barques et l’atelier se déroulera au milieu du Lunzer See ! Albin enseigne deux yodels très différents à des élèves de toute évidence motivés. Il le faut, car là encore, le résultat de leur travail sera présenté sur scène. Le yodel est un chant puissant, explique Albin. Il ne faut pas hésiter à donner de la voix. Et en effet, toute la région en profite. Baigneurs et plaisanciers intrigués, petits ou grands, n’hésitent pas à assister de loin au cours et à encourager les participants. A plusieurs reprises, on entend même des applaudissements en provenance de la forêt : des promeneurs invisibles ont sans doute apprécié la démonstration. Le cours reprendra l’après-midi à l’hôtel Zellerhof dans les conditions que l’on sait.

Stephan Steiner entraîne ses élèves vers la scène / photo S. Mazars
Stephan Steiner entraîne ses élèves vers la scène
En attendant, Albin et Stoney ont été occupés toute la journée. Entièrement dévoués à leurs élèves, ils n’ont eu que très peu de temps pour répéter. Or c’est à leur groupe, Hotel Palindrone qu’il revient d’investir la Seebühne pour le premier concert du soir. Mais ce sont leurs élèves qui vont d’abord montrer l’étendue de leurs progrès, entamant un air de manière impromptue au milieu des baigneurs avant d’évoluer lentement vers la scène. Sous la conduite de Stoney et Albin, ils interprètent l’une des mazurkas apprises, ainsi que deux yodels. Ils reviendront un peu plus tard, en plein milieu du concert d’Hotel Palindrone, pour rejouer la Manfredina avec le groupe.

Hotel Palindrone : Stephan « Stoney » Steiner, Albin Paulus, John Morrissey, Peter Natterer / photo S. Mazars
Hotel Palindrone. De gauche à droite :
Stephan « Stoney » Steiner, Albin Paulus, John Morrissey, Peter Natterer
En plus d’Albin et Stoney, Hotel Palindrone, fondé en 1995, comprend deux autres musiciens. Stoney (violon, nyckelharpa, accordéon) et Albin (cornemuse, clarinette, flûte, guimbarde, yodel) partagent ainsi la scène avec John Morrissey (bouzouki, mandoline) et Peter Natterer (saxophone, guitare basse, claviers, beatbox), eux-mêmes d’une virtuosité désarmante. Une telle polyvalence sert beaucoup la musique très riche d’Hotel Palindrone. Outre le répertoire traditionnel, le groupe compose également ses propres chansons et se fend même, en fin de concert, d’une reprise délirante de Don’t Bring Me Down dédiée à Lunz. Pour l’occasion, Albin se métamorphose en bagpipe hero, reproduisant avec sa cornemuse les délires scéniques, les moulinets et les génuflexions bien connues des guitar heroes fous.

Aaron Roedelius et Knut Posch / photo S. Mazars
Aaron Roedelius et Knut Posch
Comme l’année passée, Aaron Roedelius, le petit-fils d’Achim, assure ensuite un petit intermède rock en compagnie de son prof de guitare, le musculeux Knut Posch. Tous les standards du rock et du hard rock y passent, dans un medley seulement entrecoupé de questions pédagogiques du maître à l’élève et des réponses monosyllabiques de ce dernier. Foutus ados !

Klaus Totzler / photo S. Mazars
Klaus Totzler
Dès la nuit tombée, le journaliste et tourneur Klaus Totzler, qui se balade depuis le début des festivités avec le fameux t-shirt Don't follow me, I'm lost too, présente la deuxième conférence du festival consacrée au thème Forever Now. La mort de Dieter Moebius deux semaines plus tôt donne une résonnance nouvelle au sujet. Herr Totzler ne manque pas de conclure son intervention par un petit extrait vidéo du tube de Brian Eno & U2, Always Forever Now ; avec beaucoup d’à propos, quand on connaît les liens étroits qui unissaient Eno à Cluster.

Stefanie Sternig : Paré à virer / photo S. Mazars
Stefanie Sternig : Paré à virer
Un moment de flottement laisse régner un certain mystère sur la suite du programme. Stefanie Sternig, une danseuse qui a manifestement reçu une formation classique, et Peter Plos, un musicien électronique au look très étudié, présentent une performance intitulée Paré à virer. Comme souvent dans l'art contemporain, l'œuvre n'est pas autonome, elle dépend plus des explications de la démarche de l'artiste que de ses qualités simplement esthétiques. Elle reste donc parfaitement ésotérique pour les non-initiés. L'utilisation d'ustensiles saugrenus – un robot mixeur, un pistolet à eau – suggère un certain humour, mais les mines fermées des deux intervenants plaident le contraire. On ne devrait jamais se prendre trop au sérieux dans ce genre de performance. Surtout quand les canards du Lunzer See s'en mêlent et parasitent de leurs coins-coins intempestifs un moment censément dramatique. La performance frise l’absurde, mais la musique est impressionnante. Les nappes et les drones de Peter Plos rappellent les meilleurs moments de la dark ambient d’un Brian Lustmord.

Peter Kruder / photo S. Mazars
Peter Kruder

Peter Kruder / photo S. Mazars
Peter Kruder
Il revient au DJ Peter Kruder de conclure la soirée. Comme Stefanie Sternig et Peter Plos avant lui, il ne s'est pas installé sur scène, mais juste devant les spectateurs. Libre à eux d'investir la Seebühne vide s'ils le souhaitent. El Habib Diarra, le musicien sénégalais qui avait participé à la dernière édition et qui est revenu cette année pour le plaisir, ne se fait pas prier. C’est lui qui prend l’initiative de transformer la scène aquatique en dancefloor. Pendant ce temps, en coulisses, c’est Florian Tanzer qui se charge d’illuminer la piste avec ses jeux de lumière comme toujours subtiles.

El et sa femme n’ont pas attendu la fin du set pour s’éclipser et monter chez Pierre. Cette fois, la pizzeria est officiellement ouverte. Un peu avant minuit et jusqu’au petit matin, les noctambules amateurs de pizzas se pressent, en bien plus grand nombre que la veille. Et les musiciens folk sont de retour pour un nouveau récital enchanté.

Jour 3 – vendredi 7 août : Lunz Vortrefflich

Martin Kainz écoute la conférence de Klaus Totzler / photo S. Mazars
Martin Kainz écoute la conférence de Klaus Totzler
La journée commence bien tardivement pour moi, par une visite des locaux du Wassercluster de Lunz, sur l'invitation de Martin Kainz. Ancien de l'université de Montréal, le docteur Kainz parle parfaitement le français. Dans son bureau, nous pouvons poursuivre la discussion sur les problèmes écologiques et les difficultés croissantes d'adaptation aux règles paradoxalement de plus en plus contraignantes d'un monde fondé sur le paradigme libéral. Peut-être qu'on ne peut refaire le monde. Peut-être n'est-ce même pas souhaitable, car il a déjà beaucoup été refait, refaçonné, transformé, défiguré, et toujours avec les meilleures intentions.

Près du Mittersee / photo S. Mazars

Le changement climatique, la pollution, ne sont que la partie émergée de l'iceberg des révolutions industrielles et technologiques que nous souhaitons toujours, du fait de l'immense confort qu'elles nous procurent, tout en pointant du doigt leurs conséquences indésirables, qui ne sont pourtant que le fruit de nos propres préjugé progressistes. Nous nageons évidemment en plein dans la thématique du festival : Forever Now, l'éternité, ou comment préserver la nature, voire la culture, dans un monde en perpétuel mouvement.

Helmut David / photo S. Mazars
Helmut David
Helmut David, animateur cette année d'un atelier de méditation, prend en charge la dernière des trois conférences consacrées à ce thème. Spécialiste du bouddhisme zen, il choisit comme il se doit d'apporter les lumières de l'Orient à la discussion.

Hans Joachim Roedelius et Michou Friesz / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius et Michou Friesz
A sa suite, Hans-Joachim Roedelius monte sur scène pour la première fois depuis le début du festival. Mais il n'est pas seul. A ses côtés, la comédienne Michou Friesz se lance dans une lecture d'un texte poétique inspiré de sa vie si mouvementée. Roedelius publiera prochainement son autobiographie tant attendue. Dans l'intervalle, qui mieux que lui pouvait mettre en musique les moments clés de son existence ? Au gré de son inspiration, Achim fait résonner quelques notes de piano et se livre à de délicates variations sur les classiques de la Roedeliusmusik comme Lustwandel, un morceau auquel il revient toujours d'une manière ou d'une autre.

Mela (Marie Spaemann) / photo S. Mazars
Mela (Marie Spaemann)

Mela  / photo S. Mazars
Mela
Il ne fait pas encore nuit lorsque Marie Spaemann alias Mela, se présente seule en scène, simplement munie de son violoncelle et de sa voix, pure et légèrement vaporeuse. Marie Spaemann fait partie des trouvailles du festival. Musicienne classique régulièrement invitée un peu partout en Europe, elle a lancé le projet Mela en parallèle de sa carrière de soliste. Pour Mela, elle utilise la technique bien connue des boucles. Quelques pédales lui permettent de démultiplier, en direct et à volonté, sa voix et son instrument, et confèrent à ses chansons une structure propre, caractérisée par l'accumulation de pistes de plus en plus complexes. On peut se faire une idée du son de Mela en écoutant son premier album, The Moony Sessions, paru l'année dernière.

Aaron sur le Lunzer See / photo S. Mazars
Le concert de Mela fait partie de ceux qui permettent de profiter au maximum du panorama. Sa voix nous revient en écho depuis les montagnes environnantes. Un cygne curieux, visiblement le seul de son espèce sur le lac, s'approche tranquillement. Depuis son bateau, qui passe au large, un pêcheur au ventre rebondi écoute un moment la musique avant de présenter au public hilare le fruit de sa pêche, un énorme brochet, de ceux qu'évoquait justement le docteur Martin Kainz. Belle prise ! Le More Ohr Less, c'est aussi cette ambiance. Dans quel autre festival au monde les techniciens peuvent-ils procéder au soundcheck en maillot de bain ? Dans quel autre festival au monde le spectateur peut-il décider d'aller piquer une tête, faire le tour de la scène et profiter du spectacle en plein milieu du lac ?

Kasar / photo S. Mazars
Kasar
L'électronique reprend ses droits avec Arnold Kasar, musicien basé à Berlin, mais qui insiste beaucoup sur la Forêt-Noire de ses origines. Kasar a publié son premier album solo en 2012 chez Fabrique Records, le label de Michael Martinek chez qui évoluent aussi Roedelius et Chaplin.

Kasar / photo S. Mazars
Kasar
Dernièrement, il a sorti Inside Devils Kitchen, un disque qui marque un retour à la pureté de son instrument de prédilection : le piano. Du coup, même si les titres de Kasar sont aussi des chansons, son style finit tout de même par rappeler, ici et là, la musique de Roedelius.

Schmieds Puls : Mira Lu Kovacs / photo S. Mazars
Schmieds Puls : Mira Lu Kovacs
Cette troisième soirée signe aussi le grand retour de Schmieds Puls. Depuis leur triomphe sur cette même Seebühne l’année précédente, Mira Lu Kovacs (chant, guitare classique), Christian Grobauer (batterie) et Walter Singer (contrebasse) ont beaucoup progressé et se sont même imposés sur la scène rock autrichienne. Les morceaux phares du premier album, connus du public du More Ohr Less, font partie du programme, dont l’incontournable Play Dead. Mais Schmieds Puls interprète également un titre inédit du second album à paraître, intitulé I Care a Little Less About Everything Now. A la fois intimidée et charismatique, la rousse Mira Lu Kovacs révèle le mystère du nom du groupe : Schmied n’est que la traduction du hongrois Kovacs, son nom de famille, qui signifie forgeron. Elle profite aussi de l'enthousiasme du public pour faire remarquer aux spectateurs l'écho de leurs propres applaudissements. Le résultat est spectaculaire. Quelques centaines de personnes tapent des mains et, une fraction de seconde plus tard, la montagne renvoie l'écho d'un stade de foot en fusion.

Schmieds Puls : Walter Singer, Mira Lu Kovacs, Christian Grobauer / photo S. Mazars
Schmieds Puls. De gauche à droite : Walter Singer, Mira Lu Kovacs, Christian Grobauer

Luma.Launisch (Florian Tanzer) et Takamovsky / photo S. Mazars
Luma.Launisch (Florian Tanzer) et Takamovsky
La soirée s'achève avec une performance son et lumière de Takamovsky & Luma.Launisch Jürgen Berlakovich alias Takamovsky a publié son premier disque, In Streams, il y a deux ans. Cette année, il s'est acoquiné avec Florian Tanzer, du duo de vidéastes Luma.Launisch, afin de donner une dimension visuelle à ses créations. Le résultat est consultable sur le DVD Unseen Science / See Aural Woods. Les spectateurs du More Ohr Less ne peuvent que constater à quel point les constructions sonores du premier s'accordent avec les abstractions visuelles du second. Comme si les rôles étaient inversés : Florian est un musicien des images, Takamovsky, un peintre du son.

Chez Pierre / photo S. Mazars
Chez Pierre
Mais ce n'est pas fini. Ce n'est jamais fini. La Seebühne a beau fermer ses portes, Pierre, lui, accueille tous les couche-tard, y compris Achim Roedelius et son épouse. Les musiciens folks, eux, semblent très fatigués. Stoney a tout donné les jours précédents. Or Albin Paulus est plus frais. Les autres ne veulent pas jouer, alors, pour les entraîner, il va chercher dans sa voiture son wobblephone, un instrument de son invention entièrement acoustique qui lui permet de faire… du dubstep. Muni d'un sac, le wobblephone pourrait être apparenté à la famille des cornemuses. Tout le reste provient de matériel de récupération ou de canalisations en PVC qu'Albin se procure au Bricomarché. Jusqu'au bouchon de lavabo ou au siphon d'évier ! L'enthousiasme communicatif d'Albin finit par payer et violons et accordéons se remettent à chanter.

Une oeuvre de Pierre Paionni / photo S. Mazars
Pierre lui-même dévoile ses talents à cette occasion. Quelques toiles de ses parents accrochées au mur montrent qu'il vient lui aussi d'une famille d'artistes. Lui-même fabrique d'étranges scuptures à partir de matériaux de chantier, dont les silhouettes inquiétantes s'accordent parfaitement avec les grincements acides du wobblephone.

Tim Story et Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Tim Story et Christopher Chaplin

 Jour 4 – samedi 8 août : Lunz Forever

A Lunz, pendant toute la durée du festival, le petit matin coïncide souvent avec le plein soleil de midi. La journée commence pour moi en compagnie de Stephan Steiner et Albin Paulus, deux des stars incontournables de cette édition, non seulement pour le concert d'Hotel Palindrone, mais aussi pour leur omniprésence lors des workshops et chez Pierre. Mon interview avec ces deux troubadours du XXIe siècle s'achève comme il se doit par un Wienerschnitzel à la Seeterrasse. Le temps de régler l'addition, et les voilà repartis pour Klagenfurt, à trois heures de route, où leur groupe doit se produire le soir même. Ce qui ne les empêchera pas de surgir au milieu de la nuit lors de l'aftershow chez Pierre.

La famille Rabitsch : Jakob, Thomas et Josef sur scène / photo S. Mazars
La famille Rabitsch
La grande jam session électronique du festival doit se dérouler en cette quatrième journée. Mais avant, Thomas Rabitsch et ses deux fils, Jacob et Josef, sont de retour après leur fantastique prestation de l'année précédente. Ne manque que Jael, la fille, qui devait officier comme DJ en fin de soirée, mais dont le show a été annulé en raison de l'hommage à Dieter Moebius programmé en dernière minute.
Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Producteur réputé, Thomas Rabitsch ne se passe jamais du minimoog, dont il joue avec talent comme dans un vieux groupe de rock progressif des années 70. Le plus étonnant, c'est que ce son légendaire se marie parfaitement à l'univers musical de Jacob, le fils aîné, plus intéressé par le jazz et le piano-bar, tandis que Josef s'essaie à la chanson. Les chansons constituent peut-être le maillon faible du show Rabitsch, car Josef est bien meilleur pianiste que chanteur. Mais ses textes, non dénués d'humour, emportent quand même l'adhésion.


Tim Story, Roedelius et Lukas Lauermann / photo S. Mazars
Tim Story, Roedelius et L. Lauermann
Le programme annonce un concert d'un mystérieux Lunz Reinterpretations-Ensemble. Dans l'après-midi, le soundcheck laissait espérer un spectacle de premier ordre. Les espérances n'ont pas été déçues. A partir de 20h00 se succèdent tour à tour Hans-Joachim Roedelius & Tim Story avec le violoncelliste Lukas Lauermann, à 20h30 Roedelius & Christopher Chaplin, puis à 20h45 Roedelius & Christoph H. Müller. A 21h00, tous réinvestissent la scène en même temps, rejoints par Thomas et Jacob Rabitsch puis Marie Spaemann. Quelques minutes avant d'entrer en scène, cette dernière ne savait toujours pas ce qu'elle allait bien pouvoir jouer.



Roedelius regarde Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius regarde Roedelius
Si Roedelius & Tim Story revisitent avec inspiration leurs meilleurs moments à Lunz, Christopher Chaplin poursuit dans la lignée des expérimentations de l'album King of Hearts. L'intervention de Christoph H. Müller (Gotan Project) aux côtés de Roedelius, ajoute quelques beats bien sentis. Les deux hommes sortiront en septembre Imagori, leur premier album studio, chez Grönland Records. Rendez-vous est pris dès le mois suivant à Berlin avec Christoph H. Müller pour une interview.

Christoph H. Müller et Roedelius / photo S. Mazars
Christoph H. Müller et Roedelius
Impressionnante en elle-même, leur prestation profite en outre de  la nuit tombée, moment à partir duquel les visuels de Luma.Launisch donnent leur pleine mesure. Le montage rapide d'un écran derrière les musiciens est un avantage certain. L'année dernière, l'installation aux miroirs de Rosa Roedelius, à l'arrière de la scène, permettait de capter remarquablement la lumière. Cette année, son installation, plus discrète, laisse un grand vide au fond de la scène et les arabesques de Luma. Launisch se perdent souvent dans la nuit noire du Lunzer See.

Jam session avec, de gauche à droite :
Christoph H. Müller, Tim Story, Achim Roedelius, J. Rabitsch, Lukas Lauermann, Thomas Rabitsch, Christopher Chaplin

Roedelius et Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Roedelius et Chaplin
Même si les huit musiciens qui participent à la jam session qui s'ensuit ont eu l'occasion de répéter au Zellerhof et lors du soundcheck, leur set repose tout de même en grande partie sur l'improvisation. Le piano d'Achim Roedelius, les nappes de Tim Story, les bips et les clics de Christopher Chaplin, les rythmes discrets de Christoph H. Müller, le moog aérien de Thomas Rabitsch, sans oublier les deux violoncelles : tous ces sons entrent dans une véritable conversation, tour à tour sombre et légère, inquiétante et romantique. Le concert est décidément trop court mais Achim est intraitable : il n'y a aura pas de rappel, car le programme de la soirée n'est pas terminé ! On espère en tout cas que quelqu'un a pris la peine d'enregistrer cette musique et aura la bonne idée de la publier.

Rosa Roedelius : Aufbetten / photo S. Mazars
Rosa Roedelius : Aufbetten
Comme à son habitude, Rosa, la fille d'Achim, présente une petite performance – semi-improvisée l'année passée, conçue en dernière minute cette fois-ci. Comme lors de la précédente édition, certains éléments de son installation étaient visibles autour de la scène dès le début du festival. Etait-ce un lit, sur la gauche ? Une sorte de crucifix, tout au fond ? Et que signifie cette corde à linge ? On sait que chaque élément prendra tout son sens lors de sa présentation, intitulée Aufbetten. Sans façon, la belle Rosa donne de sa personne dans cette performance brève mais charmante, interlude léger entre deux concerts colossaux.


Car Achim Roedelius n'en a pas fini. Pour rendre hommage à son ami Dieter Moebius, trop tôt disparu, le « grand-père aux pieds nus », comme il se nomme parfois, se métamorphose en DJ le temps de jouer quelques standards de leur groupe mythique : Cluster. On reconnaît bien sûr l'un des tubes enregistrés avec Brian Eno, Ho Renomo (Cluster & Eno, 1977), mais aussi plusieurs extraits de l'album Sowiesoso (1976) comme Es war einmal, le brillant Dem Wanderer et aussi un titre de circonstance : In Ewigkeit, trait d'union entre le thème du festival et l'hommage à Moebius. « Adieu Moebi ! Dis-nous ce que tu vis à présent, et où tu es ! » Tels sont les derniers mots adressés par Achim à son ami perdu.

DJ Roedelius joue les classiques de Cluster en hommage à Dieter Moebius / photo S. Mazars
DJ Roedelius joue les classiques de Cluster en hommage à Dieter Moebius

Jour 5 – dimanche 9 août : Lunz Spirituell

Tempus Transit : Roedelius, Albin Paulus, Stephan Steiner / photo S. Mazars
Tempus Transit : Roedelius, Albin Paulus, Stephan Steiner
L'ultime concert du dimanche après la messe constitue, comme l'année passée, le véritable rappel, la cerise sur le gâteau. Hans-Joachim Roedelius retrouve Albin Paulus et Stephan « Stoney » Steiner, ses partenaires de Tempus Transit, pour une heure supplémentaire d'accords électroniques, de piano et de musique médiévale. Un final fort émouvant pour un festival une fois encore éblouissant, qui s'achève en accolades et photos de familles.

La fête se poursuit un peu plus tard lors d’un dernier déjeuner, mais ce sera sans moi. Il me faut encore faire les sept heures de route (qui deviendront neuf) qui me séparent de Strasbourg, troquer la fraîcheur du Lunzer See contre l’asphalte brûlant, la scène aquatique contre les aires d’autoroute, les violons aimables contre les klaxons rageurs. Mais qu’importe, puisque c’est en musique, et que Roedelius et les autres sont les compagnons du voyage.

Hans Joachim Roedelius / photo S. Mazars

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