Après Froese,
Göttsching, Roedelius, Schulze ou Mergener, Robert Schroeder rejoint la liste
très fermée des pionniers de la musique électronique célébrés par les
Schallwelle Awards. Son nom mériterait de figurer à ce glorieux palmarès même
s'il n'avait fait qu'un seul album : le premier, Harmonic Ascendant, paru en 1979 sur le label de Klaus Schulze
Innovative Communication. Avec ce disque, Robert Schroeder réhabilitait la
figure du musicien qui, dans le champ de la musique électronique, avait trop
tendance à s'effacer derrière celle du technicien. A Bochum, sous le dôme du
planétarium, il revient sur la genèse d'Harmonic
Ascendant, et raconte comment il a lui-même fabriqué ses premiers
instruments. Son 36e album, Velocity,
vient de sortir chez Spheric Music.
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Robert Schroeder dans son studio d'Aix-la-Chapelle, manipulant un synthétiseur modulaire de sa création.
(source de toutes les photos : Robert Schroeder - www.news-music.de) |
Bochum, le 18 mars 2017
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| Le premier synthé créé par Robert Schröder (1976) |
Comment es-tu venu à
la musique ?
Robert Schroeder – Ma
musique vient du cœur. Je n'ai aucune formation musicale. Je n'ai même aucune
formation en musique électronique. Mes premiers synthétiseurs, je les ai
construits moi-même ; le tout premier en 1975. A l'époque, les synthés du
commerce étaient bien trop chers. Un Moog ne partait pas à moins de 3000 Marks.
Mais je m'intéressais à la chose car j'étais fan de Klaus Schulze et je voulais
moi aussi composer de la musique. Alors que faire ? J'ai décidé de fabriquer
mes propres machines. Rien d'extraordinaire là-dedans. Beaucoup d'autres
groupes de l'époque, comme Kraftwerk, construisaient eux aussi leurs appareils.
Pour moi, ce n'était pas si mal. Je pense que ça explique en partie le succès
rencontré. Tout le monde achète les mêmes instruments, or les mêmes instruments
produisent forcément les mêmes sons. Alors que si tu construis ton propre
matériel, tu inventes du même coup ton propre son. A cette époque, c'était
important.
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| Le deuxième synthé (1977) |
Ça explique aussi pourquoi
tu as attendu si longtemps avant de publier ton premier album.
RS – Comment ça ?
Il ne s'est écoulé que quatre ans. Et puis il a bien fallu construire tous ces
instruments !
Justement, d'où
tenais-tu les connaissances nécessaires ?
RS – En allant à
la bibliothèque, en empruntant et en lisant quatre volumineux manuels d'électronique.
J'y ai beaucoup appris. Attention, je ne parle pas de livres spécifiquement
dédiés aux synthétiseurs. Il n'y avait rien de tel. C'étaient des livres
d'électronique très généralistes. Comment faire fonctionner un transistor ?
Comment confectionner un circuit imprimé ? Ce genre de choses. Grâce à eux,
j'ai inventé ma propre méthode pour construire un synthétiseur. Avec le temps, bien
sûr, j'ai aussi fini par en acheter : un Minimoog, un PPG (que j'ai revendu
depuis), un Roland XP 60. J'ai même de vieux appareils Syco. Tu connais ? C'est
l'un des plus anciens fabricants au Japon. Ils n'ont sorti qu'un seul vrai
synthétiseur. J'ai participé à sa fabrication avec Isao Tomita et un troisième
consultant américain dont le nom m'échappe. Hélas, l'appareil n'a pas eu le
succès escompté.
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| Le quatrième synthé (1979) |
D'accord, mais
comment as-tu fait par la suite pour faire publier ton travail ? Il a bien
fallu que tu rencontres Klaus Schulze et les gens du label Innovative
Communication.
RS – Mon fils
venait de naître. Il s'appelle Klaus en hommage à Schulze. Ce dernier est même
devenu son parrain. J'étais un grand fan. A l'issue de son concert à la
Grugahalle de Essen en 1978, je l'ai carrément appelé de loin : « Aimerais-tu
être le parrain de mon fils ? » Il a trouvé l'idée sensationnelle. Et c'est
ainsi que j'ai rencontré Klaus Schulze ! Comme tu vois, mon fils a joué un rôle
très important dans cette rencontre. Plus tard, Schulze est venu me rendre
visite à la maison, à Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il a découvert à la fois mes
synthétiseurs et ma musique. Il a immédiatement adoré. Or, coïncidence fort
opportune, il venait de créer sa maison de disques, Innovative Communication.
Aussi mon premier album est-il aussi le tout premier publié par IC.
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| Robert Schroeder – Harmonic Ascendant (1979, IC) |
Nous parlons bien sûr
d'Harmonic Ascendant, un jalon
incontournable de la musique électronique.
RS – Un classique
! On me le dit souvent. Mais le disque doit beaucoup au violoncelle de Wolfgang
Tiepold, un excellent instrumentiste qui a aussi joué chez Klaus Schulze
[notamment sur Dune (1979) et Trancefer (1981)]. J'ai eu recours à de
vrais instruments : un violoncelle, une guitare, un piano ; les instruments
acoustiques d'un côté, mes synthétiseurs fabriqués maison de l'autre.
J'adore la succession
: la guitare d'abord, puis le piano, puis l'intervention du séquenceur.
RS – L'escalade,
oui. Cette structure te rappellera peut-être un peu Tubular Bells, de Mike Oldfield. Encore un artiste que j'adorais.
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| Octobre 1980, lors de l'enregistrement de Floating Music (IC) |
Il y en a eu d'autres
?
RS – Can, Pink
Floyd. Can était dans une veine plus expérimentale. Ce qui m'a inspiré chez
eux, ce sont bien sûr leurs propres inventions. Par exemple cet instrument à
cordes très imposant qu'ils ne manipulaient pas comme une guitare, mais comme
un glockenspiel, à l'aide de gros maillets. Voilà un bon exemple d'instrument
fait maison, mais déjà électronique. Ils pouvaient le brancher, l'amplifier.
Pareil chez Emerson, Lake and Palmer, avec leur orgue, ou chez Deep Purple, que
j'ai découvert bien avant d'entendre la moindre musique électronique, avec Jon
Lord, leur claviériste, grand spécialiste de l'orgue Hammond. Ainsi, je me suis
éloigné peu à peu du rock et rapproché de la musique électronique, poussé par
mon double goût pour le clavier et pour l'expérimentation. Pourvu qu'il y ait
ce côté expérimental. On peut faire ça avec la guitare, du reste. Tu te
souviens peut-être de ce vieux groupe, The Flock ? Une fois, ils n'ont pas
hésité à jouer de la guitare au moyen d'une tige en fer. Les sons totalement
inédits, c'est ça qui m'a toujours le plus passionné.
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| Le studio d'Aix-la-Chapelle en 2010 |
Je ne connais
malheureusement pas tes derniers disques. Le plus récent doit être New Frequencies vol. 1 en 2010.
RS – Oh, avec ça,
j'ai voulu explorer une direction complètement différente. C'est une série un
peu à part. Ne pense pas qu'il s'agit là de mon nouveau style. Ce n'est que
l'un d'entre eux. Je continue ainsi à produire de la « Robert Schroeder Music
», la musique électronique que tu connais. New
Frequencies s'inscrit dans un projet dance
music. Enfin, je pratique le genre chillout, un peu plus calme, conçu pour les clubs et la
relaxation. Par exemple le disque Club Chill.
Quel genre a le plus
de succès ?
RS – J'ai souvent
changé de nom en fonction du style musical. Peut-être connais-tu mon duo Double
Fantasy avec le guitariste Charly Büchel ? Nous n'avons publié qu'un album, à
la fin des années 80, mais il a connu un succès international. Plus de 200 000
exemplaires sont partis dès la première année. Il a même atteint les charts
américains.
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| Double Fantasy – Universal Ave. (1986, IC) |
Ce style de musique
aurait pu et dû devenir mainstream.
Apparemment, tu y es presque parvenu. Selon toi, pourquoi cela ne s'est-il pas
produit ?
RS – Ça a surtout
marché aux Etats-Unis. A l'époque, on a même parlé de l'aube d'un nouveau genre
musical : Californian Dreaming. Et
puis il y a eu ces problèmes avec Innovative Communication. Nous avions un
contrat pour six albums. Le premier a connu cet immense succès du jour au
lendemain. Mais la maison de disques ne m'a rien reversé. Pas un centime,
malgré notre contrat. Je les ai poursuivis en justice, ça a duré dix ans. Au bout
du compte, j'ai perdu mon procès, et j'ai dû leur payer une fortune. L'horreur.
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| Le studio d'Aachen en 1984 |
Oui, mais ce n'était
plus Klaus Schulze, le patron, si ?
RS – Non, non,
Klaus Schulze a toujours été super. Après lui, il y a eu l'ère Michael Weisser,
de Software, mais il n'était qu'associé. Le vrai directeur était Mark
Sakautzky, à qui Schulze avait cédé la firme [en 1983]. Ce fut un vol pur et
simple. Il a tout volé à Klaus. Tu sais, ce type était un homme d'affaires,
nous n'étions que des musiciens. Nous nous sommes fait arnaquer, voilà tout. Du
coup, le projet Double Fantasy a été tué dans l'œuf. Finito !
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Quelques disques de Robert Schroeder parus chez Spheric Music et qui illustrent ses genres de prédilection :
New Frequencies vol. 1 (2010) / Club Chill vol. 1 (2011) / Slow Motion (2013) |
Désormais, tu
travailles avec Spheric Music, la petite maison de disques de notre ami Lambert
Ringlage.
RS – Ah, Lambert
! Un gars formidable ! Je l'ai rencontré en 2005. Il savait que j'avais quitté
le circuit. Depuis 1998, j'avais arrêté toute activité musicale à cause de ce
procès perdu qui m'avait coûté non seulement beaucoup d'argent, mais aussi toute
envie de faire de la musique. Et puis un jour, j'ai reçu un coup de téléphone
de Lambert. C'est lui qui m'a convaincu de revenir, et de rejoindre son label.
C'est ce que j'ai fait. Je n'ai pas regretté mon choix. Un gars formidable,
vraiment.
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| Robert Schroeder live @ Cologne 1983 |
T'arrive-t-il de te
produire sur scène ?
RS – Rarement, du
moins ces derniers temps. Je suis en négociation pour participer au festival
Electronic Circus en septembre à Detmold. Mais je ne sais pas encore si je vais
accepter. Il y a une raison. Mes concerts mobilisent une importante
logisitique. Je ne joue pas seul, il y a des danseurs, un guitariste, un
batteur, un important lightshow. Ça coûte beaucoup d'argent, et on ne peut pas
se le permettre dans une salle au public clairsemé, comme c'est le cas
aujourd'hui. L'Electronic Circus attire autour de 300 personnes chaque année :
c'est encore trop peu, car ils n'invitent pas que moi : il y a quatre ou cinq
groupes, et chacun veut être payé. Pour que ça fonctionne, il faudrait qu'ils
se limitent à une tête d'affiche et une ou deux premières parties.
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| Live @ Bochum 2011 |
Et as-tu pensé aux
applications ?
RS – Les applis
non, les logiciels, oui. Ces dernières années, j'ai beaucoup travaillé sur
ordinateur, mais je souhaite revenir aux vrais instruments de musique. Leur
dynamique est meilleure. Les ordinateurs ont tendance à applatir le son. Et
puis, les presets sont archi-connus. De nos jours, tout le monde peut acheter
un synthé bon marché. Par conséquent, sans surprise, tout le monde fait
exactement la même musique. Ce n'est pas bon. Où est l'originalité ? Chacun
devrait créer quelque chose de spécial.
Tu as entendu comme
moi : 500 nouveaux disques rien que pour l'année 2016, et encore, dans un segment
très spécifique de la musique électronique. C'est énorme. Du coup, je ne suis
plus très sûr d'apprécier la musique électronique. Elle est de plus en plus
dépendante du fonctionnement des machines.
RS – Hmmm, ça a
toujours été le cas. Toujours.
Certes, mais les
ordinateurs sont devenus si simples qu'ils parviennent presque tout seuls à
produire une musique à peu près « décente ». Décente, mais sans âme. Ce n'est
plus toi qui crée ta musique,…
RS – … c'est le
type qui a programmé les presets. Exact. Où est l'intérêt ? Vois-tu, nous
sommes des musiciens. Nous pouvons encore jouer [il mime le geste de la main
sur un clavier]. Quand tu travaille avec des presets, tu t'empares du labeur
d'autres gens. Ça ne m'a jamais plu. Je me souviens encore des premiers samples
de batterie. Ils avaient été réalisés par Phil Collins. Voilà un musicien qui
consacre toute une semaine à un seul son, et le monde entier peut se
l'approprier en claquant des doigts. Or le résultat ne sera jamais aussi bon
que Phil Collins. Phil Collins, lui, est bon. C'est lui qui a fait les sons
originaux. Nous devons réapprendre à nous coller à nos instruments. Réapprendre
à chercher nous-mêmes nos sons. Ce n'est qu'ainsi qu'un artiste se distingue
d'un autre.
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| Schroeder live @ Oberhausen 1981 |
Connais-tu la
nouvelle génération ? Par exemple, Kebu, ce Finlandais qui a joué
tout-à-l'heure ?
RS – Non. J'ai
appris son existence aujourd'hui. De même que celle de la plupart des nominés.
Mais c'est très bien ainsi. Kebu, voilà au moins un musicien qui sait jouer
avec ses dix doigts ! Je connais bien Ulrich Schnauss, il a su se faire un nom.
Pourtant, je trouve sa musique très inégale. Parfois, je la trouve inaudible,
parfois remarquable.
Et de ton côté ?
Dirais-tu que tu as trouvé ton son ? As-tu un style ?
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| Robert Schroeder – Velocity (2017, Spheric Music) |
RS – Je ne dirais
pas que j'ai un style, mais des éléments de style. Par exemple, je recours
souvent aux chœurs, ceux du PPG notamment, que j'utilise depuis fort longtemps.
Encore aujourd'hui. C'est une sorte de signature. Une autre composante serait
la manière dont j'arrange ma musique, dont je compose mes morceaux. J'aime les escalades
: accumuler les pistes, accumuler les pistes… puis silence ! J'adore ! Ça me
donne toujours des frissons. Ça, c'est mon style. Je l'ai emprunté directement
à Klaus Schulze, spécifiquement à son album
Timewind.
Robert, j'espère que
tu seras sur scène en septembre à Detmold, et j'espère qu'on pourra voir tes
fameux synthés.
RS – Je les ai
chez moi, ils fonctionnent toujours très bien. Si je joue, tu les verras,
sois-en sûr !
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| Robert Schroeder en 1979 |