Le terme même de « musique électronique traditionnelle » met en évidence le paradoxe d'une musique par définition à la pointe de la technologie, mais toujours produite « à l'ancienne » par d'authentiques artisans, à rebours du marché et de l'industrie. L'âme de cette musique n'est donc pas seulement une affaire de technologie. C'est aussi un état d'esprit. J'ai rencontré l'un de ces artisans, talentueux et dévoué : Uwe Reckzeh. Depuis 1997, Uwe cultive inlassablement le sillon de la Berlin School, loin des sirènes du mainstream. En octobre dernier, il a publié chez MellowJet-Records son dixième album, Virtual Minds, qui contient sans doute, avec Themes from Iceland, l'un de ses titres les plus aboutis. Le 25 janvier 2014, Uwe Reckzeh participait aux Virtual Nights, un événement organisé par le label de Bernd Scholl : son unique concert cette année.
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| Uwe Reckzeh au Syngate Festival, Satzvey Castle, 21 avril 2007 (photo A. Savin) |
Entre Beckum et Strasbourg, 20-22 janvier 2014
Uwe, raconte-moi ton
premier contact avec la musique électronique.
Uwe Reckzeh – Autobahn, de Kraftwerk, fut le premier
morceau de musique électronique à jamais parvenir à mes oreilles. Le chant et
les paroles ne m'intéressaient pas particulièrement, mais dès les premières
mesures, j'ai accroché aux sons électroniques qui sont ensuite restés gravés
dans mon esprit. Encore aujourd'hui, je me souviens exactement du moment où
j'ai entendu pour la première fois Oxygène
4 de Jean-Michel Jarre. J'étais tranquillement assis à faire mes devoirs
lorsque le morceau, qui n'a rien perdu de sa splendeur, a commencé à retentir
dans le poste. J'ai aussitôt tout arrêté pour me concentrer sur la radio, en
espérant que le DJ n'oublie pas d'annoncer à la fin le titre et l'interprète,
ce qu'il a heureusement fait. Je n'ai pas attendu bien longtemps avant
d'acheter le disque. Et lorsque, quelques semaines plus tard, un camarade de
classe m'a prêté quatre 33 tours de Tangerine Dream, je suis carrément resté
sans voix. Pendant des heures, j'ai fait tourner en boucle Ricochet (1975), une face après l'autre, puis Stratosfear (1976) et Encore
(1977). Après, ce fut Klaus Schulze avec Moondawn
(1976) ou Timewind (1975), pour ne
citer que quelques titres. Avec le temps, je n'ai plus cessé de découvrir
d'autres musiciens dans le même genre.
Tu habites à Beckum.
Or il me semble que le centre de gravité de ce que l'on nomme aujourd'hui la Berlin School ne se
trouve nullement à Berlin, mais précisément en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où
se trouvent désormais le plus grand nombre de fans et d'artistes. Qu'en
penses-tu ?
UR – C'est exact,
et il existe une raison très précise à cela : Winfrid Trenkler ! Winfrid
Trenkler était alors l'un des animateurs de la WDR 1, la radio régionale de Westphalie qui
émettait depuis Cologne. C'est justement à lui que je dois d'avoir entendu
Jarre pour la première fois. Apparemment, l'audience de ce type de musique
était si importante à l'époque que la station lui a confié une émission
spécialisée, Schwingungen, d'abord
tous les quinze jours, puis chaque jeudi de 22h05 à minuit. Pendant des années,
je me suis fait un devoir de ne jamais rater un seul numéro. Les limites de
l'émetteur analogique de la WDR
expliquent presque à elles seules pourquoi cette région précise concentre
aujourd'hui la plupart des fans de musique électronique. Aucune autre station
ne diffusait régulièrement ce genre. Ce n'est que par la suite que la radio est
passée sur le satellite, ce qui a permis à toute l'Europe de découvrir Schwingungen. L'émission a
particulièrement bien marché aux Pays-Bas.
Il semble que tu ais
attendu très longtemps avant de publier ta musique. Pour quelle raison ?
UR – Il me faut
remonter loin en arrière. Pendant mes études, nous avions décidé, avec quatre
camarades, dont mon meilleur ami Bernhard, de former un groupe de rock. Aucun
de nous ne savait encore jouer d'un instrument. Je me suis décidé pour la batterie.
Mais ce qui devait arriver arriva : le groupe s'est séparé au bout de six mois.
Par la suite, j'ai tout de même tenté d'améliorer mon jeu de batterie en
m'entraînant à la maison. Environ un an plus tard, Bernhard et moi nous sommes
retrouvés pour fonder un nouveau groupe, Timewind, avec l'objectif, cette fois,
de jouer de la musique électronique. J'ai obtenu un bon prix pour ma batterie,
ce qui m'a permis d'acheter mon premier synthétiseur Moog. Pas un Minimoog,
mais un Moog Prodigy. Plus tard, j'ai pu me payer un Korg Polysix, un
instrument encore très cher à l'époque. Après notre séparation pour divergences
musicales, je me suis retrouvé tout seul. Mais je n'étais pas prêt
musicalement, et techniquement trop limité. Rien que d'enregistrer en multipiste
m'aurait coûté une fortune. J'ai donc dû abandonner mon rêve de composer de la
musique électronique. Et j'ai vendu l'ensemble de mes instruments. Environ
quatre ans plus tard, grâce à une de mes connaissances, j'ai rencontré une
personne qui possédait deux synthés mais qui ne savait pas s'en servir. Ce fut
mon premier contact avec la technologie Midi. A travers une simple interface
Midi, tout devenait paramétrable sur un Atari 1040 ST. J'en ai
immédiatement acheté un (je le possède toujours). Enfin, je pouvais à nouveau
faire de la musique. Et à nouveau, j'ai enrichi mon équipement. D'abord, un
petit sampler, puis de plus en plus de synthétiseurs : un Korg Wavestation SR,
les Roland JV 1080 et JD 990, le Roland D50 comme clavier maître, plus tard
encore, un Korg N5. Avec ça, j'étais déjà capable de produire des morceaux
parfaitement présentables. J'enregistrais sur un magnétophone DAT de Sony, la
meilleure acquisition de ma vie !
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| Uwe Reckzeh - Behind the Northern Wasteland |
UR – Ce n'était
pas un groupe, mais plutôt le projet commun de deux musiciens, consécutif à ma
rencontre avec Karsten Loos à Beckum. Karsten est un artiste trance de premier ordre. Sous ses divers
pseudonymes (Kay Stone, Dee Mark, Kasuma, Impaxx), il a connu un grand succès
sur cette scène. Karsten, la chanteuse Susi Vering et moi-même avons eu un jour
l'idée d'une collaboration qui permettrait à chacun d'entre nous, de son côté,
dans son propre style, de présenter son travail. Le résultat, Trance-Meditation, a été publié en CD-R
sous le nom de Project. Un double CD, Universe,
a suivi. Mais en 1997, il était déjà temps pour moi de publier mon premier
album solo, Behind the Northern Wasteland,
qui m'a permis d'atteindre l'année suivante la place de second meilleur espoir
aux Schwingungen Awards. Un beau succès à mes yeux.
Pourquoi t'es-tu
finalement lancé dans cette carrière solo ?
UR – J'aurais
bien sûr préféré collaborer avec d'autres musiciens. Mais Beckum n'est pas une
grande ville et je dois bien être le seul dans les environs à pratiquer la
musique électronique. Mais c'est surtout mon intérêt pour ce genre très
particulier que représente la musique électronique traditionnelle qui m'a amené
à devoir suivre mon propre chemin. Behind
the Northern Wasteland a répondu à ce constat.
UR – Décrire ma
musique ? Hmmm. Bon. D'abord, je cherche toujours à ne jamais devenir ennuyeux.
Cela arrive très vite quand un morceau dépasse une certaine durée. C'est
pourquoi, les 14 minutes de Themes from
Iceland [de Virtual Minds, le
dernier album en date, MellowJet Records, 2013] consistent en fait en une
succession de trois ambiances très différentes. Je ne pratiquais pas autrement
sur Metamorphosis Part I-III [de
l'album Timecode, 2003]. Certains
n'hésitent pas à classer ma musique dans la Berlin School.
C'est en partie justifié si l'on entend par là un style dominé par les
séquences et les nappes. Ce qui est effectivement mon cas.
Je vois même en toi
l'un des héritiers d'un genre bien particulier de la Berlin School : le
son de Tangerine Dream du début des années 80. Me suivrais-tu jusque là ?
UR – Je suis un
inconditionnel bien connu des Tangerine Dream, cela doit forcément resurgir sur
ma musique ici où là. Ils ont connu leur meilleure période dans les années 70
et 80, avec Edgar Froese, Chris Franke et Peter Baumann, puis évidemment
Johannes Schmoelling. Mais je cherche toujours à mettre en forme ma propre
musique sans penser à eux, en tout cas pas volontairement, encore moins en les
copiant.
Qu'écoutes-tu dans le
domaine de la musique électronique… et en dehors ?
UR – La musique
électronique est particulièrement fertile. En dehors de Tangerine Dream,
j'apprécie Redshift, Ron Boots, Stefan Erbe, Robert Schröder et encore et
toujours Michael Hoenig, tout particulièrement. Je pourrais en citer d'autres.
Sinon, je suis assez éclectique : j'écoute les Rolling Stones, Jethro Tull,
Grobschnitt et même le maintream qui passe à la radio.
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| Uwe Reckzeh - Virtual Minds (2013) |
UR – J'ai
toujours opéré de la même manière. Seule la technique a évolué. Quand j'ai
enregistré mon premier album, les plugins VST, ces logiciels qui permettent
d'émuler un synthétiseur directement sur ordinateur, n'existaient pas encore.
Le travail s'en est trouvé d'autant plus facilité. Le plus important à mes yeux
n'est pas tant la multitude des sons accessibles que la musique qui en résulte.
C'est en cela qu'un PC véloce repousse vraiment les limites.
Dans le domaine de la
musique électronique, je me demande dans quelle mesure l'inspiration peut
réellement être indépendante de la technologie. Comment procèdes-tu toi-même ?
Traduis-tu en sons des mélodies que tu as d'abord imaginées dans ta tête ou
bien n'as-tu aucune idée de ce que tu vas jouer avant d'avoir allumé tes
synthétiseurs ?
UR – Je m'assieds
simplement devant mes appareils sans savoir ce qui va en découler. Les idées
surgissent de tâtonnement sur les sons, d'essais de différentes harmonies ou
même d'effets. Je compare volontiers mon processus de création à un jeu de
briques Lego. Dès que j'ai trouvé la bonne brique, les autres s'emboîtent
ensuite les unes dans les autres, jusqu'à construire toute une pièce. C'est
donc de l'assemblage de différents éléments que naissent mes morceaux. Parfois,
il m'arrive de ne pas trouver la brique suivante. Je dois alors laisser tomber.
Un grand nombre de morceaux inachevés dorment de la sorte sur mon disque dur.
Analogique ou
numérique, matériel ou logiciel, synthèse ou sample… As-tu une préférence ?
UR – De nos
jours, on ne peut presque plus distinguer entre instruments analogiques et
numériques. Il n'y a pas de différence de principe entre les synthés numériques
et les logiciels de synthèse. Même les synthés analogiques font aujourd'hui
l'objet d'une émulation efficace sur PC. C'est encore plus intéressant dans le
domaine du sampling ou du rompling. De nombreux programmes pour PC peuvent très
bien tenir lieu de sampler ou de rompler. Je travaille à présent exclusivement
avec des logiciels de synthèse sur mon PC. D'abord parce que je n'aurais pas
assez de place chez moi pour entreposer l'équipement correspondant. D'autre
part, les synthés VST sont infiniment moins chers que leur équivalent matériel.
A condition, cela va de soi, de disposer d'un ordinateur puissant. Mon
instrument favori est un synthétiseur VST, le Zebra2 de U-He, sur lequel j'ai
construit toutes mes dernières séquences. Pour les nappes, j'utilise
Omnisphere, de Spectrasonics, à la fois comme synthétiseur et comme rompler.
Et en temps
qu’auditeur, achètes-tu toujours de CD ou t’es-tu mis au téléchargement ?
UR – Je continue
à acheter des CD, ce qui m’évite d’avoir à les graver moi-même et à devoir
imprimer les jaquettes. Cela dit, je me réjouis que de telles possibilités
existent.
Mais si un public
toujours plus large télécharge des fichiers compressés, genre mp3, pour les
stocker directement sur l’iPad, à quoi cela sert-il encore de se donner autant
de mal pour enregistrer, mixer et masteriser correctement un album ?
UR – Là-dessus,
tu as parfaitement raison. Mais crois-moi, beaucoup de fans de musique
électronique attachent encore beaucoup de valeur à un enregistrement de
qualité. De profondes basses, de magnifiques nappes, voilà des choses qu’on
ressent bien mieux sur un bon système hi-fi.
Lors du festival
Electronic Circus, je t’ai vu t’occuper de mixage à la console au fond de la
salle. Est-ce que ça fait partie des disciplines que tu as étudiées ?
UR – Je connais
les gars de l’Electronic Circus depuis de nombreuses années. Alors, quand ils
m’ont demandé si j’étais prêt à leur prêter main forte, j’ai naturellement dit
oui aussitôt. Je dois cependant avouer que ce n’était pas moi, le responsable
du mixage ce soir-là. Chaque concert avait son propre ingénieur du son. Pour
répondre à ta question : non, je n’ai pas étudié ce métier. Mais je ne
rate jamais une telle occasion de fureter et d’apprendre des autres.
Que fais-tu dans la
vie ? La musique t’a-t-elle permis de devenir professionnel ?
UR – Wow, ce
genre de chose n’arrive pas souvent ! Je ne me suis pas tourné vers la
bonne musique pour espérer en faire mon métier. Ce n’est rien d’autre qu’un violon
d'Ingres. Sinon, je travaille dans la fonction publique.
Tu as autoproduit
tous tes premiers disques, mais ils étaient distribués par Cue Records.
Pourquoi ce choix ?
UR – Cue Records
ne produisait pas mes CD, mais en effet, Jörg Strawe se chargeait de la partie
distribution. Cue était à l’époque le plus important distributeur de musique
électronique d’Allemagne. Cela représentait pour moi un sacré avantage, dans la
mesure où Jörg participait à tous les concerts de musique électronique, où il
tenait son point de vente. Grâce à lui, tous les aficionados pouvaient se
procurer mes disques, ou en commandant sur le site. Beaucoup d’autres musiciens ont
bénéficié de ce système.
Dans ce cas, pourquoi
avoir choisi en 2006 de travailler avec un véritable label, Syngate, puis de
passer chez MellowJet deux ans plus tard ?
UR – Pour être en
mesure de distribuer des CD, il faut d’abord les fabriquer. Pendant toute ma
période chez Cue, je devais forcément m’occuper de tout moi-même. C’est alors
qu’un heureux hasard m’a mis sur la route de Lothar Lubitz. J’ai pu lui donner
un exemplaire de mon disque Point North
[2005]. Nous avons vite décidé de travailler ensemble. A partir du moment où
mes disques ont été produits et distribués par Syngate, je n’ai plus eu besoin
de me soucier de la fabrication des CD-R. Et quand, en 2008, Bernd Scholl (qui
venait lui aussi de Syngate) a fondé son label MellowJet-Records, j’ai résolu,
après quelques tergiversations, de le rejoindre. Je suis particulièrement
satisfait de cette décision aujourd’hui.
Qu’est-ce qu’un label
peut faire pour toi, que tu ne puisses faire toi-même ?
UR – Beaucoup de
choses, en vérité ! MellowJet-Records assume la production, le mastering
et la distribution des CD. Bernd fait de la promotion tous azimuts. C’est une
excellente chose. Je n’ai plus à m’en préoccuper.
Tu n’as pas l’air
très actif sur le web. Qu’attends-tu d’un tel outil ?
UR – Oui, on peut
vraiment dire que je ne suis pas très présent sur Internet, même s’il m’arrive
de me connecter. Je n’ai pas de site officiel. Dans le temps, je me suis créé
un compte MySpace.
Malheureusement, la refonte du site a largement dégradé sa qualité. Facebook
est apparu comme une alternative. Mais je ne suis pas du genre à laisser des
commentaires sous chaque photo. C’est trop pour moi. Tout musicien, ou presque,
a un compte Facebook. Par ce biais, je peux donc recevoir des échos sur ma
musique, ou en donner en retour.
Tu prépare en ce
moment ton prochain show à Münster. A quoi le public doit-il s’attendre
lorsqu’il se déplace à l’un de tes concerts ?
UR – Je prépare
le programme de Münster depuis un long moment. Comme je ne me produis pas si
souvent en live, c’est une bonne occasion pour moi de présenter mon travail.
J’ai prévu de jouer une sélection de mes deux derniers disques [Mirror Images, 2012, et donc Virtual Minds], plus trois titres
inédits. Tout ce que je peux promettre, c’est qu’on ne s’ennuiera pas. Si on y
ajoute les superbes animations visuelles, je crois que tout va très bien se
passer.
As-tu prévu d’autres
dates, ou un nouvel album ? Quels sont les plans pour 2014 ?
UR – Je suis un
musicien de studio. Je monte donc rarement sur scène. Pour le moment, il s’agit
de l’unique concert prévu en 2014. En même temps, l’année commence à peine.
Quant à savoir si je vais sortir un autre disque, je n’ai encore rien planifié
non plus dans ce sens. Mais… qui sait ?



















