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lundi 22 mai 2017

Cosmic Nights 2017 : le bruit des machines

 

Après le planétarium de Bruxelles et la petite église Saint-Vincent de Gand, la 6e édition des Cosmic Nights, festival itinérant fondé par Mark de Wit, se déroulait cette année dans l'impressionnante Luchtfabriek de Heusden-Zolder, usine d'air comprimé désaffectée qui, jusqu’en 1992, alimentait en énergie la mine de charbon locale. Deux scènes avaient été aménagées de part et d’autre des machines, où se sont succédé Age, Filter-Kaffee, Aerodyn, Perceptual Defence & Syndromeda, Rhea et les Français de Nightbirds & Monade Ach.

 

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017

Heusden-Zolder, le 20 mai 2017

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
La Luchtfabriek de Zolder
Un site industriel est un endroit idéal pour écouter de la musique électronique. Cette année, les organisateurs ont eu l’idée de profiter de la configuration des lieux – un hangar immense où était autrefois produit l’air comprimé –, pour inventer le concept de concert mouvant. Le public était invité à migrer alternativement du côté des pignons est et ouest du bâtiment pour écouter chaque artiste. Avec Age, Aerodyn, Syndromeda et Rhea, la scène belge, représentée en nombre, témoignait d’une belle vitalité.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Age est l'une des fiertés de la scène électronique belge. Le duo, composé d'Emmanuel D'haeyere et Guy Vachaudez, célèbre cette année son quarantième anniversaire. J’avais déjà vu Age lors de la première édition du B-Wave en 2013 et à la Gartenparty chez Winnie en 2016, sans trouver leurs prestations concluantes. Cette fois, affirme Emmanuel D'haeyere, il faut s’attendre à un « retour aux sources ». Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un simple argument rhétorique : les deux hommes sont vraiment convaincants. Après une agréable introduction faite de nappes ambient, ils enchaînent les séquences planantes et évitent le recours facile aux boîtes à rythmes. Ils n’en ont pas besoin : la pulsation des séquenceurs, à elle seule, assure le beat. Leur architecture, curieusement, va être reproduite par la plupart des artistes à l’affiche. Soit cette alternance d’ambiances et de séquences.

Filter-Kaffee + Bas Broekhuis @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee + Bas Broekhuis
Cette alternance, c'est la spécialité de Filter-Kaffee, le duo de Mario Schönwälder et Frank Rothe, que le public est invité à rejoindre de l’autre côté du hangar. A côté de BK&S, Mario a décidé de s’associer avec l’ingénieur du son de Manikin pour retrouver la pureté du son original de la Berlin School (je rappelle à ceux qui l’ignorent que Frank Rothe a mixé mon premier album, et qu’il a effectué un travail considérable compte tenu des fichiers que je lui avais fournis). Filter-Kaffee publie cette année son troisième disque, Filter-Kaffee 103 (intitulé d’après le calibre 103 des filtres à café – je vous laisse deviner le nom du premier album, et celui du prochain). Difficile de reconnaître dans leur concert des morceaux extraits du disque. L’improvisation joue un grand rôle. Dans l’ensemble, on pense plus à BK&S qu’à Filter-Kaffee, surtout quand Bas Broekhuis vient s’installer à la batterie au milieu du show. La prestation live est solide, mais voilà un groupe dont je recommande plutôt l’écoute de l’album. Les séquences claires et limpides à la Phaedra, (cf le titre Epsilon in a Dark Twilight) et surtout les inimitables solos de Memotron de Mario font merveille en stéréo, particulièrement de nuit, en voiture sur les autoroutes allemandes.

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et Frank Rothe : Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017

Aerodyn @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Aerodyn @ Cosmic Nights 2017
Retour du côté est du hangar (qui est également le côté du bar et des sandwichs) pour la prestation d’Aerodyn, un groupe dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce concert mais dont chaque membre m’était familier : Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara. Chacun a apporté à Aerodyn ce qu’il sait faire de mieux. Si j’ai bien identifié leurs rôles : plages planantes pour Jan, sons drone/noisy pour Alain, instruments ethniques pour Philippe. La prestation beaucoup trop courte d’Aerodyn (ils n’avaient droit qu’à une demi heure) est l’une des plus nimbée de mystère. Philippe n’a pas apporté d’instruments acoustiques, il utilise des samples de piano à pouce et d’instruments africains sur Ableton. J’ai toujours pensé que ce genre de son, non seulement se mariait bien avec la musique électronique, mais était aussi indispensable pour l’humaniser. Dans l’esprit de ses trois membres, Aerodyn n’était qu’un projet de pure opportunité. Ce premier concert pourrait leur donner l’envie de poursuivre l’expérience.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Perceptual Defence & Syndromeda
La nuit tombe quand les spectateurs migrent à nouveau à l’ouest pour retrouver Perceptual Defence & Syndromeda qui, eux, sont à l’ouest depuis 2014 avec leur trilogie sur les aliens ! L’Italien Gabriele Quirici (Perceptual Defence) et le Belge Danny Budts (Syndromeda), deux piliers de la maison de disque allemande SynGate, se sont associés en 2014. L’année dernière, ils publiaient déjà leur troisième disque, The End Of The Universe. Comme nos précédents artistes, Gabriele et Danny commencent par envelopper les oreilles de leur public avec des nappes éthérées dans la grande tradition ambient, avant d’introduire, discrètement d’abord, puis massivement, d’énormes plages de séquenceurs. La musique des extraterrestres, c’est donc la Berlin School. Mais si l’on voulait décrire encore plus finement leur musique, peut-être faudrait-il parler de Dark Berlin School, tant Gabriele aime faire résonner les très basses fréquences.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Gabriele Quirici et Danny Budts : Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Rhea @ Cosmic Nights 2017
Mark de Wit, l’organisateur, connu sur scène sous le nom de Rhea, se faisait une joie, comme chaque année, de rejoindre ses artistes. Mais aujourd’hui, le sort était contre lui. Comme les mineurs au siècle dernier, en butte aux pannes et à l’hostilité des machines, le voilà qui appuie sur un bouton et… rien ne se passe. Il s’y reprendra a deux fois, mais rien n’y fait, il lui faut céder la place aux derniers artistes de la soirée, les Français Nightbirds & Monade Ach. Rhea ne pourra même pas profiter du concert car il essaiera, de son côté, de régler ses instruments. En fin de soirée, plein d’espoir, il tentera de retourner au charbon devant son monumental synthé modulaire, mais sans plus de succès. C’est dommage, car Rhea ne déçoit jamais les amateurs d’ambient. Les premières minutes de son show laissaient espérer de belles choses.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
Nightbirds & Monade Ach, Hervé et Natacha, jouent ensemble depuis longtemps – ensemble, c'est-à-dire l’un après l’autre, comme on va le constater lors de leur surprenant concert –, ils habitent le Sud-Ouest, connaissent très bien Olivier Bégué et son CosmicCagibi, mais, bien entendu, je n’avais jamais entendu parler d’eux. C’est l’une des joies de ce courant musical. Certes, les mauvais artistes y pullulent, mais il n’est pas rare de découvrir une pépite quand bien même on croit avoir fait le tour. C’est le cas ici. Je n’apprendrai rien aux fans français, qui en savent probablement plus que moi. Nightbirds, surtout, m’a fait forte impression. Sa capacité à superposer les séquenceurs, sa science de la progression, et sa maîtrise de vieux instruments tout cabossés (ARP Odyssee, RSF Polykobol) contribuent à construire un univers bien sombre et bien dramatique qu’on peut comparer à celui de Ian Mantripp. Mais si ce dernier louche du côté de Klaus Schulze, c’est plutôt au TD de la grande époque qu’on peut comparer Nightbirds. Quand Monade Ach prend le relais, survient un changement d’ambiance radical qui surprend le public. Plus agressive, Monade Ach s’inscrit de son côté dans une perspective industrielle, absolument parfaite dans ce décor. Et quand, à son tour, elle improvise des variations sur une séquence en guise de conclusion, ce n’est pas à Tangerine Dream qu’on pense, mais plutôt aux toutes premières séquences, brutes et nues, des pionniers de l’électronique.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea, l'organisateur des Cosmic Nights

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach
Les Cosmic Nights défendent avec constance un courant musical extraordinaire et pourtant confidentiel. Entre ambient et Berlin School, les Belges essaient de rester fidèles à une certaine tradition, tandis que d’autres tentent de survivre en s’ouvrant à des courants plus populaires. Si Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’Electronic Circus, invitent régulièrement des groupes pop et synthpop, c’est en partie parce qu’ils aiment aussi la musique électronique des années 80. Mais c’est surtout dans l’espoir d’attirer un public plus large et de rentrer dans leurs frais. Ron Boots, de son côté, compte sur les quelques grands noms de la scène (Loom, Ashra, Göttsching, Tangerine Dream – autant dire une poignée) pour vendre des billets. Recettes contrebalancées par le montant de leur cachet. Du coup, pour compléter l’affiche de son E-Live, Ron doit régulièrement se contenter de cultiver un prudent entre-soi. Les deux conceptions se défendent, mais dans les deux cas, la conséquence prévisible est une diminution de l’exposition de cette classical electronic music pour laquelle ces manifestations ont été conçues en première instance.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence
Il est heureux que de tels festivals existent. Après tout, ce sont ces gens passionnés qui font encore vivre le genre. Et même si leurs initiatives ne sont pas sans inconvénient, le décrochage du public ne leur est pas imputable. Les têtes d’affiche trop gourmandes ne pourraient-elles pas revoir leurs exigences financières ? Mais au nom de quoi exiger d’elles de soutenir leurs épigones ? Le public ne pourrait-il pas se déplacer en plus grand nombre, donner leur chance aux «petits» au lieu de ne se précipiter que pour TD et consorts ? Mais les disponibilités des gens ordinaires ne sont pas extensibles à l’infini : pas question d’acheter 500 CD par an et de passer tous ses week-ends dans des festivals. Les artistes amateurs, enfin, ne pourraient-ils pas publier de la meilleure musique ? Le pourcentage de déchet, bien trop élevé, rejaillit sur l’ensemble de la communauté. Si bien que les œuvres d’une réelle qualité, même quand elles parviennent à surnager, sont par avance discréditées. On comprend mieux pourquoi le public hésite à faire le déplacement, et pourquoi les têtes d’affiche se réfugient dans une indifférence polie vis-à-vis de leurs fans-qui-sont-aussi-musiciens.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee
Si ce courant venait à disparaître, serait-ce si grave ? On pourrait répondre à ce constat par l’inévitable «ça évolue», argument ultime pour balayer toute inquiétude, à une époque qui se réclame (encore) du progrès. Mais si «ça évolue», on se demande pourquoi on écoute encore de la musique classique. Voire : pourquoi on en compose. Si «ça évolue», alors la vérité de la chanson française, c’est Christine and the Queens, et celle de la musique électronique, c’est Skrillex, ou n’importe quel DJ qui advient en dernier. Si «ça évolue», alors tel courant musical n’est valable qu’à telle époque et vouloir le cultiver revient à mener un combat d’arrière-garde. C’est le marché qui nous pousse à penser ainsi, en nous abreuvant continuellement de nouveautés qu’il ne peut pas ne pas produire.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Or nous savons instinctivement que tout ceci est faux. Autrement, comment pourrions-nous justifier l’idée qu’il existe des œuvres intemporelles ? Si nous aimons cette musique, c’est parce que nous sommes encore libres. Pour autant, à la question «est-ce si grave ?», on peut répondre par la négative. Il importe peu que cette niche devienne mainstream ou reste une niche.

Produire un festival de musique électronique dans une usine désaffectée fait étrangement écho à ces questions. On ne peut que se réjouir de la reconversion d’une triste friche industrielle en musée, et accessoirement en centre culturel. Outre notre festival, la Luchtfabriek accueille ainsi toutes sortes de manifestations – un mariage occupait même une autre salle l’après-midi pendant le soundcheck. Mais comment ne pas voir que ces mutations ne sont que l’illustration parfaite du « ça évolue » ?

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
Panoramique de la Luchtfabriek

Ces bâtiments en brique rouge monumentaux, ces machines gigantesques témoignent d’une époque de déchaînement des forces productives et de foi dans la marche triomphale du progrès. Mais ces reliques révèlent aussi l’envers du décor. Elles font comprendre au visiteur que le progrès n’est pas tombé du ciel. Pour réaliser cet idéal de l’électricité pour tous, de l’eau courante pour tous, des voyages pour tous, il a bien fallu faire descendre des hommes dans la mine. La prolétarisation des masses, les conditions de travail abominables, l’oppression et la misère crasse ont été le prix à payer. Sans parler de la pollution.
 
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017
Et à présent que ces industries disparaissent enfin, cédant la place à autant d’espaces verts et de lofts (souvent gentrifiés), de communautés d’artistes et… de centres culturels où on écoute de la musique électronique, c’est au prix du chômage de masse et de l’endettement des générations futures. La désindustrialisation n’a pas été suffisamment suivie de ces fameux « relais de croissance » parce que des millions de mineurs ne peuvent pas tous se reconvertir dans la finance ou dans l’entertainment. Et parce que nos économies ne reposent plus sur la production industrielle mais sur la spéculation financière, le chômage ne peut plus être financé autrement que par la dette. Pendant ce temps, les conditions matérielles de production commandées par notre idéal de bien-être et d’égalité (« tout pour tous ») n’ont pas disparu miraculeusement. Elles sont toujours cachées. Au lieu d’être enfouies dans les mines de charbon de Heusden-Zolder, elles ont simplement été délocalisées en Chine ou au Bengladesh. Seule une posture idéologique, progressiste ou décliniste, peut nier ou camoufler notre ambivalence sur ces sujets.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
L’existence de la musique électronique elle-même repose sur une telle ambivalence. Musique du futur, elle est aussi celle qui vieillit le plus vite du fait du renouvellement incessant des machines. Musique de hippies éco-responsables, elle consomme du kilowatt/heure autant qu’EDF en produit.

C’est avec tout cela en tête qu’il fallait s’imaginer la scène de cette édition des Cosmic Nights. Convenons-en : l’usine désaffectée, la brique et le métal d’une part, les synthés, les boutons et les diodes d’autre part, jouissent de qualités esthétiques incontestables. Toutes ces machines obsolètes, désormais silencieuses, contribuent à forger une ambiance crépusculaire. Et c’est au son d’autres machines, des systèmes modulaires, des Memotrons et des Arp Odyssee, qu’ont résonné à nouveau cette nuit-là les murs de la Luchtfabriek.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars


samedi 14 décembre 2013

B-Wave Festival : la musique électronique s’affiche aussi en Belgique

 

Le-B-Wave Festival, premier du nom, se déroulait le 7 décembre au Centre culturel Muze à Heusden-Zolder, dans le Limbourg. Désireux de promouvoir les artistes locaux, les organisateurs avaient invité Nisus, The Roswell Incident et Age, la tête d’affiche revenant à une valeur sûre, figure centrale de cette scène, le Britannique Ian Boddy. Entre les stands des labels spécialisés et le bistrot attenant à la salle, la manifestation était aussi l’occasion de découvrir une belle démonstration des équipements développés par la firme allemande Manikin Electronic (voir post suivant), et une mini-performance d’un autre artiste belge, plus orienté ambient, Lounasan. Nous en reparlerons.


Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy au B-Wave Festival : sombre, dramatique, intense

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

L’Allemagne est loin d’épuiser le vivier de musiciens et de fans de musique électronique traditionnelle. Grâce au développement des réseaux sociaux, des communautés se forment par affinités dans tous les domaines. Celui-ci n’y échappe pas : en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, dans les pays de l’Est, nous le verrons aussi en France, et désormais en Belgique. Le B-Wave Festival est une initiative commune de deux artistes belges, Johan Geens et Mark De Wit. Celui-ci n’en est pas à son coup d’essai. Vétéran de la télévision flamande VTM, il est aussi le gérant d’une société spécialisée dans l’événementiel, RHEA. Le 17 mai 2013, au planétarium de Bruxelles, il a ainsi organisé la toute première Cosmic Night, festival de musique électronique « Berlin School », auquel il participait également, aux côtés, entre autres, des maîtres allemands Broekhuis, Keller & Schönwälder. Johan Geens est développeur de logiciels. Lui aussi produit de la musique sous le nom de Venja. Après une poignée d’albums publiés par la prestigieuse maison de disques allemande Innovative Communication dans les années 90, Johan a attendu de longues années avant de revenir, en 2013, avec Mode Zen, le premier disque estampillé B-Wave. Si la musique de Mark De Wit, alias Rhea, explore les confins de la Berlin School et de l’ambient, Venja, avec Mode Zen, excelle dans un registre plus léger, plus rythmé aussi, plutôt dans la lignée de la scène néerlandaise (dont nous reparlerons).

Johan Geens et Mark De Wit @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Johan Geens et Mark De Wit
C’est Johan Geens, rencontré pour la première fois à l’occasion de l’Electronic Circus à Gütersloh, qui m’expliquait la démarche : « B-Wave est à l’origine une communauté en ligne destinée à promouvoir la musique électronique en Belgique. Nous avons une scène électronique, mais les artistes belges ne sont connus que localement. Jusqu’à présent, chacun faisait son truc dans son coin. Nisus et The Roswell Incident viennent de Gand, Age, de Bruxelles. Il manquait une plateforme pour organiser des concerts, vendre des CD et surtout nous faire connaître à l’international. C’est pourquoi nous venons aussi régulièrement en Allemagne. Mais cette année, nous passons à l’étape suivante : l’organisation d’un véritable festival. Nous espérons que le B-Wave Festival permettra de donner à tous ces artistes une nouvelle dimension ».

Nisus @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Nisus
Nisus, le premier à apparaître sur scène, n’est plus un inconnu. Difficilement classable, peu comparable à cette Berlin School qu’il affectionne tant et dont il se réclame, il n’en a pas moins séduit les fans allemands, au point qu’on l’a plus souvent vu outre-Rhin qu’outre-Quiévrain cette année. Mais c’est le bras en écharpe qu’il débute son festival aujourd’hui. Une ruade de cheval la veille l’oblige à ménager son bras droit. Peu importe, il jouera quand même. Pour rien au monde il ne laisserait passer l’occasion d’être le tout premier musicien de l’histoire à fouler la scène du B-Wave Festival ! Même si Nisus souffre de manière évidente sur la fin, c’est toujours un plaisir de retrouver ses imbrications d’arpèges, ses rythmes profonds et ses rêveries.

The Roswell Incident (Koen et Jan Buytaert) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
Koen et Jan Buytaert, deux frères, sont à l’origine de The Roswell Incident. Nous sommes ici en terrain connu. D’abord, de longues plages planantes, tout en nappes et en volutes. Surviennent ensuite les séquenceurs, d’abord discrets, puis dans toute leur gloire : de la pure Berlin School ! Tout y est : non seulement l’atmosphère, mais également la structure. Plutôt plaisante sur CD (le disque, The Crash, est sorti en octobre, à l’occasion du E-Live), la musique de The Roswell Incident devient franchement impressionnante sur scène. Les frères Buytaert seront forcément à suivre. Eux aussi ne devraient avoir aucune peine à convaincre en Allemagne.

Age (Emmanuel D’haeyere) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Age
En l’absence de son collègue Guy Vachaudez, Emmanuel D’haeyere sera seul sur scène pour représenter Age. Le duo ne se réclame pas de la Berlin School, mais du concept qui l’a directement précédée, très répandu dans les années 70 : la « musique cosmique ». C’est qu’on ne parlait pas encore de Berlin School à l’époque où le groupe fut fondé, en 1978. Avec Telex, formé la même année côté wallon, Age est peut-être le plus ancien groupe de musique électronique belge. Mais cette « musique cosmique » ne saurait être confondue avec la kosmische Musik de Klaus Schulze ou la Cosmic Music de Pink Floyd. Emmanuel D’haeyere n’en manifeste ni l’humeur planante ni les structures progressive. Sans aller jusqu’à l’électro-pop funky de Telex, il s’exprime dans un langage synthpop qui, malheureusement, ne m’est pas familier.




Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave 2013
Sept semaines seulement après sa performance très appréciée aux Pays-Bas en compagnie de son compatriote Mark Shreeve, reformant leur duo ARC, le Britannique Ian Boddy revient donc sur le continent, en solo cette fois, en tant que tête d’affiche de ce premier B-Wave Festival. Son épouvantable traversée de la mer du Nord, secouée par une violente tempête, aura duré trente heures. Pas assez pour le priver de sa toute première prestation en Belgique.

La musique de Ian Boddy en solo et celle d’ARC se distinguent par bien des aspects. Chez ARC, les séquenceurs de Mark Shreeve sont toujours en surplomb. Ils jouent un rôle plus discret chez Ian Boddy. Ce soir, ce dernier prouve qu’il est le roi de la texture. Comme le chimiste qu’il fut dans sa jeunesse, il compose des préparations savamment dosées, des mélanges de blocs rythmiques et de nappes entrelacées. Certains morceaux de son set, notamment ceux tirés de l’album Liverdelphia, pourraient même être comparés à des pièces symphoniques. Car c’est bien la superposition des textures, et non la simple amplification du volume, qui permet à Ian de rendre la puissance de tout un orchestre. Et pourtant, les décibels lui vont bien. Paradoxalement, c’est dans un genre plus calme, l’ambient, qu’on retrouve souvent la même densité de sons, les mêmes accumulations de voix, comme chez son ami, l’Américain Robert Rich. Mais il me semble que la musique de Robert Rich déploie son plein potentiel, et même, tout son sens, à faible volume, tandis que celle de Ian vibre à pleine puissance. C’est le cas sur le titre Never Reaching, sombre, dramatique, intense.

Nisus aurait pu se blesser plus gravement à cheval. Le ferry de Ian Boddy aurait pu dériver jusqu’en Islande, emporté par la tempête ! Il a fallu un miracle pour que tout se déroule comme prévu. Réussite technique et artistique, cette première édition aura attiré cent visiteurs, mais cent visiteurs satisfaits. C’est un début. Si tôt après les deux dates plus imposantes que sont Electronic Circus et E-Live, c’est même un bon début. Le B-Wave Festival restera peut-être un rendez-vous de niche. Mais la manifestation mérite à coup sûr de perdurer.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Nisus