Depuis 2008, le
festival Electronic Circus rend compte de la variété et de la richesse de la
musique électronique dite traditionnelle. Toujours sous la houlette de Frank
Gerber et Hans-Hermann Hess, cette 7e édition a une fois encore su mettre en
perspective des courants très dissemblables. Qu’ont en commun les Italiens d’Alerick
Project, les Britanniques Vile Electrodes et les Berlinois Bernd Kistenmacher
et Jerome Froese, si ce n’est l’usage des machines ? Savoir rassembler
tout ce petit monde dans l’arène, tel était le secret de cette édition,
illuminée par la présence de Johannes Schmoelling, ancien de Tangerine Dream et
partenaire de Jerome Froese au sein de la formation Loom.
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| Jerome Froese, Robert Waters et Johannes Schmoelling : Loom réuni sur la scène de l'Electronic Circus 2014 |
Gütersloh, le 4 octobre 2014
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| Hans-Hermann Hess, Frank Gerber |
Comme chaque année, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les
maîtres d’œuvre de l’Electronic Circus, sont aussi les maîtres de cérémonie de
l’événement. Et chaque année, Frank Gerber rivalise d’inventivité pour dénicher
les déguisements les plus improbables. C’est en costume rococo fin XVIIIe
siècle, coiffe en ailes de pigeon et masque – très vaguement – vénitien sur le
visage qu’il accueille le public de cette septième édition du festival de
musique électronique.
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| Alerick Project |
C’est que la première formation invitée sur la scène de la Weberei, à Gütersloh,
vient d’Italie. Les Romains Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna forment le duo
Alerick Project, dont le concert du jour constitue tout bonnement la toute
première prestation
live. Alerick
Project commence plutôt bien, tout en ambiances et en séquences, mais dès le
second titre, se laisse emporter par un goût peut-être immodéré pour les tempos
binaires et les rythmes techno, replongeant aussitôt dans l’anonymat du
beat. C’est dommage, car lorsqu’il
s’agit d’atmosphères et de textures, les deux hommes savent ce qu’ils font. Le
set aurait probablement été plus adapté sur
un
dancefloor – où la musique compte
moins que la pulsation – qu’à la
Weberei, devant un parterre de places assises. Mais
heureusement, Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna savent capter autrement (ou
détourner ?) l'attention de l'assistance grâce à des projections vidéo qui
sentent bon l'Italie, comme ces silhouettes de femmes dénudées se trémoussant à
gogo, très commentées à l'issue du concert.
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| Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 |
On entre dans le vif du sujet avec Bernd Kistenmacher, l'une
des valeurs sûres de la scène électronique berlinoise, qui présente aujourd'hui
son nouvel album,
Paradise,
malheureusement pas achevé à temps pour le festival. Après
Utopia en 2013, Kistenmacher explore donc un autre thème inépuisable
de la philosophie classique : le paradis. Mais quand il nous parle de
paradis, le musicien veut plutôt dire « paradis perdu », comme
l'atteste la couverture de l'album à venir, superbe représentation d’un bout de
forêt tropicale en flammes.
Paradise
se veut donc un hymne à la nature, la traduction en musique d’un sursaut
écologiste. Les larges extraits du disque interprétés par le Berlinois sur
scène, une fois de plus illustrés à l'écran par les remarquables fractals
d'Andreas Schwietzke, semblent même véhiculer quelques accents inquiets. On y
retrouve aussi le pur style Kistenmacher, symphonique et solennel, dramatique
et mélancolique, très adapté au sujet.
Depuis presque trente ans, Bernd Kistenmacher développe en
effet un son bien à lui, assez éloigné des lignes de séquenceurs typiques de la Berlin School à
laquelle on l’associe souvent. Outre ce profil atypique, il est aussi l'un des
rares musiciens professionnels à avoir émergé de ce qui, paradoxalement, est à
la fois une niche et une scène pléthorique. Témoin de cette professionnalisation,
MI Records, son label, vient de franchir le pas du vinyle, en rééditant en 33
tours son tout premier album,
Head-Visions
(1986). A l’époque, le disque était illustré par une sculpture ethnique du
plasticien Rainer Kriester, aujourd’hui disparu. La réédition rend un bel hommage
à cet artiste, plaçant son travail quasiment à égalité avec la bande son, dont
Bernd Kistenmacher ne manque pas d’interpréter un extrait en rappel à
Gütersloh : l’incontournable
Rücksturz.
Très applaudi, le Berlinois remercie à son tour son public en photographiant la
salle en liesse, une pratique de plus en plus courante chez les musiciens
désireux de bâtir une relation durable avec leurs fans. Mission accomplie,
Bernd !
Le temps d’annoncer les résultats de la journée de foot
(Frank Gerber dans son maillot fétiche, est très satisfait de révéler aux
nombreux supporters de Dortmund la cruelle défaite du Borussia à domicile, mais
aussi la victoire 4-1 de son équipe à lui, l’Arminia Bielefeld, sur le leader
de D3 allemande, le Dynamo Dresde)… et il est déjà temps de préparer le
matériel des deux shows suivants.
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| Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 |
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| Martin Swan |
Déjà à l'affiche du précédent Electronic Circus, les Anglais
Anais Neon et Martin Swan
alias Vile
Electrodes remontent sur scène armés d’une bien meilleure notoriété que l'an
passé. Le couple interprète ce soir de nombreux titres frais, extraits d’un
second album en préparation. Des morceaux ciselés, doués d’un potentiel
commercial incontestable et qui n’attendent que de se faire connaître. Très
agité, survolté même, Martin a beaucoup à faire derrière ses machines et sa
forêt de câbles, tandis qu'Anais, concentrée sur le chant, utilise les générateurs
de boucles avec intelligence pour démultiplier sa voix. La décontraction de
Martin contraste avec le tempérament peut-être plus soucieux de sa compagne,
qui croise les doigts à plusieurs reprises dans l’espoir que le bon
set d’instruments se charge
correctement. De précédents concerts leur avaient valu quelques mésaventures.
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| Anais Neon |
Mais depuis un an, Vile Electrodes a déjà franchi une étape,
comme en témoigne la réaction du public. Ce dernier reconnaît déjà et applaudi bruyamment
les anciens titres, ceux du premier album,
The
Future Through a Lens. Voici donc un groupe encore jeune, mais dont le
répertoire comporte déjà une poignée de standards qu'un public qui n'est pas le sien lui réclame, au
premier rang desquels figure le rappel,
Proximity :
un modèle de musique électronique contemporaine. Chaque élément s’y insère pile
au bon moment : les paroles brutes, le rythme massif, les séquences dignes
de la Berlin School,
mais employées dans une tout autre perspective, et bien sûr la prestation
vocale de la chanteuse, probablement la plus captivante de tout le répertoire
de Vile Electrodes. A l’issue du concert, le stand de
merchandising du duo est immédiatement pris d'assaut par les
visiteurs, intrigués par l’extravagant costume de scène tout en latex moulant de
la belle Anais, et plus généralement par l’identité visuelle fortement fétichiste
du groupe.
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| Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 |
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| Robert Waters |
Jerome Froese solo en tête d’affiche : sur cette scène
très particulière, c’est un véritable événement qu’ont réussi à organiser Frank
Gerber et Hans-Hermann Hess. Depuis la fondation de Loom en 2011, le fils
unique du fondateur de Tangerine Dream, lui-même membre du groupe de 1990 à 2006, a pris une nouvelle
dimension. Si bien que, même en solo, ses partenaires de Loom, Robert Waters et
Johannes Schmoelling (autre grand ancien de Tangerine Dream de 1980 à 1985)
viennent l’accompagner sur scène. Tout à sa guitare, Jerome laisse en effet la
haute main à Robert Waters sur les machines pendant toute la durée du concert. Mais,
comme il l’explique lui-même, la guitare n’est pas conçue ici seulement comme
un instrument solo. Elle participe elle-même à la charpente de chaque morceau.
Jerome débute par un extrait de son dernier EP,
#! (Shebang), sorti la veille, avant de se livrer à une revue fluide
et sans trêve de sa discographie depuis 2005.
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| Johannes Schmoelling |
L’entrée en scène tardive de Johannes Schmoelling ne passe
pas inaperçue. L’homme est une légende sur la scène électronique, et personne
n’a oublié sa contribution à certains jalons essentiels de l’histoire
de la musique électronique, comme
Tangram,
en 1980. A
cet instant, c’est bien Loom qui se reforme pour toute la fin du concert.
Aussitôt, l’ambiance, plutôt sombre et dramatique jusqu’alors, se fait plus
aérienne et romantique. La magie ressurgit comme par miracle. Tout est
là : les textures uniques et le toucher reconnaissable entre mille de
Johannes. Après seulement un titre de Tangerine Dream période Jerome Froese (
La Marche)
et un morceau solo de Johannes (
A Long
Time Ago), le groupe quitte déjà la scène. Mais le public insistant finira
par obtenir pas moins de trois rappels : les deux hymnes de Loom,
Rejuvenation et
Time & Tide (une composition de Johannes et de son fils Jonas),
puis le hit grandiose de Tangerine Dream période Schmoelling,
Choronzon, qui figura de 1980 à 1983 sur
la
track list de presque tous les
concerts de TD.
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| Jerome Froese |
Johannes Schmoelling aux claviers, Jerome Froese à la
guitare s'adonnent sur scène à un dialogue joyeux qui ajoute à l'ambiance. La
longue complicité des deux hommes, leur joie de jouer ensemble sont manifestes.
Leur prestation est un exemple de l'immense fécondité de cette rencontre
intergénérationnelle, qui est aussi une rencontre de styles. Bercé – au sens
littéral – aux sons du Tangerine Dream de la grande époque, Jerome a su innover,
s’ouvrir au monde et introduire d’autres influences. Le concept de rock électronique,
qu'on appliquait autrefois à ce type de musique faute de trouver un genre
auquel la rattacher, prend avec Jerome Froese un sens nouveau, et très positif.