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vendredi 25 août 2017

Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I)


Aujourd'hui 25 août, Eloy a publié son nouvel album, The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), première partie d'un diptyque consacré à Jeanne d'Arc. Un projet annoncé depuis des années par Frank Bornemann, chanteur, guitariste et leader de la formation. Quel musicien ne prétend–il pas n'avoir jamais enregistré de meilleur album que le dernier ? Frank Bornemann ne s'est pas contenté de le prétendre : il l'a fait. Sans exagération, The Vision, The Sword and the Pyre est l'apothéose de la carrière d'Eloy. On peut regretter qu'aucune tournée ne soit prévue en raison des activités trop prenantes des autres membres du groupe. Mais Frank envisage toujours une adaptation sur scène en France, sous la forme d'un opéra rock ambitieux.


Strasbourg, le 25 août 2017

Eloy - The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Quand j'ai su que Frank Bornemann se lançait dans un projet grandiose d'opéra rock consacré à Jeanne d'Arc, j'ai tout de suite été très enthousiaste et très inquiet. Jeanne d'Arc est la passion de Frank depuis un quart de siècle, et il n'a jamais cessé de méditer son projet depuis lors. Autrement dit, c'est le rêve de sa vie. Dans ces conditions, l'album qui devait émerger de tout cela ne pouvait être qu'un chef d'oeuvre ou ne jamais voir le jour. On sent bien qu'un disque simplement « bon » n'aurait pas été suffisant. Mais après des monuments comme Dawn, Ocean, Silent Cries and Mighty Echoes, Planets ou Time to Turn, comment faire encore mieux ? Or quel musicien peut se vanter de sortir son meilleur album au bout du 18e essai, après 50 ans de carrière ? Le temps des grands succès ne s'éloigne-t-il pas inexorablement ? L'inspiration ne s'émousse-t-elle pas avec les années ? Les artistes ne sont-ils pas enclins à se reposer sur leurs lauriers ?

J'ai entre les mains le nouveau Eloy, le 18e, donc : The Vision, the Sword and The Pyre (Part I). La première écoute, il y a quelques jours, m'avait déjà fait bonne impression. Je retrouvais le son éternel d'Eloy, ce dialogue de la guitare et des claviers, ces atmosphères planantes et ces riffs majestueux sans lesquels Eloy ne serait plus Eloy. Mais il m'a fallu quelques écoutes supplémentaires pour me rendre compte de l'évidence : The Vision, the Sword and The Pyre est une merveille. Non seulement Eloy est de retour, mais il va plus loin que jamais. Visionary, en 2009, était un bon album, mais il donnait surtout envie de réécouter Ocean. The Vision, the Sword and The Pyre ne résonne plus comme l'écho d'un glorieux passé, mais comme son couronnement. Comme si Ocean et Planets n'avaient fait qu'annoncer ce dernier opus. Un indice m'en a convaincu. Sitôt les dernières mesures passées, j'ai voulu réécouter le disque tout entier depuis le début, encore et encore. Une expérience de plus en plus rare.

En 1992, sur Destination, et en 1994, sur The Tides Return Forever, Frank Bornemann avait déjà consacré deux titres à son héroïne, respectivement Jeanne d'Arc et Company of Angels. Et il avait promis de les intégrer d'une manière ou d'une autre à son grand œuvre. Finalement, l'auditeur ne reconnaîtra que le refrain de Company of Angels sur le titre The Sword, avec ses chœurs olympiens, et les couplets de Jeanne d'Arc sur Early Signs, inscrits avec subtilité dans un environnement totalement repensé. Le nouvel album n'est pas seulement une œuvre du cœur, elle révèle aussi une grande intelligence d'exécution.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer / source : Artist Station
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)
Frank, sous son double béret de chanteur et de guitariste, a véritablement tout donné. En témoigne son superbe solo de guitare sur Vaucouleurs, l'un de ses meilleurs depuis Bells of Notre-Dame ou Poseidon's Creation, tandis que, sur Les Tourelles, il chante l'une de ses plus belles mélodies. C'est également lui qui a composé la plus grosse part des synthés, toujours secondé dans cette tâche par les incontournables Hannes Folberth et Michael Gerlach, malgré leurs disponibilités limitées. C'est dans ce domaine qu'on retrouve le plus le son classique d'Eloy, mais aussi, paradoxalement, qu'on s'en éloigne le plus. J'en veux pour preuve le titre The Prophecy, à l'introduction si inhabituelle, tandis que la conclusion renoue avec les bons vieux solos de clavier à la Planets. Sur Les Tourelles, on peut même entendre un orgue Hammond, comme un clin d'œil à Power and the Passion.

Frank Bornemann a porté aux voix un soin particulier. N'oublions pas qu'il s'agira plus tard d'un spectacle sur scène, avec des acteurs. A cet égard, il a réalisé avec brio un équilibre difficile entre les chansons et les passages parlés, savamment saupoudrés tout au long de l'album. Chœurs floydiens (Les Tourelles) solistes habitées (notamment Isgaard sur The Prophecy) et même un émouvant chœur d'enfants contribuent au frisson.

La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg / photo S. Mazars
La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg
Tout au long de l'album, Frank a pu compter sur les solides lignes de basse du génial et tranquille Klaus-Peter Matziol, sur l'agréable touche médiévale apportée par les flûtes de Volker Kuinke (Early Signs, Chinon) et sur les percussions de Kristof Hinz, un jeune batteur capable d'exécuter les tempos et les breaks les plus complexes. Trois, quatre, cinq temps : la grande réussite de l'album est en effet sa capacité à varier les signatures rythmiques, bref à s'affranchir des limites du rock binaire. A ce titre, The Vision, the Sword and The Pyre est un canon du rock progressif. Mais il nous faut rejeter cette étiquette. Bornemann n'est pas un musicien de rock progressif. C'est un musicien. Il n'est entravé par aucun formatage. Ce n'est pas le rock progressif qui est spécialement progressif, c'est le rock mainstream qui est binaire.

Eloy a placé la barre très haut avec cet album éblouissant, inspiré de bout en bout, et pratiquement dépourvu de faiblesses. Sans même anticiper sur la seconde partie, dont Frank a déjà composé quelques esquisses, on ne peut qu'espérer que son idée de spectacle en France se concrétise. Les qualités cinématiques de l'album, son expressivité, son intensité dramatique : tout y invite. Pourquoi pas sur le parvis de la cathédrale d'Orléans ?


vendredi 25 juillet 2014

Eclipse Sol-Air : « Le rock prog n'est pas mort ! »


Groupe franco-allemand fondé il y a exactement dix ans par le jeune artiste caméléon Philippe Matic-Arnauld des Lions, Eclipse Sol-Air pourrait bien être l’étoile montante de la scène progressive internationale. C’est en tout cas l’opinion de Frank Bornemann, tête pensante d’Eloy et producteur mondialement reconnu, à qui le groupe doit la réalisation de son dernier album, Schizophilia, en 2012. Un avis désormais aussi partagé par les promoteurs allemands, qui n’ont pas hésité à programmer Eclipse Sol-Air en première partie du grand Alan Parsons, à l’occasion de sa prestation dans le cadre prestigieux de la Loreley, au bord du Rhin, le 17 juillet dernier. Autour de Philippe et Mireille, les deux Français, le groupe au complet, ainsi que son manager, Hans Helmut Itzel, en profitaient pour répondre à quelques questions.


Eclipse Sol-Air live @ Loreley / photo S. Mazars
Eclipse Sol-Air à la Loreley. De gauche à droite :
Miriam (violon), David Bücherl (batterie), Philippe Matic-Arnauld des Lions (chant), Markus Himmer (basse), Mireille Vicogne (chant et flûte traversière), Melina Mayer (claviers), Timur Turusov (guitare)

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 17 juillet 2014

Eclipse Sol-Air live @ Loreley 2014


Une batterie, une basse et une guitare. Mais aussi des claviers, un violon et une flûte traversière. Des Allemands et des Français. Des filles et des garçons. Deux voix. Même sur la scène progressive, pourtant habituée à toutes les excentricités, Eclipse Sol-Air fait figure d'exception. «Le rock prog n'est pas mort !», s'exclamait Philippe Matic-Arnauld des Lions à l'issue de la prestation de sa bande, Eclipse Sol-Air, à la Loreley. Invités pour la première fois sur une scène aussi imposante, les sept membres du groupe n'ont pas démenti la proclamation de leur leader. Une musique inspirée, un festival de breaks et de changements de rythmes, un show très théâtral : aucun ingrédient ne manquait à la recette d'un rock progressif quasi parfait et étonnamment fédérateur. Le genre, en effet, a ses écoles, jalouses de leurs différences. Genesis n'est pas Yes, Pink Floyd n'est pas Jethro Tull. Or, tout se passe comme si Eclipse Sol-Air réconciliait tout le monde. Le groupe a su trouver un bel équilibre entre les différents instruments (comment intégrer un violon à une formation de rock sans paraître new age ?), et s'appuie sur des musiciens tous virtuoses de leurs instruments. A rebours des punks, qui se croyaient libres parce qu'ils pensaient s'affranchir des règles du jeu, Eclipse Sol-Air maîtrise ces règles, ce qui lui ouvre les portes de compositions plus riches, plus complexes et plus belles ; de la liberté vraie, en somme. On peut regretter l'absence du titre Schizophilia de la setlist, car ce morceau (avec quelques autres, comme Illuminations d'Eloy) ferait une belle introduction au genre progressif pour ceux qui ne le connaissent pas. Et que dire de la galerie de personnages rétros interprétés par Philippe, tour à tour vieillard chevrotant ou fou échappé de l'asile, si ce n'est qu'ils ajoutent à la musique une dimension supplémentaire, cinématique, qui fait d'un concert d'Eclipse Sol-Air un spectacle complet et magnétique.


Interview avec Eclipse Sol-Air


Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe Matic-Arnauld des Lions / photo S. Mazars
Comment est né le projet Eclipse Sol-Air ? 

Philippe Matic-Arnauld des Lions – Tout a débuté comme pour n’importe quel groupe de rock. Comme chaque petit jeune, j’avais commencé à jouer des reprises. En tant que francophone vivant en Allemagne, je me suis mis à chanter des reprises de Jacques Dutronc, des trucs français, pour changer. Mais on a vite compris qu’il faudrait jouer notre propre musique. J’ai toujours aimé Genesis, particulièrement les albums Foxtrot ou Selling England by the Pound. C’est ainsi que nous avons décidé de composer notre propre musique, et qu’elle devrait nécessairement arborer un style progressif. C’était en 2004. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses, et cette année, nous célébrons notre dixième anniversaire. Sur Facebook, on a fêté ça en publiant un à un les épisodes de notre histoire.

Chacun des membres du groupe peut-il se présenter ?

Timur Turusov – Je suis Timur, le guitariste. J’ai intégré le groupe en février. J’enseigne la guitare, j’en joue et je compose.
David Bücherl – David, le batteur. Je suis là depuis… un moment. La batterie c’est mon métier, que j’exerce comme musicien de session au sein de différents groupes. J’enseigne aussi la batterie dans une école spécialisée à Munich, qui s’appelle Drummer’s Focus.
Miriam – Je suis Miriam, la violoniste du groupe, que j’ai rejoint il y a seulement un mois. J’ai 17 ans, je suis encore au lycée, en classe de onzième [l’équivalent de la première en France]. J’ai joué dans plusieurs orchestres, dans un quartet, un duo. Je suis des cours de musique classique.
Melina Mayer – Je m’appelle Melina, la claviériste, et j’ai rejoint l’aventure en 2012-2013, juste après l’enregistrement de Schizophilia. J’étudie à l’école de musique de Munich et je travaille également comme figurante au Bayerische Staatsoper.
Markus Himmer – Markus, le bassiste. J’étais batteur dans un groupe qui vient de se séparer. Depuis, je suis éducateur dans une école maternelle.
Mireille Vicogne – Mireille, chanteuse et flûte traversière. J’ai appris au conservatoire, et à présent, j’enseigne moi aussi mon instrument.
Philippe – Moi c’est Philippe, chanteur et fondateur du groupe.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars
Mireille, David, Philippe
A quoi doit-on s'attendre quand on écoute pour la première fois un disque d'Eclipse Sol-Air ?

Philippe – Ecouter Eclipse Sol-Air, c’est comme une clope ou un joint. Il faut l’écouter trois fois. La première cigarette, tu la fumes et tu la rejettes aussitôt. La deuxième, ça passe. La troisième, tu es déjà accro. Je dirais que c’est la même histoire pour toutes les musiques progressives en général. Si tu ne veux pas être accro, je te déconseille d’écouter plus de deux fois.

C’est trop tard ! Mais comment se déroule le processus de composition ? Chaque musicien crée-t-il sa partie ?

Philippe – En principe, les idées sont développées en commun par l’ensemble du groupe. Chacun apporte ses propres influences et sa propre histoire. Ça explique la variété de notre son, je crois.

Eclipse Sol-Air - Bartók’s Crisis (2011)
Bartók’s Crisis (2011)
Dans un premier temps, vous aviez choisi l'autopromotion. Puis vous avez fait plusieurs rencontres importantes.

Philippe – Il y a quelques années, en effet, nous avons fait la connaissance de Hans Helmut Itzel, qui est devenu notre manager. C’est lui qui, après avoir découvert le potentiel d’Eclipse Sol-Air, a décidé de financer notre disque, Bartók’s Crisis. Jusqu’alors, nous avions les chansons mais pas d’enregistrement professionnel. Bartók’s Crisis est le premier album pro, vraiment présentable sur le marché, qui nous a permis de ne pas rester bloqués au stade des démos. Grâce à ce disque, Hans Helmut a réussi à convaincre Frank Bornemann, le leader d’Eloy, de produire notre disque suivant, Schizophilia. A présent, nous avons atteint un nouveau palier, un niveau vraiment international. Le fait de produire ça dans un studio d’exception, Horus, à Hanovre, avec un producteur d’exception, nous a beaucoup apporté.
Hans Helmut Itzel – C’est exact. Quand j’ai contacté Frank Bornemann pour la première fois, je lui ai expliqué que cette musique valait vraiment le coup. Il a écouté, nous en avons discuté plusieurs fois et il s’est laissé convaincre.

Vous appartenez donc aujourd’hui à son écurie, Artist Station ?

Philippe – Oui, nous sommes un « groupe Artist Station », en tout cas pour le disque Schizophilia, Frank s’occupe personnellement de nous.

Eclipse Sol-Air - Schizophilia (2013)
Eclipse Sol-Air Schizophilia (2013)
De quoi parle le disque ? Y a-t-il un concept ?

Philippe – Tous nos albums sont par principe des concept-albums, dans lesquels nous intégrons beaucoup d’éléments personnels. Schizophilia parle du cycle de la vie, de la naissance à la renaissance, pour ainsi dire. Nous tâchons d’explorer toutes les émotions et les étapes de l’existence. Par exemple, l’insouciance de l’enfance, puis les premiers coups du sort dans la chanson Once Upon a Time. La suivante, Destiny of Freedom, évoque l’appel du vaste monde, quand on quitte pour la première fois son foyer. My Heart Belongs to You, c’est bien sûr le thème du premier amour. Asylum peut être considéré comme un premier contact avec les limites de l’âme, tandis que Watch Over You parle de l’expérience de la mort de proches. La chanson est dédiée à Anna Kotarska, l’artiste qui a peint la couverture de Bartók’s Crisis, morte fauchée par automobiliste ivre. L’album se poursuit jusqu’à Final Time, qui revient à la naissance. Rien que de vieilles questions philosophiques, en somme.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars

Mireille et toi chantez aussi bien en anglais, qu’en français et en allemand. N'est-ce pas un risque commercial, de ne pas se contenter de l’anglais, langue du mainstream ?

Philippe – Certes, mais en Allemagne, la langue du pays connaît de plus en plus de succès. Quant à l’anglais, et même au français, je pense qu’ils peuvent s’imposer partout. Cela dit, Schizophilia se limite à ces trois langues. Sur Bartók’s Crisis, nous mélangions encore plus les idiomes, avec notamment le serbo-croate. J’ajoute que nous faisons de toute façon du rock progressif. Si nous n’étions motivés que par des considérations commerciales, nous ferions plutôt des hits calibrés pour la radio.

A vos débuts, vous n’avez pas hésité à jouer dans des centres commerciaux, comme le montre votre page Facebook. Et maintenant, vous voilà en première partie d'Alan Parsons. Ça fait quoi, comme impression ?

Mireille – C’est fantastique. Je suis l’une de ses fans.
Philippe – C’est qui Alan Parsons (rires) ?
Timur – Pour Philippe surtout, c’est amplement mérité, compte tenu de tout son travail depuis dix ans. Je tiens à le dire. Comme tu l’as précisé, Eclipse Sol-Air a joué n’importe où, et il est bon que le groupe investisse à présent une scène enfin adaptée à sa mesure. Cette musique a été écrite pour les grandes scènes.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Melina, Markus / photo S. Mazars
Melina, Markus
C’est bien ce qui frappe en premier : vos shows très théâtraux, très spectaculaires. D’où est venue l'idée ?

Philippe – Je suis musicien mais je gagne ma vie comme comédien. A Ratisbonne, j’occupe de petits rôles à la télévision, tout ce que je trouve. Je pratique aussi le théâtre de rue et la pantomime. Ces affinités avec le théâtre, je les intègre au spectacle. Puis il y a la figure de Peter Gabriel, qui a inspiré pas mal d’idées. Je me suis néanmoins donné comme objectif de le surpasser, si c’est seulement possible. On verra si j’y arrive.
Timur – La musique en elle-même a déjà des qualités très expressives. Elle appelle cette théâtralité sur scène.
Philippe – Au début, tout le groupe était plus ou moins costumé. Grâce à son travail à l’opéra de Munich, Melina apporte toujours beaucoup : des idées, des costumes. C’était également le cas de notre ancienne chanteuse, qui était aussi étudiante comédienne. Le théâtre a toujours été présent dans nos spectacles.
Timur – Oui, il s’agit de bien plus que de simple musique.
Melina – Le premier nom du groupe était d’ailleurs Rock Theater.
Hans Helmut – Dans le futur, c’est une direction que j’aimerais explorer : jouer dans des salles où des gens s’assoient pour assister à u spectacle complet, à la fois concert et pièce de théâtre. Mais sûrement pas un concert de rock ordinaire.
Philippe – C’est tout le sens du genre art rock.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Timur, Philippe / photo S. Mazars
Timur, Philippe
Quel est le programme de ce soir ?

Philippe – Nous allons simplement jouer un mélange des deux disques, Bartók’s Crisis et Schizophilia.

Avez-vous déjà composé de nouveaux titres pour un prochain album ?

Philippe – Nous avons toujours des idées créatives en stock. Mais en ce moment, nous devons nous concentrer sur l’intégration des nouveaux musiciens, apprendre à nous connaître, notamment sur scène, mais aussi trouver une remplaçante pour Mireille, qui attend son cinquième ou sixième enfant, je ne sais plus (rires).
Mireille – Ooooh ! C’est le troisième ! D’ailleurs, on va voir comment ça va se passer ce soir.
Philippe – Mais les nouvelles idées dorment toujours dans un coin de nos têtes, et elles sont toujours meilleures.

Au cours de ses dix ans d’histoire, le groupe a connu un nombre impressionnant de changements de personnel. Aujourd’hui, diriez-vous que la famille est enfin réunie ?

Timur – Nous l’espérons.
Philippe – Depuis le début, chacun suivait toujours une formation en parallèle, ou bien étudiait : des situations qui entraînent forcément des déménagements ou des changements de carrière. A côté de ces considérations, le groupe passait toujours au second plan, évidemment. Il faudra toujours compter avec ce type d’événement.
Markus – Mais le fait que nous soyons tous désormais basés à Munich ou dans les environs rend les choses plus faciles. En outre, aux débuts du groupe, Philippe et les autres étaient très jeunes. A 18 ou 20 ans, les choses évoluent encore très vite.
Timur – C’est un âge d’immaturité. Désormais, la plupart d’entre nous sont beaucoup plus stables. Du coup, le groupe lui-même a atteint une certaine maturité.
Hans Helmut – Je manage Eclipse Sol-Air depuis quatre ans. J’estime à huit à dix ans le délai dans lequel ils seront célèbres.
Philippe – Encore 10 ans comme ça ? Oh non (rires) !
Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Markus, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Markus, Philippe, Miriam
Markus –Philippe a fourni une direction à la musique, à chaque instrument, c’est cela qui compte. Si bien que les changements de personnel n’ont plus vraiment de conséquences. Certains partent, d’autres arrivent, la musique ne s’arrête pas. J’étais guitariste au départ, puis j’ai changé pour la basse. Et le jour suivant, Timur était là pour remplir la place vacante, tout à fait par hasard. Pareil pour le violon : nous avons eu trois violonistes avant l’arrivée rapide de Miri. Aucune place n’est jamais restée vide plus de quelques mois. J’ai remarqué que notre musique s’était totalement affranchie des vicissitudes de l’existence du groupe, de tout ce qui se passait autour. Philippe reste le ciment de l’ensemble.
Hans Helmut – Et Mireille, maintenant aussi. Donc j’espère que tu n’auras pas six enfants, Mireille !
Mireille – J’ai tout fait dans les temps. Si nous sommes célèbres dans quatre ans, tout reste envisageable !
Markus – Un projet sur dix ans avec autant de monde impliqué ! Aucun autre groupe n’y aurait survécu. Il doit y avoir quelque chose en cette musique qui fait que ça a été possible.
Philippe – C’est la dictature de l’art.
Hans Helmut – Je ne me serais jamais lancé dans le financement de toute l’entreprise si je n’avais pas perçu la capacité de Philippe à avoir une vision. J’admire les gens qui ont cette faculté.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Philippe, Miriam
Quelles sont vos prochaines dates ?

Philippe – Samedi prochain, le 26 juillet, au Garage, à Munich.

Viendrez-vous en France ?

Philippe – Nous n’y avons joué qu’une seule fois. Pour le moment, les Français ne s’intéressent pas à nous, on dirait. En tout cas, pas les promoteurs.
Mireille – Peu de tourneurs s’occupent de ce genre de musique en France. J’en ai contacté certains, mais peut-être trop tôt, à un stade où nous n’avions pas encore d’enregistrements de qualité suffisante à faire valoir. J’imagine qu’il faudra recommencer à zéro, retenter de les convaincre avec ce que nous faisons désormais.

>> Site officiel

Prochains rendez-vous avec Eclipse Sol-Air


>> samedi 26/07/2014, Garage, Munich
>> jeudi 04/09/2014, Coblence
>> jeudi 20/11/2014, Neunkirchen (Sarre)
>> vendredi 12/12/2014, Pforzheim


dimanche 27 janvier 2013

L’âme d’Eloy Frank Bornemann se lance à la conquête de la France

 

Chanteur et guitariste du très respecté groupe allemand Eloy depuis plus de quarante ans, Frank Bornemann est à l'origine des studios Horus Sound, de grande renommée en Allemagne. Il y a quelques années, pour répondre aux profondes mutations de l'industrie musicale, il a aussi cofondé Artist Station, un label destiné à repenser les rapports entre commerce et création artistique. Francophile convaincu, il prépare en ce moment un nouveau projet autour de la figure de Jeanne d'Arc. Rencontre à Hanovre.


Hanovre, le 21 janvier 2013

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Frank Bornemann
Frank Bornemann est chez lui à Hanovre. Le musicien a fait le tour du monde, tous les autres membres d’Eloy habitent désormais un peu partout en Allemagne, mais lui-même finit toujours par retrouver sa ville natale. Elle est, paraît-il, l’une des plus belles d’Allemagne. Mais en ce 21 janvier, tout se passe comme si l’artiste Christo avait utilisé la neige pour recouvrir entièrement la métropole d’une épaisse couverture blanche. La date est bien choisie. Lendemain d’élection dans le Land de Basse-Saxe, elle marque également le début des célébrations du cinquantenaire du Traité de l’Elysée, qui scella la réconciliation franco-allemande en 1963. Nous avons rendez-vous dans les locaux des Horus Sound Studios, en plein centre-ville, quand une voiture s’engage dans l’allée qui sépare l’entrée du studio de la rue. Michael Gerlach, le clavier, et Bodo Schopf, le batteur, s’en extraient. Le groupe vient d’achever, à quinze kilomètres de là, l’ultime séance de répétitions avant les trois prochains concerts, prévus le 23 à Cologne, le 24 à Bielefeld et le 25 à Mannheim. « Du bist wahrscheinlich der Franzose », devine Michael. « Er kommt », conclut-il. « Er », c’est son ami Frank. Et en effet, quelques minutes plus tard, Frank Bornemann franchit à son tour la grille à pieds, méconnaissable sans son traditionnel béret. A la place, il porte un épais bonnet, qui semble pourtant sans effet par ce froid polaire. Tandis que Michael et Bodo investissent l’un des appartements prévus au studio pour les artistes en session d’enregistrement, Frank ouvre les portes de son bureau personnel, aux murs chargés de souvenirs. Des disques d’or qui témoignent d’une carrière bien remplie, divers objets précieux, dont ce masque vénitien déniché dans une boutique parisienne et qui a inspiré la couverture de Visionary, le dernier album en date du groupe (2009), mais aussi un portrait d’Ingrid Bergman en Jeanne d’Arc et un tableau, qui n’attend que d’être accroché, signé Wojtek Siudmak. Popularisé en France grâce à ses couvertures de livres de science-fiction, le célèbre peintre a illustré deux albums d’Eloy, Ocean l’un des disques les plus vendus du groupe en 1977, et sa réponse, Ocean 2, en 1998.

Eloy, une aventure musicale chaotique et inspirée


L’histoire d’Eloy est assez bien documentée en français sur Internet. Il est inutile d’y revenir. Notons simplement qu’à l’époque de ses plus gros succès, entre 1976 et 1979, Eloy fut le groupe allemand le plus populaire outre-Rhin, non seulement en termes de notoriété, mais également en matière de chiffres de ventes. Si on ne peut pas comparer avec les stars internationales de la pop et de la variété qui font les mêmes scores en un seul disque, le groupe a fini par vendre, en quarante ans d’existence entrecoupés de nombreuses interruptions, plusieurs millions de disques. Mais qu’entend-on exactement quand on écoute Eloy ? Frank Bornemann, lui, aime parler d’art rock, un genre affranchi de toute limitation en termes d’inspiration, de structure ou de durée. Il se laisse pourtant volontiers rattacher à la grande famille du rock progressif. Influencé à l’origine par des formations comme Genesis, Jethro Tull et surtout Pink Floyd, toutes britanniques, Eloy a en retour exercé une profonde influence sur la scène néo-progressive d’outre-Manche dans les années 80. Les spécialistes citent souvent Genesis ou Yes comme parents directs de cette scène encore célébrée de nos jours en Angleterre, en Allemagne en Italie et dans les Pays de l’Est. Pourtant, Eloy fait ici figure de chaînon manquant. Sans sa musique, à la fois nerveuse et atmosphérique, riche et mélodieuse, celle de Marillion, Pendragon, IQ ou Pallas aurait sans doute été très différente. Frank révèle à ce titre qu’en mai 1984, lors d’un passage très remarqué d’Eloy au Marquee Club de Londres, Fish, le chanteur de Marillion alors présent dans l’assistance, lui avoua sa passion pour le groupe. Les deux concerts à guichets fermés dans le fameux club londonien devaient d’ailleurs marquer la percée d’Eloy sur le marché britannique. Dès l’origine, la décision de chanter en anglais, même sans forcément maîtriser tous les aspects de la langue, trahissait déjà cette ambition de réussite à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne, d’où provenaient tous les groupes formateurs des Allemands. Ce fut, hélas, le moment que choisit EMI pour se débarrasser de son encombrant poulain germanique. Frank ne l’apprit qu’un peu plus tard, la maison de disque avait décidé de concentrer tous ses efforts financiers sur Marillion, alors en pleine ascension. Dix ans plus tôt, en 1975, une autre mésaventure explique qu’Eloy n’ait finalement pas mené la carrière américaine qui lui tendait les bras. A une époque où, sans iTunes, ni Youtube, la réussite dépendait surtout des passages en radio et des ventes physiques, les succès inespérés d’Inside (1973) et Floating (1974) aux Etats-Unis furent suivis par la faillite de Chess & Janus, la société qui avait distribué les deux disques sur le territoire américain. A l’époque, l’événement coïncida avec l’éclatement d’Eloy, laissant Frank Bornemann seul aux commandes à partir de 1976 avec le succès que l’on sait. En 1984, ce fut la désertion d’EMI qui provoqua cette fois la séparation d’un groupe de toute façon miné par les trop fameuses « divergences musicale ». Sous l’impulsion de Michael Gerlach, la marque Eloy devait renaître en 1988 sous la forme d’un projet de studio avant de retrouver sporadiquement la scène à partir de 1994, dans une formation enfin stable. Lors de la sortie de Visionary, en 2009, le groupe mettait ainsi fin à un silence de onze ans. Assez pour disparaître des écrans radars de la presse généraliste. Mais pas assez pour décourager les fans. Aujourd’hui, c’est surtout parmi les musiciens professionnels que le nom d’Eloy suscite les commentaires les plus dithyrambiques. Oublié, le parcours chaotique du groupe ! Ne reste que cette immense estime pour une œuvre cohérente et visionnaire qui, sur la durée, a marqué l’histoire du rock.

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Bonne ambiance lors du concert d'Eloy à Cologne, le 23 janvier 2013

Un studio, Horus Sound, et un label, Artist Station Records


Si Eloy est à ce point apprécié dans le milieu, c’est aussi en raison de la seconde carrière de Frank Bornemann. En 1979, grâce au succès du groupe, le musicien peut investir dans son propre studio, qu’il installe à Hanovre. Dès l’automne, les Horus Sound Studios accueillent leurs premières sessions d’enregistrement. L’endroit deviendra le studio attitré d’Eloy, mais il est aussi, dès l’origine, destiné à promouvoir le travail d’autres musiciens. A cette époque, Frank peut déjà faire valoir de solides compétences de producteur. On lui doit notamment Fly to the Rainbow (1974), le second album des Scorpions, de bons amis, comme lui originaires d’Hanovre. En 1987, le heavy metal d’Helloween, avec Keeper of the Seven Keys, offre aux studios leur premier gros succès commercial. Depuis, Horus s’est fait une réputation de spécialiste du genre, bien que le studio soit ouvert à tous les courants. Frank raconte ainsi qu’il vient de produire un disque pour l’un de ses coups de cœur, un groupe franco-allemand baptisé Eclipse Sol-Air, qui mélange allègrement hard rock et musique médiévale, flûtes, violons et grosses guitares, à paraître en 2013. Mais il est vrai qu’avec Celtic Frost, Gamma Ray, Kreator ou Paradise Lost, le métal, dans tous ses courants, du plus mélodique au plus extrême, est particulièrement bien représenté à Horus. D’ailleurs, la plus belle découverte de Frank reste sans conteste Guano Apes, une formation nerveuse originaire de Göttingen, à 100 kilomètres au sud de Hanovre, et menée par une chanteuse enragée. Trois albums produits à Horus entre 1997 et 2003, plusieurs fois numéros 1 des charts, des millions de disques vendus, des concerts aux Etats-Unis en Russie et dans toute l’Europe… Mais le nom est à peu près inconnu en France. En 1999, Frank Bornemann cède même à Henning Rümenapp, le guitariste de Guano Apes, la direction d’Horus, si bien qu’aujourd’hui, le fondateur d’Eloy, qui possède toujours les studios, n’y exerce plus aucune fonction exécutive. Pour l’industrie musicale, la décennie suivante se résume en un mot : crise ! Frank doit alors mobiliser toute son énergie pour sauver les studios, qui ne sont pas épargnés. Le hiatus de onze ans dans la carrière d’Eloy trouve ici une partie de son explication. Mais quand vient sur le tapis la question du téléchargement illégal, Frank préfère se taire. Il ne veut pas gâcher son dîner ! Au-delà du comportement individuel des internautes, la crise que subit de plein fouet l’industrie du disque a en effet tout à voir avec l’innovation technologique que représente Internet. Prendre conscience que quelques clics donnent accès, littéralement, à n’importe quoi, c’est aussi assister, de fait, à la naissance d’un nouveau circuit de distribution tellement performant qu’il ne peut que condamner les circuits traditionnels, plus cloisonnés et plus lents [1]. De leur côté, grâce à cette innovation, les artistes peuvent envisager sérieusement l’idée de produire et de distribuer eux-mêmes leur travail. « Qui a encore besoin d’un label ? », telle sera l’un des thèmes de réflexion proposé au prochain Midem, du 26 au 28 janvier à Cannes. Pourtant, dès 2006, Frank Bornemann répond déjà en partie à cette question lorsqu’il fonde Artist Station Records, une nouvelle maison de disques, aux antipodes des majors, mais aussi très différente des labels indépendants traditionnels. Il explique le concept en quelques mots. Artist Station s’adresse précisément à ces artistes qui veulent prendre eux-mêmes leur carrière en mains. Mais s’il est vrai qu’Internet permet à n’importe qui de se proclamer artiste et de publier sa musique, qui, dans cette jungle, le remarquera ? Comment se démarquer des millions d’autres petits malins qui ont eu la même idée ? Le label distingue deux profils – artistes débutants et confirmés – auxquels sont proposés divers forfaits, en fonction de leur budget et de leurs objectifs. A titre d’exemple, le forfait « local step » propose la distribution d’un album sur les principales plateformes de téléchargement, le pressage de 500 CD et leur promotion auprès d’une sélection de médias. Tout est modulable. Plus question d’un contrat dans le temps ou sur une quantité d’albums préétablie. L’artiste reste maître de ses choix artistiques et conserve ses droits sur son œuvre. Mais il profite du savoir-faire d’Artist Station, et de ses connexions dans l’industrie musicale : distributeurs, tourneurs, agences de communication. Même si Frank insiste bien sur la distinction des deux entités, le label peut aussi s’appuyer sur la formidable infrastructure que représentent les studios Horus. Le roster d’Artist Station affiche un grand nombre de groupes de métal, probablement autant attirés par la qualité des studios que par le concept du label. On y trouve aussi bien des formations déjà établies mais qui, pour une raison ou une autre, ont quitté leur ancien label (comme Eat No Fish, issue de la maison Virgin), que des artistes actifs de longue date mais qui débutent seulement maintenant, grâce à Artist Station, leur carrière discographique.

Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011
Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011

Jeanne d’Arc ou la passion d’un artiste allemand pour la Pucelle d’Orléans


Cette inclination à s’occuper des autres explique en partie pourquoi Frank Bornemann a toujours retardé la réalisation de son projet le plus personnel, un opéra rock très complexe consacré à la figure de Jeanne d’Arc, et qui a déjà un titre, The Vision, the Sword and the Pyre. Soit en français La Vision, l’Epée et le Bûcher, traduit ce francophile convaincu qui parle parfaitement notre langue. Depuis plus de vingt ans, l’œuvre fait figure de « prochaine étape », toujours retardée, de la carrière de Frank Bornemann. D’autres projets, d’autres obligations, l’ont à chaque fois accaparé. C’est au début des années 90, raconte-t-il, alors qu’il visite la cathédrale Notre-Dame à l’occasion d’un voyage à Paris avec son épouse, que Frank découvre un spectacle donné dans l’édifice. Il se trouve que la représentation est consacrée à la Pucelle d’Orléans. A-t-il d’abord été impressionné par les lieux ou bien par la mise en scène ? Quoi qu’il en soit, le musicien se laisse séduire par le personnage de Jeanne d’Arc, auquel il décide très vite de consacrer sa prochaine œuvre. Frank affirme que celle-ci fut dès le départ conçue comme un projet solo, sans rapport avec Eloy. Pourtant, il semble bien qu’il ait songé un temps à impliquer le groupe, alors constitué de son duo avec Michael Gerlach et de musiciens de session. C’est l’époque de l’écriture de l’album Destination (1992). Occupé à sa finalisation, Frank décide finalement d’intégrer au disque le matériel déjà écrit pour Jeanne d’Arc. Ce sera la dernière piste de l’album. L’année 1993 est celle des retrouvailles avec les anciens d’Eloy, aussitôt suivies d’un nouveau disque, The Tides Return Forever (1994), et du retour sur scène d’un vrai groupe. Là encore, le dernier titre, Company Of Angels, célèbre la Pucelle. Malgré la réussite de la tournée, Frank décide de reprendre son grand projet à zéro dès 1995. Mais cette fois, c’est une offre alléchante d’une maison de disques, BMG, qui le convainc de continuer avec Eloy. S’ensuivent un album, Ocean 2: The Answer, et une tournée. Cette dernière ressemble fort à une tournée d’adieux, et le disque, à un testament, car Frank Bornemann a pris à ce moment la décision d’enterrer Eloy. Son projet « Jeanne d’Arc » est toujours sur le feu, il envisage de le finaliser pour la fin de la nouvelle décennie. Hélas, comme on l’a vu, celle-ci coïncide avec la crise de l’industrie du disque, qui l’oblige à consacrer toute son attention aux finances des studios Horus. Pourtant, même après la création d’Artist Station et une fois la tempête apaisée, c’est à nouveau vers Eloy que Frank se tourne. Conçu pour remercier les fans de leur fidélité, Visionary sort en 2009. Le groupe retrouve la scène en Allemagne pour la première fois depuis treize ans lors du festival Night of the Progs, sur le site de la Loreley, le 8 juillet 2011. Très occupé par la tournée qui doit suivre, Frank affirme alors que The Vision, the Sword and the Pyre pourrait ne jamais voir le jour [2]. Il songe même à intégrer une fois de plus son travail à un possible successeur de Visionary. Mais début 2013, à la veille des trois concerts prévus en janvier, il réaffirme son intention de mener à bien son projet. Musicalement, les fans d’Eloy ne devraient pas être dépaysés. L’œuvre sera dans l’esprit de la chanson Company Of Angels. Musique symphonique et chœurs puissants prendront-ils l’avantage sur les parties plus rock ? Certains membres du groupe seront-ils associés ? Rien n’est encore décidé. « Ce projet est le plus grand défi de ma vie en tant que musicien », affirme Frank Bornemann, qui envisage de le présenter sur scène à l’occasion des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans l’an prochain ou en 2015. L’homme célèbrera alors son soixante-dixième anniversaire. Il n’est jamais trop tard pour réaliser un rêve.



[1] J’ai consacré un article complet à l’impact d’Internet et du téléchargement, mais sur l’industrie cinématographique cette fois, disponible à l’adresse suivante : http://cinethiques.blogspot.fr/2011/08/a-propos-du-debat-sur-le-telechargement.html, publié également dans le magazine CUT.

[2] C’est bien ce que déclare M. Bornemann en interview en juin 2011 : http://www.dprp.net/wp/interviews/?page_id=443. Cet entretien en langue anglaise dresse un panorama complet de la carrière d’Eloy, le plus exhaustif à ce jour sur Internet.